LUDIVINE ET SYLVIE
A une époque déjà éloignée de ma vie d'étudiant ou d'à peu près étudiant, j'entrevois le profil d'une vieille servante, nommée Rosalie, que je demande la permission de crayonner. J'occupais à cette époque, dans le pâté savant des maisons noires qui entourent la Sorbonne, une sorte de logement difficile à qualifier. Ce n'était pas un appartement, ni une chambre d'étudiant, ni un grenier de poëte ; on aurait pu comparer cette pièce à un entre-pont de bateau à vapeur par sa longueur, son étroitesse, l'arrondissement des angles du plafond et les deux petites fenêtres qui donnaient de chaque côté sur deux gouttières. Hélas! ces jolis logements de la jeunesse n'existent plusl Les étudiants et les poètes de l'avenir ne connaîtront pas ces bizarres chambres qui laissent plus de souvenirs que la façade du Louvre. Nous sommes dans une période d'alignement et de régularité, qui, je le crains, déteindra sur les habitudes de la jeunesse.
Au-dessus de mon entre-pont, les intervalles de cette
singulière construction avaient laissé place à un endroit assez noir, bon à servir de débarras pour les malles, et auquel on arrivait extérieurement par une petite échelle de meunier donnant sur le palier. C'était un lieu de divertissement pour les rats et les souris, k en juger par les fêtes nocturnes qui s'y donnaient, et dont le bruit venait jusqu'à l'entre-pont. Le plafond étant très-mince et construit en croisement de lattes recouvertes de plâtre, j'entendais chaque nuit les courses au clocher de mes voisins du dessus, leurs luttes, leurs grignottements et leurs repas splendidcs. Qui leur procurait ces grosses nourritures? C'est ce que je n'ai jamais pu deviner. Un peintte logeait sur le carré en face de moi, et dans son atelier on entendait plus d'éclats de rire (pie de bruits de fourchette. Au second demeurait une blanchisseuse, vis-à-vis un petit tailleur, et au premier un relieur, toutes sortes d'industriels dont les bénéfices n'étaient pas considérables, à en juger par leur logement. Enfin, de quelque côté que vînt leur butin, les rats vivaient mieux que tous les locataires.
Ce fut peut-être un peu de jalousie qui m'amena à leur donner congé, car Rosalie vint un jour prendre leur place. Mon voisin le peintre avait eu la singulière idée de posséder une servante, et, comme il ne se sentait pas assez riche pour subvenir à ses besoins, il me mettait de moitié dans la possession de Rosalie, pourvu que je la logeasse. 11 me lit entrevoir les bénéfices d'une vie régulière, la considération dont nous jouirions dans le quartier en associant Rosalie à notre destinée, et mille raisons qui me décidèrent d'autant plus vite que le logement était tout trouvé, et qu'en en prenant possession, Rosalie me rendait déjà le service de
me débarrasser des courses furibondes des grignotteurs nocturnes. J'acceptai, et Rosalie fut installée pompeusement dans son appartement, dont elle trouva d'abord l'escalier un peu roide ; mais ce n'était pas une femme à s'effrayer de si peu. On s'étonnera peut-être de ce qu'une servante consentît à entrer en maison chez des gens aussi mal logés que le peintre et moi. 11 est bon de dire que Rosalie n'était pas une servante ordinaire ; elle savait faire beaucoup de choses, excepté celles que font les autres servantes. D'abord elle causait beaucoup, et en cela elle se rapprochait du penchant propre à sa race ; elle s'intéressait extraordinairement aux dessins du peintre et fouillait sans cesse dans ses carions. Chez moi elle lisait les livres, et je regrette encore les temps où elle arrivait chaque matin pour faire le ménage, s'asseyant dans un vieux fauteuil en tapisserie, nettoyant ses grandes lunettes, les 'assujettissant avec lenteur sur son nez, et finalement faisant la lecture quotidienne pendant que mes habits attendaient un coup de brosse.
J'en pris mon parti. Rosalie m'amusait, car elle avait un talent remarquable ; elle possédait la science du grand Eteila et tirait admirablement les cartes. Or, comme mon avenir à cette époque était inéclairci, chaque matin, après sa lecture du journal, Rosalie metirait les cartes. Chez moi, elle remplissait donc les fonctions de dame de compagnie, de lectrice et de cartomancienne. Je ne sais ce qu'elle faisait chez le peintre : à force de soins et de conseils, il était parvenu, si je m'en souviens bien, à dresser Rosalie à faire cuire des œufs sur le plat ; mais la cuisine ne fut jamais son c6té brillant. Quand l'argent se faisait rare dans l'entre-pont, et que, couché, j'appelais des rentrées imprévues, Rosalie ne manquait
pas de me consoler en me faisant entrevoir à l'horizon «n certain homme d'argent qui réjouissait mon cœur. Si de certaines lettres chargées n'arrivaient pas à l'heure de la poste, grâce à, sa seconde vue, Rosalie signalait sur des routes lointaines un porteur de bonnes nouvelles, et je me frottais les mains en l'attendant.
Avec Rosalie, le réveil était toujours gai ; elle ne me laissait pas le temps de penser aux choses tristes. Elle me racontait tout ce qu'avait fait la veille mon ami le peintre, qui, plus paresseux que moi, n'ouvrait sa porte qu'à midi. Je connaissais tous les intérieurs de la maison comme si j'en avais été l'hôte. Rosalie servait de Moniteur officiel aux différentes actions de la blanchisseuse, du petit tailleur et du relieur. Comme nous la nourrissions d'une manière un peu Spartiate, Rosalie, l'après-midi, s'en allait rôder chez les grisettes des alentours, auxquelles elle tirait les cartes. 4 ce métier, sans doute, elle n'amassa pas de rentes, mais elle pouvait vivre plus largement que ses maîtres.
Si Rosalie n'eût pas commis quelques fautes graves, difficiles k mettre sur le compte de la naïveté, peut-être serait-elle encore avec moi. Pour commencer, il est bon de dire que l'entre-pont commençait à me sembler étroit, et que j'avais résolu de trouver un vaisseau plus splendide. Après de nombreuses recherches, je fus séduit par un septième étage pas trop élevé qui donnait sur un jardin. L'air n'y manquait ni le jour, et, suprême avantage! par une fenêtre, je voyais l'heure au clocher de Saint-Étienne-du- Mont, aussi bien (pi'à une pendule sur ma cheminée. En jetant un coup d'œil dans le jardin, j'aperçus une jeune tille qui se promenait en lisant, et (|ui, au bruit de la fe-
nêtre, jeta un regard en l'air. La jeune fille, quoique trèséloignée, me parut charmante, et immédiatement je devins amoureux du logement. Une espèce de cuisilie était attenante à la grande pièce, dont l'alcôve était flanquée de deux cabinets. Dans cette cuisine, j'installerai Rosalie. Les portes de l'alcôve fermées, la pièce pouvait passer pour un salon, dont l'horloge de Saint-Étienne-du-Mont devait nécessairement faire le plus bel ornement.
Le logement ne coûtait que 200 fr. de location par an, ce qui était peut-être lourd pour mon budget d'alors ; mais la vue du jardin et la vue de la jeune fille, voilà ce qui me séduisait. Je rentrai, plein de projets, pour envoyer Rosalie donner un dernier coup d'oeil à l'appartement, dans la crainte que mon enthousiasme ne m'eût fait passer sur certains défauts peu apparents au premier coup d'œil. Vis-à-vis de Rosalie je démontrai la commodité de cette magnifique horloge, qui ne nous coûterait jamais de réparations ; j'insistai sur l'avantage d'avoir sans cesse l'heure sous les yeux ; je parlai aussi des arbres, du bon air, sans dire un mot de la jeune fille, car j'avais remarqué que notre servante n'aimait pas que la femme se glissât dans son ménage, et elle ne manquait pas d'accabler le peintre de reproches quand il s'agissait de quelque amourette. Rosalie alla donner son coup d'œil au logement ; elle revint en disant que cela ne me convenait pas. Comme je me récriai, elle ajouta que le concierge n'était pas bien disposé en ma faveur. — C'est impossible! dis-je. — Pourquoi demande-t-il un terme d'avance ?
Pourquoi le concierge demandait un terme d'avance, c'est ce que je ne connus que plus tard par mon ami le peintre,
quand il m'exposa une longue liste de griefs contre notre servante. Rosalie avait vu le logement et s'était écriée : — Oh ! c'est trop beau pour monsieur ! c'est trop cher pour monsieur! monsieur ne payera jamais !
Devant cette affirmation donnée par la propre servante d'un locataire futur, le concierge avait frissonné de la menace de non-payement, et ce fut ainsi qu'il exigea ce dur terme d'avance,. désir impossible à satisfaire. Je n'ai jamais compris, plus tard, pourquoi Rosalie m'avait posé en si mauvais débiteur, et je ne me le suis expliqué que par l'amour de son trou, le nid à rats, auquel elle tenait sans doute ; ou bien la question d'argent, qui roulait perpétuellement à l'horizon chaque matin entre nous, et ([ui ne se réalisait que rarement, lui donnait-elle une piètre idée de mon industrie.
Je restai donc dans l'entre-pont par la faute de Rosalie, et je m'en consolai grâce aux gouttières sur lesquelles donnaient mes fenêtres, et qui nous servirent désormais de Petite-Provence au peintre et à moi. Le peintre avait suspendu entre deux cheminées une sorte de hamac, dans lequel on passait les plus gaies journées du monde. Le troisième étage de la maison d'à côté était occupé par un atelier de brocheuses. Un délicieux far niente dans le hamac, joint k la vue des brocheuses, la jeunesse n'en demande pas [)lus. De leur côté les brocheuses n'avaient pas vu sans une certaine joie la distraction que devait leur apporter l'installation de ce hamac suspendu entre deux cheminées. Nous entendions leurs éclats de rire, nous voyions leurs gestes qui nous désignaient; dès lors un nouveau .soleil brilla dans l'entre-pont: il n'y a rien de plus puissantque le voisinage de jolies iilles pour faire oublier la pauvreté. Si de beaux
tableaux se dessinaient dans l'esprit du peintre, pour moi c'étaient de beaux poèmes.
Nous donnions la comédie aux brocheuses, et elles ne se montraient pas trop farouches aux agaceries des comédiens. Si elles étaient payées à la journée, la maîtresse dut perdre à ce spectacle, car les couteaux de bois s'arrêtaient quand la représentation commençait dans les gouttières. Mon ami le peintre y avait transporté un vieux mannequin habillé en gendarme, qu'on rossait à tour de bras, à coups de bâton, qu'on roulait par terre, qu'on condamnait à la potence, qu'on suspendait par une corde jusque sous les fenêtres des brocheuses, et cette pantomime obtenait à chaque fois un grand succès.
Entre les trois ou quatre ouvrières nos voisines, j'en distinguai une jeune, brune, aux jolies couleurs, qui ne regardait qu'en rougissant et qui baissait aussitôt la tête sur son ouvrage quand elle voyait les regards arrêtés sur elle. Les autres n'avaient pas précisément la timidité en partage : c'étaient celles-là que préférait le peintre. Moi je me sentais attiré vers la timide, peut-être par analogie; car, quand elle levait ses jolis yeux, c'était à mon tour de rougir et de me retirer en arrière. Ce manège dura près d'un mois. J'aurais bien voulu voir de près la jolie brocheuse, lui parler, mais je n'osai. Ma première audace fut de me rendre compte de la lin de la journée des ouvrières et de la porte par laquelle elles sortaient. Quand elles m'aperçurent, trois d'entre elles se mirent à rire à gorge déployée ; la plus jeune baissa la tète. Je fus étourdi sur le moment, et en sortant de cet étourdissement la rue était vide. Les brocheuses avaient continué leur chemin d'un pas alerte.
La comédie n'en continua pas moins le lendemain, avec des variantes qui obtinrent le plus grand succès. Sous les jiouttières demeurait un vieux maniaque comme il en existe beaucoup dans le quartier latin. C'était un de ces fous qui suivent en même temps les cours du Collège de France, ceux de la Sorbonne, ceux du Jardin-des-Plantes, sans compter les leçons de l'école de Droit et de l'école de Médecine. Le bonhomme rentrait avec d'énormes dossiers de notes, et il lui restait à peine de rares quarts d'heure pour mettre en ordre les leçons d'histoire naturelle, de chimie, d'histoire, de physique, de droit civil, de physiologie, de géométrie, de théologie, toutes les sciences du monde, qui se débattaient, Dieu sait comme, dans son cerveau étroit. Une aprèsmidi que mon savantasse suait sur ses notes, il aperçoit avec terreur deux énormes bottes à l'écuyère qui descendent le long de sa fenêtre en s'agitant comme celles d'un pendu. Le savant crie au secours; les brocheuses, qui d'en face se rendaient compte de son effroi, poussent de tels éclats de rire que leur maîtresse accourt; tous les voisins se mettent aux fenêtres; la maison est en révolution sans que nous puissions comprendre l'effet singulier produit par le mannequin. Cependant, sur la plainte du maniaque, notre concierge nous invita de la part du propriétaire à cesser nos représentations, et le mannequin rentra dans l'atelier: mais nous étions libres de lézarder dans nos gouttières, et les brocheuses nous encourageaient à tenter de nouveau exercices. 11 faut si peu de chose pour amuser les gri set tes pendant leur journée que nous devions passer pour les hommes les plus spirituels de Paris. C'étaient un jour des exercices à la sarbacane contre les malheureux oiseaux perchés sur les
toits, un autre jour des bulles de savon, un autre jour un cerf-volant avec des dessins fantastiques sur le ventre.
Au milieu de tous ces divertissements, elle et moi avions perdu un peu de notre timidité; quand elle nosait pas regarder, ses compagnes la poussaient du coude, et nous devinions aux gestes leur langage : « Tiens, regarde ce que ces fous viennent d'inventer. > J'arrivais ainsi à une sorte d'intimité fort éloignée; nous nous disions bonjour par signe, ainsi qu'adieu, et, aux gestes plus prononcés du lundi, on voyait bien que la séparation du dimanche avait été sentie de côté et d'autre. Les jours de pluie amenaient également une séparation forcée, et je me demandais s'il n'y avait pas moyen, le soir, de remédier à ces séparations. Le moyen était simple : il ne s'agissait que d'attendre la jeune fdle à la porte, de lier plus ample connaissance avec elle, et de demander la faveur d'être reçu chez elle. Pour les plans, je n'étais jamais embarrassé ; mais l'exécution ! Cependant je tentai un soir une nouvelle embuscade, et, caché derrière le cheval de renfort qui attend l'omnibus pour les hauteurs du Panthéon, j'attendis la sortie des brocheuses. Comme de coutume elles s'en allaient toutes quatre ensemble, et je les suivis de loin, sans que personne m'eût aperçu. Deux d'entre elles se séparèrent au carrefour de la rue de la Harpe et de la rue de l'École-de-Médecine ; celle que je poursuivais continua son chemin jusqu'à la rue du Paon, où elle entra dans une maison de modeste apparence, après avoir causé quelques minutes avec sa camarade.
Elle demeurait rue du Paon, dans un des plus jolis quartiers de Paris. J'entends joli à mon point de vue, qu'il me faut expliquer Lame du Paon, à partir de la rue de l'École-
de-Médecine jusqu'à la rue llautefeuille, vase perdant dans un centre de maisons toutes particulières qui s'arrêtent à la place Sain t-Ândré-des- Arts. C'est un coin tranquille du Paris bruyant ; beaucoup de jardins ont été conservés par là dans cette epèce d'îlot, où demeurent spécialement marchands de papiers, libraires, brocheurs, imprimeurs et fabricants d'imagerie. Les corporations, qui jadis se groupaient dans le même quartier, ont laissé par là une sorte d'échantillon du Paris bourgeois et provincial. Les constructions n'ont guère varié depuis deux siècles ; des maisons à petites tourelles flanquent encore quelques coins de rue. 11 n'y a rien d'analogue sur la rive droite de la Seine.
J'aimais et j'aime encore ce quartier, peut-être à cause de la jolie brocheuse; mais, quand j'eus longtemps considéré la maison oii elle venait d'entrer, je ne fus guère plus avancé. Après différents détours qui me ramenaient sans cesse à cette porte, je pris le parti d'y revenir le lendemain de bonne heure, car les brocheuses arrivaient, l'été, à sept heures à l'atelier. Ce qui étonna vivement Rosalie de ne pas me trouver au lit à cette heure; mais elle devait passer par d'autres étonnements. Pendant quinze jours, j'allai chercher le matin et reconduire le soir la petite ouvrière, sans qu'elle s'en doutât. Je l'attendais à l'angle d'une rue, et, quand i)ar hasard elle tournait la tête, je frémissais. Les gens expéditifs en amour ne peuvent comprendre les vives émotions d'un homme timide, en (jui il se passe des petits drames inconnus, d'une délicatesse émouvante. Je n'étais pas malheureux, mais je n'étais pas comjdétement heureux, et je conliai mes tourments au peintre, qui se moqua de moi et jura que dès le même soir il fallait que j'offrisse mou bras à
la petite ouvrière. Mon cœur , suivant lui, devait suivre mon bras. Ce plan m'effraya, et je suppliai mon ami de me laisser continuer tranquillement mon petit chemin.
— Alors, pourquoi te plains-tu? dit-il.
Et il avait raison.
— Viens dans la 'gouttière, ajouta-t-il ; tu verras qu'on n'attend que ta déclaration.
Connaissant son audace en de pareilles matières, je ne voulus pas l'accompagner, effrayé de la rapidité qu'il entendait donner à ces conférences.
— Après la spirituelle invention du gendarme, dit-il, s'il y avait cinquante ouvrières, elles se disputeraient toutes les cinquante le droit d'être courtisées par nous. Nous sommes bien vus ; tu n'as qu'a te présenter. Ce soir tu les attends ; tu leur dis : Bonjour, mesdemoiselles, et tu prends le bras de ton adorée. Veux-tu que je te présente? Je parlerai d'abord si tu crains la première rencontre.
— Non, non, lui dis-je.
— Alors tu ne veux pas lui faire la cour ; tu ne l'aimes donc pas ?
— Pas beaucoup ; c'était une idée qui me passait.
— Si ce n'est qu'une idée. . .
— Tout bien résolu, dis-je, je ne veux pas perdre mon temps avec cette petite.
— Tu as raison, dit le peintre.
— Pourquoi ai-je raison ?
— Parce que tu t'attacherais trop sérieusement, et que ce sont ensuite des chaînes qu'on ne brise pas facilement.
■— Eh bien I j'en resterai là. 11 faut que je travaille, et, si
48 ISS SENSATIONS PB JÛSQUIN.
je devenais amoureux réellement, je gais que je ne ferais" rien.
— Moi aussi j'ai à travailler, dit le peintre ; je ne suis pas amoureux, et cependant je flâne toute la journée.
— Voilà, assez de temps que nous flânons ; travaillons, dis-je résolument.
— Oui, travaillons, répondit mon ami.
— Eh bienl il est deux heures; va â ton atelier, j'irai te chercher à cinq heures pour dîner.
— Bon I dit le peintre plein de courage, en s'en allant. A peine était-il parti, que je retirai la clef de ma serrure
et que je grimpai dans ma gouttière , où , caché derrière la cheminée, je pus regarder k loisir le joli proiil de la brocheuse, qui pliait ses feuilles de papier en jetant, de quart d'heure en quart d'heure, un regard du côté de mon toit, inquiète de ne pas voir les comédiens par ce beau soleil. Je passai là des heures charmantes sans me douter du temps qui s'écoulait, et j'y serais resté jusqu'à la nuit si un bruit infernal qui se faisait à ma porte ne m'eût fait descendre. Je frémis en entendant la voix de mon ami qui m'appelait de façon à troubler toute la maison, en battant des roulements prolonges sur ma porte. Je n'avais rien fait, et je ne savais comment expliquer l'emploi de mon après-midi.
Pour me donner une contenance, je me frottai les yeux et j'ouvris d'un air ahuri.
— C'est ainsi que tu viens me prendre pour dîner I dit le jMiintre. Sais-tu quelle heure il est?
— Non.
— Sept heures... Diable 1 quand tu pioches, lu pioches
ferme... Qu'est-ce que tu as fait de bon pendant ces cinq heures ?
— Je t'avouerai que j'ai dormi.
— Moi aussi, dit le peintre.
Voilà comment je trompai mon ami, mécontent cependant de ne pouvoir attendre le même soir la brocheuse.
Après un court repas, aussi modeste que court, nous projetâmes d'aller faire un tour de promenade dans le jardin du Luxembourg. C'a toujours été le jardin des philosophes, des amoureux et des peintres. Toute la jeunesse de France a aimé sous les.ombrages des marronniers et y a fait les plus beaux projets du monde. Mon ami le peintre dessinait sur le sable avec sa canne les futurs tableaux si faciles à raconter, si difficiles à exécuter. Je l'écoutais k moitié, gardant mon attention, pour les couples d'étudiants et de grisettes qui s'en allaient joyeusement dans la direction de l'Observatoire. Je pensais à la petite brocheuse et je me disais combien je serais heureux de pouvoir la promener ainsi à mon bras. Tout à, coup mon ami :
— Voilà nos voisines J s'écria-t-il.
Je sens un trouble inexprimable. C'était vrai.
— Quel singulier animal promènent-elles? dit le peintre en s' élançant de leur côté.
Je le suis à quelques pas, au comble de l'émotion. 11 venait de s'emparer d'un petit chat, âgé d'un mois tout au plus, à qui les brocheuses venaient faire respirer l'air.
— Enfin, mesdemoiselles, on vous voit de près, et je ne me trompais pas quand je répétais chaque jour à Josquin que vous étiez très-jolies. Vous venez vous promener avec
votre chat ; c'est une drôle d'idée. Est-ce que les gardiens ne vous ont rien dit?
Yoilii le peintre parti , riant, chantant, embrassant le chat, causant toujours, et me laissant fort empêché de ma personne. Les deux brocheuses répondaient k peine, souriaient de temps en temps, et paraissaient intimidées des libertés de mon compagnon.
— Vous n'allez pas au bal? leur dit-il.
— Non, monsieur, nous rentrons tout de suite.
— Comment ! vous n'allez pas au bal ?
— Jamais, monsieur.
— Ainsi vous ne connaissez pas la Chartreuse ? C'était alors un bal fort à la mode parmi les étudiants.
— Non, monsieur.
— Ni la Chaumière?
— Non plus.
— C'est incroyable! A quoi pensez-vous?
— Nous nous couchons de bonne heure.
— Mais si je vous priais de venir faire un tour à la Char treuse?
— Merci, monsieur.
— Merci oui ?
— Non, vraiment, monsieur.
— Rien qu'entrer et sortir ?
— Non, monsieur.
— Pour entendre la musique?
— Merci, monsieur.
— Allons, Josquin, prends le bras de mademoiselle, dit mon ami en s'cmparant sans façon du bras de sa camarade.
Mais la brocheuse résista et finit par dégager sou bras ;
car, de mon côté , je n'avais pas obéi k l'invitation du peintre.
— Nous sommes à la grille du Luxembourg, il n'y a plus qu'un pas, disait mon compagnon.
— C'est impossible, monsieur.
— Eh bien ! dit-il, si vous ne voulez pas venir avec moi, vous viendrez bien avec votre chat.
Et d'un bond, tenant toujours le petit chat dans ses bras, il traversa la chaussée et s'élança dans le bal.
— Oh!... s'écrièrent les brocheuses terrifiées par cet excès d'audace.
En même temps elles jetaient un regard suppliant vers moi.
— Venez , mesdemoiselles, leur dis-je; ne craignez rien pour le petit chat : mon ami n'est pas méchant.
— Non, dirent-elles en regardant les toilettes splendides de quelques lorettes qui descendaient de leur coupé.
Je compris la coquetterie qui les empêchait d'entrer au bal.
— Eh bien! je vais courir après mon ami, et je vous jure que je vous rapporterai votre chat.
— N'est-ce pas, monsieur? s'écria la petite brocheuse, qui avait presque envie de pleurer.
Je n'eus pas de peine à rejoindre mon ami ; mais il se montra inexorable malgré toute mon éloquence : il consentait à rendre le chat k la condition que nos voisines viendraient le reprendre elles-mêmes. Je remontai au contrôle et je leur fis part de l'insistance du peintre, tout en les priant de ne pas me regarder comme son complice. Pendant jnon ambassade il était entré beaucoup de monde au bal,
du monde de toutes couleurs, des étudiants habillés comme des membres du Jockey-Club, et d'autres, plus nombreux, à la mode de la rue de la Harpe. Si quelques voitures attendaient à la porte les lorettes aristocratiques , combien de petits bonnets venus à pied I Ce spectacle avait sans doute chassé la coquetterie des brocheuses, car, après s'être fait un peu prier, elles se décidèrent à m'accompagner dans cette Chartreuse redoutable, dont la réputation était aussi mauvaise que répandue. Le peintre se montra généreux, offrit aux grisettes de la bière et des croquets dans un petit bosquet, rendit l'otage et tâcha de faire oublier, par mille galanteries, son coup de main audacieux, Après quoi les brocheuses s'en retournèrent seules, sans trop de courroux.
Dans la soirée : — Sais-tu qu'elle est charmante? me dit mon ami.
-Qui?
— Ludivine, quoiqu'elle ait un singulier nom.
— Oui, un nom étrange, repris-je un peu jaloux.
— On ne s'appelle pas Ludivine ; tout le monde doit rire à Paris quand elle le prononce ; je lui ferai changer de nom.
— Comment 1 m'écriai-je, inquiet de ces droits qu'il semblait déjà prendre.
— Puisque tu ne veux pas lui faire la cour, je me présenterai... Elle me plaît beaucoup. Est-ce que cela te tracasse? me demanda-t-il .
— Non, répondis-je du bout des lèvres; car je n'osais lutter avec un vaincjueur si audacieux ; mais depuis cette courte entrevue mon amour avait pris racine. Ludivine était si jolie (juclle faisait oublier l'étrangeté de son nom ;
elle avait le droit de s'appeler Ludivine, et, quand on la voyait, le nom ne donnait plus à sourire.
Nous quittâmes le bal bientôt après, et je passai une nuit des plus tourmentées, pensant à elle et craignant les entreprises de mon ami. J'étais devenu jaloux pour la première fois et je connaissais d'affreux tourments.
Je voyais ma situation en noir : le peintre s'était déjà tellement mis en avant que j'avais été remarqué k peine. L'audace ne déplaît point aux femmes, et la tyrannie avec laquelle Ludivine s'était laissée entraîner au bal devait la prévenir en faveur de mon rival. Encore si j'osais lutter fermement, peut-être toute espérance n'était-elle pas perdue ; mais ma timidité redoublait en face des assauts de mon ami, et je me disais que le résultat de la lutte ne pourrait pas tourner en ma faveur. Cependant, sur le matin, j'eus l'idée de faire servir Rosalie à mes projets. Je me levai au petit jour ; je courus au quai aux Fleurs à l'heure où les jardiniers déchargent leurs voitures, j'achetai un bouquet, et je rentrai chez moi, plein d'espérance, griffonner un petit billet par lequel je priais mademoiselle Ludivine d'oublier la scène de la veille, l'enlèvement du chat, auquel javais été étranger, et je l'invitais à accepter ce bouquet et à le porter sur elle en signe de pardon. Si tous ces désirs étaient remplis, je me présenterais k elle k la sortie de l'atelier. A travers tout cela, je glissai quelques paroles d'un amour timide, et j'attendis Rosalie d'un pied ferme, après avoir fait un certain sabbat dès six heures du matin à la porte de son trou. La vieille servante entra chez moi , un peu étonnée de ce remue-ménage.
— Voici une lettre et un bouquet, lui dis-je ; vous allez
porter cela rue du Paon, n» 8. Vous demanderez mademoiselle Ludivine au concierge, et vous ne r-emettrez la lettre et le bouquet qu'à elle-même.
— Fallait-il me réveiller pour cela ! s'écria Rosalie.
— Partez vite, il n'est que temps.
La servante voulait entrer en de nombreuses explications.
— Nous causerons quand vous reviendrez, lui dis-je. Jamais Rosalie n'avait été commandée sur ce ton ; elle
tournait dans la chambre, poussant des si et des mais pour en savoir davantage.
— Partez vite, lui dis-je, partez. Dans cinq minutes vous en saurez davantage.
Au bout d'une mortelle demi-heure, Rosalie revint.
— Eh bien? m'écriai-je.
— J'ai vu la petite demoiselle.
— Bon ! Vous lui avez remis la lettre et le bouquet?
— Oui, monsieur.
— Qu'a-t-elledit?
— Elle a dit : « C'est bien. »
— Pas autre chose ?
— Non; elle a paru étonnée.
— Et puis ?
— C'est tout. Elle est descendue avec moi et m'a accompagnée jusqu'auprès de la porte. Elle a dit qu'elle venait travailler.
— Avait-elle le bouquet?
— Je ne sais pas.
— Comment ! vous ne savez pas ! repris-je, irrité,
— Dame ! Monsieur m'avait recommandé de donner un l)0uquet et unç lettre ; j'ai fait ma commission.
— Vous n'avez pas remarqué si elle emportait le bouquet ?
— Non, monsieur.
— Vous ne savez rien faire.
— Bien obligé, monsieur.
— Vous n'êtes bonne qu'à lire les journaux ou à tirer les cartes.
— J'ai offert k la petite demoiselle de les lui faire, maig elle a dit qu'elle n'avait pas le temps, qu'elle était en rt • tard, et que ce serait pour un autre jour.
J'avais envie de sauter immédiatement dans la gouttière, afm de m'assurer de la présence de mon bouquet ; mais une pluie d'orage venait de se déclarer, et la fenêtre des brocheuses était fermée. Je tremblais que le peintre ne se levât et ne voulût monter sur ce que nous appelions notre balcon , afin de commencer à faire sa cour ; mais , pour écarter mon rival, je dis à Rosalie que j'avais à sortir pour une affaire pressante qui me retiendrait toute la journée dehors, et qu'elle en prévînt le peintre quand il se réveillerait. Après quoi j'enlevai ma clef, et j'attendis, patiemment enfermé, que la pluie voulût bien faire place à, des rayons de soleil plus propices à mes amours. Le soleil fut docile et ne tarda pas. J'allai à mon observatoire, d'où, armé d'une lorgnette, je pus bientôt voir la fenêtre de mes voisines s'ouvrir, et, sur la table de travail, devant Ludivine , mon bouquet, qui me fit pousser un soupir de joie. Elle l'avait accepté; elle pardonnait l'offense de la veille; elle ne me repoussait pas !
Après l'audace du bouquet, le courage me vint. Talonné par la crainte des entreprises du peintre, j'attendis le soir la sortie de Ludivine. Elle était seule; je la rencontrai. Je
â6 LES SENSATIONS DE JOSQUIN.
ne sais trop ce que je lui dis, mais je conjuguai le verbe aimer autant de fois qu'un pensum , et je crus m'apercevoir que Ludivine ne me voyait pas d'un mauvais œil.
— Ah bah ! s'écria mon ami quand , faisant le pied de grue dans la rue, il me rencontra donnant le bras à la brocheuse. Il n'en dit pas plus et se retira, plein de discrétion, trouvant l'herbe coupée sous son pied.
— Pour un homme timide , me dit-il le soir, tu as été vite en besogne.
Le jour où Ludivine voulut bien accepter une petite fête que je donnai en son honneur dans l'entrepont :
— C'est gentil ici, dit-elle ; je ne l'aurais pas cru.
— Pourquoi ?
— Quand votre bonne m'a apporté le bouquet et la lettre, tu ne sais pas ce qu'elle m'a dit?
— Non.
— Elle a poussé un soupir et s'est écriée : Oh I mademoiselle, si vous saviez comme monsieur est pauvre !
— Et cela ne t'a rien fait?
— Mais ta chambre est un palais à côté de la mienne, et je n'aime pas les gens riches.
Cependant, le lendemain matin j'interpellai vertement | Kosalie.
— Qui est-ce qui vous a chargé de dire à Ludivine que j'étais pauvre ?
La vieille servante, me voyant irrité, ne sut que répondre.
— Pauvre, (ju'en savez-vous?
— Dame, dit-elle en tremblant, je croyais que monsieur n'était pas riche.
— Non, je ne suis pas riche , mais cela ne vous regarde
pas. Si vous n'êtes pas contente de moi , vous pouvez vous en aller.
— Je suis très-contente de vous servir, monsieur.
— Et de ne rien faire , n'est-ce pas? Enfin , dans quel intérêt parliez-vous ainsi à Ludivine ?
— Dans son intérêt, monsieur.
— Ainsi vous vouliez lui faire connaître ma position?
— Mon Dieu , monsieur, il y a des femmes qui aiment l'argent, les toilettes, les beaux logements, et je savais que monsieur ne voulait pas tromper une jeunesse.
— A l'avenir faites attention , Rosalie , à ne plus faire de commentaires sur mon compte.
— Monsieur a vu que cela a bien tourné.
En effet , Ludivine n'avait pas été séduite par des promesses dorées ; c'est ce qui sauve les amours de jeunesse et rend leur souvenir durable. Nul calcul de part et d'autre, tout est sacrifié au caprice ; on s'aime, on se l'avoue jusqu'à ce qu'on ne s'aime plus et qu'on se quitte. L'imprévu est la base de ces amourettes pour lesquelles les gros serments sont laissés de côté. Ludivine remplit l'entrc-pont de gaieté pendant six mois ; elle n'était pas sans quelque teinture de belles-lettres , grâce à son état de brocheuse. Quand l'ouvrage ne pressait pas , les ouvrières jetaient un coup d'oeil sur l'ouvrage qu'elles brochaient, et, s'il s'agissait d'un roman, chacune en lisait des feuilles, de telle sorte qu'à huit elles pouvaient se raconter l'ouvrage tout entier. Elles emportaient en secret chez elles quelques feuillets qu'elles rapportaient le lendemain, et ces lectures diverses leur ouvraient l'intelligence. Ludivine n'avait qu'un défaut , celui de ne pas être assez coquette ; tout ce que je
voulais , elle le voulait ; elle se pliait trop à mes caprices : elle n'était pas assez femme. Après six mois, l'ouvrage manquant chez sa maîtresse, elle entra dans un atelier trèséloigné de là, et fut obligée de quitter la rue du Paon pour aller du côté de Montmartre.
Cette séparation amena un certain vide dans mon cœur. L'entre-pont me parut triste. J'aurais dû changer brusquement de logement; mais Rosalie tenait à son trou, et la le- Il çon qu'elle m'avait donnée lors de nos projets de démenagement n'était pas oubliée. Je restai près de trois mois le cœur en jachère, mélancolique , sans pouvoir m'égayer, et je résolus de faire un petit voyage , afin de secouer ce \ ague ennui. La veille de mon départ, je me promenais dans le Luxembourg , lorsque j'aperçus , assise au pied d'un arbre, une femme qui me frappa par l'accent étrange de sa àË beauté : une figure allongée très-régulière, de grands yeux " noirs, des cheveux épais et abondants , séparés par une raie sur le côté, qui, jointe à la couleur bistrée de sa peau, jl lui donnaient quelque ressemblance avec certains portraits espagnols. Entourée dans un grand châle imitant les dessins de l'Inde , elle était caressée par les rayons du soleil sans paraître en être gênée. Sa chaise penchée contre l'arbre, cette femme représentait à la fois la langueur de l'Espagne et de l'Italie. Si cette raie sur le côté lui donnait, quelque chose de provoquant , ses yeux noirs mélancoliques, qui ne se levaient sur aucun des promeneurs , chassaient toute idée de coquetterie. Je l'éludiai attentivement comme si j'avais regardé un beau portrait du Titien ou de M Vélasquez , et je fus frappé d'une certaine nonchalance pleine de fierté (}ui n'appartenait eu rien au quartier latin.
Divers promeneurs passèrent devant elle , la regardèrent ; elle ne semblait pas y faire attention.
Pour mes adieux au Luxembourg j'avais du bonheur. J'emportai ea voyage une image singulière qui ne me quitta pas. Partout je me représentais cette femme qui nie troublait par sa pose, sa beauté et sa raie de côté sur la tête. A quelle classe elle appartenait, il m'était impossible de le définir. Ce n'était ni une grande dame, ni une lorette, ni une bourgeoise. J'aurais donné tout au monde pour connaître son nom et sa position, car elle tenait autant du sang étranger que du français. Cet inconnu plein de charmes me donna à travailler et me fit revenir de voyage plus vite qu'à l'ordinaire. J'avais soif de revoir le Luxembourg et la pépinière où je l'avais vue, assise sous un massif de lilas embaumés; mais j'eus beau arpenter le jardin dans tous les sens, y passer des après-midi entières, l'étrangère ne reparaissait plus, car, je n'en pouvais douter, c'était une étrangère conduite par hasard dans le Luxembourg, et il fallait un second hasard bien j)ropice pour ma la faire rencontrer.
Cependant j'ai une idée enracinée : c'est que la pensée fortement appliquée à une chose ou à une personne ne se produit pas en vain. Quelques faits qui me sont arrivés m'ont encouragé dans cette voie, et quand, dans ma chambre, seul, je pensais à l'inconnue, et que je me tourmentais de ne pas la voir, je me disais : Tu n'y penses pas encore assez. Souffre, mais pcnses-y.
Il y avait à cette époque une galerie de tableaux espagnols, au Louvre, et j'y découvris le portrait de mon inconnue. Le catalogue donnait ce portrait comme celui de la fille du Greco, uu maître dont les œuvres étranges m'attiraient, mais qui,
dès lors, joua un grand rôle dans ma vie, grâce à l'étonnant portrait de femme qui, par suite des révolutions, est perdu pour la France. Cette fille du Grec Domenico Theotocopuli, j'allais la voir tous les jours et je ne pouvais m'en lasser. On ne le regardait pas beaucoup, parce qu'il était dans ces galeries espagnoles contre lesquelles la sotte opinion publique se prononçait. Je n'en étais que plus seul dans la galerie, et je finissais par croire que le portrait m'appartenait. Suivant les variations du temps, le portrait changeait de physionomie, et, quand le soleil donnait dans cette grande salle déserte, la lille du Greco, habituellement froide et mélancolique, se laissait aller à une sorte de sourire qui n'existait que dans mon imagination. Un portrait n'est souvent beau qu'aux yeux de celui qui le regarde. J'ai vu des vieillards émus devant de très-médiocres peintures, dont le côté vivant n'existait que dans leur cerveau; mais la fille du Greco se transformait à mes yeux : les fourrures d'un ton plâtreux dans lesquelles elle s'enveloppait étaient remplacées par le châle indien de l'étrangère du Luxembourg, dont le souvenir ne me quittait pas.
Un amant aime qu'on admire sa maîtresse.
— Je gage, dis-je à mon ami le peintre pour exciter sa curiosité, que tu ne connais pas le plus beau portrait de femme du Louvre.
— La Joconde?
— Non; c'est dans la galerie espagnole.
— 11 n'y a, me dit-il, que des messieurs maigres et dédaigneux, avec de grandes moustaches en croc, et de petites infantes avec de gros chiens.
— Eh bien ! je veux le le montrer.
LBS SENSATIONS Df 40SQUIN. 34
J'entraînai le peintre au Musée, devant le portrait.
— Regarde!
— Deviens-tu fou ou est-ce pour te moquer de moi?
— Ni l'un , ni l'autre ; c'est le plus beau portrait du monde !
Là-dessus mon ami se mit à discuter la qualité du ton, la sonorité de la couleur, et mille détails matériels de la peinture qui n'étaient pas ma préoccupation.
— Tu raisonnes comme un peintre, lui dis-je.
— Et toi comme un bourgeois.
— Je te parle de la physionomie.
— Ton Greco est un piètre coloriste.
— Qu'importe si cette tète de femme est belle?
— Viens dans la galerie italienne, dans la galerie lia-, mande, et je te montrerai ce que j'appelle un beau portrait.
Mais comme Titien ni Rubens n'avaient peint l'inconnue du Luxembourg, je laissai le peintre parcourir les galeries, ne pouvant me détacher de la contemplation de la fille du Greco.
Presque tous les jours, en revenant du Musée, à travers le jardin du Luxembourg, j'allais m'asseoir sous les lilas, à l'endroit même où j'avais rencontré l'inconnue ; mais elle ne revenait pas. Allons, c'est un beau rêve qui a traversé ma vie, pensai-je un matin en renonçant sérieusement à mes fréquentations du Louvre. Pour chasser mes souvenirs, j'appelai l'image de Ludivine, la singularité de notre première rencontre, l'introduction de son petit chat au bal, et ces réflexions me conduisirent le même soir à ce bal, dont la musique joyeuse invitait les promeneurs à entrer. 11 y a dans h dajise un charme tout particulier qui s'accroît pour
moi quand je me trouve en présence de danseurs jeunes. Si on peut ne pas être choqué des écarts violents, des brusques mouvements et de la sauvagerie de la majorité, le plaisir est grand de rencontrer deux ou trois danseuses ou danseurs qui ont de l'accent, savent faire passer leur propre tempérament dans un quadrille, en ne se pliant pas aux pas convenus. Dans ce bal d'étudiants, toutes les folies étaient permises et laissaient plus de place qu'ailleurs à l'individualité. Du haut d'un petit sentier escarpé, bordé de haies vives, je regardais les danseurs, lorsqu'à deux pas de l'orchestre j'aperçus mon inconnue du Luxembourg; elle aussi observait, enveloppée dans son grand chàle, les cheveux disposés sur le côté et le regard fièrement mélancolique. Je dus pousser un cri, et mon premier mouvement fut de m'élancer vers elle ; mais je ne sais quoi me retint à cette même place, atin de l'observer plus attentivement sans être remarqué.
La contredanse terminée, l'orchestre fit entendre l'introduction d'une valse. Appuyée contre un des «angles de l'orchestre, l'inconnue devait appeler l'attention. En effet cinquante jeunes gens se présentèrent l'un après l'autre pour l'inviter à valser ; tour à tour vinrent s'offrir des étudiants élégants et des carabins sans gène, des créoles, des artistes aux chapeaux pointus, des Orientaux avec leur fez rouge; elle refusa tous les inviteurs par un signe de tète non àpiivoquc qui ne laissait aucun espoir. Les uns passaient vite , les autres résistaient; prières inutiles. Devant ceux qui voulaient entrer en conversation elle se reculait, détournait la lète, et le dédain poli qu'elle montrait à tous ces danseurs faisait qu'ils se retiraient uu peu étonnés, allant chercher
Ibrlune ailleurs. Les étudiants ne sont pas habitués aux grandes manières : les plus audacieux devenaient polis en parlant à l'inconnue ; devant elle ils subissaient une sorte de respect auquel ils ne sont pas faits, et, comme ils n'aiment pas à perdre leur temps en belles manières, ils préféraient choisir des danseuses plus faciles.
Ainsi ce n'était pas une femme ordinaire. Ses manières ne démentaient pas sa physionomie. Elle pouvait se trouver par hasard dans ce bal, comme elle s'était trouvée dans le Luxembourg. Si, au premier abord, j'avais été surpris de la rencontrer dans cet endroit un peu bruyant, maintenant je la revoyais, comme dans le passé, pleine d'une distinction particulière. Me perdant dans les groupes, je pus l'examiner à souhait. Elle ne venait pas au bal pour danser, et je fermai le projet de l'accompagner à la sortie, — de loin comme toujours, — car ma maudite timidité n'était pas encore partie. A la porte, un coup me fut porté des plus violents de ceux que j'aie ressentis de ma vie.
L'inconnue, toujours seule, qui n'avait parlé à personne dans le bal, s'en retournait au bras d'un jeune homme!
—Elle est comme toutes les autres, me dis-je. Et je jurai de ne plus revenir dans ce maudit endroit qui m'avait enlevé toutes mes illusions; mais, le jeudi suivant, à peine les portes ouvertes, j'entrai le premier, avec l'impérieux désir de la revoir encore une fois. Je voulais étudier la figure de l'homme qui la reconduisait, et je mettais ma rentrée au bal sur le compte d'une simple curiosité. Une heure après j'aperçus l'inconnue, seule encore, comme précédemment, toujours dans la même toilette, avec le même regard un peu triste et sa belle chevelure sur le côté. Les danseurs se
représentèrent en foule, et elle les accueillit avec la même froideur. J'aurais voulu entendre sa voix : si elle eût parlé, je me serais glissé derrière elle, mais c'était d'un signe de tête seulement qu'elle remerciait les étudiants. Riches ou pauvres, qu'ils fussent vernis ou non gantés, elle les renvoyait sans paraître les regarder ; car il est des femmes élégantes dans les bals publics qui, d'un coup d'œil, toisent des pieds à la tête ceux qui les invitent, n'accordant leur main qu'à ceux dont une mise irréprochable annonce quelque fortune. L'inconnue n'avait pas de ces préférences ; elle refusait tout le monde.
— Monsieur veut-il un bouquet? me dit la marchande en passant près de moi.
— Oui, lui dis-je spontanément. Voyez-vous là-bas, près de l'orchestre, cette femme enveloppée dans son châle. Portez-lui ce bouquet de ma part.
Je me cachai derrière un arbre, afin d'étudier la scène qui allait se passer.
— Si elle accepte le bouquet, me dis-je, j'irai me présenter à elle.
Plein d'émotions, je suivis des yeux la marchande, qui alla vers l'inconnue, lui paria et lui présenta les fleurs. Elle parut un peu surprise, sembla faire quelques questions à la marchande et finit par prendre le bouquet.
— Allons, me dis-je, j'ai le droit de me présenter. Et j'allai du côté de l'orchestre tourner autour de l'inconnue ; mais, ainsi qu'une pierre jetée dans l'eau produit d'abord un cercle étroit, puis un autre plus large, et encore un autre qui va s'agrandissant, jusqu'à ce que l'eau reprenne son assiette, à chaque tour (pie je faisais je m'éloignais, effrayé
(le ma -hardiesse. Une réflexion me vint qui me ramena à mon observatoire. Si le jeune homme qui avait reconduit l'inconnue au bal précédent, se présentait tout à coup, que dirais-je? Il était prudent d'attendre la fin du bal et d'étudier la conduite à tenir. Pendant le dernier galop furieux qui fut l'épilogue de la soirée, je perdis tout à coup de vue l'étrangère, et, malgré mes recherches, il me fut impossible de la découvrir entre les deux mille personnes qui s'en allèrent en se poussant.
— Ce sera pour le prochain lundi, pensais-je, heureux de ce que mon bouquet était accepté et bâtissant là-dessus les plus folles illusions.
Le lundi arriva sans trop se faire attendre, ainsi que l'inconnue, qui était toujours près de l'orchestre. Elle aime la musique, pensais-je, c'est ce qui l'amène au bal. Cette fois, j'étais bien décidé à l'aborder; mais je jugeai qu'un second bouquet me rendrait son accueil plus favorable, et j'envoyai de nouveau la marchande vers l'inconnue. 11 me parut que l'entretien était plus long que le premier.
— Portez ce bouquet de ma part , avais-je dit , mais, au geste de l'étrangère, je compris qu'elle demandait de quelle part. La marchande se retourna , désigna le petit sentier d'où je dominais le bal , et je n'eus que le temps de m'accroupir derrière la haie pour ne pas être vu. Chose singulière ! j'avais le ferme désir de me présenter, et une force mystérieuse me poussait à me cacher. Cœur timide , me dis-je, oseras-tu te montrer !
Je me mêlai aux danseurs , et tout à coup , me trouvant près de la marchande de bouquets , je fis un brusque soubresaut pour ne pas me rencontrer avec elle. Je grillais
(l'envie de connaître le résultat de la conférence ; la marchande pouvait me l'apprendre, et je me sauvais. Toute la soirée je rôdai autour de l'inconnue , cherchant à lire de loin sur ses traits l'effet produit par ces fleurs mystérieuses; elle tenait le bouquet d'une jolie main qui avait consenti à sortir de son châle. Ce fut la le seul renseignement que je tirai. Plus j'allais et plus ma timidité s'accroissait. Enfin le bal se termina, et je pus voir l'inconnue s'en aller seule, sans que je pusse avancer d'un pas vers elle.
Rentré chez moi , je m'accablai des reproches les plus •Vifs, et je prononçai un serment terrible.
— Si elle accepte mon troisième bouquet , me dis-je , je jure que je me présenterai.
En effet , le jeudi suivant , armé de ma résolution, je fis signe à la marchande ; je choisis le plus beau bouquet de son étalage, et je l'envoyai en mission ; mais bientôt après elle revint.
— Monsieur, voilà votre argent ; cette demoiselle n'accepte pas mes fleurs.
— Pourquoi ? lui demandai-je.
— Elle prétend qu'elle ne vous connaît pas et que vous vous moquez d'elle.
— Allez lui reporter ce bouquet, et dites-lui que je vais me faire connaître.
La marchande partie, je respirai fortement ; tout sembla tourner autour de moi. J'avais une sorte de vertige; mais je me sentais entraîné comme vers un précipice.
— C'est moi , madame , dis-je , (jui vous ai envoyé ces fleurs.
Elle me regarda de ses grands yeux noirs. Je sentais mes veines battre, tout mon être en révolution.
— Ah! dit-elle; et elle attendit.
Forcé de parler : — Il y a six mois, madame, que je vous ai rencontrée dans le jardin du Luxembourg , assise sous les lilas... Je suis parti le lendemain en voyage; mais j'emportais votre souvenir, qui ne me quittait plus, qui ne m'a jamais quitté... Je vous ai retrouvée ici, je vous ai envoyé un bouquet avec l'intention de vous parler. Je n'ai pas osé. Vous ressemblez si peu aux femmes qui fréquentent ce bal, vous êtes tellement distinguée que toute votre personne m'en imposait... La façon dont vous remerciez les gens qui vous invitent me faisait rester à l'écart. . .
— Je n'aime pas la danse, dit-elle.
— Voulez-vous, madame, accepter mon bras et faire un tour dans le bal ?
— Si vous voulez, dit-elle.
Quand elle m'eut donné le bras , je perdis la parole. Je ne me croyais plus moi. Étais-je bien celui qui depuis quinze jours baissait la tête pour ne pas rencontrer les regards de celle que j'avais à mon bras? Les étudiants nous regardaient avec curiosité l'un et l'autre , car cette belle farouche, toujours seule et remarquée , avait enfin trouvé un vainqueur. J'en étais fier, et cependant je n'osais croire à mon bonheur.
— Comment vous appelez-vous ? lui demandai-je pour renouer la conversation.
— Sylvie
— Vous n'êtes pas Française?
— Je suis de Paris.
— Et moi qui vous croyais Espagnole ou Italienne. Elle sourit.
— C'est surtout cette raie de côté qui est singulière.
— Je veux à l'avenir me coiffer comme tout le monde, dit-elle.
— Je vous en prie, gardez-la ; vous ne ressembleriez plus à la fille du Greco.
— Greco, qu'est-ce? demanda-t-ellc.
Alors je lui racontai la rencontre de son portrait au Louvre, mes longues contemplations dans les galeries, la crainte que j'avais de ne pas la revoir. Quoique Sylvie ne parût pas comprendre la peinture, cependant mes paroles semblaient l'intéresser. Si ce n'était pas une passion violente que je lui manifestais, c'était quelque chose qu'elle n'avait peut-être jamais entendu, et cette première entrevue me fut si favorable que j'obtins dès le même soir la permission de la reconduire.
En chemin jetâtai ses goûts , qui , chez beaucoup de personnes, se traduisent en argent ou en divertissements. La fortune ne se montrait pas alors pour moi une déesse souriante. J'étais jeune , j'avais du temps à dépenser, qualités équivalentes à l'argent. La fortune, à bien l'envisager, me sembleassez impartiale dans ses faveurs : elle se donne volontiers aux gens entre quarantect cinquante ans, qui ont beaucoup de ventre et pas du tout de cheveux . J'avais beaucoup de cheveux et point de ventre ; la fortune me fuyait. Pour les divertissements, comme Sylvie ne dansait pas, je parlai de spectacle, et elle accepta franchement , pour le courant de la semaine, que je la conduisisse à un théâtre amusant.
Les comédiens des Variétés jouaient à cette époque la
Viede Bohême; et, comme cette jolie pièce cadrait avec ma situation, je chargeai Rosalie d'aller prévenir Sylvie que je viendrais la chercher le lendemain pour la conduire au théâtre, et en même temps je la priai de se coilFcr comme d'habitude. C'était cette coiffure qui avait entraîné mon cœur, et je tenais à en admirer l'effet sous un lustre brillant. Si celte comédie lui plaît, me dis-je, je n'ai plus qu'à la supplier de la continuer dans la réalité.
Je n'oublierai jamais l'effet que produisit Sylvie en arrivant à la galerie du théâtre. Sa iière tournure, sa coiffure provoquante, ses regards si beaux et si mélancoliques attiraient l'attention de chacun. Des lorgnettes, impertinentes peut-être en toute autre situation , me ravissaient. Je ne m'étais pas illusionné : c'était vraiment une beauté singulière. La pièce commença; je la regardai dans les yeux de Sylvie, et je m'étonnai un peu de ce qu'elle ne riait pas franchement aux drôleries de certains personnages. — Elle n'a pas grande sympathie pour cette bohème, pensais-je ; je suis perdu.
— Vous ne vous amusez pas, Sylvie? lui dis-je.
En essayant un faible sourire , elle m'assura qu'elle se divertissait infiniment.
Il faut réellement que la jeunesse ait d'immenses confiances en soi-même. J'étais habillé d'un certain habit vert à la Marat, la tête perdue dans un grand collet, tel qu'il s'en porte encore dans les montagnes du Velay ; des cheveux à la façon de ceux du général Bonaparte , un chapeau de feutre à bords plats comme une feuille de papier , des joues creuses et pâles n'étaient pas faits pour inspirer une vive passion. Dans les circonstances ordinaires je devais être
40 LES SENSATIONS DE JOSQUlN.
passablement ridicule, mais à ce théâtre, avec mes boutons d'acier sur lesquels le gaz frappait comme sur un miroir, aux côtés de cette femme d'une beauté singulière , j'ose penser à peine à la curiosité que tous deux nous devions exciter. Sylvie elle-même, que pouvait-elle penser de ces excentricités de costume? J'avais la jeunesse et le manque de doute, cela explique tout.
Le spectacle finit tard; nous allâmes souper rue de l'Ancienne -Comédie. Sylvie ne mangea presque pas, et j'étais trop amoureux pour ne pas l'imiter. Une heure du matin sonna.
— Une heure 1 s'écria-t-elle ; il faut que je rentre.
— Déjà !
— Mon concierge ne m'ouvrirait pas.
Le dit-elle avec intention? Mais je saisis vivement l'occasion, et j'offris une hospitalité ([ui ne fut refusée qu'à demi. N'ayant pas calculé la rapidité du dénoùment , rien n'était prêt dans rcntrc-pontpour recevoir Sylvie. La neige tombait dans la rue, et nous arrivâmes dans la mansarde, Sylvie se plaignant du froid. C'était à la fin du moi.s : l'argent, le bois et le charbon faisaient complètement défaut.
— Bah I m'écriai-je, il y a dans un coin une malle qui ne sert à rien. J'arraciiai les planches de la vieille malle, et elle flamba bientôt avec vivacité.
— Je croyais que vous demeuriez au premier, me dit Sylvie.
— Oh ! ce n'est pas haut : un petit quatrième. •Quand elle eut embrassé d'un coup d'œil 1 entre-pont :
— Ce n'est pas un appartement, dit-elle.
— Non , pas précisément.
LJiS SENSATIONS DE JOSQUIN. M
— Kl les lapis? demauda-t-elle.
— Je n'ai pas besoin de tapis ici, il ne fait pas humide.
— Et le lustre ?
— Un lustre dans cette petite chambre ! Vous vous moquez de moi, Sylvie?
— Non, dit-elle ; je croyais que vous demeuriez dans un bel appartement, orné de tableaux, recouvert de tapis, avec un lustre.
— Qui vous faisait croire un tel luxe?
— Mais c'est votre vieille bonne qui me l'a dit. Encore un nouveau tour de Rosalie. Elle avait pris le
contre-pied de sa faute précédente : après avoir prévenu Ludivine de mon excessive pauvreté, elle avait trompé Sylvie en lui parlant de ma fortune et de mes splendides appartements. J'étais atterré. Sylvie n'en dit pas plus à ce sujet; mais sa voix changea. Le lendemain malin elle prétexta une course éloignée , me quitta froidement, en promettant de revenir. Elle n'est jamais revenue !
Quand je pense à cette singulière beauté, immédiatement entre elle et moi vient se placer le profd souriant de la petite brocheuse qui n'aimait pas les gens riches. De Sylvie il ne reste qu'un beau masque dédaigneux ; de Ludivine, un pastel toujours frais.
Si on me demande dans quel but sont écrites ces quel- (jues pages, je répondrai qu'évidemment elles ne feront pas avancer l'humanité d'un pas ; mais les hommes graves me comprendront. Que les notaires, avoués, médecins, avocats veuillent bien faire un retour sur eux-mêmes. Dans un coin de leurs souvenirs gisent beaucoup de Sylvie, et, peut-être, une petite Ludivine ensevelie sous les devoirs , le mariage,
l'ambition, la lutte des intérêts. Qu'une ligure de grisette souriante se dresse en lisant ces lignes ; elles ne seront pas tout à fait inutiles !