CHEZ
Les phénomènes que nous qualifions chez nous de sensation ont une double origine. Ils peuvent avoir pour point de départ certaines facultés telles que Timagination ou la mémoire ; ou bien dépendre de changements qui s'effectuent dans le milieu extérieur et que nous percevons à l'aide d'organes spéciaux. Ces organes, qui chez l'homme sont bien différenciés, et adaptés à la perception de modifications spéciales d ordre physique ou chimique, portent le nom à'organes des sens. Mais pour qu'une sensation existe, il faut que chacun de ces organes soit en relation avec un groupe spécial de cellules nerveuses et la nature de la sensation dépend à la fois de la terminaison nerveuse qui la reçoit et du ganglion nerveux qui la perçoit. Chez l'homme les actions senties à la périphérie sont donc perçues par les centres nerveux où elles subissent les élaborations qui leur donnent tous leurs caractères propres ; c'est là que nous utilisons les notions qui nous viennent de nos sens et que après les
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avoir analysées, nous agissons, conformément à Tavis qui nous a été donné.
Nous avons formé le projet de résumer aussi clairement que possible les données actuelles que la science possède sur la structure et le mécanisme fonctionnel des appareils sensitifs chez les animaux inférieurs,c'est-à-dire chez les Invertébrés. Les lignes précédentes nous permettent d'avancer, sans crainte d'être démenti, que nous ne saurions avoir la prétention de connaître la nature exacte des sensations que les animaux perçoivent. Nous ne pouvons en juger que par comparaison avec nous, et si la chose est encore possible pour ceux qui réalisent un plan analogue à celui sur lequel nous sommes construits, c'est-à-dire pour les Vertébrés, elle Test de moins en moins à mesure que nous nous éloignons.
L'Homme d'après ce qu'il observait sur lui-même a groupé ses sensations d'origine périphérique en cinq principales et il les a attribuées à tout autant d'organes qu'il a désignés sous les noms de toticher, d'olfaction, de goût, de vue et d'ouïe. Les physiologistes et les naturalistes partant de ces idées pour base, se sont eflForcés de retrouver chez les animaux les mêmes organes et les mêmes fonctions : ils ont été ainsi conduits à étudier, par exemple, le toucher ou la vue dans la série animale.
Malheureusement, nous trouvons déjà autour de nous des êtres inférieurs à nous comme facultés intellectuelles et qui, cependant, l'emportent par quelques-uns de leurs sens : il nous suffira de citer l'odorat chez le Chien, la vue chez les Oiseaux de proie ; en descendant plus bas nous
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rencontrons encore des organismes qui perçoivent à Taide de leur odorat des sensations si fugaces et si délicates que la comparaison n'est plus possible et que nous aurions le droit de nous sentir humiliés. Quelques-uns de ces organismes, et ils sont nombreux, vivant dans un milieu physique différent du nôtre, perçoivent les qualités des corps qui les entourent dans des conditions que nous ne saurions bien comprendre puisque nous n'y vivons pas. 11 nous est même permis de concevoir que des sens nouveaux, en rapport avec les nécessités vitales si différentes chez ces êtres et chez nous, ont pu prendre naissance.
Ainsi nous sommes obligés d'admettre d'abord que les limites si nettes qui séparent nos différents organes des sens n'existent pas toujours chez les animaux, ensuite qu'un sens peut en suppléer un autre et prendre sa place et enfin que des fonctions et des organes, dont les similaires ne se rencontrent pas chez nous, peuvent exister.
Ces considérations semblent nous inviter à ne pas suivre le plan adopté par la grande majorité des auteurs qui nous ont précédé ; c est-à-dire à ne pas étudier dans des chapitres distincts les différentes fonctions sensitives. Il semble que nous devrions examiner successivement dans chaque grande classe du règne animal la structure et le mécanisme des différents organes des sens, sans nous préoccuper de leur rôle ; nous pourrions ainsi laisser plus facilement dans le doute leurs fonctions réelles ; souvent, en effet, les observations et les expériences nous feront tellement défaut qu'il nous sera
difficile de les classer physiologiquement, de leur assigner avec certitude un rôle bien déterminé. Nous avons été fortement tentés d'adopter cet ordre d'exposition qui tranchait ainsi en la supprimant la difficulté d'interprétation fonctionnelle que nous venons de signaler : mais nous nous heurtions à plusieurs difficultés. En étudiant les différents organes des sens successivement dans chaque classe, les comparaisons de structure deviennent fort pénibles et nous sommes exposés à des répétitions que nous tenons à éviter : il devient difficile de suivre les modifications qui ont transformé un organe rudimentaire chez un type inférieur en un appareil presque parfait chez les formes plus élevées en organisation.
Nous avons donc pensé qu'il était préférable de décrire successivement dans tout autant de chapitres les organes du toucher, du goût, de lodorat, de la vue et de Touïe. Nous avons cru aussi qu'il était prétentieux, au moins dans Tétat actuel de la science, d'étudier des fonctions qui existent certainement, comme le sens de la direction et d'autres encore mal dénommées. Plusieurs traités ou manuels de zoologie ainsi que la plupart des ouvrages d'anatomie comparée renferment des données générales sur les organes des sens des Invertébrés ; mais nous ne connaissons guère en France comme publication se rapportant spécialement à ce sujet que les Leçons de M. J. Chatin, publiées en 1880 *.
i Joannès Chatin, Les organes des sens dans la série animale, leçons d'anatomie et de physiologie comparée faites à la Sorbonne.
Parmi les auteurs que nous avons mis à contribution pour cette étude, il y en a deux dont les noms se sont souvent rencontrés sous notre plume ; ce sont ceux de MM. les professeurs Forel et Plateau, dont les observations patientes peuvent être considérées comme des modèles. MM. Plateau et Forel non seulement nous ont communiqué tous leurs travaux, mais nous ont aidé de leurs conseils ; aussi est-ce pour nous un devoir et un plaisir de les remercier du concours bienveillant qu'ils nous ont prêté.
M. le professeur Marion a été l'inspirateur de ce petit livre et nous manquerions à tous nos devoirs en ne pas remerciant ici notre excellent maître et ami pour les encouragements et l'appui qu'il n'a cessé de nous prêter dans le cours de notre carrière scientifique.
Enfin, nous devons aussi des remerciements bien sincères au concours dévoué d'un jeune artiste de talent, M. Gustave Martin, attaché au laboratoire de zoologie de la Faculté des sciences de Marseille, qui a bien voulu reproduire à notre intention, quelques-uns des dessins extraits de mémoires originaux qui sont figurés dans ce livre.