‹ Les sens cnez les animaux inférieursChapitre 3 sur 78 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Limites du règne végétal et du règne animal. Elles ne sont pas nettes. Ces deux règnes se confondent à leur base. La vie est partout la même dans son essence. Action des anesthésiques. Les animaux et les végétaux sont composés de cellules et ils dérivent également d'une cellule primordiale, l'ovule. Fonctions accomplies par tous les animaux. Que faut-il entendre par appareil, par organe? La fonction de chaque organe est liée à la propriété ou à l'agencement des éléments anatomiques. Animaux chez lesquels la différenciation histologique s'est effectuée, mais chez lesquels aussi les éléments anatomiques ayant les mêmes propriétés ne se sont pas encore groupés en organes. Animaux unicellulaires.

On s'appliquait autrefois à fixer nettement les limites du règne végétal et du règne animal. Les caractères qui les séparent étaient souvent résumés dans cette vieille formule de Linné : Vegeialia crescunt et vivunt. Animalia crescunt, vivunt et sentlunt. Les naturalistes qui succédèrent au célèbre classificateur furent longtemps satisfaits de cette définition, surtout lorsque, un demi-siècle plus tard,Gmeliny eut ajouté l'expression d'un caractère important, le mouvement ; les connaissances imparfaites que Ton possédait alors sur les êtres organisés les autorisaient à s'en contenter.

Bientôt son insuffisance commença à se faire sentir et> malgré les commentaires dont cette définition était accompagnée, on fut obligé de reconnaître que, si les deux règnes divergeaient à leur sommet, ils se confondaient à leur base. Quelques naturalistes admettaient cependant avec peine cette communauté d'origine, cette parenté, cette absence de caractères spéciaux à chacun des régnes animal et végétal. Les théories de l'évolution n'étaient pas suffisamment acceptées pour que Ton puisse trouver dans cette doctrine un appui à cette opinion qui aurait passé alors pour peu classique : que cette limite n'existait pas et que, de même qu'il y avait tous les passages entre les différentes classes du règne animal, de même les animaux et les végétaux n'étaient pas séparés par une lacune, mais réunis par des liens nombreux.

Aujourd'hui cette idée est plus facilement reçue; un savant zoologiste dépassant même le but, pour satisfaire l'esprit classificateur de quelques-uns de ses confrères a créé un règne nouveau sous le nom de règne des protistes. Mais il nous semble que cette tentative a échoué; elle avait eu peu de succès autrefois lorsque Bory Saint- Vincent proposa sous un autre nom l'institution de ce règne intermédiaire et son échec d'aujourd'hui est encore plus justifié.

En effet, les études auxquelles on s'est livré avec tant d'ardeur dans ces dernières années sur les types inférieurs de la série animale et végétale nous autorisent de plus en plus à arriver à cette conclusion rationnelle que les animaux et les végétaux inférieurs ont des caractères communs.

Il est bien certain que, si nous considérons les formes

ANIMAUX ET VEGETAUX I3

les plus évoluées des deux rameaux, les Phanérogames chez les végétaux, les Vertébrés chez les animaux, les diflFérences se montreront d'elles-mêmes et sans les chercher. Mais, à mesure que nous descendons les échelons de chaque série, les points de contact augmentent. On remarque que le mouvement et la sensibilité deviennent de plus en plus vagues et obtus chez les animaux et on note aussi que ces particularités ne sont plus exclusivement propres à cette catégorie du monde organisé. Les organes, feuilles ou fleurs, de quelques plantes nous offrent des exemples de ces phénomènes ; les cas sont assez nombreux et connus, mais il me suffira de citer la Sensitive et les mouvements des corps reproducteurs de quelques Cryptogames, les zoospores des Algues pour rappeler les faits auxquels je fais allusion. Nous avons dans ces exemples la manifestation de deux groupes de phénomènes que Ton croyait caractéristiques du règne animal. En effet, non seulement les folioles de la Sensitive s'épanouissent ou se rapprochent, mais de plus elles manifestent ces mouvements sous l'influence d'une excitation périphérique : les zoopores des Algues nagent à la façon des Infusoires, mais ils sont en outre capables de saisir la différence qui existe entre l'obscurité et la lumière et de venir se grouper là où les rayons lumineux arrivent en plus grande abondance. Quel nom peut-on donner à ces phénomènes? Si nous appliquons au mot sensibilité le sens que lui attribuent les philosophes, il est bien certain que cette dénomination serait mal employée; si nous parlons le langage des physiologistes, nous pourrons nous servir de cette expression et voir dans ces actes la première manifestation d'une sensibi-

lité aussi obtuse que celle que nous offre la vie des animaux inférieurs et qui se confond en réalité avec cette propriété de toute substance vivante que Ton désigne sous le nom d'irritabilité.

Les agents anesthésiques, l'éther, le chloroforme, qui peuvent passer pour la pierre de touche de l'activité vitale, nous montrent les animaux et les végétaux également soumis à leur action. Si Ton fait agir lé chloroforme sur l'Homme, cet agent supprime d'abord la sensibilité consciente, il agit ensuite sur les autres phénomènes réflexes qui s'effectuent en dehors de notre volonté et peut entraîner la mort. Ce réactif physiologique offre les mêmes résultats lorsqu'on l'applique à différents types de la série animale, il les endort successivement et la rapidité de son action est en rapport avec la complexité des organismes ; l'Oiseau succombe avant la Grenouille et celle-ci résiste moins que quelques Invertébrés. Enfin les expériences curieuses des physiologistes ont démontré que la puissance de ces agents s'étendait aussi sur le règne végétal ; le chloroforme éteint les mouvements de la Sensitive, suspend la germination des graines, arrête la vie des ferments figurés. 11 n'y a de différence que dans la rapidité des résultats. Cette similitude d'action nous indique que la sensibilité des organismes supérieurs et l'irritabilité protoplasmique ne sont que des degrés d'une seule et même propriété et que la vie est de même essence dans les deux règnes.

Si, au lieu d'observer les phénomènes vitaux que ces corps organisés présentent, nous étudions leur structure, nous voyons que malgré leur complexité, malgré leurs différences apparentes, ils sont également constitués

LES FONCTIONS ET LES ORGANES ij

par des parties semblables que Ton nomme cellules qui affectent des formes différentes suivant la fonction à laquelle elles se sont adaptées, mais qui, dans les deux cas, émanent d'un élément primordial identique dans sa constitution essentielle qui est Tovule. Les descendants de cette cellule primordiale possèdent des facultés de différenciation fort restreintes chez les végétaux où ils construisent des édifices cellulaires remarquables par l'uniformité des parties qui entrent dans leur composition ; très développés chez les animaux où ils deviennent capables tantôt de jouer, sous les aspects morphologiques les plus divers, le rôle modeste d'organes de soutien, tantôt de caractériser par leurs propriétés spéciales des appareils tels que le système nerveux qui règlent le fonctionnement de tous les autres.

Il faut donc nous persuader de plus en plus de cette vérité que les végétaux et les animaux sont également constitués par des parties élémentaires identiques à leur origine et que les phénomènes vitaux sont semblables dans leur essence.

Pour rendre cette proposition acceptable et intelligible pour tous, nous devons jeter un coup d'œil sur la constitution générale des êtres organisés appartenant au règne animal. Nous prendrons pour point de départ celui dont la structure paraît le mieux connue et qui nous intéresse particulièrement, THomme ; nous descendrons ensuite de plus en plus bas dans la série.

Tous les animaux accomplissent un certain nombre de fonctions qui ont toutes pour résultat la nutrition de rindividu et sa reproduction . Chez les animaux supérieurs ces fonctions s'exécutent chacune à Taide de parties

l6 CONSTITUTION GÉNÉRALE DES ÊTRES ORGANISÉS

adaptées à un rôle bien déterminé qui est le seul qu'elles puissent remplir. Si nous examinons, par exemple, Tacte digestif, nous voyons qu'un certain nombre de parties s'associent pour concourir à un résultat commun; l'ensemble de ces parties forme ce que Ton a appelé un appareil. Mais cet appareil digestif n'est pas, ainsi que nous venons de le dire, un tout homogène, il résulte d'une association de parties différentes de notre corps qu'il est facile d'isoler et que l'on désigne sous le nom à' organes. L'appareil digestif se compose, en effet, d'un tube intestinal fort long, sur le trajet duquel sont disposées des glandes telles que le foie, le pancréas qui versent leur produit dans ce tube digestif et qui sont indispensables à l'accomplissement de la digestion; chacune de ces glandes représente un organe. Tous les appareils qui, chez nous, concourent à l'accomplissement de nos grandes fonctions sont formés de même par des associations d'organes. Si Ton pousse plus loin l'analyse, on voit que chacun de nos organes est composé de substances différentes que l'on désigne sous le nom de tissus dont la réunion constitue l'organe : parmi ces tissus les uns sont communs à tous les organes et n'y jouent que le rôle relativement secondaire de substance unissante; les autres sont, au contraire, caractéristiques de tel ou de tel autre organe et lui donnent ses propriétés spéciales. Ce qui permet au foie de remplir le rôle qu'il joue dans notre organisme, ce n'est ni son tissu conjonctif, ni ses vaisseaux sanguins-f-ses propriétés sont intimement liées à la présence et à l'intégrité de la cellule hépatique; c'est dans son épaisseur que l'amidon animal s'emmagasine, c'est elle qui préside à l'élabora-

LES ELEMENTS ANATOMiaUES 17

tioh de la bile. Cette cellule hépatique considérée en elle-même forme ce qu'on appelle un élément anatomique. Tous les tissus sont de même constitués par des groupements de parties élémentaires qui ne sont autre chose que des cellules adaptées à la fonction spéciale qu'elles remplissent. Ce que nous venons de dire à propos du foie, nous pourrions le répéter pour tous nos organes : nous trouverions que la fonction de chacun d'entre eux dépend de la propriété d'un élément anatomique particulier propre à cet organe ou de l'agencement spécial de certains éléments anatomiques. Les fonctions nerveuses sont liées à des cellules qui, chez la plupart des animaux, sont groupées en organes que Ton désigne sous le nom de centres nerveux et qui affectent les unes avec les autres, dans les appareils désignés chez les Vertébrés sous le nom de cerveau et de moelle épininière, des rapports dont la complexité est en relation avec la délicatesse des fonctions que ces organes accomplissent.

Nous sommes ainsi obligés d'admettre qu'une fonction dépend non pas d'un appareil, ni d'un organe, ni même d'un tissu, mais que chacune est étroitement liée à un élément anatomique particulier qui semble seul capable de son accomplissement; qui possède en un mot cette propriété. Si nous quittons les animaux supérieurs pour examiner les formes inférieures de la série animale, nous voyons les appareils et ensuite les organes disparaître successivement : les cellules hépatiques ne sont plus groupées en masse glandulaire chez les Vers annelés, elles sont simplement disposées en surface; la fonction existe, mais l'organe est mal délimité, il tend à

E. JouRDAN, Les Sens. 2

l8 CONSTITUTION GENERALE DES ÊTRES ORGANISES

disparaître. Si nous descendons encore plus bas dans la^ série, si nous étudions ces êtres que Ton avait appelés autrefois des Zoophytes pour indiquer l'incertitude dans laquelle on était au sujet de leur nature, que Ton désigne aujourd'hui sous le nom de Cœlentérés, c'est-à-dire des animaux tels que les Éponges, le Corail, les Orties demer, et chez tous ces êtres transparents comme les Méduses que l'on voit flotter en bandes à la surfacedes mers, nousavons les plus grandesdiflficultés pour isoler un organe. Ces êtres accomplissent les fonctions essentielles qui sont caractéristiques de tous les animaux. Ils se nourrissent, quelques-uns se déplacent, d'autres ont perdu cette faculté, mais tous sont capables d'éprouver des sensations évidemment fort obtuses par rapport à celles que nous éprouvons, enfin ils se reproduisent. Essayons de trouver les organes qui servent à l'accomplissement de ces actes. Nous touchons une Ortie de mer, une branche de Corail épanouie, l'animal se contracte immédiatement et se couvre d'une couche de mucus qui contribue à sa protection ; il a accompli deux fonctions : il a senti un contact et il a sécrété une substance dans un but utile à son existence ; si nous cherchons quels sont les organes qui ont accompli ces actes, nous n'arrivons pas à les isoler, nous ne trouvons ni glande ni organe du toucher. Un examen attentif nous montre cependant dans la peau de ces organismes, des cellules qui sont bien caractérisées comme éléments glandulaires et d'autres que nous sommes parfaitement en droit de considérer comme sensitives ; les unes et les autres ont évidemment présidé à l'accomplissement de deux fonctions, mais elles sont mélangées, c'est à peine si les unes sont plus nom-

Page 1