‹ Les sensations de JosquinChapitre 9 sur 11 · SAINT LE GAT · texte numérisé non relu

SAINT LE GAT

11 y a beaucoup de personnes qui parlent d'un pays ctranger et disent : t Je connais ce pays. > Ces voyageurs sont restés huit jours tout au plus dans une ville quelconque, ont passé le temps à visiter les rues, les monuments, et ils s'imaginent connaître un pays pour y'avoir mangé à table d'hôte avec d'autres voyageurs aussi pressés qu'eux. Pour moi de tels voyages sont insupportables ; ils servent tout au plus à changer d'air. A quoi bon visiter des monuments, des églises, des musées, des fabriques? Là n'est pas la connaissance du pays, qu'il faut habiter au moins un an pour se rendre compte des nuances de caractères qui font de la France le pays le plus intéressant de l'Europe.

J'ai pour croyance que la plus petite ville française demande six mois de séjour pour laisser quelques observations dans le cerveau. Ne faut-il pas surprendre le peuple et la bourgeoisie dans ses joies et dans ses peines ? au théâtre, à l'église, au tribunal ? quitter les ensembles pour arriver aux détails? étudier quelques caractères de différentes classes, qui soient en même temps les types de la

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localité? Voilà ce qui m'inquièle dans le voyage que j'ai entrepris à, la recherche des Anabaptistes : combien de temps demandera une simple introduction dans ces familles où je veux étudier sur le vif ces singuliers usages qui m'entraînent loin de Paris.

Je ne connais personne à Troyes, et je suis obligé de me rabattre sur la bibliothèque et le musée. A la bibliothèque, il m'a été répondu qu'elle n'ouvrait que deux fois par semaine, de même que le musée. Hier ces établissements étaient ouverts ; il me faudrait attendre trois jours. Je maudis l'administration municipale qui veille si mal aux iatérêts des savants. Que la bibliothèque ne soit ouverte que deux fois par semaine aux Troyens, je n'y vois pas grand mal : ils me paraissent, en général, plus préoccupés de bonneterie et de cotonades que de sciences ; mais un étranger peut arriver de très-loin, comme moi, avec le désir de faire des recherches dans une bibliothèque immense, et trois jours passés à Troyes, à se promener dans les rues, sont trois jours plus longs qu'ailleurs. Cependant, en l'absence du bibliothécaire (peu d'hommes sont plus heureux de s'absenter que les bibliothécaires), j'ai réussi à me faire ouvrir la bibliothèque, et j'ai trouvé, ainsi que je m'y attendais, une immense pièce vide et tranquille, faisant partie d'une ancienne abbaye, bourrée de vieux livres jusqu'au plafond.

Dans ces cases, combien de renseignements utiles pour me guider dans mes recherches sur la littérature populaire ! Mais qui m'indiquera la place au milieu de tant de volumes?

Pcut-C'trc cçilc absence du bibliothécaire est-elle un

avertissement de ia Providence pour m'enipêcher par là de m'enfoncer dans le bourbier archéologi(iue. Un long bagage de documents précis, de titres, d'analyses, de notes, porte à la sécheresse, au positif et entraîne au catalogue ; et ce ne sont pas les catalogues qui manquent aujourd'hui ! Tandis qu'avec peu de notes l'esprit se sent plus vif et s'élance librement dans les vastes champs de la Fantaisie, contrée interdite aux catalogueurs, sortes de malheureux Solognots cultivant péniblement des sentiers arides.

Le musée touche à la bibliothèque. Deux tableaux m'ont particulièrement intéressé : l'un qu'on ne voit pas, couvert comme il est d'habitude par une grande peinture religieuse d'une valeur nulle, mais dont la toile forme un vaste champ. Ce petit tableau presque invisible est provincial et facétieux : M. Bergerat, curé de Chcmezy, fait exécuter un motet de sa composition par ses enfants de chœur, en présence de Louis XllL La peinture de ce petit tableau est excellente, par la raison que le peintre n'a fait que des portraits. Ce curé Bergerat, compositeur et ami de la bouteille, dit à table, à Louis XIU, un mot que je n'ai pas encore lu dans les almanaçhs. Le roi lui faisait l'honneur de lui offrir une grappe de raisin. ^ — Sire, ditle joyeux curé, je rends grâce à Votre Majesté; j'aime mieux ia purée que les pois.

En face, est un singulier portrait en pied de vieillard à demi-nu, couvert seulement d'une draperie rouge, portant une longue barbe blanche, qui, à partir du menton, se divise en deux et descend jusqu'aux genoux. Un petit chien carliû suit ce singulier personnage au crâne carré, qui

lient du Diogène et d'un gueux de Callot. C'est saint Le Gat, que les fidèles ont longtemps adoré dans l'église des Trinitaires. De quel vieux calendrier, de quel martyrologe sortait ce saint? C'est ce que les dévotes ne pouvaient dire; elles affirmaient seulement que saint Le Gat guérissait de nombreuses maladies, suivant la ferveur des oraisons k lui adressées.

La foi en saint Le Gat fut longtemps enracinée à Troyes et aux alentours; les paysans venaient de dix lieues en pèlerinage prier saint Le Gat de veiller sur leurs bestiaux, sur leurs maisons. Un jour il se trouva un prêtre ([«i trouva saint Le Gat trop enfumé par les petits cierges qu'on brûlait sous son image, la fabrique chargea un peintre de le débarbouiller. Qui fut surpris ? Dès les premiers lavages à l'éponge, des lettres d'or paraissent au bas du tableau, dénotant la réelle profession du saint, qui n'était autre qu'un riche boucher de la ville. Chacun put lire cette prosaïque inscription : Jean Le Gat, mort en 1589, maître boucher à Troyes^ âgé de 75 ans. Le scandale fut grand : les dévotes prétendaient livrer aux flammes ce grossier boucher qui s'était fait passer pour saint. La municipalité eut peine à sauver le tableau en le cachant dans un grenier, d'où il fut tiré plus tard, après que l'apaisement public fut éteint, pour être transféré au musée. Ce Jean Le Gat, qui s'est fait peindre si magnifiquement, était plus lier de son titre de maître boucher que de sa qualité de saint ; il tirait grande vanité de sa barbe immense, n'ayant sans doute pas d'autres qualités remarquables, et il fut présenté à Henri III, en passage à Troyes. Le roi, étonné, prit la barbe et daigna la tirer lui-même pour se rendre

compte de sa réalité. En retour de cette familiarité , disent les historiens provinciaux , Jean Le Gat demanda le fermage des boucheries de Troyes, que le roi lui accorda.

Ma mission est terminée ici. Je n'attendrai pas l'ouverture de la bibliothèque. J'ai trouvé dans la ville nombre de petits volumes de la Bibliothèque bleue, d'anciennes éditions ; ils me désennuirout pendant les jours de pluie.

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