LES ORGUES DE FRIBOURG
J'étais à Berne ; on prononça devant moi le nom de Fribourg : aussitôt un souvenir de jeunesse me monta au cerveau, comme une de ces odeurs pénétrantes qu'on a respirées dans un temps éloigné, qui se représentent tout d'un coup, et qui feraient croire que l'odorat a de la mémoire. Je me souvins des orgues de Fribourg, — ainsi qu'on se souvient de ces livres merveilleux, le Robinson Crusoé par exemple, — qui dans mon esprit étaient notées à l'égal des grandes merveilles de l'univers. Dans quel livre de voyageur enthousiaste ai-je puisé cette admiration pour les orgues de Fribourg? Il m'était impossible de donner une forme exacte à mes souvenirs; le nom, si joli par lui-même, de Fribourg ne chatouillait-il pas ma curiosité?
J'irai demain à Fribourg : il y a une douzaine de lieues ; mais qu'importe, si je dois entendre un instrument incomparable, tel que n'en possède pas le monde entier? La diligence qui fait le service de Berne à Fribourg est autrement disposée que nos diligences françaises du côté de l'impériale, où se logent habituellement ceux qui sont curieux de respirer et de voir la belle nature. Il y a deux impériales, une sur le devant, une sur le derrière ; au milieu sont placés les paquets, malles et bagages des voyageurs. Je ne recommanderai pas à mon plus méchant ennemi de prendre
l'impériale de derrière, où je fus invité à monter. Ne pouvant me faire entendre en allemand (et, eussé-je parlé l'allemand, il en eût été de même, à cause de la langue bernoise, qui est tout à fait distincte de l'allemand de Munich), je me confiai k la probité renommée des messageries suisses. Hélas! non-seulement je pus à peine jouir de la belle nature, que je n'entrevoyais que par échappées, entre le faible espace qui sépare les paquets du cabriolet de derrière; mais, victime d'un soleil ardent particulier à ces pays de montagnes neigeuses, je fus enveloppé d'une poussière telle que je n'osais plus ouvrir la bouche, et qu'un homme qui passerait un jour et une nuit dans la halle aux farines n'en rapporterait pas davantage dans la trame de ses habits. Ceci est un des moindres inconvénients des voyages ; si les touristes n'avaient pas autre chose à, raconter, il serait inutile de les écouter et de les lire. Cependant, malgré cette déclaration, il ne faut pas croire que ce qui m'arriva à Fribourg fût d'un intérêt puissant ; tout le monde peut éprouver ces petits désagréments de la vie de voyage.
J'avais une lettre de recommandation pour un bourgeois deFribourg; mais je n'allai chez lui qu'après avoir acquis la certitude que seul il m'était impossible d'entendre les fameuses orgues, car voici ce que j'appris à l'auberge : l'organiste ne joue de l'instrument qu'à la condition d'être écouté d'une certaine société qui, pour se faire accorder l'entrée de l'église, paye une somme quelconque qui va sans doute à ce que nous appelons catholiquement la fahriqm. Ce n'est pas l'organiste qui exige la rétribution, c'est le chapitre, si toutefois on peut appeler ainsi les desservants du pays fribourgeois.
Ne voyant apparaître aucune société d'Anglais, ne trouvant pas le couvert mis à l'auberge, je grimpai chez mon bourgeois, qui justement allait commencer à déjeuner ou à dîner, car les repas sont tellement nombreux par là que j'en ai oublié les titres. Je fus reçu, il faut le dire, d'une façon cordiale, grâce à ma lettre d'introduction; mais je mangeai sans grande tranquillité, préparant dans mon esprit une façon adroite de parler des orgues. Les orgues, je le prévoyais, allaient être un singulier dessert pour mon hôte, homme rouge à gros ventre et d'une santé trop parfaite. Il faisait peut-être encore plus chaud dans l'intérieur de Fribourg que sur la route de Berne. Le soleil inondait la ville, personne ne sortait, et il fallait un enthousiasme aussi prononcé que le mien pour me lancer en curieux dans une ville escarpée, en plein midi. Je frémissais pour mon hôte, qui certainement devait se proposer de m'accompagner, et qui offrait trop de prise au soleil avec son ventre considérable et ses grosses joues roses. Il était presque aussi imprudent de le mener par la ville que de faire deux lieues sur la route avec une motte de beurre : je risquais de voir fondre mon digne Fribourgeois ; mais, comme les enthousiastes sont au fond des égoïstes et qu'ils ne s'inquiètent pas si leurs caprices, leurs manies, leurs admirations font tort à quelqu'un, j'ouvris dans la conversation un horizon borné par les fameuses orgues.
Heureusement pour moi je touchais une corde patriotique, suisse par excellence et cantonale au plus haut degré. Mon hôte fut touché du récit d'un homme qui se détournait de douze lieues avec une forte provision d'admiration pour une merTeille locale. Il me raconta monts et merveilles de l'ins-
truraent et de l'instrumentiste, qui imitait une tempête de la nature comme jamais oi^aniste n'y avait réussi. L'orage, le tonnerre, les éclairs avaient été étudiés avec un soin tout particulier par le musicien, et il rendait ces tourmentes avec une telle vérité qu'il vous donnait le frisson. Quoique ne croyant pas un mot de certaine histoire qui court les biograhies : — Serait-il comme Joseph Vernet, dis-je, qui se faisait attacher au grand mât d'un navire pendant une tempête pour en mieux saisir les effets? — Et je riais en dedans du curieux spectacle que présenterait un organiste attaché k un clocher; mais il faut toujours flatter les enthousiasmes cantonaux. D'ailleurs le Fribourgeois y mit une complaisance à toute épreuve; il ne se lit pas prier pour sortir par celle chaleur caniculaire, et vraiment il n'eût pas plus souffert dans une poêle à frire. En chemin, il s'arrêta pour me faire entrer dans un hôtel d'apparence somptueuse, où ne peuvent raisonnablement descendre que des agents de change en faillite. Au premier étage de cet hôtel est une terrasse qui donne sur les montagnes environnant Fribourg; des gorges profondes, des ponts hardiment suspendus, une verdure un peu crue, telle est la nature du lieu, mais là ne gît point l'intérêt. Pour flatter les voyageurs et piquer la curiosité blasée des Anglais, l'aubergiste du lieu a imaginé d'embellir la nature. Les fenêtres sont composées de carreaux de diverses couleurs qui permettent de saisir le point de vue sous des aspects d'une coloration variée. On peut regarder ce site sauvage d'une façon jaune, ou rouge, ou violette, ou indigo, ou verte, on blanche, ou noire; il y a même des couleurs comi>osées (|ui laissent voir le précipice co«levr de chair. A l*assy, à
Neuilly, à Aulnay, partout aux environs de Paris vous rencontrez de petits pavillons bourgeois , avec des couvertures de chaume, décorés à l'orientale à l'intérieur, dont les fenêtres laissent entrer le jour sous des colorations aussi variées. Ainsi nous n'avons rien à envier aux Suisses ; la seule différence est que nos petits propriétaires ne regardent que des jets d'eau, de misérables parterres de fleurs, des imitations de grottes en roches, à travers leurs verres de couleur, tandis que l'aubergiste fribourgeois vous invite à regarder de la sorte une situation pittoresque.
Il y avait devant ces carreaux toute une famille française, père, mère, bonne et enfants, qui se croyait au Diorama, et poussait des exclamations à chaque nuance diverse qu'elle abordait.
— Oh! papa, le rouge! s'écriait avec un ton admiratif le petit garçon.
— Et le gris pâle ! disait la mère, on dirait qu'il neige. Le chef de la famille analysait les diflerents verres de
couleur, passait de l'un à l'autre, et revenait de temps en temps vers le violet.
— C'est celui-ci, ma femme, disait-il, qui est le meilleur ; ce violet est admirable !
— Justine, ôtez-vous donc de là! disait la bourgeoise à la bonne, qui, sur le balcon, devant la fenêtre, regardait la nature avec ses yeux.
— Justine, vous gênez madame, ajouta le mari; cette fille est singulière. Vous ne verrez peut-être jamais cela de votre vie, et vous ne regardez seulement pas.
La bonne rentra, mit son œil à un carreau de couleur pour obéir, et revint aussitôt s'asseoir dans l'antichambre,
comme si cette barbarie la froissait. Si les touristes bourgeois avaient pu comprendre cette leçon, ils auraient admiré le sens droit de cette paysanne française qui regardait naturellement la nature.
— Ne craignez-vous pas que nous ne soyons en retard pour les orgues? dis-je à mon hôte, sans oser lui parler de ce système de coloration baroque qui est encore une curiosité du pays. En chemin, il me pria de prêter la plus grande attention à l'orage et au talent de l'orageux organiste. J'ai bien des préventions contre la musique imitative ; mais je renfermai mon raisonnement qui tendait toujours à, dresser la tête. A quoi bon chagriner un hôte aimable, couvert de sueur pour moi, et qui n'avait pas approfondi les tentatives musicales modernes? 11 est si simple dans la vie de dire aux gens : Je pense comme vous, et de sous-entcndre : Je ne pense pas comme toi, qu'avec cet innocent jésuitisme on arrive à la tranquillité la plus parfaite dans la conversation, et qu'on est cité comme un homme charmant dans le monde. Les raisons pour lesquelles je n'admets pas en musique l'imitation des bruits de la nature, auraient demandé une heure de discussion : mon hôte n'y eut rien compris; m'eût-il compris, il serait resté convaincu que l'orage de l'organiste de Fribourg est ce qu'il y a de plus élevé, musicalement parlant.
Comme j'allais entrer dans l'église, le Fribourgeois me dit qu'il m'attendrait sur la place ; malgré la chaleur accablante qui semblait augmenter, je n'insistai pas, sentant combien il devait être pénible pour un habitant de la ville de recevoir autant d'orages sur le corps, car l'organiste joue le même morceau depuis une centaine d'années de pèro
en fils, vu que les effets ont été combinés de façon à faire valoir les différents jeux de l'instrument, et que depuis le premier orage, qui fut exécuté en dix-sept cent et tant par le fameux M. Miroir, on a désespéré d'en inventer un plus terrifiant. — Faites bien attention, me dit mon hôte en me faisant des recommandations, l'orage est le dernier morceau. — Au fond, je n'étais pas fâché d'être délivré de mon hôte, qui, s'il eût été présent, était un de ces hommes qui vous poussent le coude à chaque instant pour vous faire partager leurs admirations : Eh bien! ou Comment trouvezvous cela? ou Superbe! n'est-ce pas? L'enthousiasme est une fleur discrète qui s'épanouit au dedans de l'homme délicat, pour ensuite attacher un petit sourire particulier sur les lèvres ; du moins je ressens ainsi les beautés musicales, et pourvu que mon voisin ne m'interroge pas, je le laisse volontiers manifester de bruyants bravos ou d'énormes claquements de mains d'une sincérité douteuse.
Quand j'entrai dans l'église de Fribourg, l'organiste commençait son morceau par un début sans importance, en se servant des jeux les moins puissants, afin de conserver tout son éclat pour le final. Les orgues de Saint-Denis m'ont habitué à de plus brillants effets ; aussi mon attention vague fut-elle attirée par de petits tableaux singuliers que je voyais accrochés aux murs. C'étaient des gens malades dans leur lit, des moribonds, des animaux blessés que le pinceau a reproduits, en n'oubliant pas de faire intervenir dans un coin du tableau une sainte Vierge qui, du haut de son trône de nuages, envoie un regard favorable vers ceux qui l'implorent. On lit au bas de ces singulières peintures : Ex-voto. Cette coutume existe dans toute la France
SOUS différentes formes, soit qu'on fasse dire des messes à l'intention d'un malade, soit qu'on fasse brûler des cierges, soit que les marins accomplissent un vœu en suspendant à la voûte de la chapelle le modèle d'un petit navire, soit qu'on fasse toucher à des reliques des objets ayant appartenu à des malades ; mais k Fribourg les paysans des environs croient à l'influence d'une représentation exacte de leur invocation à la Vierge. Si un de leurs parents tombe malade, ils veulent que le peintre représente l'appartement où le malade est couché; si un cheval est atteint d'une maladie épidémique, il faut l'image exacte du cheval. L'e.rvoto qui me frappa le plus fut celui d'une femme étendue par terre sur le dos, les mains jointes en l'air; près d'elle était une charrette jaune-serin traînée par des bœufs peints en rouge-vermillon, qui se détachaient sur un fond vertpomme. La Vierge lançait un regard sur cette femme, évidemment blessée en tombant de sa charrette.
Ces dessins étaient coloriés avec une telle grossièreté d'exécution, qu'elle leur prêtait une puissance à laquelle atteignent rarement les chefs-d'œuvre. La naïveté ne se conserve dans toute sa pureté qu'avec une certaine barbarie, et les esprits non civilisés, les enfants, les sauvages, sont bien plus vivement frappés par la brutalité des moyens que par les suaves finesses des grands artistes. Les enfants ne peuvent être touchés que par la simplicité; ainsi les sept couleurs du prtsme leur paraîtront toujours plus belles que les couleurs composées ; c'est ce qui explique pouniuoi quelques joujoux d'un sou, les moulins, les forcerons, V homme à cheval, sortis de la fabrication de Notre-Damede-Liesse, sont presque des œuvres de génie k cause de leur
effet infaillible sur certains sens des enfants. Le système de la coloration de ces joujoux est surtout remarquable par le choix des tons, jaune, rouge et vert, employés par les ouvriers. Les yeux de l'enfant ne sont pas élevés encore à saisir les complications de tons des grands maîtres : ils ne sentiraient pas les modulations si diverses qu'un peintre fait subir à la gamme des sept couleurs primitives. Au contraire l'enfant saisit vivement le jaune et le rouge, deux des couleurs les plus vivantes ; il les retient, il en meuble facilement son cerveau, et, avec le blanc et le noir, elles formeront désormais la base de ses idées de coloration.
Les paysans offrent par de certains côtés une grande ressemblance avec les enfants : l'art, pour être compris des gens de la campagne, doit se produire sous un jour simple et naïf. C'est ce qui me fit penser aux joujoux de Notre- Dame-de-Liesse en regardant les peintures accrochées aux murs de l'église de Fribourg. C'est le même procédé; les peintures sont peut-être encore plus naïves que les joujoux.
Je ne saurais guère décrire les impressions produites par ces peintures, dont l'effet sur moi est toujours aussi puissant que si je n'avais pas étudié les principaux chefs-d'œuvre de toutes les écoles. Je suis heureux d'avoir conservé ces précieuses sensations d'enfance qui tombent une à une comme les feuilles à la fin de l'automne, en laissant l'homme aussi désolé que les troncs noirs et humides des arbres pendant l'hiver ; mais combien est distincte l'impression des joujoux de celle des ex-voto! Les joujoux excitent une douce gaieté, tandis que ces peintures d'église, avec leur représenlalion des douleurs et des accidents de
la vie, laissent après elles quelque chose de triste que mon esprit applique du reste à toutes les reliques.
Heureusement l'orgue faisait entendre un petit motif qui est plein de sérénité, une sorte de valse allemande dont le rhythme trouvera toujours un écho en moi. Tous ceux qui étaient dans l'église se levèrent, et je compris que la tâche de l'organiste était finie. Il n'avait pas joué l'orage, et je me félicitai d'avoir échappé à ce fameux morceau, de tradition depuis cent cinquante ans. Je sortis : mon hôte m'attendait sur la place; je ne le trouvai pas trop maigri.
— Eh bien? me dit-il.
— L'organiste est très-fort, dis-je un peu à contre-cœur; mais il n'a pas joué l'orage.
— Comment? s'écria le Fribourgeois, il n'a pas joué l'orage? C'est impossible.
— Je vous assure...
— Il est dans son tort, et certainement cela ne se passera pas ainsi. Il doit jouer l'orage par un traité; nous le payons assez cher pour qu'il joue cet orage... Cela attire beaucoup d'étrangers dans la ville.
— Croyez-vous que cet orage soit de toute nécessité ?
— Certainement... Au surplus, dit le Fribourgeois, je vais donner une petite leçon à l'organiste, car je l'aperçois là-bas.
J'avais attiré sans le vouloir l'orage sur la tête du musicien. — Je vous en prie, dis-je, n'en faites rien.
Mais mon hôte ne voulait rien entendre; l'organiste venait à nous et ne pouvait nous éviter. — Comment ! monsieur, dit le digne Fribourgeois d'une voix un peu émue, vousn'a-^ vez pas joué l'orage aujourd'hui? A quoi pensez-vous?
— Pardonnez, monsieur, dit l'organiste, j'ai terminé comme d'habitude par l'orage.
Et il s'éloigna. Je restai muet, certain de la mauvaise opinion qui allait germer dans l'esprit de mon hôte. — C'est singulier, murmurai-je.
— Je savais bien, dit le Fribourgeois en reprenant sa bonne humeur, qu'on avait joué l'orage.
Toute la journée je fus un peu inquiet d'avoir si mal compris la signification de la musique de l'organiste ; comment avais-je pu laisser passer le grondement du tonnerre, l'éclair, la répercussion par les échos, sans en être frappé? Ces pensées me tourmentaient et me revenaient sans cesse. L'homme est un ruminant comme le bœuf; qu'importe qu'il mâche et remâche des idées quand l'autre mâche de l'herbe? Pour moi, le travail des impressions est très-fatigant; elles montent et descendent du cerveau, c'est un va-et-vient continuel, elles changent de forme, et, avant qu'elles se soient tassées en forme de pelote, je puis dire que la digestion m'en est pénible.
Je partis le soir de Fribourg , mécontent de moi-même et toujours ruminant mon orage. Heureusement il y avait en face de moi dans la voiture une toute jeune demoiselle rose et blonde qui me faisait plaisir à regarder ; elle tenait un livre à la main, et j'avais également un livre : c'était déjà presque de la franc-maçonnerie. De temps en temps elle lisait et refermait son livre; ma curiosité était fort éveillée. Si je pouvais seulement voir le titre sans être remarqué, car connaître le livre d'une femme, c'est connaître presque la femme ; mais rien n'était plus difficile : le cahot de la voiture, le livre qui se présentait à moi à l'envers,
la brusquerie avec laquelle la jolie personne le fermait et l'ouvrait, tous ces motifs ne servaient qu'à irriter ma curiosité de plus en plus. Je me disais que ce volume ne devait pas intéresser la jeune fille au plus haut point, puisqu'elle n'y faisait que jeter les yeux par saccades : en France, j'aurais deviné à la minute quelle était la nature du livre au papier, à l'impression, au format, à la couleur de la couverture ; mais mon séjour trop court en Suisse ne m'avait pas donné encore ces inductions bibliographiques. D'un autre côté, je surpris des regards que ma jolie voisine jetait à la dérobée sur mon volume, et qui poussaient également une sorte de reconnaissance. Bien certainement le démon de la curiosité montrait aussi ses cornes au-dessus de la tèle de la jeune personne ; elle avait peut-être comme moi le sentiment qu'on connaît un homme par ses lectures. Je lis une sorte d'avance en arrangeant mon volume de telle sorte qu'il était permis à ma voisine de lire facilement le titre de Revue suisse, qui s'étalait majestueusement en gros caractères sur la première page du livre, et cependant je ne livrai le secret de ma lecture qu'avec une certaine crainte, celle de passer pour un Suisse ; non pas que j'aie de la répugnance pour les hommes de cette nation, mais, aussitôt hors de France , le sentiment national nous revient d'une telle force que ceux-là même qui en sont le moins doués deviennent des Français un peu chauvins. Les étrangers qui ont visité l'Europe, et qu'on rencontre en chemin, vous conlirmcnt dans cette bonne opinion que la France est la plus spirituelle, la plus polie, la plus complaisante de toutes les nations, et on mord avidement à cette pomme enivrante ; mais je pris le parti de ne pas m'inquiéter de celle Revue
suisse, comptant qu'après les premières paroles, mon accent servirait à prouver que j'étais bien réellement Français. D'ailleurs le volume que je portais me servait merveilleusement; une Revue n'engage à rien, et ne témoigne pas d'un goût particulier pour certaines œuvres de l'esprit plutôtque pour certaines autres. Une Revue contient de l'histoire, de la politique, du roman, de la poésie, des voyages, des propos de salon et de théâtre ; c'est un arsenal complet de déguisements. Est-ce par une concordance d'idées que la jolie personne ferma les yeux en laissant son volume sur ses genoux , penchés de telle sorte que le livre tomba entre nous deux? Je me baissai précipitamment, et, dans une demi-obscurité qui me retint une grosse minute la tête au fond de la voiture , j'eus le temps de lire le titre ; mais quel désenchantement ! c'était une Histoire romaine. Un éclair me traversa l'esprit; j'avais pour vis-à-vis une sous -maîtresse de pension. Que de pédantisme à dépenser I car la connaissance réciproque de nos livres n'était au fond qu'un moyen certain de conversation. Que dire d'une Histoire romaine écrite par un Suisse tout à fait inconnu? Et même cette histoire, fùt-elle composée par un des universitaires les plus pédants de France ou par l'Allemand le plus philosophe, m'amenait à la certitude d'une défaite complète; mon esprit s'est peu tourné vers les grands citoyens de Rome, à peine pourrais-je me tenir dans de pompeuses admirations de ces grands caractères. Si encore ma voisine avait eu en main un grand médecin comme Zimmermann, un grand moraliste comme Lavater, un grand philosophe comme Bonnet, un grand malade comme Jean-Jacques, même un romancier comme Toppfer,
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il y a dans ces hommes des motifs de conversation pour une nuit ; mais cette absurde Histoire romaine me coupait la parole et jetait sur la jolie dormeuse un triste vernis d'enseignement qui me déplaisait.
Elle dormait toujours, ou elle feignait de dormir; j'attendis avec impatience qu'elle voulût bien rouvrir ses yeux d'un bleu un peu pâle. C'est ce qui peut arriver de plus agréable dans un voyage qu'une liaison avec une femme du pays qu'on traverse : les musées, les palais, les cascades , les grottes , les montagnes , les précipices peuvent intéresser un moment ; mais on ne connaît guère un pays si l'on n'y a pas aimé un peu. La physionomie du pays vous reste bien mieux dans la tête après un petit amour, si court qu'il soit. Oh ! Lina ! gentille Lina ! tu feras toujours d'Anvers la ville la plus séduisante de l'univers.
En venant de Strasbourg h Bâle, j'avais fait la connaissance d'un Hollandais très-singulier, qui voyageait pour son plaisir, et qui avait la rage des renseignements poussée au plus haut degré. Tout ce qu'il voyait était écrit sur son carnet; il ne tarissait pas en questions, et chaque réponse était couchée sur le registre : les productions du pays que nous traversions, le foin, l'avoine, le colza, le tabac, il inscrivait tout, sans oublier ses dépenses. Il inscrivit aussi mon nom de Josquin , et, ce qui le frappa le plus, quand je signai sur le registre de l'église de Bàle, fut qu'il avait écrit Gosquin; aussitôt il corrigea cette erreur d'orthographe. Ce Hollandais aimait la littérature et m'étonna beaucoup en me récitant des vers d'Auguste Barbier. Juscju'alors j'avais souri de son innocente manie de notes perpétuelles, lorsque nous visitâmes le musée de Bâle. C'est là, une des grandes
affaires des voyageurs, le musée, la bibliothèque, la cathédrale, et, quand on a jeté un coup d'œil sur les chefs-d'œuvre sortis de la main des hommes, on s'ennuie à mourir; il n'y a plus qu'à partir. On s'ennuie parce qu'on ne sait pas voyager : n'est-il pas plus intéressant de rôder par les rues détournées , loin du centre de la ville, et de regarder en l'air si on n'aperçoit pas une tête de jeune fille curieuse? Saluez-la à la française, en souriant, et vous verrez passer sur sa figure mille émotions qui valent mieux à regarder que tous les musées de l'Europe. La belle affaire que de dire à trois cents lieues : J'ai compté tant de Raphaël, tant deRubens! Que m'importe? Et nous nous moquons des provinciaux qui montent sur la colonne et qui vont entendre Vécho dans les souterrains du Panthéon !
Nous étions entrés dans le musée de Bâle, moi surtout, plein de curiosité. Il est rempli de tableaux d'Holbein, le maître que je regarde comme le roi des peintres. Ses portraits exacts et calmes meublent le cerveau de savants à physionomie accentuée qu'on n'oublie plus quand on les a vus ; de tous les peintres c'est celui qui rend le mieux la physionomie de son époque. La garde du musée était confiée à une jeune fille, fraîche enfant de seize ans , qui nous conduisait à travers les salles; je traversai assez rapidement la galerie des dessins, saufà y revenir plus tard, et j'allai me goinfrer des peintures d'Holbein dans la salle qui suivait. J'étais trop sous le coup de mon admiration pour remarquer que le Hollandais ne me suivait pas ; d'ailleurs il était si minutieux qu'il devait emplir son carnet de descriptions de dessins. Quant à moi , mes sensations sont alertes et subtiles ; je vois en une seconde, et je ne ressem-
Lie guère à ces amateurs qui vont tous les jours passer des heures en contemplation devant un tableau. Il y a si peu de pensée dans l'exécution du peintre que je suis à peu près certain que ce n'est pas par une réflexion assidue que je la découvrirai : bienheureux sont ceux qui voient des mondes dans une peinture ! Je n'y crois guère.
Tout à coup j'entendis dans la salle voisine un bruit sur le plancher qui ne pouvait provenir que d'une course précipitée, et la jeune fille qui nous servait de guide entra un peu émue, la figure rouge, dans la pièce où je me trouvais. Évidemment elle fuyait le Hollandais. Je ne fis pas mine de m'en apercevoir, et je continuai de regarder les Holbein. Le Hollandais reparut, flegmatique comme d'habitude, tenant son cahier de notes ; il vint de mon côté et trouva le moyen de prendre la taille de la jeune fille, qui jugea à propos de n'en rien manifester, se fiant sur ma présence. H y avait une troisième salle que j'explorai d'abord seul , et, ainsi que tout à l'heure ;, la demoiselle prit la fuite, toujours poursuivie par le Hollandais, que cette fois j'avais observé, et qui tentait de l'embrasser. — Cet homme-là, pensais-je, n'aime guère la peinture et se soucie fort peu des Holbein.
Cinq heures plus tard, la nuit, en diligence, j'excusais mon Hollandais et je le trouvais presque un homme de sens : en présence de peintures et d'une jeune fille, il choisissait la jeune fille. H oubliait les tableaux pour une enfant timide : cette babiole d'aventure avec une femme laissait plus de traces dans l'esprit du Hollandais que s'il avait regardé sérieusement les portraits d'Holbein. H faut être bien jeune pour s'intéresser aux questions
LES SENSATIONS DE JOSQlIIN. 95
(le peinture , aux questions archéologiques, dont le premier sot peut vous contester la certitude. La femme est autrement difficile à déchiffrer que la langue assyrienne, et on n'a pas trop de quarante ans pour l'étudier et arriver à l'épeler.
La petite blonde, que je supposais maîtresse de pension, dormait toujours, et je ne trouvai qu'un moyen de l'éveiller : ce fut de relever le rideau de serge qui nous garantissait de la poussière, et qui laissa entrer par la portière un soleil ardent qui commença par se jeter, comme un amant empressé , sur les joues de la dormeuse. Elle se réveilla sous ces chauds baisers ; alors je pus lui remettre son Histoire romaine , en lui faisant remarquer que je l'avais ramassée. La conversation s'ouvrit là-dessus. C'était une jeune demoiselle de Vevey qui revenait en vacances , et qui devait aller plus tard à Berne. — J'y demeure, lui dis-je. — Àh I vraiment ? s'écria-t-elle ; et elle me raconta qu'elle allait souvent le soir se promener à un certain endroit, près de l'Aar. Un fat eût pris celte parole pour une sorte de rendez-vous ; mais la jeune fille causait innocemment et pour le plaisir de causer. Elle était questionneuse autant que deux Françaises , et elle voulait savoir d'où je venais. Quand elle apprit que j'étais allé à Fribourg pour entendre les orgues, elle manifesta un profond élonnement. — Comment ! dit-elle , vous demeurez à Berne , et vous allez à Fribourg pour entendre les orgues? On ne vous a donc pas dit que les orgues de Berne sont bien supérieures?
C'était un coup de massue. Avoir fait vingt-quatre lieues inutilement quand la merveille était sous ma main ! Heureusement j'avais entamé la connaissance d'une aimable
personne, mais il n'y avait pas cinq minutes qu'elle m'avait fait cette réponse lorsque la voiture s'arrêta à un relais , dans un village , et qu'un gros paysan se présenta pour recevoir ma jolie compagne , qui s'arrêtait dans cet endroit.
Le reste de la route me parut bien long.
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