Les sensations de Josquin
On m'a souvent demandé quel était le Jo5</wm mystérieux qui semblait connaître k fond le Paris actuel et que personne ne connaissait. J'avais cru répondre suftisamment au désir du public en faisant précéder, en 1856, la publication des premières Sensations de la note suivante :
Mon ami Josquin, dont les aventures et les voyages vont se dérouler de mois en mois dans celte Gazette, est mort tout récemment, brisé par des sensations trop délicates. 11 avait souffert énormément de l'amour, de l'amitié ; pour se consoler il se dépensait en toutes sortes d'amourettes sans conclusions, qui Tintércssaient exiraordinairement. Si la plus grande sincérité ne régnait dans les nombreuses pages qu'il a laissées, on aurait peine k comprendre l'intérêt de pareilles aventures : l'explication est facile h en donner.
Jusqu'à vingt-cinq ans Josquin vécut sans aimer réellement ; il avait une certaine terreur des femmes, les regardait comme des êtres d'une essence supérieure, craignait surtout d'être repoussé, et n'osait montrer les trésors d'affection qu'il avait dans le cœur. Plus fcird, Josquin eut beaucoup d'aventures; mais il lui resta jusqu'à la mort un fond de timidité que rien ne pouvait rompre, sinon des avances.
C'était un singulier caractère, composé de comique et de mélancolique ; on le voyait dans la même Journée gai, triste, expansif, sombre,
baguenaudant, réHéchi, plein de joie ou d'abattement ; il allait d'im extrême k l'autre et ne put jamais conserver son sang-froid. 11 se jetait k corps perdu dans des folies extrêmes et s'abandonnait ensuite à des tristesses amères. Ceux qui l'aimaient l'aimaient beaucoup, mais rar son humeur il s'est fait de nombreux ennemis.
Je reviendrai du reste sur lui quand des éclaircissements se feront sentir, et de temps en temps j'expliquer.#le décousu de ses notes et de ses aventures.
L'heure est arrivée , au moment où la publication des Sensations est en bon train, de dire quelle fut la vie modeste de mon ami, quelles ses aspirations littéraires et le motif qui le poussait en toutes choses.
Ardent en tout (et c'est ce qui l'a tué) , il ne put jamais voir dans la littérature un gagne-pain, et, sans être de l'école de Jean-Jacques, il eût volontiers demandé à une profession quelconque des loisirs pour coucher sur le papier ses sensations, ses chères sensations, mélancoliques, gaies, amères, joyeuses, qui étaient toute sa vie. Josquin ne comprenait pas qu'un auteur pût songer un instant b, enchaîner des faits sans y avoir été mêlé: pour décrire une passion il fallait l'avoir éprouvée; un chagrin, il fallait en avoir été mordu. Joscjuin démontrait par la physiologie à combien d'erreurs énormes de détail de passion s'exposait un romancier qui, aimant une brune, aurait fait de son héroïne une blonde.
Sa religion était la sincérité. A tout propos le mot sincérité revenait dans sa bouche; c'était une manie, et ceux qui le voyaient pour la première fois, et qui ne pouvaient plonger dans ses délicatesses infinies, le trouvaient certainement fatigant. 11 ne disait pas dix paroles que le mot de sincérité ue revînt. Falsilicalions de mots, falsilications
(le denrées, falsifications de sentiments le remplissaient de tempêtes.
— On devrait pendre ii leur enseigne les marchands de vins qui vendent du poison, s'écriait-il.
Sa colère n'était pas moins grande au théâtre quand il entendait les étalages de pauvres mères, etc. Pour les livres , il les jetait avec fureur quand il rencontrait de ces faux semblants de sentiments et il ne permettait plus de prononcer devant lui le nom de ces auteurs qu'il traitait d'hypocrites. 11 tenait du Misanthrope de Molière, qu'il admirait infiniment, quoiqu'il sortît vivement impressionné à chaque représentation. 11 sentait, son mal et tâchait de le combattre par quelques grosses plaisanteries pour ne pas rester sous une triste impression.
Sa lecture favorite était celle des Mémoires, souvent mensongers, mais qui renferment, k l'insu de leurs auteurs, certains morceaux significatifs. Avec deux lignes vraies , Josquin reconstruisait le personnage réel, et c'était plaisir que de l'entendre refaire, par cette méthode, le personnage tel qu'il avait été, et non pas tel qu'il se peignait.
Poussant à bout ce système, il fut atteint de la même maladie que les auteurs de Maximes, qui font entrer des trésors d'observations, de faits , de détails, dans deux lignes concises et qui sont bridés toute leur vie par cette fatale concision.
Josquin en était arrivé à n'étudier que lui et à croire que la fine observation dont il était doué, ne pouvait s'appliquer qu'à l'étude extérieure de ses actions et au ramonage intérieur de ses propres sensations. Aussi passait-il dans la foule absorbé, n'étant distrait par rien, ne regardant plus,
n'entendant plus , arrivant peu à peu à une sorte d'état excentrique dont il ne se doutait pas, en raison surtout des gens qu'il voyait fréquemment.
C'étaient certains comédiens, musiciens, peintres, tous enthousiastes de l'art, mais semblables à ces beaux vases de la Chine dont une imperceptible fêlure enlève tout le prix. Pas un des amis de Josquin n'avait le sens entièrement droit : toujours l'imperceptible fêlure qui les jetait hors du commun et les rendait quasi impossibles dans la vie habituelle !
Josquin avait trop de regard pour ne pas s'apercevoir de la légère fêlure de ses amis ; il a décrit très-exactement ces détournements d'intelligence appliqués au théâtre, à la peinture, k la musique ; mais il n'eut pas le courage de se passer de ses chers camarades, et c'est ce qui lui fit partager une partie de leurs fiévreux enthousiasmes et de leurs fiévreuses amertumes.
Toujours battus par la tempête , ces hommes en arrivaient à des orgueils singuliers qui seuls pouvaient les soutenir dans la vie; mais ils avaient la sincérité, et c'est ce qui les rattachait à Josquin.
L'amour se jeta heureusement à la traverse de ces fréquentations, et Josquin redevenait souriant pour une quinzaine. Je devrais dire l'amourette. Josquin, étrille jadis rudement par l'amour, se sauvait dès qu'il voyait le dieu fouiller dans son carquois ; mais il entamait, suivant l'occasion, des aventures qu'il savait rendre piquantes par la tournure de son caractère et les précautions de chat qui ne veut pas être mouillé.
En morale, en politique, il avait des idées très-arrêtées ;
je n'oserais en dire autant en matière de religion, que Josquin, nourri de Montaigne, voyait avec les lunettes d'un scepticisme railleur (1).
Si l'époque actuelle n'avait pas remplacé l'extrême gaieté par toutes sortes d'études prétentieuses de passions, Josquin eût publié un volume de Propos salés dont il a laissé quelques fragments curieux. Les vieux auteurs le ravissaient par leur naïveté, leur franchise, leur style facile et amusant, mais tous nous avons peur, et je n'oserais en reproduire quelques fragments. Quatre fois la semaine on joue Molière à la Comédie-Française ; il semble un prédicateur couvert de vices qui s'écrierait en chaire : < Mes frères, ne m'imitez pas ! » C'est ce que répétait souvent Josquin, toujours émerveillé des hardiesses du grand poëte comique. — Nous ne pouvons pas le suivre dans cette voie, disait-il ; à quoi bon le donner en spectacle ?
Champfledry.
Février 18S9.
(i) Dans de futurs Sensations de Josquin, je m'appliquerai k donner des fragments significatifs de sa manière de sentir dans ces importantes matières. De même j'essaierai de mettre eu ordre la fin du Voyage a Montbéliard, dont les feuillets égarés et contiés a un ami \iennent seulement d'être retrouvés.