VI. — €oii»i(rue(ioii du concret avec l'abstrait. \j
Conception d'un objet sur les données des propriétés abstraites de cet objet. — Difficulté de remonter au concret.
Dans une précédente section, nous avons parlé de la fusion des propriétés de deux objets différents quia pour résultat d'en composer un troisième qui diffère des deux autres. Étant donné une ville debriques et une surface de marbre, concevoir une ville de marbre. Tel est le problème que nous avons examiné et qui consiste à former un nouveau concret avec des concrets préexis-
laiils. Mais nous pouvons faire an pas de plus et résoudre un nouveau problème : étant donné des propriétés abstraites construire un concret. Soit, par exemple, une iigure géométrique, la pyramide, et la couleur du granit, concevoir une pyramide de granit, telle qu'elle existe dans la nature. Cette opération est dans la plupart des cas plus difficile que la précédente, mais on ne-^peut dire qu'elle exige un surcroît d'efïbrt appréciable. Si nous nous représentons les éléments constituants avec une rigueur suffisante, et que nous les tenions tous deux ensemble devant l'esprit, la construction se fera assurément. Si nous ne possédons que faiblement l'un ou l'autre des éléments, il faudra un effort pour les mettre à leur place dans le nouveau composé.
Quand le plan et les sections d'un bâtiment sont établis, nous avons le moyen de nous représenter la forme du bâtiment solide; quand nous ajoutons la couleur de la surface, ou l'apparence de la matière à l'œil, le concret se montre dans sa plénitude. Dans ce cas, le plan et les sections ne suffiraient pas adonner toute la solidité si nous n'avions pas vu auparavant des formes solides. Il faut que nous ayons bien présent à la mémoire quelque bâtiment, ou quelque forme de bâtiment, et que nous la modifiions dans la pensée, jusqu'à ce qu'il s'établisse entre cette forme et le plan en question quelque correspondance. Ainsi, quand nous voulons nous représenter une église gotbique d'après les dessins d'un architecte, le moyen le plus facile consiste à diriger notre pensée sur quelque église qui nous est familièrement connue, et de la modifier selon les lignes du dessin. Voilà la formule générale de la réalisation du concret; elle nous permet de comprendre les conditions qui rendent l'opération facile. Il est évident que la grande condition du succès, c'est l'existence d'un approvisionnement préalable formé d'objets lixés dans la mémoire et appartenant à la même espèce que le concret ({u'il s'agit de construire. Si l'expérience passée nous a fourni des occasions de constituer cet approvisionnement, et si l'esprit est naturellement disposé aux impressions concrètes et aux images, l'opération a tous les avantages en sa faveur. Pour ne rien dire de la chance favorable de posséder des idées nettes et remémorables d'objets ressemblant de très-près à la construc- I ion nouvelle, il y a beaucoup de facilité à faire les changements demandés, si la chose sur laquelle on opère est forte-
r.ONSTlirCTION DU CONCUI'T AVKC i/aH^TRAIT. f)^!:")
nuMit cl viviMiKMit préscMilc! il l'cspril, |)()invu loulciois (hk; nulle éinolion n'y apporte» un obstacle, scricnx.
L'imaj^inalion i)ai- lacpicllc nous nous rcpri'îscnlons un pays d'aprcs une carte est tin cas du môme genre. L'en'ort consiste à tenir devanl \\v\\ de l'esprit une série de scènes, avec toute la richesse du coloris, cl l'abondance des détails, tandis que nous ajoutons et retranchons, de manière i\ nous conformer au dessin proposé. {Jiw, intelligence riche d'images concrètes ou, vivantes, de la nature réelle possède la principale condition de cette lâche.
On décrit les objets de l'histoire naturelle en énumérant des propriétés abstraites. Ainsi la description d'un minéral se compose d'abstractions comme la forme cristalline, la dureté, la nature de la surface, la couleur, le lustre, etc. Or, par un effort vigoureux de conception constructive,on pourrait imaginer un échantillon réel au moyen d'un assemblage de ces qualités abstraites. De môme pour une plante ou un animal. La première condition du succès est toujours la môme. Il faut que l'esprit soit bien au courant des échantillons réels pour saisir fortement un souvenir concretj et pour créer en opérant sur ce souvenir un échantillon nouveau qui possède toutes les propriétés énumérées dans la description. Un botaniste se fait tout de suite le tableau d'une nouvelle plante d'après la description botanique; quelqu'un qui ne serait pas aussi familier avec les plantes, trouverait cette construction pénible et peut-être impossible.
Plus nous analysons ou décomposons les objets concrets pour isoler les qualités abstraites qui les composent, plus il est difficile de remonter au concret. 11 en résulte que l'efiort le plus ardu consiste à faire sortir la nature du langage scientifique et technique, à concevoir les minéraux d'après un livre de minéralogie, et les parties du corps humain d'après la description anatomique. C'est là le côté répulsif et défavorable de la science et du raisonnement abstrait. D*un autre coté, c'est en résolvant les agrégats naturels en leurs abstractions premières^ que nous nous donnons les moyens de faire de nouvelles constructions très-différentes de celles que l'expérience nous a fournies, en môme temps qu'eHes leur sont très-supérieures, ce qui permet des applications très-utiles dans le cours de la vie. Les nou-