XVI PRÉFACE DU TRADUCTEUR
Avec tous les penseurs de l'école ani^laise de psychologie, associationiste, M. Bain n'échappera pas au reproche banal de matérialisme qu'on jette comme par l'effet machinal d'une habitude invétérée à la tête de quiconque ne croit pas possible d'isoler l'esprit de la matière. 11 faut qu'il s'y résigne après tant d'autres. La science a des exigences qu'un psychologue digne de ce nom ne saurait sacrifier à des opinions de convenance. « Si c'est être matérialiste que de rechercher les conditions matérielles des opérations mentales, toutes les théories de l'esprit doivent être matérialistes ou insuffisantes. » (J. S. Mill, Dissertations, III, 109). Un lecteur compétent reconnaîtra bien vite, en lisant dans les Sens et r Intelligence le chapitre sur la perception, s'il a affaire à une théorie qui mérite le nom de matérialiste au sens que lui donne le vulgaire. Dans une vigoureuse discussion sur la nature du sujet et de l'objet, M. Bain fait parfaitement comprendre que la distinction en apparence irréductible qui les sépare est un effet de l'association et se résout dans une identité essentielle. Une psychologie n'est au fond, et ne peut être qu'une science objective. Le sujet pensant ne peut être connu, c'est-à-dire devenir matière d'un système d'affirmations, que comme objet, dans la forme d'états et de séries d'états de pensée. Lors, donc, qu'un philosophe tente d'unir des séries psychologiques à des séries physiologiques, il ne s'occupe encore que de phénomènes et de leurs rapports, et le résultat qu'il obtient ne relève que de la critique scientifique et nullement de croyances métaphysiques.
Et cependant ce sont ces croyances dont l'incompétence n'est que trop démontrée, qui s'opposent le plus efficacement à la conception claire de l'identité fondamentale de nature des séries biologiques et des séries psychologiques. A la difficulté déjà considérable que le penseur éprouve à éliminer la différence apparente qui les sépare, s'ajoute pour le professeur qui veut répandre sa doctrine, et pour l'écrivain qui
l'RÉFACK DU TIlADUCTEUIl. XYII
la livre à lous les hasards de la publicité, un autre genre d'obstacles composés des associations de la langue avec les croyances, associations qui sont fixées dans une foule d'expressions qui ramènent invariablement les mêmes images, les mêmes figures, les mêmes analogies, les mêmes raisonnements, et obstruent les voies de l'exposition aussi bien dans l'esprit du maître que dans l'esprit de l'auditeur. Ces obstacles seront-ils jamais surmontés? Se rencontrera-t-il un philosophe assez puissant pour dompter son imagination au point d'imposer à son langage le frein d'une rigidité mathématique, et de traiter la science mentale avec la précision et l'inflexible fidélité aux définitions des termes dont la Critique de la raison pure de Kant, le premier volume des Essais de critique générale de M. Renouvier, la théorie psychologique de la croyance à la matière dans la PhilosopJiie de Eamilton de J. S. Mill, et la discussion de la notion de l'étendue chez M. Bain, sont d'admirables modèles? La conjonction des qualités requises pour l'accomphssement de cette œuvre immortelle n'est point impossible. Ce sera ensuite aux vulgarisateurs capables de s'assimiler cette doctrine tout abstraite, qu'il appartiendra de la rendre populaire.
En attendant, c'est la vraie fonction des doctrines philosophiques si diverses qu'on englobe improprement sous le nom de matérialisme contemporain, la philosophie de l'évolution d'une part et le positivisme d'autre part, de désagréger les éléments de la croyance au duahsme, et par suite de déshabituer l'esprit de cette notion. Ces systèmes, qui jouent un si grand rôle dans les conceptions des savants, et qui se répandent par l'enseignement parmi les jeunes générations, préparent à recevoir l'action d'une langue philosophique austère, des esprits richement pourvus de notions exactes et passablement désabusés des vieilles idoles de la métaphysique substantialiste.
niÉFACE DE L'AUTEUR
Je me suis proposé, en écrivant cet ouvrage, de faire un exposé complet et systématique des deux principaux départements de la science mentale, — les Sens et l'Intelligence. Les deux autres, — les Émotions et la Volonté, — formeront la matière d'un ouvrage que je publierai plus tard.
Afin de présenter sous une forme méthodique tous les faits importants et les doctrines principales de cette science, j'ai cru devoir adopter une forme nouvelle, et m'écarter, dans certains cas, de l'ordre consacré par l'habitude.
Convaincu que l'heure est venue de faire leur place aux grandes découvertes de la physiologie du système nerveux, j'ai résumé dans un chapitre à part la physiologie du cerveau et des nerfs.
En traitant des sens, je ne me suis pas contenté de recon« naître au sens musculaire une existence distincte à côté des cinq sens ; j'ai voulu marquer la place du mouvement et des impressions du mouvement avant celles des sensations des cinq sens; et j'ai cherché à démontrer que l'exercice de la force active qui se manifeste à sa naissance dans des impulsions purement internes, indépendamment du stimulus produit par les impressions externes, est un fait primitif de notre constitution.
Avec les sens et sous le même nom, j'ai décrit minutieuse-
l'UtFACE DK l'aUTEUU. XIX
ment les impressions qui se raitaclicnt aux diverses i'onclions de la vie organique, telles que la digestion, la respiration', etc. , qui entrent pour une si grande part dans le bonheur et le malheur des individus.
J'ai suivi un plan systématicjue pour la description des étals de conscience en général, afin de les comparer et de les classer avec plus de précision qu'on ne Ta fait jusqu'ici. Sans doute, le premier essai de construction d'une histoire naturelle des sentiments sur la base d'une méthode descriptive uniforme ne saurait être une œuvre parfaite; mais à moins de pousser assez avant cette construction, il est impossible de donner à la Psychologie le caractère d'une véritable science.
Dans le département des Sens, j'ai étudié à fond les instincts ou propriétés primitives de l'esprit; j'ai cherché à saisir le fondement primitif, les premiers rudiments de la vohtion, et j'ai posé les jalons d'une théorie de la volonté.
En traitant de l'Intelligence, j'ai abandonné la division en facultés, donnant pour unique base à mon exposition les lois de l'associalion dont j'apporte des exemples très-détaillés et que je poursuis dans leurs nombreuses applications.
Londres, juin 1855.