SENSATIONS ORGANIQUES DES MUSCLES
La sensibilité musculaire se manifeste par de la douleur quand le muscle est coupé, déchiré, contus ou saisi de spasme. Ces variétés de douleurs sont autant d'états de conscience qui ont leur siège ou leur point de départ dans le tissu musculaire ; et elles ont, comme tout autre genre de sensations, l'intégrité des nerfs et des centres nerveux pour condition essentielle.
En décrivant les sensations, nous aurons soin de faire connaître pour chacune l'agent extérieur qui la cause, nous le suivrons en expliquant la modification qu'il fait subir à la surface sensible, et nous ferons un tableau de la sensation ellemême d'après le plan que nous avons tracé.
Les sensations musculaires proprement dites dont nous avons parlé dans le chapitre précédent n'ont pas d'agent extérieur au même titre que les yeux ont la lumière. Mais les coupures, les déchirures, les lésions graves nous présentent un agent extérieur et une modification appréciable de la surface sensible, le muscle : une solution brusque de continuité, c'està-dire un effet qui dans presque tous les tissus du corps donne de la douleur, et assurément l'un des effets les plus propres à ébranler fortement les nerfs et les centres pour y éveiller à la fois la sensibilité et provoquer raclivité sous ses formes les plus énergiques.
Considérons un moment le côté physique des douleurs musculaires, c'est-à-dire les expressions qui les caractérisent; ces
expressions comme la descriplioii de l'élal de conscience luimême nous fourniront le type des douleurs physiques aiguës.
Tout le monde connaît l'expression caractéristique des douleur aiguës. Les traits sont violemment contorsionnés, la voix s'échappe en brèves saccades, le corps tout entier est a^çité. l^arfois les mouvements ordinaires sont accélérés ; d'autres l'ois il y a des contorsions des membres, des gestes inaccoutumés. Il semble que l'agent qui cause la doi;leur est capable d'ébranler tout le système moteur. C'est le genre de douleur qu'on cherche à provoquer comme moyen de tirer un animal, et l'homme lui-même, de la léthargie et de le rappeler à l'activité. On sait aussi que certains aspects de la physionomie marquent la douleur; ce sont certains mouvements de la bouche, des narines et des yeux ; quelle que soit la direction donnée à ces mouvements, ils ont un caractère de violence. Les sanglots qui les accompagnent montrent aussi que les muscles involontaires et les glandes sont affectés.
Nous serions incomplets si nous ne notions pas successivement les périodes de la manifestation de la douleur. Après un temps pendant lequel le premier choc montre les signes de violence et d'énergie exaltée que nous venons de signaler^ survient une période de prostration et d'épuisement, preuve que les manifestations vives ne dénotent pas un accroissement de la force vitale. Au contraire cette force est en décroissance. Les exercices violents, quels qu'ils soient, la consomment ; mais la dépression de la force vitale dans toutes Iss parties de l'organisme, après un accès de douleur, dépasse de beaucoup celle qui suivrait la même décharge de force musculaire en l'absence de toute douleur. Le directeur du service médical de l'armée de Crimée avait grand tort de décourager d'employer le chloroforme dans les opérations chirurgicales , en se fondant sur la raison que la douleur est stimulante. Si l'on tient compte de la fm comme du commencement, la douleur, sous toutes ses formes, bien loin d'être stimulante, détruit les forces vitales. Non-seulement elle a pour résultat l'épuisement musculaire, mais les autres fonctions, la circulation, la respiration, la digestion, sont profondément atteintes, ce qui n'a pas lieu même dans le cas d'une grande fatigue a la suite de violents mouvements.
Quand on s'abandonne librement à ces manifestations physi-
ques, accompagnement naturel d'une vive douleur, et comme effets de la même cause, elles font l'office d'une diversion et soulagent le système mental. Il y a probablement dans ce fait une succession de phénomènes physiques. Un grand fonctionnement musculaire dérive la circulation du cerveau vers les muscles; l'effusion des larmes diminue aussi la congestion. Toutefois nous ne nous empressons pas de conclure que, sous l'impression d'une granjde douleur, il vaut mieux lâcher la bride à toutes les manifestations physiques que de les supprimer ; il y a dans les deux cas une grande déperdition de force.
Étudions maintenant ces états de conscience considérés comme sentiments. Chacun les connaît par sa propre conscience ; on les désigne sous les noms de douleur, souffrance, angoisse, torture.
La qualité du sentiment est la douleur. Le degré est intense ou aigu. On les mesure de deux manières, soit en comparant la douleur avec d'autres douleurs, soit en évaluant le plaisir qu'elle peut neutraliser. Dans l'un comme dans l'autre cas, les souffrances de blessures, déchirures ou lésions aiguës de nos tissus sensibles sont au nombre de nos plus cruelles souffrances, de nos plus grandes misères. Pour ce qui est de la spécialité, le langage la consacre en donnant un nom à chaque espèce de douleur. Une coupure, une brûlure, diffèrent d'un accès de rhumatisme; une névralgie diffère d'un choc électrique. Nous donnons aux variétés des épithètes, telles que brûlante, déchirante, lancinante ; il y a intérêt en pathologie à noter ces distinctions.
La douleur peut éveiller des émotions spéciales selon le tempérament général des individus. Le chagrin, la terreur, la rage, peuvent dominer dans certains cas; il y a une connexion naturelle entre le choc d'une souffrance aiguë et toutes ces passions.
Ces douleurs selon leur intensité nous stimulent à des efforts pour les adoucir, y mettre un terme ou en éviter le retour. Nous devons surtout remarquer qu'elles sont pour un temps des stimulants de l'activité ; nous sommes d'abord très-disposés à agir pour les faire disparaître, mais nous cessons de le faire à mesure que les forces diminuent. La force effective de la volonté dépend de la force active de l'organisme au moment
OÙ la volonlé se manifeste ; un étal ({ui auj^menle celte force môme pai une stimulation destructive en recueille le bénéfice; au contraire, un état qui déprime et détruit les fonctions vitales paralyse l'action de la volonté. Si une douleur aiguë passagère éveille l'activité, une douleur intense continue ne produit pas cet effet.
Les mouvements qui constituent les manifestations émotionnelles proprement dites sont de nature h se mêler et à se combiner avec les mouvements dirigés par la volonté en vue de produire le soulagement. Il est généralement facile de distinguer ces deux classes de mouvements, et il est important de les distinguer si l'on veut comprendre la structure de l'esprit. Les mouvements volitionnels sont ceux qui ne se maintiennent que parce qu'ils produisent le soulagement. S'il y a une posture particulière qui ait cet avantage, le corps s'y attache ; et si une explosion véhémente de gestes et de cris est capable de donner satisfaction au sentiment de la douleur, nous sommes conduits à exécuter des gesticulations dès le premier efifet de l'onde émotionnelle. Môme chez les animaux inférieurs, quand nous constatons les convulsions qui suivent un ébranlement de l'organisme, nous pouvons nous convaincre de l'existence de mouvements volontaires à côté de démonstrations qui sont l'expression propre de la douleur.
Pour mesurer la pression d'un sentiment dans le sens des manifestations volontaires, nous pouvons recourir au même mode de comparaison que celui que nous avons indiqué à propos du plaisir ou de la peine. Quand deux sentiments poussent dans des voies opposées, celui qui détermine la conduite est regardé comme le plus fort au point de vue de la volonté.
11 reste à examiner les rapports des sensations musculaires organiques avec l'intelligence. Comme pour la volonté, nous rencontrons ici un principe général, susceptible d'exceptions et de modifications, suivant les circonstances, dans chaque cas particulier. D'après ce principe, les sensations sont distinguées, identifiées, remémorées, suivant leur degré en intensité ou en qualité. Cette loi est vraie dans les cas d'une excitation modérée. Une impression très-faible ne peut être délicatement distinguée ; elle est peu susceptible d'être rappelée au souvenir. Mais quand le degré est excessif et accablant, il y a des
réserves à faire à la loi. Au-dessus d'un certain degré, la douleur physique accable la fonction purement intellectuelle de la distinction, et bien que la faculté de se souvenir soit stimulée au plus haut degré, le souvenir devient de plus en plus incapable de reproduire la vraie réalité. Non-seulement nous sommes incapables de restaurer l'acuité de la souffrance, mais de nous figurer même le caractère de la douleur jusqu'à ce qu'il soit devenu familier par un grand nombre de répétitions. Quand la même douleur ou une douleur à peu près identique revient, nous pouvons marquer l'accord, c'est-à-dire faire une œuvre intellectuelle qui a besoin aussi de la faculté qui retient; mais nous n'avons guère le pouvoir de nous rappeler ou d'imaginer les traits particuliers, l'état de conscience caractéristique d'une souffrance aiguë.
Un souvenir exact des souffrances aiguës n'a pas pour l'esprit la même importance que la mémoire des sensations de la vue et de l'ouïe; elle a pourtant à deux points de vue de l'importance pratique. D'abord c'est de ce souvenir que dépend l'exercice de la volonté qui tend à prévenir le retour de la même douleur. Quand une sensation cesse d'être actuelle, elle ne peut avoir de puissance sur la volonté à moins qu'elle ne soit vivement représentée en idée ; aussi plus vif est le souvenir, plus énergiques sont les précautions que nous prenons en vue de l'avenir. Le degré de mémoire de la douleur est le fondement de la prudence; c'est de plus le fondement de la sympathie, de la faculté de pénétrer dans les sentiments d'autrui quand il souffre de la même douleur.
Les douleurs musculaires dont nous nous sommes occupé sont celles qui ont pour cause des coupures, des déchirures, des blessures graves, accidents dont tous les tissus peuvent être frappés. Nous n'avons rien dit de la douleur caractéristique du muscle, de la crampe ou spasme. On sait que la crampe est une contraction violente d'un muscle, en totalité ou en partie, due à quelque irritation des nerfs moteurs qui animent le muscle. C'est une contraction qui dépasse probablement beaucoup celle que peut produire un eflet volontaire, et elle ne se rattache aucunement à une force émise avec conscience par le cerveau. L'état de crampe agit violemment sur les fibres sensitives du muscle; et, selon M. Brown-Séquard, la douleur est en raison
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de la résistance opposée :\ la contraction du muscle. « Je suppose, (lit-il, une contraction douloureuse des muscles antérieurs de la jambe; la douleur au^rnente chaque fois que les muscles contractés sont allonpjés, c'est-à-dire quand la résistance ;\ la contraction est accrue ; d'autre part, elle diminue quand la résistance à la contraction est moindre qu'elle n'était, et enfin elle disparait entièrement quand la résistance est complètement ou presque complètement détruite. » (Lectures, p. 7.) Les douleurs de l'utérus sont de nature spasmodique; elles sont soulagées par l'expulsion du contenu de l'organe. Nous avons maintenant l'explication d'un fait qui fut d'abord regardé comme paradoxal : la production d'une douleur quand on stimule les racines antérieures ou motrices des nerfs spinaux. L'effet de cette stimulation est de contracter les muscles, non pas à ce degré modéré que produit la volonté, mais avec la violence de la crampe, d'oii il résulte un choc pour les nerfs sensitifs du muscle. Quand les racines postérieures ou sensitives sont coupées, la douleur ne se manifeste plus. Cette explication est intéressante en ce qu'elle écarte les objections qui semblaient contredire la découverte de Charles Bell.
La crampe a sa place parmi les douleurs aiguës ; elle est peut-être la plus aiguë, la plus violente de toutes. Le nom qui lui convient le mieux est celui de torture. Les muscles involontaires de l'utérus et du canal alimentaire sont ceux qui nous présentent les plus violentes douleurs spasmodiques.
D'autres sensations relatives aux muscles, celles qui proviennent d'un excès de fatigue, appartiennent aussi à la classe des sensations organiques. On sait que l'excès dé fatigue produit des douleurs aiguës de divers degrés d'intensité, depuis celles qu'on supporte aisément jusqu'aux plus atroces. Il suffit de les rattacher au genre des douleurs aiguës des muscles, il n'est pas nécessaire de les décrire longuement
L'état caractéristique qui consiste à supporter un lourd fardeau est une forme de dépression générale, à laquelle on compare d'ordinaire plusieurs modes de souffrance.
Très-différent est Tétat de sensibilité produit par la simple fatigue ordinaire, que nous pouvons rappeler ici. Cet état n'est nullement pénible ; au contraire, c'est l'un de ceux par lesquels les muscles nous donnent du plaisir.
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Le plaisir y est plutôt volumineux qu'aigu. Si un nombre considérable de muscles a été mis en jeu, la sensibilité est relativement grande. Divers éléments prennent part à la production de cet effet. La circulation du sang, dirigée énergiquementpour un moment vers le tissu musculaire, revient plus largement aux autres organes, le cerveau, l'estomac, etc., et la sensibilité générale de l'organisme s'en accroît. Il y a ensuite une réaction agréable tirée de ce qui pourrait être un commencement de la douleur de la fatigue. Il nous est donc permis d'admettre que le muscle lui-même donne un certain sentiment de plaisir quand il est dans cet état. Le degré de ce sentiment peut être, en somme, considérable; c'est l'un des plaisirs d'une vie d'exercice pénible et de travail corporel : mis à côté du sommeil profond et de la sensation de bien-être qui l'accompagne, il constitue une fraction appréciable du bonheur de l'homme.
La connexion que nous avons remarquée entre les mouvements lents et l'invasion du sommeil se retrouve aussi entre le repos musculaire et le sommeil. La sensation volumineuse que nous éprouvons durant le sommeil a son siège, en grande partie, dans le tissu musculaire, surtout après un exercice fatigant, quand la sensibilité pour la fatigue s'est manifestée le plus puissamment.
La sensibilité des os et des ligaments dépend exclusivement de blessures ou de maladies ; elle se manifeste sous la forme de douleur aiguë dont nous avons parlé une fois pour toutes. La distinction rigoureuse et minutieuse des formes de douleur est très-utile au médecin; faite avec précision, elle a tout droit à faire partie de l'étude de l'esprit humain. Pour le moment nous n'avons à remarquer qu'une chose : c'est que la sensibihté a besoin partout de fibres nerveuses^ et que les os et les ligaments en sont pourvus, sans doute en faible quantité, mais suifisammcnt pourtant pour agiter les centres nerveux avec une violence accablante dans certaines occasions. Les maladies et les blessures du périoste donnent lieu à des douleurs excessives. Les ligaments, dit-on, sont insensibles au couteau, tandis qu'ils deviennent extrêmement douloureux quand ils sont dilacérés. Dans une grande fatigue, les ligaments et les tendons des muscles semblent concourir avec le tissu musculaire à donner
la sensation poniblo que l'on éprouve alors. On sait que, dans beaucoup de cas, les jointures sont le siège de douleurs, par exemple dans la pjoulte. La diminution de la pression atmosphérique, dont on ressent les ellels dans une ascension sur une liaule montap;ne, cause un sentiment intense de fatigue dans l'articulation de la hanche. Mais on a vu par des expériences ({ue ce sentiment est une douleur musculaire. La raréfaction de l'air diminue l'appui du membre qui tombe dans la jointure de son propre poids, devenant ainsi un nouveau fardeau pour les muscles. Les fractures des os et la déchirure des ligaments figurent parmi les plus cruels accidents de notre pauvre existence.