XVII. — Ib'otre vie iias^sée
Série qui compose l'existence individuelle. — Nos actions propres. — Le courant complexe de notre vie passée. — Observations générales sur la force d'adhésion par contiguïté : 1° preuves de l'existence de l'adhésivité générale ; 2° supériorité de la plasticité mentale de l'enfance ; 3° adhésivilé temporaire.
Le cours de notre existence passée, dans son ensemble, se fixe dans l'esprit par contiguïté et nouspouvonsnous le rappeler
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avec plus on moins de précision suivant la force de la mémoire que nous en conservons. Dans tout sujet compliqué de détails, il n'y a d'ordinaire que quelques traits saillants qui se fixent, comme, par exemple, les parties frappantes d'un paysage, ou les incidents d'une histoire ; il en est de même du grand courant mêlé qui compose l'existence individuelle de chacun de nous.
Ce courant se compose des éléments énumérés tout le long de ce chapitre; il comprend toutes nos actions, toutes nos émotions, toutes nos sensations, toutes nos volitions, dans l'ordre où elles se sont produites. C'est le sentier suivi par chaque individu dans le monde durant le séjour qu'il y fait, c'est-à-dire tout ce qu'il a senti et tout ce qu'il a fait.
Nous n'avons encore parlé que du courant de l'histoire, ou du courant des événements qui passent devant les yeux d'un spectateur qu'on suppose passif; mais ce courant ne constitue qu'una partie de ce que contient la mémoire de notre existence; il y manque la série de nos propres actions. Notre histoire n'est complète que lorsqu'elle contient ce que nous avons fait, à côté de ce que nous avons vu et senti.
Ce qui distingue cette seconde partie, le sujet que nous traitons en ce moment, c'est le souvenir de nos propres actions suivant qu'elles sont arrivées. Quelle est la nature du lien qui unit les choses dont nous sommes les auteurs et non simplement les spectateurs ?
Un grand nombre de nos mouvements consistent à modifier le spectacle qui nous entoure, ou à produire une série d'images visuelles ou d'effets sur les sens en général. Ainsi, quand nous marchons, nous faisons passer devant nos yeux un courant de maisons, de boutiques, de rues, de champs; l'impression de la marche, la trace fixe qu'elle laisse dans le cerveau est en partie au moins composée d'images, comme si nous étions restés tranquilles spectateurs des scènes déroulées dans le même ordre. Ainsi, nous nous bornons souvent à reproduire comme apparences sensibles ce que nous avons vu et ce dont nous nous souvenons. La journée de travail d'un laboureur se résume dans le champ ouvert par la charrue dont l'image reparait dans son esprit, quand le soir il revient sur ce qu'il a fait. Les actions que nous nous rappelons peuvent donc, dans un très-grand nombre de cas, se ramener à des images remémorées ; jusqu'ici le sou-
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viMiirdc luAvc \\v uc dillÏM'c pus des souvenirs dont nous avons déjà parlé.
Toulefois il esl évident ([u'il doit y avoii un souvenir de nos actions aussi bien cjue des changements ([u'ellcs opèrent dans le spectacle (jue nous avons devant les yeux. Nous avons posilivement un souvenir de nos propres étals actifs en tant qu'actifs; nous pouvons décrire les uiouvenients que nous faisons, les sentiments que nous font éprouver un exercice agréable, un eifort laborieux, le repos après la fatigue, élats par où nous avons passé successivement un certain jour, une certaine semaine, un certain mois.
Nous avons déjà montré (p. '296-297) que les idées de mouvement et d'action sont formées par le rétablissement de l'activité dans les cercles du mouvement, mais par l'elfet d'un stimulus insufiisant qui n'aboutit pas à l'action ; le souvenir de frapper un coup ne manque en réalité que de la répétition de l'acte qu'on ne peut quelquefois arrêter qu'au prix d'un eflbrt considérable. Dr, les actions successives s'associent à la fois comme actions et comme idées; nous pouvons ou bien accomplir une action sur-le-champ, ou nous arrêter à la simple idée, au vestige de l'action. Une bonne partie de notre vie se dépense à passer en revue des souvenirs et des idées d'actions; et quand nous nous rappelons un acte que nous avons fait, simplement au point de vue historique, et non pour le faire de nouveau, ce qui passe dans les sentiers de l'intelligence, c'est le vestige, l'idée de cet acte. Ces vestiges de mouvement exécuté sont aussi réellement et aussi véritablement des possessions de l'intelligence, ou des idées, que les souvenirs des images du monde extérieur que l'œil nous a fournies. Nous pouvons raviver les unes comme les autres dans la forme idéale; et comme nos sensations sont inévitablement mêlées à des mouvements, nos souvenirs sont un mélange de sensations et de mouvements.
Or, quand nous nous rappelons une série de mouvements, comme, par exemple, une danse, simplement pour le plaisir que MOUS cause ce souvenir, image du plaisir que nous trouvons dans la réalité, nous ne faisons que raviver ces vestiges ou courants affaiblis qui suffisent à l'effet d'une remémoralion. Cette reviviscence, c'est notrehistoirequirecommenceen idée. Quandnous avons acquis la faculté de 7iommer tous les mouvements variés qui se succèdent, les idées, à mesure qu'elles reprennent pos-
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session des organes qui ont coopéré à ces mouvements, suggèrent les noms des différents temps de ces actes, et nous pouvons les raconter par le langage. C'est cette faculté de raconter que nous appelons habituellement le souvenir d'un événement, et qui constitue l'histoire. Il arrive de plus que les souvenirs de ce que nous avons fait ne se présentent pas comme de pures idées des actions et des scènes mêmes, mais comme un mélange d'idées et de descriptions verbales, lesquelles sont toujours prêtes à se glisser dans nos souvenirs, lors même que nous ne nous occupons pas de les transmettre par le langage.
L'association permanente des idées et des vestiges de nos mouvements actifs est un effet de la contiguïté des états musculaires, comme l'association des actions elles-mêmes dans l'acquisition de nos habitudes machinales. Il ne nous est pas possible d'assigner à l'association des idées de mouvements une autre loi que celle de l'association des mouvements actuels. Ce que nous avons déjà dit des circonstances qui favorisent l'association des séries d'états musculaires convient aussi à l'association des idées de ces états. Les personnes qui ont de la facilité à acquérir des habitudes machinales, doivent posséder une égale facilité à se rappeler les temps d'une action quelconque qu'ils ont faite. Le plus suppose le moins; l'association des mouvements dans leur entier suppose l'association des cou- . rants qui ne vont pas jusqu'au mouvement.
L'introduction du langage ou de l'expression dans Tassociation y produit, nous l'avons déjà remarqué, un changement; dans la mesure où nous comptons sur cet élément, le souvenir sera facile ou difficile suivant que notre faculté de fixer le langage est forte ou faible. Cet exemple n'est pas le seul où les impressions qui n'ont pas une forte tendance à s'associer, s'associent par le secours d'un troisième élément et se fixent dans la mémoire.
Nous pouvons considérer notre vie passée comme un vaste courant d'action, de sentiment, de volition, de désir, de spectacle, entremêlé et compliqué de toute façon, et dont le lien (^onsiste dans sa continuité ininterrompue. Toutefois, il est impossible d'associer également tous les détails de manière à les rappeler à volonté; les faits les plus frappants restents seuls reliés ensemble dans le souvenir. Les grandes périodes de temps et les incidents saisissants arrivent vite à la mémoire, quand nous
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remontons à ccrlaiiiN poinl de dt'-piii ( ; laiidis (lue le simple lien (le la succession dans le Icmps ne suriil pas ii rappeler les évi-nemenls de nioiiidii' iinpoilance, el il t.mt pour les évoquer la pié>enee d'au lies ciiconslauees ([ui les lelient au présent. C'est notre habitude, quand nous nous souvenons du passé, de fixer les événements lians de nouveaux rapports, comme pai exemple lorsqu'en racontant l'histoire de sa première éducation, nous choisissons dans ce courant mêlé les incidents qui s'y raj)portent. Noire histoire personnelle se rompt ainsi en plusieurs récits partiels, et quand nous voulons en reconstituer le cours dans son entier, il faut que nous rassemblions ces fragments en une longue série arrangée rigoureusement d'après la succession dans le temps.
Nous avons présenté un grand nombre d'exemples de l'opération de la faculté rétentive, ou adhésive, de l'intelligence. I^]n avançant, nous trouverons de nouvelles occasions d'ajouter d'autres exemples. Nous réservons l'étude des habitudes ou des acquisitions morales pour le moment où nous nous occuperons de la volonté. Nous n'avons plus maintenant qu'à faire quelques remarques sur la nature de cette grande force adhésive.
Partout, nous avons admis que la supériorité dans l'acquisition dépendait en partie de conditions générales, la répétition> la concentration, et l'adhésivité de l'esprit dans son ensemble, et en partie de facultés spéciales et locales. Le seul point douteux est la part qui revient à la rétentivité générale et aux faiultés locales des sens et des organes du mouvement. Il est certainement permis d'admettre que malgré l'intime connexion et la dépendance réciproque qui relie les sens et l'intelligence, il existe entre eux un contraste réel. L'anatomie nous porte à croire que les sens et rintelligencc ont des sièges distincts; les sens étant plus intimement liés aux ganglions cérébraux, l'inlelligence aux circonvolutions des hémisphères.
En outre, il y a des personnes qui peuvent bien nepasréutsir également dans tous les genres d'étude, mais que distingue une aptitude merveilleuse pour tous les genres d'acquisition, aptitude qu'on ne peut rattacher aux facultés des sens spéciaux. Quand nous rencontrons un homme a peu près également supérieur dans les arts mécaniques, les beaux-arts, la connaissance des langues, les sciences, les affaires, nous expli-
quons cette universalité d'aptitudes par la faculté rétentive générale, et non par un ensemble de facultés spéciales dont les sens seraient doués. Enfin, beaucoup d'animaux, comme le chien, possèdent des sens exquis. Si nous jugeons d'après le propre critérium d'un sens, c'est-à-dire d'après la délicatesse de la discrimination, ces animaux peuvent être mis sur le même rang que l'homme pour la vue et l'ouïe, et lui sont supérieurs par l'odorat. Mais chez eux la mémoire ne s'élève pas au môme niveau, et l'infériorité de cette fonction s'explique par celle de l'intelligence, ou de ce qui constitue la faculté rétentive en général.
2^* Tout le monde sait que la plasticité de l'organisme et de l'in telligence sont plus grandes dans les premières années. Il est impossible de déterminer avec quelque exactitude l'intensité relative du développement de cette faculté aux différents âges, mais il n'y a aucun doute sur la décroissance graduelle qu'elle subit depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Les acquisitions corporelles sont le plus aisées quand les organes sont encore flexibles, indépendamment de l'adhésivité plastique du cerveau. Aussi fixe-t-on un maximum d'âge au delà duquel on n'admet pas de recrues dans l'armée anglaise : ce maximum est fixé aujourd'hui à vingt-trois ans. Jusqu'à cet âge l'homme contracte aisément toute sorte d'habitudes corporelles ; la discipline morale de l'obéissance est aussi relativement facile. Quand l'esprit et le corps ne sont pas détournés par des penchants ou des occupations, l'âge de vingt-cinq ans est très-propice pour l'étude des affaires, des langues ou des sciences. Par contre, nous sommes plus maîtres de notre attention dans l'âge mûr.
Enfin, il y a une adhésivité temporaire qui se distingue de celle qui persiste. Nous portons un jour un long message d'une pièce à une autre, et le lendemain nous ne pouvons plus le reproduire. La persistance delà première impression, alors que l'esprit en est complètement absorbé, ne nous garantit pas que nous la retiendrons jusqu'au mois prochain.
Dans le cours de ce chapitre, nous avons surtout présenté des exemples d'acquisitions durables. Pour nous, l'aptitude à retenir une impression a toujours été le pouvoir de la rappeler plus tarda quelque époque que ce fût. Mais nous devons aussi tenir compte de la tendance de toutes les acquisitions à se détruire à la longue par une dissolution plus ou moins rapide suivant les
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•circonstances, elsiirloul pur Vcilel de rallaiblissoinent du c(;rvcau. On a observé que les impressions qui survivent, dans l'cxtiùnic vieillesse, sont celles des premières années.
]*our préserver les acquisitions de la destruction, il l'aul les réveiller de temps en temps. Une langue apprise dans les premières années se perd (|uand on n'en fait pas usaj^e; tandis que si on la conserve jusqu'à l'ûge mûr, elle reste fixée dans la mémoire pour la vie. La première éducation exige surtout une prati([ue soutenue ; les acquisitions des enfants sont très-exposées <\ se décomj)oscr, si elles ne sont pas entretenues par l'exercice, et par de nouveaux accroissements. On n'a jamais constaté de lois précises dans ce domaine de l'esprit.
On peut rassembler des acquisitions temporaires, quand on ne tient pas à leur durée, par un système d'éducation qu'on a exprimé par le mot bourrer. Les cerveaux excitables, susceptibles d'appliquer une grande concentration de force sur un sujel seront proportionnellement impressionnés pour un temps par l'application de ce système. En tirant des lettres de change sur la force de l'avenir^ nous pouvons retenir une grande quantité d'impressions diverses, grâce à l'exaltation des facultés cérébrales que nous obtenons par l'excitation. L'occasion passée, le cerveau reste paresseux pendant un temps qui correspond à la fatigue subie, et, durant lequel, une partie des impressions s'efface graduellement. Ce système ne vaut rien pour obtenir des acquisitions permanentes; pour s'assurer ce genre de conquêtes mentales, il faut ménager soigneusement la force du cerveau, et ne lui demander que des efforts modérés. Toute excitation anormale et fébrile entraîne après elle une destruction considérable de la force plastique de l'esprit.