III. — Jeu in$^tinctir du ii^eiitiiuent
Mouvements et effets qui dépendent de l'influence du sentiment, opinions de Mûller sur les « mouvements dus aux passions de l'ame ». — Opinicm de Ch. Bell sur les mouvements de la face. — Muscles de la face qui jouent un rôle dans l'expression des sentiments. — Muscles du sourcil, du nez, de la bouche. — La voix, le diaphragme, influence du sentiment sur les muscles en général. — Effets organiques du sentiment sur la glande lacrymale, les organes sexuels, digestifs, la peau, le cœur, les poumons, la glande mammaire. — Plaisir qui résulte de l'accroissement du jeu des fonctions vitales, peine qui résulte de son affaiblissement, stimulants du plaisir et de la peine. — Manifestations des sentiments au point de vue de ce principe, explication de l'existence de muscles spécifiques de la douleur, manifestations vives d'une peine aiguë, rire et sanglot. — Exception au principe qui relie le plaisir à l'accroissement de l'aciion vitale. — Nécessité de l'hypothèse d'un principe de stimulation, stimulants naturels des sens, narcotiques. — Raison en faveur d'un autre principe complémentaire. — La vie à la ville et la vie à la campagne.
Pour continuer notre revue des éléments primitifs de la sensibilité et de l'activité de l'organisme mental, nous allons examiner le mécanisme instinctif ou originel qui sert à l'expression du sentiment (2). On sait parfaitement que- quelques-unes
(1) C'est un fait que l'agneau commence à manger, non l'herbe tendre et courte, mais les épis longs et secs.
(2) Nous avons déjà (p. 223) lait connaître la loi qui, selon nous, relie ensemble l'émotion, ou sentiment, et les actions physiques de l'organisme que l'on considère comme l'expression du sentiment. Les mouvements causés par
•lElI INSTINCTIF DU SKNTIMKNT. '2'M
(les maniroslalioiislosplusc'vidcnlcs du sontimcnlchez l'homme, comino le rire et les larmes, nous ajjparliennent depuis la naissance. I/éduration s'altaelie à réprimer les pcnebanls ori.qinels non moins qu'à donnei' de nouvelles formes, arlidcielies celte l'ois, à l'expression des émotions.
Nous citons les pages (jue Miiller a consacrées à ce sujet dans sa Physiologie, sous le nom de Mouvements provoqués par les passions de l' esprit.
c((Vest surtout la portion respiratoire du système nerveux qui produit des mouvements indépendants de la volonté sous l'inlluence des passions de l'esprit. Ce qui arrive en pareil cas conlirme de nouveau que tout changement brusque dans le cerveau, qui se propage à la moelle allongée, modifie sur-le-champ le mode des mouvements respiratoires, par l'intermédiaire des nerfs respiratoires, y compris le nerf respiratoire de la face. Nous manquons de données soit pour aflirmer soit pour nier que les passions résident dans une région particulière du cerveau, d'où émaneraient leurs effets. Mais ces effets sont transmis dans toutes les directions par les fibres nerveuses motrices qui, suivant la nature de la passion, sont ou excitées, ou affaiblies, ou même paralysées.
» Dans les passions excitantes, il survient des spasmes et souvent même des mouvements convulsifs qui affectent les muscles placés sous la dépendance des nerfs respiratoires et du nerf facial. Non-seulement les traits de la face sont décomposés, mais encore les mouvements de la respiration sont altérés au point de produire des cris, des gémissements, des sanglots.
rcxcilalion mentale ont passé pour être purement des incidents de quelquesuns des plus énergiques sentiments; on s'est peu occupé de rechercher la place quileur revient dans une étude scientifique de l'esprit. Pour notre part, nous considérons les gestes aclils comme un élément du fait complexe de la représentation dans la conscience, dans toutes ses formes, comme dans toutes ses variétés. Nous ne nous bornons pas à dire que nous pouvons avoir des senlimenls qui ne donnent pas naissance à une excitation visible des membres actif*, soit comme conséquence d'une suppression par la volonté, soit parce que le stimulus diffusé est trop faible pour vaincre l'inertie des parties à mouvoir, mais nous entendons affirmer qu aucc le sentiment il y a toujours un courant librement diffusé d'activité nerveuse, qui tend à produire des mouvemenls, des gestes, une expression et tous les autres effets que nous allons décrire. (Voyez aussi Émotions and the >vjll, Emotions^ chap. I,§ 2.)
Toute passion quelle qu'en soit la nature, pourvu qu'elle soit vive, peut déterminer des cris et des sanglots. La joie, la douleur, la colère, la rage, peuvent produire des larmes. Dans les passions déprimantes, comme l'anxiété, la crainte, la terreur, tous les muscles sont détendus, parce que l'inlluence motrice du cerveau et de la moelle épinière diminue; les jambes ne portent plus le corps, les traits s'affaissent, l'œil devient fixe, la voix s'éteint. Certaines passions sont mixtes, l'esprit ne pouvant s'affranchir de l'influence déprimante, il faut un effort du cerveau pour chasser l'influence funeste. Dans ces passions mixtes, il peut arriver que certains muscles, ceux de la face surtout, expriment l'abattement, tandis que d'autres entrent en action ; en sorte que les traits sont contournés, soit par l'effet de l'inertie des muscles antagonistes du côté opposé, soit par une contraction convulsive. Souvent aussi, tant dans les passions mixtes que dans les passions déprimantes, il survient un tremblement de quelques muscles de la face. Le mouvement volontaire d'un muscle paralysé par l'influence de la passion doit aussi devenir tremblotant, parce qu'il n'obéit plus d'une manière exclusive à l'influence de la volonté. C'est ce que nous éprouvons surtout dans les muscles de la face, lorsque nous voulons les mouvoir pendant que s'exerce l'action d'une passion déprimante ou mixte : ils tremblent alors ainsi que ceux âe l'organe vocal, et si nous essayons de parler, notre voix manque d'assurance.
)) Le nerf le mieux doué pour indiquer l'état d'esprit pendant qu'une passion sévit, est le facial (1); c'est le nerf de la physionomie, et son volume diminue déjà chez les mammifères à mesure que les traits de la face perdent de leur expression mobile. Chez les oiseaux, il n'exerce aucune influence sur l'expression de la face; il n'en reste plus que la branche qui se rend aux muscles hyoïdiens et au muscle cutané du cou; le froncement de la peau du cou, et chez quelques oiseaux, le redressement de la huppe, sont les seuls mouvements par lesquels le facial signale une passion. Outre le nerf facial, les nerfs respiratoires tant internes, comme les laryngés et les phré-
(1) Le ned facial est le nerf moteur de la face. Il se distribue aux muscles de l'oreille et du cuir chevelu, à ceux de la bouche, du nez et des paupières, ainsi qa^aux muscles cutanés du cou.
JEU INSTINCTII- nu SENTIMENT. 239
niques (1), ([uc les oxlcriios comiiio cimix (jiii se rciulciil aux nius('I(\s tlioniciqucs et abdominaux, sont Irùs-sujets à subir l'inlluonrc dos passions. Cependant quand les passions attcM^ncnt leur paroxysme, leur elfi't s'étend à tous les neii's racliidiens, de manière à déterminer quelquefois une paralysie incomplète et le tremblement de tout le corps.
» L'expression si variée des traits de la face dans les diverses passions, montre que chaque état de l'âme met en jeu ou relâche certains groupes de fd)res du nerf facial. Les causes de ce phénomène et de cette relation nous échappent entièrement.
» Le trouble qui saisit l'action du cœur durant les émotions mentales est un cas remarquable de l'iniluence des passions sur les mouvements des organes desservis par le grand sympathique. » (P. 932. — Li.)
Quant aux mouvements de la face, Ch. Bell pense que la plupart d'entre eux sont secondaires et dépendent des mouvements de la respiration. Il considère le cœur et les poumons comme les grandes sources primaires d'expression, comme les organes qu'affectent en premier lieu des excitations émotionnelles du cerveau.
Il signale « l'étendue des actions de la respiration; l'éloignement qui sépare du cœur les parties agitées. L'acte de la respiration n'est pas limité au tronc; les actions de certains muscles du larynx, du pharynx, des lèvres, des narines sont indispensables pour dilater les passages de l'air, afm qu'il s'introduise librement dans l'acte de la respiration dans la proportion requise par l'augmentation de l'activité de la poitrine. Sans cette disposition les parois de C9S tubes mous s'affaisseraient, et nous serions étouffés par l'effort et par la passion. Voyez combien de muscles concourent à l'acte unique de la respiration, combien s'y ajoutent pour celui de la toux, combien sont mis en jeu par celui d'éternuer, réfléchissez aux combinaisons variées où entrent les mouvements des muscles du pharynx, du larynx, de la
(1) Les nerfs laryngés se distribuent aux différentes parties du larynx; ils ont par conséquent un rôle dans l'émission de la voix. Les nerfs phréniques ou diaphragmatiques sont les nerfs spéciaux du diaphragme.
'2/iO DES INSTINCTS.
langue, des lèvres, dans la parole et dans le chant (1), et vous pourrez apprécier exactement la quantité de muscles qui s'associent à l'acte simple qui consiste à dilater et à comprimer la poitrine. Mais combien plus nombreux sont les changements opérés sur ces muscles quand la nature s'en sert pour transmettre nos idées et nos sentiments, non-seulement par la langue des sons, mais parcelle de l'expression et de la physionomie.
«Voyons marcher le mécanisme. Un homme est menacé de sullbcation, une énergie subite et violente caractérise ses traits, son pharynx se contracte, il fait des efforts de respiration, il contraclc son visage, élève sa poitrine et ses épaules, serre les poings, et s'attrape à tout, comme un noyé. Tels sont les efforts qu'il fait sous l'intolérable sensation qui oppresse son cœur, tels sont les moyens que la nature emploie pour préserver la machine animale, en donnant à l'organe du cœur une sensibilité qui provoque les efforts suprêmes. » Anatomy of expression, 3^ éd. 91.)
Ce dernier exemple ne tranche pas la question de savoir si les organes respiratoires tiennent sous leur dépendance la contorsion des traits, puisque la douleur intense qu'on suppose est capable d'exciter directement à l'action toutes les parties du corps. Les premières remarques sur la nécessité des mouvements des passages de l'air, le pharynx, la bouche, les narines, pour favoriser l'action des poumons, sont bien plus favorables aux idées de l'auteur.
L'expression des yeux prouve d'une manière décisive que l'action de la face n'est pas totalement la conséquence de l'excitation respiratoire, car les yeux ne sont pas des agents de la fonction de la respiration. Nous sommes donc conduits à la conclusion que, s'il faut rapporter une partie considérable de l'expression à la sympathie ou à l'association des parties avec les mouvements des poumons, il y en a une autre qui n'en dépend pas, mais qui tire directement son excitation du cerveau, par la môme impulsion commune qui affecte les organes respiratoires, vocaux, etc. Le passage de Millier cité ci-dessus reconnaît cette action distincte.
(1) Ces associations ne sont pas primitives ou instinctives, elles n'appartiennent pas à la classe que nous sommes le plus intéressés à suivre à présent.
.IKU INSTINCTIF I>U SENTIMENT. li/ll
En suivanl systématiquoincnl cl en di'îla-l les i)li(''noinèncs ])liysiques qn'\ acrompaj^nciil les étals de senliineiil, on ]kmiI voir (priis se rangent en deux classes nettement tranchées, à savoir les efl'els de nioiivemont par le syslènne musculaire, et les elïets orgmiigtœs, ou bien les inlluences exercées sur les viscères et les organes glandulaires. Voyons d'abord les mouvements. Nous trouvons que certains muscles sont plus particulièrement influencés par le sentiment; on les appelle pour cela muscles d'expression. Dans cet ordre, les muscles de la face attirent surtout notre attention.
Les muscles de la face qui en entretiennent les mouvements sont disposés autour de trois centres distincts : les yeux, le nez et la bouche. La bouche possède le plus grand nombre de muscles , aussi est-elle le plus facilement impressionnée par les états de sentiment. Le nez est de tous; le moins doué de mobilité.
Le muscle du sourcil est Voccipito- frontal, qui descend en avant du front pour s'insérer dans le sourcil, qu'il relève en le courbant. Il a pour antagoniste le sourciller [corrugator superciliï) qui fronce la peau du front et rapproche les deux sourcils. Ces deux muscles sont des muscles d'expression par excellence, bien qu'ils aient un rôle dans la vision comme muscles soumis à la volonté. Ils sont mis en jeu pour exprimer des émotions de caractère opposé, l'un pour les émotions agréables, l'autre pour les émotions pénibles, le doute et l'embarras; le spectateur qui en aperçoit les mouvements aperçoit en même temps par l'effet d'une association les états de l'esprit qui correspondent à ces mouvements. Le muscle orbiculaire des paupières qui ferme l'œil appartient à la classe des sphincters, comme celui qui entoure la bouche et ferme les lèvres. A l'orbiculaire s'oppose y élévateur de la paupière supérieure, sous l'influence de la volonté, comme aussi sous celle de l'émotion. Le tenseur du cartilage tarse est un muscle très-grêle, très-court^ situé au coté interne de l'orbite et reposant sur l'enveloppe fibreuse du sac lacrymal, en arrière du tendon de l'orbiculaire.
Les muscles du nez sont d'abord le pxjramidal^ sorte de prolongement de l'occipito-frontal; il descend jusqu'au milieu du nez où il devient tendineux et s'unit au muscle constricteur de la narine. Il ne semble avoir d'autre effet que de donner un
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point d'attache fixe au muscle frontal; il fronce la peau à la racine du nez.
Vélévateur commun de la lèvre et de Vaile du nez est situé sur le côté du nez s'étendant du bord interne de l'orbite à la lèvre supérieure. Il élève l'aile du nez et la lèvre supérieure en même temps.
Le dilatateur de la narine est un muscle mince triangulaire, situé sur le côté du nez, appliqué contre l'os maxillaire supérieur, transversalement dirigé de dehors en dedans et en haut. Il élève le cartilage latéral du nez et par suite élargit la narine, action qui se rattache à l'harmonie de la respiration puisqu'elle ouvre le passage nasal au courant atmosphérique.
Le constricteur de Vaile du nez est un petit muscle situé entre la membrane muqueuse et la couche musculaire de la lèvre avec laquelle ses fibres sont étroitement unies.
De tous ces muscles et même de quelques autres petits groupes de fibres musculaires qu'on peut découvrir sur les cartilages du nez, le plus puissant est l'élévateur commun de la lèvre et du nez, lequel est complètement soumis à la volonté et produit une contorsion des traits très-prononcée, en fronçant le nez et en élevant la lèvre supérieure. Ce muscle se contracte fortement dans l'expression du dégoût à la suite d'une mauvaise odeur; par suite, il sert à exprimer les dégoiits en général. Toutefois, il s'emploie aussi dans d'autres circonstances où le dégoût n'a rien à faire.
Il y a neuf muscles attachés aux mouvements de la bouche. Un seul, Vorbiculaire, est unique, il entoure l'ouverture buccale; tous les autres sont pairs et rangés symétriquement autour de cette ouverture.
Vélévateur propre de la lèvre supérieure s'étend du bord inférieur de l'orbite à la lèvre supérieure; il sert à élever la lèvre sans le nez, ce qui n'est pas un acte très-aisé.
Vélévateur de Vangle de la bouche [canin) est en partie caché par le précédent.
Les zygomatiques forment deux faisceaux étroits de fibres musculaires étendus obliquement du point le plus saillant de la joue à l'angle delà bouche. L'élévateur de l'angle do la bouche et les zygomatiques servent à tirer en dehors l'angle de la bouche dans le sourire; ce sont des muscles d'expression.
De ces quatre muscles, les deux j)remicrs sont consacrés à l'élévation de la lèvre su|)érieure, mais leur action n'est ni énerjîique ni lrai)|)anle. En lait, la lèvre suj)érieure est remarquable par sa lixilé, si on la compare à la lèvie intérieure; elle ne s'élève pas souvent, chez l'homme, et quand elle s'élève c'est [)lulùt par l'action de l'élévateur commun que par celle du nmscle propre.
La région de la mùclioire inférieure contient trois muscles: Vnbuisseurdc Vdiigle de la bouche tendu de l'angle delà bouche à la mâchoire inférieure ; Vabaisseur de la lèvreinféiHeure {carré), plus près de la ligne médiane du menton que le précédent par lequel il est un peu caché ; il s'insère sur la lèvre inférieure d'une part et de l'autre sur l'os maxillaire inférieur, ses fibres s'unissent d'abord avec celle du muscle du côté opposé, et ensuite avec celles de l'orbiculaire des lèvres; Vélévateurde la lèvre infériewe {houppe du menton) s'attache à l'os maxillaire inférieur au-dessous des alvéoles dentaires de chaque côté de la ligne médiane, et se rend dans le tégument du menton qu'il élève en se contractant.
Les autres muscles ne prennent pas leur attache sur les mâchoires. Ils sont au nombre de deux : le buccinateur, muscle mince, plat, quadrilatère, qui joue un rôle dans la mastication; Yorbiculaire des lèvres, sorte de sphincter, de forme elliptique comme tous les sphincters, composé des fibres concentriques disposées autour de l'ouverture de la bouche, mais avec cette particularité que les fibres ne passent pas d'une lèvre à l'autre, ce muscle est plat et mince.
L'ouverture de la bouche est susceptible d'une dilatation et d'une contraction considérables ; la dilatation est produite par les différents muscles qui rayonnent autour de la bouche, et tirent sous différents degrés d'obliquité les lèvres et leurs commissures vers leurs points respectifs d'attache fixe. Les élévateurs sont nécessairement situés en haut, les dépresseurs en bas, et les rétracteurs proprement dits (zygomatiques et buccinateurs) sur les côtés. Les buccinateurs ont une autre fonction, celle de comprimer les joues, quand les substances alimentaires viennent se loger entre les joues et les mâchoires pendant l'acte de la mastication.
Ce serait une erreur de croire que les effets de l'émotion
2i!l DES INSTINCTS.
s'arrêtent à la face parce que cette région en est le principal théâtre. La voix émet des sons qui présentent des dillerences caractéristiques sous Tinlluence de la joie ou de la souifrance, de l'affection ou de la rage. (Le mécanisme des organes de la voix trouvera sa place plus loin). Parmi les muscles qui sont spécialement affectés par un état mental, nous ne devons pas oublier le diaphragme.
Tous les muscles du corps peuvent être mis en branle, par une onde de sentiment violent; les mouvements, les gesticulations, les déplacements du corps sont considérés comme des preuves d'un certain état d'émotion. Dans les émotions joyeuses, nous remarquons souvent des gestes abondants qui s'unissent au jeu des traits et de la voix. Dans le chagrin, c'est quelquefois une agitation frénétique, mais le plus souvent une inertie, un accablement des membres. Dans l'admiration, il peut se produire des mouvements vifs, de même dans la rage, tandis que dans la peup nous observons un tremblement caractéristique.
Les effets organiques de l'émotion ont une importance égale à celle des effets musculaires. Les viscères et les organes glandulaires qui sont le plus nettement affectés sont :
1° La glande lacrymale et le sac lacrymal. Les larmes ne cessent de couler durant les heures de veille. Certaines émotions, la tendresse, la souffrance, une joie excessive sont les causes d'une augmentation de la sécrétion et de l'effusion des larmes, au point qu'elles se répandent sur les joues. Cet épanchement abondant produit fréquemment le soulagement d'une douleur accablante, probablement par un phénomène physique qui consiste à diminuer la réplétion des vaisseaux cérébraux. Une sensibilité puissante est sans doute attribuée aux organes lacrymaux, preuve de rapports étroits avec le cerveau. L'écoulement normal de cette sécrétion pendant l'état régulier de l'organisme quand il est représenté dans la conscience, se rattache à une sensation de bien-être ; dans le sanglot convulsif, non>seulemeut la quantité des larmes est excessive, mais la qualité en parait changée : elles sont fortement salées.
2*^ Les organes sexuels sont à la fois une source de sensation quand ils sont affectés directement, et les réservoirs où se déchaige l'influence du cerveau durant certains états de sentiment dont les sources sont ailleurs. Ils nous fournissent la
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preuve la plus IVappanlc que les éiuolions ne sont pas seiilenient sous la dépondanee du (îorvcau, mais sous l'influence cérébrale combinée avec ct^llc des autres or^^anes du corps. On ne connail pas de modilication cérébrale (|ui survienne à l'époque de la puberté; c'est néanmoins i\ cette époque que l'aptitude émotionnelle reçoit un grand développement. Bien que les organes sexuels ne reçoivent pas encore du debors le genre de stinudation qui leur convient, le seul fait de leur complet développement, comme par une répercussion des ondes diffusées parle cerveau, modifie le ton général des sentiments de l'esprit par un cbangemcnt analogue à celui que produirait dans un orgue l'addition d'une nouvelle série de tuyaux.
3° Nous avons déjà exposé l'influence des organes digestifs sur l'esprit; nous avons maintenant à indiquer l'influence de l'esprit sur ces organes. On ne peut guère douter qu'une émotion considérable passe sur les organes digestifs, sans affecter les opérations de la digestion, soit pour les accélérer, soit pour les ralentir. Toutes les passions perturbatrices et déprimantes enlèvent l'appétit et arrêtent l'action normale de l'estomac, du foie des intestins, etc. Une excitation gaie, renfermée dans certaines limites, stimule ces fonctions ; quoique la joie puisse être assez intense pour produire un effet perturbateur.
L'influence des sentiments sur la digestion se montre de la façon la plus évidente dans l'acte de la salivation. Dans la crainte, la bouche est desséchée par la suppression de l'écoulement de la salive, comme l'estomac par la suppression de la sécrétion du suc gastrique.
Un exemple également frappant de la relation des sentiments avec les organes digestifs est la sensation d'étouffement qui se produit dans le pharynx pendant le paroxysme d'une vive douleur. Les muscles du pharynx sont saisis d'une contraction spasmodique. La sensibilité remarquable de cette partie durant diverses émotions n'est pas autre chose qu'un degré supérieur de celle de l'intestin en général. L'effet est considérable par sa masse, mais il n'est pas aigu. Dans les émotions agréables même, on sent quelquefois une titillation du gosier.
Wl^apeau subit les effets des émotions. Les sentiments violents affectent la perspiration cutanée. La sueur froide qui couvre la peau sous l'influence de la peur ou d'une passion déprimante est une décharge soudaine des glandes sudorifiques
2Zi6 DES INSTINCTS.
de la peau. Nous apprenons par l'altération de l'odeur de la perspiration insensible ou gazeuse durant une forte excitation jusqu'à quel point les fonctions de la peau peuvent être influencées par cette cause. D'autre part, on peut supposer que les émotions causées par une agréable satisfaction exercent une influence heureuse sur toutes ces fonctions.
Les mêmes remarques conviendraient à l'action des sentiments sur les reins.
5° La force de propulsion du cœur varie avec l'état mental aussi bien qu'avec la santé et la vigueur de l'organisme. Certains sentiments sont des stimulants qui ajoutent à la force ; les douleurs intenses au contraire, l'effroi et l'accablement en diminuent l'efTet. Millier remarque que le trouble du cœur est une preuve de la grande étendue de l'onde émotionnelle, ou de son extension au delà de la sphère des nerfs cérébraux jusqu'aux parties soumises à l'influence du grand sympathique.
6° Les poumons. Les citations que nous avons déjà empruntées à Millier et à Bell expriment assez l'influence des émotions sur les mouvements de la respiration. L'effet immédiat de l'augmentation ou de la diminution des mouvements est d'accroître ou de diminuer l'activité de l'échange de deux gaz, l'oxygène et l'acide carbonique, à la surface des poumons. Les nerfs ne peuvent altérer cet échange qu'en altérant la. force des mouvements respiratoires.
7° La glande mammaire chez la femme. Comme toutes les autres sécrétions, celle du lait est une cause de bien-être quand elle s'opère durant certains états d'esprit ; tandis que les passions déprimantes la suppriment et l'empoisonnent. Si l'on considère que cet organe est le siège d'une sensibilité qui vient s'ajouter à toutes les autres, et qu'il reçoit aussi l'onde émotionnelle diffuse pour en augmenter les effets, on ne sera pas surpris qu'il élève le tempérament de la femme à un degré de sensibilité que ne possède pas l'homme, et surtout après l'enfantement^ alors que cet appareil est en pleine activité. |
Pouvons-nous formuler des lois qui expliquent cette fusion des effets physiques avec les états de sentiment ?
On peut ramener un très-grand nombre de faits sous le principe suivant : Les états agréables se rattachent à un accroissement.
JEU INSTINCTIF IHI SENTIMENT. 'i'l7
et les étals pénibles à une diminution de Vaction de quelque {(inction vitale^ ou de toutes les fonctions vitales.
llevcMi()nsauxaj^('nLs,aiix slimulaiils des senlimculs de plaiNir pour les comparer avec leurs opposés. Pour commencer par les sensations musculaires, ou sait (pie rexercice n'est agréable que; lorsque nous dépensons un excès de force, et ([ue par là nous «lonnons un cours plus rapide au sang. Le c(euretles poumons sont accélérés par l'exercice c()r})orel, tandis qu'une accumulation de force qu'il serait pénible de retenir se dégage. Que h; monient de la fatigue vienne, et que l'excitation continue, nous constatons les caractères de la peine et de la diminution de la force de l'organisme. Quand l'exercice se prolonge jusqu'au point où la fatigue devient pénible, il se fait une diminution réelle de la somme d'acide carbonique dégagé par les poumons, signe d'un aflaiblissement delà respiration. L'action du •cœur est pareillement affaiblie ; l'activité des deux organes vitaux a diminué. Il est également certain que la force digestive >est diminuée dans les mêmes circonstances.
Le principe ne s'applique pas moins au sentiment très-agréable du repos musculaire, si la somme d'exercice a été bien proportionnée à la force. Voici évidemment ce qui arrive dans ■le repos après l'exercice : les muscles ont dépensé leur excès de force, et stimulé par l'effet de cette dépense plusieurs fonctions vitales, telles que le cœur, les poumons et la peau. La fonction digestive n'est pas directement accélérée par l'effet de l'exercice, mais plutôt retardée par suite de la concentration des courants nerveux dans les muscles. Cependant la hausse provoquée dans les fonctions de ces autres organes a produit beaucoup de bien •et, au moment durepos, la force jusqu'ici appelée dans une di rection exclusive, étant redevenue libre, revient aux autres parties et spécialement aux fonctions digestives, dont l'exaltation par cette circonstance coïncide avec le plaisir que procure l'attitude du repos. Tandis que nous reposons, une force vitale cesse •de se manifester ; par contre, d'autres travaillent d'autant plus : les fonctions organiques sont généralement exaltées, en même temps que celles de l'esprit et des muscles baissent.
A l'égard des sensations organiques, il est à peu près superllu de rien ajouter. Quelques faits peu nombreux semblent faire exception à la règle que les douleurs organiques ont des rapports avec la perte de force dans quelque fonction vitale et les plai-
sirs organiques avec l'état inverse. Les blessures, les contusions, les maladies, la suffocation, la soif, la faim, la nausée sont autant d'attaques à notre vitalité.
En somme, il ne peut y avoir de discussion quant à la tendance générale. Les exceptions mêmes, quand on lesétudie, servent dans quelques cas au moins à confirmer le principe. Le froid est un agent qui cause delà douleur, nous savons pourtant qu'il acccroît l'activité des muscles, des nerfs, des poumons, et de la digestion, et ne déprime qu'un seul organe, la peau. Nous pouvons en conclure que la peau est un organe plus sensible que tous ceux que nous venons de citer. La stimulation s'obtient quelquefois sans la dépression, comme dans la réaction après un bain froid par lequel la peau reprend du ton : l'effet de cette excitation porte à la gaîté. Dans d'autres cas, alors même que le froid déprime la peau, nous pouvons encore désirer, même au prix de cette peine, stimuler les autres organes, comme lorsque nous marchons en plein air par une froide journée d'hiver.
Une autre exception apparente c'est l'absence accidentelle de toute douleur que nous trouvons parfois chez les malades; c'est ainsi qu'aux derniers moments de la vie, se montre une période de bien-être. Ces exemples prouvent une vérité à laquelle nous sommes déjà préparés par celui du repos musculaire dont nous avons déjà parlé, à savoir qu'une surexcitation de toutes les jonctions n'est pas nécessaire pour la production du plaisir ; dès lors la question se pose de savoir quelles fonctions sont le plus nécessairement liées à la production du bonheur^ et quelles le sont le moins. Il est clair que le fait delà dépense ou de la possession d'une grande force musculaire n'est pas un élément essentiel, quoique en s'ajoutant à d'autres, il acquière une grande valeur. Il est aussi clair que la force de la digestion, et, dans une certaine mesure celle qui produit la chaleur animale, sont indispensables. L'inanition, l'indigestion et le frisson portent dans certains cas les cœurs les plus assurés au désespoir. Il se peut que le bien-être du malade alité et la placidité des derniers moments du mourant soient jusqu'à un certain point l'effet de ce que la maladie a atteint surtout les fonctions qui participent le moins à notre sensibilité. C'est par là qu'une mort sans douleur fait un contraste avec une vie de souffrances. Il y a des parties dont on ne sent le dérangement que la veille de l'issue fatale; il y en a d'autres qui ne peuvent être lésées sans
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rcvclor leur altération, cl ([ui donnonl dos douleurs bien des années avant la nioii. Même les organes ([ui ont, après le cerveau, l'union la plus étroite avec l'esprit, peuvent subir des altérations morbides ([ui ne les eni[)é(dient [)as de l'aire à une onde agréable la réponse vive accoutumée. La simple obstruction de l'intestin fait sur le bonbeur un edet plus déprimant que certaines maladies organiques des mômes organes. Les poumons arrivent souvent au terme de leur destruction avant d'all'ecter la gaîté du malade ; tandis que l'bomme le mieux portant est en proie à l'angoisse la plus cruelle par l'effet d'une suffocation partielle.
Quand nous passons des sensations organiques h celles des cinq sens, nous n'apercevons pas une coïncidence aussi nette. Dans le goût et l'odorat^ par exemple, la règle se vérifierait peut-être pour les sensations qui intéressent des organes importants comme l'estomac et les poumons, mais fort peu pour les sensations propres à ces sens. Un goût simplement doux, sans être savoureux, fait plaisir ; mais nous ne pouvons, dans ce cas, dire qu'une fonction importante a subi un accroissement marqué. Un goût amer peut avoir un effet tonique; de môme certaines odeurs. Il y a des odeurs douces qui sont malsaines, c'est-à-dire déprimantes, et quoique quelques-unes des mauvaises odeurs aient un effet déprimant, elles ne le sont pas toutes, et il n'y a pas de proportion entre la peine produite et l'affaiblissement des fonctions.
Des impressions du tact douces et agréables font sur l'esprit un effet qui a de l'analogie avec une chaleur agréable ; mais nous ne pouvons attribuer à ces impressions les mêmes conséquences physiques qu'à la chaleur. D'autre part, une douleur poignante bien loin de diminuer les forces les exalte plutôt, pour un temps au moins; de sorte que dans ce cas aussi l'induction qui lie le plaisir et la peine à l'exercice de la fonction ne se confirme pas.
Les plaisirs de la vue s'accompagnent probablement d'un certain accroissement des forces. Quand une personne passe d'une pièce obscure à la lumière du jour, les pulsations et les mouvements respiratoires s'accélèrent, ce qui concorde avec la doctrine générale. Encore ne pouvons-nous pas affirmer que le degré d'augmentation de l'énergie vitale correspond toujours avec le degré de plaisir. Le principe qui nous était si utile avec
les plaisirs ou les peines organiques ne paraît pas vrai pour les cinq sens. Il faut chercher quelque autre mode d'action, si l'on veut donner une théorie complète du plaisir et de la peine. Mais avant de rechercher cette loi complémentaire, achevons la revue des faits qui vérifient la loi déjà connue, en considérant le cortège des sensations à un autre point de vue.
Jusqu'ici nous avons examiné les agents du plaisir ou de la peine, et nous avons constaté que dans beaucoup de cas ils exaltaient ou déprimaient les forces. Ce n'est pas tout : nous trouvons une autre série de preuves dans les manifestations \)roduites sous l'influence des conditions mentales opposées, ce qui nous conduit à examiner d'autres plaisirs et d'autres peines que celles qui proviennent des sens.
Qu'est-ce donc que cette expression du plaisir qu'on retrouve partout, quelle qu'en soit l'origine ? Peut-elle mieux s'exprimer que par les synonymes du mot plaisir, par les épithètes de vifs, animés, gais, joyeux, riants, appliquées aux mouvements et à l'expression, qui tendent toutes à faire naître l'idée que nos forces sont exaltées pendant le plaisir. Dans les modes joyeux, les traits se dilatent, la voix est pleine et forte, les gestes nombreux, la pensée plus riche. Dans les gambades de l'enfant, nous voyons réunis deux plaisirs, celui de l'esprit et l'activité du corps. Qu'à ce moment quelque souffrance aiguë pénètre dans cet esprit, tout s'affaisse comme si le cœur avait reçu un coup. (Nous ne disons rien à présent d'une forme de souffrance tumultueuse et convulsive.)Un diagnostic médical montrerait à l'évidence que le jeu du cœur et des poumons est affaibli à ce moment ; et il y a de bonnes raisons de croire qu'il en est de même de la digestion.
Nous pouvons être plus précis dans notre esquisse. Ch. Bell a complètement analysé l'expression de la face. Dans les émotions agréables, les sourcils sont relevés et la bouche dilatée, la physionomie s'ouvre ; dans les émotions pénibles, les sourcils se froncent, la bouche se resserre, et peut-être se déprime aux angles, par l'opération du muscle canin. Dans l'expression agréable, il y a évidemment une somme considérable d'énergie musculaire manifestée ; un nombre de muscles relativement puissants se contractent à fond. Nous trouvons dans ce cas la confirmation du principe général. Il est difficile de
dire |)()ur(ni()i la nature a choisi ces muscles pour en faire r()l)j(>t d'une slirnulation plus particulière (luand les forces du corps répondent à un IVéniissernent de plaisir. Jusqu'ici les faits s'accordent avec nos idées. Mais passons à l'expi'essioii j)énil)le, que trouvons-nous? Un effet qui semble mixte (1). D'un coté les parties qui étaient tendues sous l'influence du })laisir se rel.lchent, c'est un effet auciuel nous pouvions nous attendre. Si c'était tout, la preuve serait complète ; l'état de douleur s'accompagnerait de perte d'énergie musculaire dans les traits de la face. Mais ce n'est pas tout. Nous allons voir d'autres muscles entrer en jeu, par exemple le sourcilier, l'orbiculaire des lèvres, le canin. Si la force a abandonné un groupe de muscles, c'est pour se porter sur un autre, Il n'y a pas perte mais transport de force. C'est en considérant l'expression des sentiments à cette lumière, que Millier déclarait que l'on ne pouvait expliquer pourquoi certains muscles sont mis en jeu par le plaisir et d'autres par la peine; et que Gh. Bell appelait le muscle canin, abaisseur de l'angle de la bouche, un muscle spécifique de l'expression de la peine. Toutefois un examen plus attentif nous fera voir que même la dépense de force sous l'influence de la peine, qui semble si incompatible avec le principe général énoncé plus haut, est en réalité d'accord avec lui. C'est le jeu de certains muscles de petit volume, dont la contraction rend plus complet le relâchement des muscles plus grands. Par une très-légère dépense de force, nous pouvons donner aux organes actifs en général une attitude qui leur permette de renoncer à toute stimulation et d'affranchir la force de l'organisme au profit des autres parties. Par un léger effort des muscles fléchisseurs du corps et des membres, nous pouvons amener le relâchement des extenseurs, qui sont réellement les
(1) « Dans le chagrin, dit Ch. Bell, une langueur générale envahit toute la physionomie. La violence et la tension de la douleur, les lamentations et le tumulte comme toutes les excitations fortes, épuisent graduellement l'organisme. La tristesse et le regret accompagnés de dépression des esprits et de souvenirs tendres, viennent ensuite; la lassitude de tout le corps, avec les traits défaits et les yeux fatigués en sont les caractères les plus frappants. Les lèvres sont relâchées, la mâchoire inférieure s'abaisse, la paupière supérieure tombe et recouvre à moitié la pupille de l'œil. L'œil est fréquemment rempli de larmes, et les sourcils s'inclinent comme le fait la bouche sous l'action des abaisseurs des commissures des lèvres » . {Anotomj/ of Expression ^ 151.)
muscles de relïbrl, beaucoup plus loin qu'en cessant de les stimuler. Il en est ainsi à la face. Un léger effort du sourcilier produit le relâchement d'un muscle plus puissant, celui qui élève les sourcils; un faible courant de force dans l'orbiculaire des lèvres et dans l'abaisseur de l'angle de la bouche, aide les muscles zygomatiques et buccinateurs à se relâcher complètement. On peut dire qu'avec une petite force on en relâche une plus grande, en sorte, qu'après tout, l'effort positif des muscles qui opèrent sous l'influence de la douleur ne fait que coopérer dans la direction générale. Nous n'hésitons pas à dire que, sauf cet effet, ils ne seraient pas stimulés du tout dans les passions déprimantes; n'était que la dépense est plus que payée par l'épargne, ils resteraient immobiles dans ces circonstances. Gomment se fait-il que la dépense d'une certaine quantité de force musculaire serve à disposer'le corps et les membres à se reposer après la fatigue? C'est tout simplement parce que la masse générale du muscle peut arriver au maximum de relâchement grâce à la contraction de quelques parties. Comme le corps est mis en mouvement partout par des forces opposées, nous ne pouvons relâcher tous les muscles du corps à la fois ; le plus que nous puissions faire c'est de relâcher ceux qui ont supporté la fatigue et la chaleur du jour, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus considérable par la masse et la force ; mais cette détente nécessite la contraction des muscles opposés. Nous pensons donc que la tension de quelques muscles sous l'empire de la douleur n'invalide pas, mais confirme plutôt le principe en question.
Nous rencontrons une autre exception dans l'expression énergique provoquée par des douleurs aiguës. Quand un homme fait un bond sous l'impression d'une violente brûlure, on ne peut pas dire qu'il y ait chez lui un relâchement de la force musculaire ; c'est évidemment le contraire. Ce fait paraît contredire franchement notre doctrine. En réalité, pourtant, ce fait est l'effet d'une autre loi de l'économie qui à ce moment masque le principe général, mais pour le faire reparaître d'une manière plus saillante. Une peine soudaine et aiguë stimule les nerfs moteurs. Ils entrent en jeu un instant et lancent dans les organes du mouvement un courant violent, et y causent des effets spasmodiques. Au premier abord rien ne saurait contredire plus fortement notre thèse. Mais regardons l'autre côté du tableau. En
premier lien, l'explosion sj)asni()(li(iu(^ a délourné des fonctions ori^aniqucs le tiihul ré^Milier de force nerveuse qui leur est dû, elles en sont tontes sérieusement affectées ; en sorte que le mieux ([ui puisse arriver, c'est une [)erturljation de la direction normale de la force de l'organisme. Mais ensuite, quelle effrayante prostration après celte stimulation douloureuse ! Cela suffit à nous (îonvaincie (jue si la susceptibilité des nerfs sous l'influence d'un stimulus aigu, adonné lieu h une manifestation de force insolite, cette force a été en somme dépensée avec prodigalité (l).
Nous ne dirons rien pour le moment des causes du rire : il suffit qu'on sache que c'est une expression de la gaîté. Le principal agent du rire est le diaphragme, tous les autres sont secondaires. Ce grand muscle se contracte convulsivement, c'estù-dire il subit une série de contractions rapides et violentes. Sous l'influence de quelque stimulus cérébral le diaphragme se contracte, le sujet inspire une grande colonne d'air, et la rejette par des secousses interrompues, courtes et accompagnées d'un effet vocal. Une charge de force nerveuse a été engendrée quelque part, et elle se décharge dans le grand muscle de l'inspiration. Les actions subsidiaires indiquent aussi un accroissement de force. Quand le rire se fait entendre, c'est que les cordes vocales ont été tendues par l'effet de Tapplication d'un stimulus aux muscles du larynx. Les traits sont de la partie ; ils s'étendent jusqu'à la dernière limite. Les mouvements principaux du rire, aussi bien que les accessoires, impliquent tous la production d'un excès de force ; nous verrons si c'est une addition véritable à la force de l'organisme ou un transfert d'une partie à une autre, qui appauvrit certains organes et en stimule d'autres avec violence, comme cela arrive dans les convulsions occasionnées par la douleur. Or, à l'exception d'un rire excessif ou d'une
(l) Dans la douleur, le corps subit une violente tension, et toutes les émotions et passions voisines de la douleur, ou qui ont leur origine, leur fondement dans des sensations pénibles, ont pour caractère distinctif une action énergique ou un tremblement violent, effet d'une excitation générale. Il faut se rappeler, en même temps, que toutes les passions de cette classe, les unes plus immédiatement, les autres plus indirectement, produisent, à la seconde période, de l'épuisement, la perte de la tonicité, par suite de l'excès de l'effort. (Ch. Bell, Anatomy of Expression, i5/j.)
dépression anormale de l'organisme, nulle fonction essentielle n'est affaiblie par la décharge de force que nécessite ce violent effort. Si la digestion, la perspiration, l'exhalation par les poumons, l'action du cœur s'affaiblissaient pour fournira la dépense occasionnée par les mouvements convulsifs du diaphragme, nous pouvons être assurés qu'il y aurait ensuite une dépression aussi incontestable que celle qui suit la douleur aiguë, ce qui prouve qu'une explosion d'émotion joyeuse est une hausse subite des forces de la vie, qui se manifeste dans une respiration convulsive précipitée, la tension de l'organe vocal, et l'expression de contentement du visage.
L'explosion convulsive de la sou /finance contraste d'une manière frappante avec la précédente. C'est encore l'action convulsive de la poitrine qui joue le principal rôle; mais quelle différence î L'expiration, qui dans le rire était accrue avec violence, est ralentie maintenant. Il faut chercher la raison de ce fait dans le diaphragme, ou plutôt dans les centres nerveux qui l'animent. Ces centres, loin d'être dans l'abondance, sont en pleine banqueroute, ils ne peuvent pas même payer le tribut ordinaire. Cet arrêt partiel, cette paralysie, du diaphragme explique le phénomène. Pour éviter la sufTocation, il faut que les muscles de l'inspiration soient stimulés par des eff'orts (c'est ainsi qu'on emploie l'insufflation pour gonfler d'air les poumons d'un noyé): oe qui, par réaction, force au mouvement d'expiration. Ce fait rend le grand abattement des forces évident. Les accessoires l'attestent aussi. La voix est faible, et ne donne qu'une note longue, mélancolique. Le pharynx, saisi de convulsion, ne peu! se prêter aux mouvements rhythmiques de la déglutition. Les traits sont relâchés, excepté quand ils sont agités par l'effort de l'inspiration forcée. Quelquefois ces phénomènes sont modifiés, par exemple lorsqu'un enfant robuste éclate en un violent accès de cris et y dépense une grande force ; mais cet exemple s'explique par un excès de vitalité, c'est une décharge d'une force surabondante, il y a là plus de colère que de chagrin. En tous cas, la réaction qui survient montre que la force s'est dévorée et que l'organisme s'est appauvri, ce qui est le contraire du rire.
L'eff'usion des larmes est un phénomène concomitant de la souff'rance, mais il y a aussi des larmes de joie. Dans les accès de gaieté, les yeux se noient de larmes. 11 est permis de supposer
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quoc'cst lin accioissciiKMil du sliinulus vital de la glande lacrymale et du sac, qui amène la sécrétion d'un li(jnid(' lacrymal normal, lequel, en coulant sur la surlace sensible des paupières, v laisse une sensation agréable cjui; nous éprouvons dans les émotions tendres. La (|uanlité des larmes n'est pas augmentée au point qu'elles débordent. Mais il ne laul pas croire que l'effusion des larmes qui accompagne la soull'rance ne soit que le même l'ait agrandi. L'abondance du liquide ne prouve pas que toutes les autres parties du phénomène soient les mêmes dans les deux cas; on peut admettre que l'action de la glande a diminué et que la qualité du liquide est radicalement changée. Nous avons pour le croire des raisons spéculatives et un fait positif: la différence des sensations des paupières quand elles sont mouillées par des larmes de joie, et quand elles sont noyées par des larmes de douleur ou de chagrin.
Les vaisseaux sanguins du cerveau sont congestionnés non seulement dans les états douloureux, mais aussi dans les cas extrêmes des émotions tendres, et l'effusion des larmes est un moyen de soulagement.
Le principe que nous défendons sert à expliquer non-seulement un grand nombre de faits, mais aussi les efforts qui tendent à la conservation de l'individu. Si le plaisir contribuait à détruire les forces, l'organisme serait comme une maison divisée contre elle-même. D'autre part, si le principe indiqué ci-dessus était rigoureusement vrai^ nous ne serions jamais intérieurement poussés à agir d'une manière préjudiciable à notre bien physique. Si nous y sommes poussés, c'est une preuve de l'existence de quelque influence modificatrice qu'il faut mettre en lumière, afin de compléter la théorie du plaisir et de la peine. On a vu que les plaisirs ordinaires des cinq sens n'indiquent pas un accroissement considérable de vitalité; on pourrait en dire autant des émotions spéciales, de l'admiration, de Taffection, de la puissance, de la connaissance des beaux-arts, etc. Ces émotions s'accompagnent pourtant de quelque accroissement de force vitale, ce qui le prouve c'est que leur expression est vive et animée quand le plaisir est intense. Mais on ne pourrait pas dire que l'accroissement de vigueur d'un organisme correspond en toute occasion au degré de plaisir. Les stimulants nar-
coliques présentent une exception encore plus saillante; on sait en effet qu'ils affaiblissent et usent les forces de la vie. Si l'on soutenait que cette destruction est une conséquence tardive, qui correspond à la période oii l'excitation mentale a fait place à la peine, à la dépression, on pourrait répondre qu'il n'en est pas tout à fait ainsi : un homme qui boit jusqu'à l'ivresse perd sa force physique avant que le sentiment de gaîté l'abandonne, et l'excitation agréable que se donnent les fumeurs de tabac et d'opium peut continuer alors même que les forces vitales sont déjà complètement prostrées.
Nous voilà donc en demeure de restreindre la doctrine qui rattache le plaisir à la conservation personnelle par une autre doctrine qui rattache simplement le plaisir à la stimulation. Nous devons, à l'aide des faits^, déterminer les limites précises de ce second principe.
Il est convenable de diviser les modes de stimulation en deux classes : 1° Les stimulants des sens et des émotions, 2° les narcotiques et les drogues.
l** Voici ce que nous apprend l'étude des stimulants des sens. Les tacts, les sons, les sensations de la vue sont agréables quand leur intensité ne dépasse pas certaines limites (excepté peutêtre les sons discordants). La douleur, dans ces trois sens supé- 'rieurs, naît de l'excès du stimulus. Le point de l'excès est extrêmement variable chez les différentes personnes, et chez la même personne à différentes époques; il dépend évidemment de la vigueur de l'organisme. En sorte que nous pouvons dire avec certitude, pour les sensations du tact, de l'ouïe et de la vue, que la sensation, en tant que sensation, est agréable dans la limite déterminée par la vigueur du système nerveux. Pour les sens chimiques, le goût et l'odorat, nous ne pouvons affirmer aussi positivement cette règle; nous ne pouvons affirmer que la différence qui distingue les états pénibles du goût et de l'odorat de ceux qui sont agréables, est simplement une différence d'intensité. Nous ne comprenons pas encore en quoi consistent les modes distinctifs d'action des goûts doux et amers sur la substance nerveuse, et nous ne pouvons pas dire des goûts et des odeurs que la sensation en tant que sensation est agréable. En tous cas, ces plaisirs et ces peines ne s'expliquent pas d'euxmêmes par le principe de la conservation personnelle; on ne
j)ent les rapporter qu'au principe de la stinuilalioii. Une mauvaise odeur ne doit pas sou edel pénible j\ une dépression de la vilidilé, ni uneodcMir douée à uncM'xallaliou des forccis.
Ouelques-unes deséuiolions plus simples peuvent s'e.\pli([uei' aisément avee l'un ou l'autre des deux principes. L'admiialion est un stimulant ai;réal)le si elh; n'excède pas la limite qu'assignent les Ibiees de l'organisme. On peut en dire autant de la tendresse du sentiment de la domination, de celui des beaux-arts, etc. Un grand nombre d'émotions pénibles accompagnent certains agents déprimants : la crainte, le cliagrin, l.i honte en sont des exemples familiers. Ces passions peuvent aussi agir comme débilitants, ou comme irritants, du système nerveux.
T Les stimulants narcotiques, l'alcool, le tabac, le thé, l'opium, le haschich, la noix de bétel, sont agréables, mais n'arrivent guère à produire une faible action vitale. Ils peuvent avoir quelque influence favorable à la vigueur du corps pour un temps assez court, mais leur eflet comme stimulants du ton de l'esprit, est hors de toute proportion avec l'effet le plus intense qu'ils puissent produire sur l'activité musculaire. D'autre part, si cet effet dépasse certaines limites assez étroites, ils I minent et détruisent la constitution humaine; et le principe de la conservation personnelle n'est pas toujours susceptible d'en détourner les funestes conséquences.
La loi de stimulation, au sens où elle sert à compléter le principe de conservation, revient à ceci : nous possédons une certaine somme de vigueur nerveuse ou d'irritabilité, qui ne se convertit en plaisir actuel que sous l'impulsion de chocs qui n'ont aucune tendance nutritive, mais qui en épuisent et en consument la réserve. Si l'effet des stimulants ne dépasse pas une certaine limite, nous ne dissipons pas plus de force qu'il ne s'en reproduit; s'il reste en deçà, nous perdons le plaisir que notre organisme est capable de supporter; s'ils le dépassent, nous marchons vers la ruine et la décadence. Il semble que nous pouvons nous pass€5r à la fois la stimulation naturelle des sens, et une petite quantité de drogues stimulantes, sans épuiser notre réserve de force nerveuse.
On pourrait, non sans raison, soutenir que la stimulation est la seule cause de plaisir, et que l'entretien de la force vitale
permet de la pousser très-loin sans qu'elle dégénère en peine. Les faits fourniraient sans doute cette interprétation. On pourrait dire qu'il ne peut jamais manquer d'y avoir quelque genre de stimulation^, et que par l'effet de l'accroissement de la force générale cette stimulation, mettant enjeu la substance nerveuse restaurée, communique à l'organisme le ton agréable. Un certain degré de vitalité, dans quelques organes au moins, s'il n'est pas une condition essentielle d'un ton agréable, peut toujours élever l'intensité de l'effet d'une autre cause, et dans la pratique nous n'avons souvent pas autre chose à considérer.
Le contraste de la vie de campagne et de la vie de ville met en relief par un exemple familier l'effet des deux lois. Le plaisir de la campagne résulte principalement des influences conservatrices, salubres, ou vitalisantes. Le plaisir de la ville provient de la variété de la stimulation. 11 est possible d'arriver au bonheur par les deux genres de vie. Une santé vigoureuse n'est pas indispensable pour le plaisir; les nerfs peuvent répondre à des stimulations agréables, malgré certains modes de faiblesse physique, mais non malgré tous. La promptitude avec laquelle on arrive au frémissement que provoque un plaisir intense est une spécialité de la constitution nerveuse; l'état de l'organisme et plus particulièrement des organes glandulaires, est un él<'ment important de cette spécialité, mais le principal doit être cherché, dans une propriété du tissu nerveux. 11 se peut que l'individu ait, pour ainsi parler, un génie naturel pour le bonheur. (Voyez, à l'appendice B, d'autres développements de la discussion des effets physiques.)