EXPLIQUE QUI POURRA LA NATURE HUMAINE
J'allai prendre au débarcadère la petite diligence du pays qui devait me conduire à Chaumont. Une jeune fille, habillée de noir, paraissait fort inquiète; la voiture était complètement pleine, et elle risquait de rester à la station. Elle demeurait à cinq lieues de là et semblait fort pressée d'arriver à son village.
— Mademoiselle , lui dis-je , si vous voulez accepter une place d'impériale, je vous la cède volontiers, on me logera où on pourra, avec les paquets, au milieu des malles.
Elle consentit. *j
Comme on allait partir, le conducteur nous prévint que nous allions monter une côte pendant près d'une heure, et que ceux-là lui rendraient un véritable service qui consentiraient à la grimper k pied, car la petite diligence était démesurément chargée.
— Si vous vouliez faire la route avec nous, mademoiselle? dit un des voyageurs.
Elle nous suivit sans se faire prier. •'
— Vous venez de Paris, mademoiselle ?
— Oui , messieurs, et vous?
— Nous aussi.
— Il faisait froid dans le chemin de fer? *"
— Je n'ai {jas eu très-froid.
C'est ainsi que toutes les conversations s'engagent entre voyageurs.
Je cherche à me rendre compte par quel enchaînement de questions j'appris que la demoiselle était dans les modes, que son magasin était situé dans les environs de la Madeleine ; enfin , au bout d'un quart-d'heure , je savais beaucoup plus sur la jeune fille qu'elle n'en savait sur moi.
Comment arriva -t-il que je me trouvai seul dans la montagne avec elle? Pourquoi le voyageur m'avait- il laissé en avant tout k coup? C'est ce que je ne comprends pas , car rien dans mes paroles et mes questions ne pouvait faire supposer que j'eusse l'intention de faire la cour k la modiste. Elle médit alors ({u'elle avait perdu sa mère. une sœur et trois autres proches parents de fièvres épidémiques, en quatre jours, et qu'elle n'était libre d'aller
retrouver sa famille que quinze jours après la mort de sa mère, à cause de l'ouvrage qui pressait au magasin.
— J'ai bien changé, dit-elle, j'ai bien souffert.
— On ne le croirait pas à vous voir, lui dis-je. Effectivement, ce n'était pas une beauté, mais, pour une
femme de Paris, elle avait conservé ce précieux vermillon de campagne qui s'étale sur des joues rondes et feruies : les yeux étaient noirs, sa chevelure épaisse se mariait avec des agréments de deuil. Elle raconta la mort de ses parents avec une douleur simple et pénétrante ; quinze jours auparavant elle attendait sa mère à Paris au chemin de fer ; ne l'ayant pas trouvée, elle rentra à. son magasin, espérant la voir arriver le lendemain ; mais le lendemain une lettre vint qui la mit au fait de son malheur. L'épidémie avait enlevé sa mère presque subitement , et il fallait rester au magasin faire des modes. Les clientes arrivent, se font montrer tous les chapeaux , ne tstouvent pas cette fleur yoZi'e; elles tremblent que le chapeau n'aille pas à leur physionomie. Quel malheur si la coiffure de madame une telle était plus distinguée!
Voilà les propos que la pauvre fille entendait et qu'elle fut forcée de subir pendant quinze jours après la mort de sa mère. Elle savait le jour qu'on l'enterrerait ; de son comptoir elle suivait tout le triste cérémonial du convoi, et elle était enfermée dans son comptoir comme dans une prison : l'ouvrage allait , et il ne lui était pas permis de quitter.
Ce n'est pas elle qui me dit cela , c*est moi ; car elle racontait les faits sans réflexions , mais la broderie s'en faisait dans mon esprit. La jeune fille me raconta qu'elle
était première demoiselle du magasin , qu'elle avait l'entière confiance de sa maîtresse, qui s'occupait fort peu des aflaires de la maison; qu'elle faisait la correspondance touchait l'argent , allait chez les pratiques porter l'ouvra-e' et cependant elle s'ennuyait à Paris dont on lui avait fait un tableau si séduisant lorsqu'elle était en province. Elle n'y connaissait personne, travaillait beaucoup, et les aprèsmidi de dimanche, ses seuls congés, elle ne pouvait sortir seule.
— J'ai une pauvre parente, lui dis-je, dans le même cas; elle s'ennuie aussi à Paris, et elle voudrait faire un petit commerce.
Je ne sais pourquoi je cherchais un moyen de lier une amitié entre cette jeune fille et ma parente ; il me semblait que je serais heureux le dimanche entre elles et que j'y trouverais le bonheur vainement cherché.
— Que fait votre parente? me demanda-t-elle.
— Rien, c'est une jeune femme bien élevée, et qui cependant , a appris à travailler.
— Oh ! dit-elle, l'ouvrage que nous donnons au magasin est bien mal payé; les jeunes filles n'en trouvent même pas quand elles en ont besoin; alors, pour ne pas mourir de faim , elles se donnent au premier venu.
Ces paroles me firent le plus grand plaisir; voilà une femme qui connaît déjà la vie parisienne et qui met le doigt sur une de ses plaies les plus vives avec une simplicité, une douceur qui m'enchantaient.
— Vous êtes étudiant? me dit-elle.
— Malheureusement il y a longtemps que je ne le suis plus.
-— Vons avez cependant l'air jeune, me dit-elle en me jetant un petit coup d'œil.
Cela me fit encore plaisir d'être pris pour un jeune étudiant. Je porte tant de réflexion dans ma tête et tant de tristesse dans mon cœur, que je m'étonne qu'elles ne paraissent pas sur ma figure. Afin d'entrer dans l'esprit de la modiste , je m'avisai de parler de chapeaux de femmes , pour lesquels je me sens une forte imagination,
— Croiriez-tous , lui dis-je , qu'on pourrait vendre aux modistes sans idées des idées de chapeaux ?
— Je n'en sais rien , me dit-elle.
— J'ai songé qu'un nid d'oiseaux , perdu dans des brindilles et posé sous la capote d'un chapeau , conviendrait parfaitement à une jeune femme nouvellement mariée... De l'autre côté dû chapeau on pourrait placer sur une branche une mère s'élançant vers le nid.
— Quelle folie! dit la modiste.
— Rien n'est plus sérieux ; cet hiver vous verrez ap paraître les chapeaux à giorno, n'en parlez pas surtout.
— Moi, en parler, dit-elle, est-ce possible? je ne retiendrai jamais ce mot-là.
— Eh bien! puisque vous ne comprenez pas le mot, je vais vous expliquer la chose; ce sont des chapeaux éclairés comme les arbres des Champs-Elysées aux jours d'illumi nations. J'ai combiné sous la capote de toutes petites lampes de la taille d'une grosse perle qui répandront une douce lueur sur la figure des femmes. Telle est mon invention, qui prendra le titre de chapeaux à giorno.
— Vous êtes fou, vous vous moquez de moi, dit-elle,
iQ.
Puis elle réfléchit : Vous avez sans doute une bonne amie parmi les modistes?
— Pourquoi?
— Parce que ce n'est guère possible autrement : vous avez eu de quoi faire votre choix.
— Je vous assure que non.
— Allons, dit-elle, ne faites pas le mystérieux.
— Je ne le cacherais pas, je vous jure.
— liah! dit-elle, vous avez une bonne amie chez une marchande de modes, un jeune homme ne peut pas rester sans bonne amie. Au fait, je ne sais pas pourquoi je vous parle de cela.
— Et si je m'avisais de soutenir que vous avez un amant, quoique vous vous en défendiez?
— Pour moi, dit-elle, c'est différent, il n'y a que six mois que je suis à Paris.
— Est-ce parce qu'il n'y a que six mois seulement?
— Oui, dit-elle franchement.
Je restai un moment stupéfait de cette franchise naï
et j'allais rendre la conversation plus galante lorsque 1 conducteur apparut.
— Il est temps de monter en voiture, dit-il. J'eus un mouvement de dépit d'abandonner un si joli
thème; mais, pcnsais-je, la modiste va monter sur l'impériale, moi derrière elle, au milieu des malles, sous la bâche, et malgré mes compagnons, je pourrai lui parler. Malheureusement le conducteur avait fait acte de galanterie en priant les voyageurs de l'intérieur de vouloir bien donneril place, quoiqu'ils fussent très-serrés, à la jeune iille. Adieu ma çharpianle conversation eu haut dç l'impériale, ou je
grimpai tristement ! La modiste était perdue pour moi : nul moyen de communication entre nous pendant le reste de la route.
— t C'est la fille au meunier Gabourd, dit le conducteur, qui va à son village trouver sa famille dans la désolation. » Singulier effet du hasard? Le conducteur semblait répondre à mes désirs les plus vifs en me donnant le nom de la jeune fille, que je répétai pendant un quart d'heure de suite de la sorte : Mademoiselle Gabourd, 17, faubourg Saint- Honoré... 17, faubourg Saint-Honoré , mademoiselle Gabourd..., Ga... bourd, Gabourd, dix... sept..., vingt moins trois... Gabourd, dix-sept... dix-sept, Gabourd. Dans la conversation j'étais arrivé, sans le chercher, à connaître son adresse à Paris ; deux choses m'occupaient à celte heure, de retenir son nom et le numéro de la maison. J'allumai un cigare; il tombait une petite pluie fine, mais je n'y pensais guère, car je me créais pour l'instant une méthode mnémonique particulière, à l'effet de bien caser dans mon cerveau le numéro et le nom qui m'intéressaient. Sans doute je pouvais l'inscrire sur mon carnet ; mais le postillon connaissant la jeune fille, je ne voulais la compromettre en rien; aussi bien, serré entre deux énormes compagnons, il m'était impossible d'arriver jusqu'à ma poche.
De temps en temps j'apercevais à l'horizon des montées roides et escarpées.
— Conducteur, est-ce que nous n'allons pas descendre? J'espérais que ma jolie compagne de route descendrait
également de l'intérieur de la voiture et que je pourrais coutifluer la conversation,
— De loin, çà, a l'air de montagnes , disait le conducteur, de près ce n'est rien.
Encore un espoir qui s'échappait ! A la descente de Fa voiture, pensais-je, jelui donnerai ma carte et mon adresse. Mais rien ne m'y autorise... Elle ne me comprendra pas... De quel droit lui donnerais-je ma carte? Si encore je lui avais fait une petite déclaration , mais je n'ai rien dit qui la décide à nous rencontrer à Paris... Pourquoi ai-jc perdu une heure à, parler de choses indifférentes? C'est justement en parlant de choses indifférentes que j'ai surpris la fran-] che nature de celte jeune fille. Je savais le nom du village où elle descendait, je savais son nom, pourquoi ne pas lur^ écrire? N'était-ce pas plus simple et plus convenable? Mais si ses parents décachètent la lettre ! N'importe, je la combinerai de telle sorte qu'elle ne sera pas compromettante. Je rédigeai de tête la lettre suivante : Mademoiselle, n'oubliez pas de m'apporter les chemises que je vous ai commandées en montant la montagne ; on peut me trouTet tous les jours jusqu'à midi. Josquin. » Et l'adresse à la suite. Ainsi , pensais-je , de la sorte elle connaîtra que ]&} veux la revoir, si elle tient à réaliser l'amoureux qu'elle rêve; elle saura mon nom et mon adresse; et ses parent^,' s'ils lisent la lettre, ne pourront s'en formaliser. Malgré tout , je me repentais de n'avoir pas brusqué un peu plyS ma réponse, lorsqu'en hant de la montagne elle me parlait ■ de chercher un amoureux.
— Ceux qui veulent manger un morceau, dit le conducteur, en va s'arrêter un quart d'heure pour changer de voiture.
Je sautai par-dessus mes compagnons de voyage pour
descendre le premier de l'impériale , afin de me trouver près de la jeune fille. Elle était déjà dans la cour de l'auberge, un carton àla main; je m'approchai d'elle, mais elle parut me recevoir froidement.
— Étiez-vous bien dans cet intérieur ? lui dis-je.
— Pas trop, dit-elle.
Et elle entra dans l'auberge comme si elle ne m'avait jamais vu.
C'est de ma faute , pensais-je , elle m'en veut de ne pas m'être montré assez galant en montant la montagne. Je la vis qui causait avec la maîtresse de l'auberge et qui lui confiait ses paquets ; puis elle sortit de la maison, et traversa la rue. Le jour commençait à tomber. Dois-je la suivre où elle va ! 11 me sembla qu'elle entrait dans la boutique d'un épicier, en face de l'auberge, et je m'aventurai jusque-là. Mais quoique la boutique fût éclairée, je ne la revis plus. Où est-elle? me demandai-je. Peut-être à manger dans l'auberge. J'entrai dans une chambre illuminée par un grand feu, devant lequel cuisait un gigot, et, à tout hasard, comme personne ne me voyait , j'inscrivis mon nom sur mon carnet, et je pliai la feuille assez petite pour qu'elle présentât peu de volume. J'avais l'espérance de revoir la modiste et la ferme volonté de lui remettre mon adresse. Cependant tourmenté, j'allai de la cuisine à la cour, de la cour à la rue , et je remarquai avec terreur que déjà les chevaux étaient attelés à une nouvelle voiture plus petite encore que la première et qui consistait en un cabriolet ouvert pouvant contenir trois personnes derrière le postillon, et en un arrière-train pour quatre voyageurs à peu près.
— Vous pouvez monter, monsieur, me dit le conducteur.
— Non, pas encore.
Je me sauvai inquiet à la porte de la rue. Mes compagnons étaient là, qui se composaient d'un bourgeois et d'un prêtre ; ils m'engagèrent à monter en leur compagnie.
— 11 fait bien froid, messieurs. \
— Vous vous réchaufferez.
Ils marchèrent en causant, et je profitai de leur conversation pour m'arrêter et revenir à l'auberge. Justement la modiste reparut et chassa toutes mes inquiétudes. Je suivais ses moindres pas, et il me semblait que tous les gens de l'auberge s'en apercevaient. Elle demanda où demeurait telle personne dans le village, et si elle avait le temps de la voir; on lui accorda cinq minutes et une fille d'auberge, afin de lui montrer le chemin. Encore cinq minutes mortelles à attendre I La mettra-t-on dans le même compartiment que moi? Pourrais-je lui parler, lui dire un mot, lui remettre mon billet? Si j'avais le temps , ne devrais-je pas lui écrire une déclaration ? Tous ces petits obstacles avaient augmenté le prix de ma con(|uête, et je commençais à, m'y attacher réellement. Enfin la jeune fille reparul^j
— Nous partons donc ensemble? lui dis-je. iflB Mais la maîtresse d'hôtel lui faisait mille recommandations qui m'agaçaient par leur détail. Je tournais autour de la modiste comme ces chiens qui se doutent que leurs maîtres vont sortir, et qui, par des sauts, des aboiements et des caresses, veulent les forcer à partir plus vite. Mon idée était que la jeune fille entrât dans le cabriolet découvert et moi à côté d'elle ; La nuit était venue , la voilure était étroite, et je pourrais enfin causer librement.
— Montez sur le devant , mademoiselle Gabourd, dit le conducteur, cela ne fera rien aux autres voyageurs, puisque vous descendez bientôt, au prochain village.
Elle monta en tenant ses paquets, et je ne perdis pas une minute à la suivre dans ce cabriolet. Déjà le conducteur était sur son siège , devant nous , nous portant une ombre favorable ; mais j'enrageais, car la maîtresse de l'auberge ne cessait de faire des recommandations h, la modiste. Enfin, profitant d'un moment :
— Mademoiselle, je serais bien heureu.x de vous revoir à Paris, le voulez-vous?
— Oui, dit-elle.
— Voici mon adresse.
'Et je la lui donnai en lui serrant la main.
— Surtout ne la perdez pas.
— N'ayez pas peur, dit-elle : je vous écrirai quand je serai de retour, et vous me montrerez votre bonne amie.
— Je n'en ai pas, et si je vous montre une bonne amie, ce sera vous.
— Ah 1 vous en avez une, tous les jeunes gens en ont.
— J'en ai eu, dis-je, mais elles m'ont fait beaucoup de mal et je les ai quittées.
Tout cela se disait à voix basse à, cause du conducteur. Je tenais la main de la jeune fille dans les miennes, et je tâchais de faire passer dans une vive pression tout ce que je ne pouvais dire.
— Comment vous appelez-vous, mademoiselle?
— Céline.
— Eh bien, Céline, je vous aime depuis que nous nous sommes rencontrés, et je ne saurais vous dire combien j'ai
30i LES SENSATIONS DK JOSQUIN,
pensé à vous là-haut et combien j'étais malheureux d'être séparé de vous.
Elle ne répondit pas, mais, quoique nous nous regardions sans presque nous voir, le charme n'en était pas moins puissant.
— J'ai encore appris ici de tristes nouvelles, dit la jeune fille; mon père est peut-être mort à l'heure qu'il est.
— Pauvre fille ! pensais-je ; et je lui serrai la main pour lui marquer mieux que par des paroles la peine que je prenais à son chagrin. Pour une marchande de modes, clic avait encore les mains un peu rugueuses de la campagne, et ces mains répondaient bien à sa naïveté.
Comme nous étions sans parler, chacun agité de nos pensées, la voiture s'arrêta et le prêtre parut avec son compagnon, qui tous deux me regardèrent et me trouvèrent peutêtre un peu près de la modiste.
— Ah ! monsieur le curé , dis-je , la voiture est bien étroite.
Le prêtre monta dans le cabriolet ouvert, à mes côtés, et le bourgeois prit place à côté du postillon. J'avais étalé effrontément ma main gauche sur le devant de la voiture, et je la remuais assez adroitement pour qu'elle remplaçât l'autre qui était en prison dans les mains de la jeune fille. Le prêtre et le bourgeois discutaient sur une question d'iiltramontanisme ; ils y mettaient beaucoup de feu. Je ne sais quelle idée me prit, je levai doucement la main de la jeune fille et je la portai à mes lèvres. Est-il rien de plus charmant que l'amour gêné par un obstacle? Ce que je n'avais risqué étant seul dans le cabriolet avec la jeune fille , me semblait d'un prix inexprimable. Donner un baiser au mi-
lieu d'une question d'ullramontanisme en doublait le prix. La marchande de modes , au premier enlèvement de sa main, la retira doucement de mes lèvres et fit entendre un ])etit cri qui pouvait être autant de plaisir que de reproche. Je ne me contentai plus de cet heureux début ; en feignant de laisser tomber mon mouchoir, je m'arrangeai de telle sorte en me baissant, que mes lèvres rencontrèrent la joue de la jeune fille.
— Je vous en prie, monsieur, me dit-elle.
Mais j'étais aussi heureux qu'Arlequin , quand il trouve le moyen de serrer dans ses bras la gentille Colombine en présence de son vieux tuteur Cassandre.Voilà le véritable amour, le seul toujours durable, le seul vrai, qu'un homme de génie a personnifié dans les tourmentes , les agitations et les courses vagabondes d'Arlequin et de Colombine ; sa grandeur vient des obslables , et il s'éteindrait du jour où les deux amants verraient toute contrainte disparaître. Le prêtre, le bourgeois, le conducteur, qui pouvaient se retourner, donnaient un grand charme à cette rencontre en diligence.
— Plus j'approche, dit la jeune^fille, et plus je souffre... ma tête me fait mal... je n'ose croire que nous allons arriver.
Elle parla alors de la mort de ses parents avec une douleur vraiment sentie'; j'attendais quelques mots du prêtre, mais il ne fit qu'une exclamation froide qui me blessa, car j'étais ému de la douleur de la modiste.
Tout h coup j'aperçus une lueur au loin.
— C'est l'église qui est illuminée, dit le postillon.
La jeune fille soupira tristement, quoique l'heure fût
passée d'enterrer les morts. Elle songeait sans doute oonime j'y songeais, k son père mourant... Sa main devint froide, ainsi que son bras. . .
— Ah! ma pauvre mèrel s'écria-t-elle d'un accent de douleur profonde.
L'église était k droite ; à gauche nous longions un petit mur bas, qui laissait voir à la faible lueur des lanternes de la voiture le profil vague de croix de bois et de cyprès. C'était le cimetière. Ému, je laissai retomber de ma main la main de la modiste. Quelles paroles, en pareille circonstance, devant une telle douleur, sont possibles ! La meilleure preuve d'affection, n'était-ce pas de laisser la modiste seule avec son chagrin, sans la troubler?
— Que vais-je apprendre? dit-elle lorsque la voilure s'arrêta.
Elle descendit lentement et resta affaissée contre un mur pendant que le conducteur cherchait ses paquets.
Le fouet claqua; les chevaux hennirent; j'entendis des sanglots près de la voiture, et je n'osais même dire h. la jeune fille au revoir. Jusqu'au prochain relai , je m'arrêtai sur les idées suivantes : Libertin sentimental , — la mort, — l'awour, — la religion.