GRITTI
De retour à, Berne, et me promenant dans la Grande-Rue le jour du marché, je fus frappé de la physionomie singulière des paysans , des marchands , et de la foule considérable qui se pressait , plus nombreuse que de coutume , à cause de la foire aux domestiques. Tout ce peuple blond, qui a l'air indolent, maladroit au premier abord, et dont les statistiques ont démontré une moyenne de production plus grande que chez les autres nations , ces vieillards plus ridés qu'ailleurs (sans doute par l'air vif des montagnes), cette analogie dans les gestes et dans l'expression de la physionomie, cet étonncment allemand peint sur toutes les ligures , cet air ensommeillé sous lequel se cache une grande finesse , ces bras ballants en apparence, qui , à un monient donne, se montrent vigoureux aux rudes Ira-
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vaux des champs , cette vieille ville et ces vieilles enseignes du moyen âge, ces ours de pierre habillés en chevaliers, ces galeries basses qui permettent de se promener dans presque tout Berne sans se mouiller, forment un aspect curieux pour un homme qui a peu voyagé.
L'avantage de la France sur les autres nations, c'est l'extrême diversité des tempéraments ainsi que des facultés. On a dit que la France était une nation propre à s'assimiler les'qualités des différents peuples , et , par les observations qu'il m'a été donné de contrôler, je crois la remarque juste. Ces absorptions n'ont sans doute pas peu contribué à la variété des physionomies. Voilà pourquoi la femme française est si variée , non-seulement au physique , mais au moral. De même qu'il y en a de brunes et de blondes, on peut retrouver chez la Parisienne les qualités de l'Italienne et les défauts des femmes du Nord. Au contraire, hors de France, et surtout en Suisse, je retrouve chez la femme une unité de type qui , étudiée d'un peu près , offre peut-être quelques variantes peu accentuées, mais qui au premier abord déconcerte l'étranger. J'ai regardé deux ou trois cents paysannes sur le marché , et je n'en ai vu pour ainsi dire qu'une seule, la même.
J'en étais là de mes réflexions lorsque j'aperçus une petite marchande de salade qui sourit en me voyant passer. C'était une brune aux yeux noirs qui ressemblait à s'y méprendre à une grisctte de la rue Saint-Denis. Comme je venais d'arborer le costume national des étudiants de l'université, en achetant chez le chapelier en renom de Berne une petite casquette blanche à galon rouge, je crus d'abord que je ne portais pas assez cavalièrement
ma coiffure de studiosus. Cependant le chapelier m'avait assuré qu'elle m'allait parfaitement, et j'étais sorti de sa boutique entièrement persuadé de l'élégance de cette casquette, qui mérite d'être décrite par la singulière position qu'elle occupait sur mon chef. Grimpée tout en haut du crâne , la casquette semblait aussi hardie que ces singes qui font des grimaces sur la bosse d'un chameau. 11 m'était interdit d'affecter l'air sombre en l'enfonçant jusqu'à mioreilles , car ces casquettes , très-droites , doivent se poser sur la tête sans la protéger contre les intempéries des saisons. L'œil seul est à demi couvert par une petite visière insolente qui suit la forme du front et se rabat brutalement sur le sourcil. AVette casquette j'avais joint une paire de besicles , que la république suisse n'a point encore interdites aux étudiants , ainsi que le fit jadis le roi de Bavière pour son Université. Mes cheveux étaient suffisamment longs et plats, ma redingote boutonnée jusqu'au menton ; un beau foulard semé de coquelicots était jeté négligemment autour du cou ; ma canne à la main, je me croyais un parfait étudiant, lorsque le sourire un peu malicieux de la petite marchande de salade vint me troubler. Je m'éloignai sans rien dire, portai la main à la casquette blanche à galon rouge, et la trouvai toujours dans la position de singe malicieux que le chapelier m'avait vantée comme le suprême bon goût. Au bout de quelques pas je rebroussai chemin , ayant au bras mon excellent ami Christen, qui me faisait les honneurs de la ville. La petite marchande de salade me préoccupait ; dans ses yeux noirs, dans sa coquetterie, j'avais retrouvé Paris, et je voulais avoir raison de son sourire. Y avait-il une sorte de provocation? Me prenait-elle réellement
pour un de ces jeunes gymnasticiens qui passent leur vie à courir la ville et les amours faciles ? Quel est le singulier ressort qui avertit une femme que l'homme qui pense à elle va venir tout à coup ? C'est encore là un des mystères inexplicables de l'amour, même de la simple galanterie. J'étais à cent pas de la petite marchande de légumes, sous les arcades du côté opposé des maisons, lorsqu'elle leva subitement la tête et sourit encore une fois à la parisienne. Mon cœur eut une légère palpitation. Je me sens rarement provoqué par une jolie personne sans éprouver une sorte de trouble ; mais , voulant être bien certain qu'il n'y avait ni hasard ni moquerie , je passai et repassai près de cinq fois devant l'étalage , au grand élonnement de mon ami , que ces allées et retours inquiétaient fortement. Au début d'une aventure, j'ai pour système de ne jamais me confier à celui qui m'accompagne, de peur de chagriner son amour-propre. Si une femme envoie un coup d'oeil furtif dans la direction de deux amis , et que l'un , s'en apercevant , se confie à l'autre , il peut arriver que l'autre se gendarme, prétende que ce regard lui est adressé ; ce sont matières à brouille. Je recueillis ainsi dans cette promenade divers sourires auxquels je répondis de mon mieux , jusqu'à ce que, quittant tout à coup le bras de Christen : — Attendezmoi, lui dis-je.
Et je m'élançai à travers les étalages, cherchant une marchande de fleurs. Il est singulier que je ne pense aux fleurs que quand je suis à peu près amoureux ; alors je deviens frénétique de bouquets. Aussi le lecteur est bien averti qu'il y aura toujours quelques bouquets dans ces sortes de mémoires : je ne crains pas de me répéter ; le tout est la
façon dont on fait le bouquet. Je jetai un coup d'œil sur les étalages voisins , et n'y trouvai point ce que je cherchais, sauf des paquets de fleurs communes qui semblaient plutôt préparées pour un herboriste que pour un galant. Toujours en quête d'un bouquet, je jetai un regard en arrière, et j'aperçus Christen qui me suivait de l'œil avec les signes de la plus vive curiosité. Je lui fis signe de m'attendre, et, tout on fendant la foule des acheteurs, je revins un peu chagrin, désespéré de n'avoir pas trouvé un fleuriste convenable, sauf celui que je jugeai fournisseur en titre des herboristeries de Berne. — Bah ! me dis-je, dans ces sortes de compliments, l'intention est tout. — Et j'achetai, uiïbatz, un pauvre petit bouquet humide, que je sauvai peut-être des tortures de l'infusion. M'étant approché de la jolie marchande de salade, le cœur palpitant, un nuage devant mes lunettes et la voix troublée : — Mademoiselle , vous êtes charmante; permettez-moi de vous oflrir ces fleurs. — Elle rougit considérablement, sourit, répondit par un mot allemand que je ne compris pas ; mais, k la façon dont elle reçut le bouquet , je compris qu'elle n'était pas fâchée. Cependant je me sauvai immédiatement , ayant remarqué la curiosité des marchandes voisines, peu habituées à ce manège amoureux en plein marché.
— Que faisais-tu avec ton paquet de bourrache, Josquin ? me demanda Christen.
— De la bourrache I m'écriai-je.
— A peu près.
— Qu'importe? elle a été bien reçue.
— Je crois (ju'on te regarde, dit Christen.
— Oui?
— On détache une fleur du bouquet, on la met dans son fichu.
— Vrai! est-il possible? m'écriai-je ému et tout pâle assurément, car les petites audaces que je commets dans la vie ne durent pas plus de cinq minutes. Passé ce temps, la défaillance arrive. Je pourrais commettre des actions considérables dans les cinq premières minutes ; ensuite je me trouble, je ne saurais les soutenir, et j'ai peur des hardiesses, qui ne sont pas dans ma nature. Aussi n'osaisje même plus regarder la marchande de salade ; j'étais tremblant, je trouvais mes ileurs bêtes , je pensais que tout le marché bernois se moquait de moi. Mes oreilles sifflaient ; il me semblait entendre un formidable éclat de rire suisse partir de toutes ces bouches placides. « 11 a donné des fleurs de bourrache ! » criait tout le monde d'un ton goguenard. — Allons-nous-en , dis-je à Christen en le prenant par le bras, et je l'entraînai sous les galeries de pierre sans oser jeter un regard en arrière vers ma petite marchande.
Après une course assez longue : — N'est-ce pas qu'elle est jolie? — Christen ne répondant pas , je crus qu'il était jaloux de ma conquête. — Tu ne la trouves pas jolie? Christen fit entendre une de ces exclamations douteuses qu'on a inventées pour faire plaisir aux gens et qui n'ont jamais prouvé une approbation positive. — Si elle ne parlait pas allemand, je l'aurais prise pour une Parisienne.
— Que t'a-t-elle répondu ?
— Je n'en sais rien, quelque chose comme wasmussauf.
— Cela ne veut rien dire.
— Je suis certain que c'était un mot aimable.
— Ohîlefatl
— Pourquoi fat? N'a-t-elle pas pris mon bouquet? Toimême as remarqué qu'elle en gardait une fleur dans son corsage.
— A Berne ces petites manœuvres n'ont pas d'impor» tance.
— Alors je veux retourner vers la petite marchande.
— Que lui diras-tu?
— Je la verrai et je lui parlerai.
— En quelle langue?
— Tu as raison, Christen, jamais nous ne pourrons nous entendre. Cependant ce serait une bonne occasion d'apprendre l'allemand ; j'ai toujours rêvé de déchiflrer 1 anglais avec une Anglaise qui saurait m'inspirer une forte passion... Une fois hors du collège, toutes les femmes aimées devraient servir de grammaire et de dictionnaire.
— Ne t'avise pas d'apprendre l'allemand avec la petite marchande de salade : ce serait vouloir apprendre le français avec une chaudronnière d'issoire; il y a peut-être plus de dilïérence entre l'allemand de Berne et l'allemand de Berlin qu'entre le français de Paris et le français de Quimperlé.
— Eh bien I je me lancerai dans la pantomime. Quand on s'aime, on se comprend toujours. Imagine-toi , mon cher Christen, que tu as rencontré une charmante sourde et muette : son malheur ne fait que redoubler ton amour; comment lui exprimeras-tu ta passion, sinon par des gestes éloquents? La petite marchande et moi, nous ne pouvons nous entendre par le langage ; je me charge de me faire comprendre par des gestes ; ce n'est pas difticile.
— Rien n'est diflicile k l'amour.
LES SENSATIONS DE JOSQUIÎf. 103
— Et, comme tu as l'air de te moquer de ton ami , cher Christen , je t'avertis que je te laisse aller seul chez ton tailleur, où je te retrouverai ; je n'aime pas à t'avoir derrière moi à interpréter mes gestes. La petite marchande a accepté mon bouquet il y a une demi-heure; il n'en faul pas plus pour prendre racine, je veux la revoir...
— Et lui parler, dit Christen en s'éloignant.
Certain que Christen ne m'observait pas, j'allai du côté de la Grande-Rue en enfilant les galeries couvertes, et bientôt j'aperçus de loin les cheveux noirs de la petite marchande, qui tranchaient par leur couleur au milieu de toutes les chevelures blondes. Appuyé contre un pilier qui me masquait à moitié, je réfléchis au rôle que j'allais jouer dans celte comédie en plein air. C'est une langue peu variée que celle de la mimique : envoyer des baisers avec la main sent trop le commis-voyageur en goguette ; l'œil enivré, mettre la main sur le cœur, cela rappelle les danseurs de l'Opéra et leurs sourires de convention. En de pareilles circonstances , tout homme qui analyse la conséquence de ses actions ne vaut pas un homme pendu. Il faut couvrir une niaiserie par une imprudence, une faute par une audace, et ainsi de suite, parler, marcher, s'étourdir soi-même sans jamais réfléchir. Celui qui s'écoute alors se sent plus ridicule qu'un homme qui se regarderait danser dans une glace : il y a paralysie morale, comme il y aurait paralysie des jambes. La vie est un ensemble d'actions ridicules entre lesquelles se glisse rarement un acte sérieux et vraiment grand. Au lieu de m'entretenir avec la petite marchande, ainsi que j'en avais l'intention, je restai contre le pilier, absorbé dans, mes réflexions gur la niaiserie des
choses humaises; voilà où mènent la timidité et l'esprit d'analyse. Cinq minutes d'audace , et je devenais heureux en rencontrant le regard de la jolie brune du marché ; je ne philosophais pas sur le néant de nos actions, je trouvais la vie pleine de charmes.
Ceux qui se gendarment contre la puérilité des faits et gestes des hommes en évidence ne sont-ils pas devenus pessimistes par la raison qu'ils n'ont pas eu le courage de commettre ces puérilités ? Je serais parti très-triste de mon observatoire si la petite marchande de salade ne m'y eût deviné; dans son doux regard je lus : Merci pour votre bouquet! Et je m'en allai retrouver mon ami, un peu plus heureux que devant.
Je surpris Christen en train de discuter sur la façon de disposer une demi-douzaine de brandebourgs triomphants qui devaient donner un nouveau lustre à une redingote noire âgée seulement d'une saison ; il apportait à ces brandebourgs une importance telle qu'elle triompha de ma timidité. — Puisqu'il s'occupe autant de sa toilette, pensais-je, je peux lui avouer combien la marchande de salade me tient au cœur. — Ayant attendu la fin de cette importante discussion :
— Où en es-tu? me dit Christen.
— Je suis gêné de ne pas comprendre ce damné bernois ; la petite demoiselle ne semble pas me repousser, mais j'avoue que le langage par geste est insuffisant.
— Veux-tu de moi pour truchement?
— Ah! mon ami, quel service tu me rendras! — Que faut-il dire à la demoiselle?
— Tout ce que tu voudras; mets-toi un moment à ma
place; tu as remarqué mon état depuis ce matin, peins-le de ton mieux.
— Einjunger Franzose ist pîotzlich aufihrer Schœnheit verliebt worden; ihr schwarzes Auge hat ihn entflamm ; fitr ihn seid ihr das schœnstes Mœdchen von Bern, und fur sie sterbe er von Liebe. Trouves-tu cela convenable?
— Traître, tu sais bien que je ne te comprends pas.
— Eh bien! en français vulgaire, je lui dis : « Un jeune Français s'est épris subitement de vos charmes ; votre œil noir l'a enflammé; il vous trouve la plus jolie femme de Berne, et il meurt d'amour pour vous. -»
— C'est une déclaration bien banale.
— La langue allemande lui donne un charme que tu ne soupçonnes pas. Remarque que j'affecte de parler un allemand aristocratique , et qu'habituée au patois , la petite marchande sera émerveillée de quelques mots qu'elle ne comprendra qu'à moitié.
— Ensuite, que lui diras-tu?
— J'attendrai sa réponse.
— Tu as raison, allons la voir.
En nous revoyant, la petite marchande, qui causait avec une grande fille assez laide, la poussa légèrement du coude pour lui faire remarquer sans doute que depuis le commencement du marché elle était poursuivie par les assiduités du studiosus en casquette blanche à galon rouge.
— Attends un peu, dis-je à Christen, que cette fdle aux cheveux de filasse la laisse seule.
Nous faisons un tour dans le marché ; mais nous étions à peine en marche que je m'aperçus que la petite marchande avait quitté ses salades pour s'attacher à nos pas. Accom-
pagnée de son amie, elle feignait d'inspecter les étalages des autres marchands, et nous suivait à peu près.
— Parbleu, dit Christen, l'occasion est trop belle; il y a assez longtemps que tu me tourmentes pour aller visiter les caves de Berne : nous pouvons inviter la petite marchande de salade à venir avec nous.
— Cela se fait-il?
— Je n'y vois aucune énormité.
Comme en ce moment nous nous trouvions en face d'une cave béante qui s'ouvre sur la Grande-Rue, je courus à la petite marchande, et par un geste éloquent je lui montrai la cave, portai la main à ma bouche en renversant la tête, puis m'inclinai pour l'engager à s'aventurer avec nous dans le noir séjour.
Les caves de Berne ont une réputation telle qu'il est peu d'étrangers, parmi ceux qui se trouvent dans la ville les jours de marché, qui ne s'y soient aventurés. Tout le long de la Grande-Rue s'ouvrent deux fois par semaine des portes à deux battants qui laissent voir seulement d'abord une longue succession de marches descendantes , se perdant dans le demi-jour pour aboutir à une obscurité complète. De ces caves partent des cris et des chants joyeux de paysans qui ont terminé leurs affaires au marché. A la longue, l'oeil habitué peut apercevoir une lueur tremblante « au fond du sanctuaire. » Ce sont des chandelles dans des chandeliers de bois posés sur des tables où ruisselle un petit vin blanc plein de gaieté ; ces caves ont deux ou trois étages dont le mobilier consiste en énormes tonneaux empilés les uns sur les autres. Des œufs durs, des gâteaux, du vin blanc, des cigares constituent les divertissements du lieu, mais la
bonne humeur et les chansons font oublier cette frugalité, et le paysan suisse trouve toute l'année le même plaisir à descendre dans les caves de Berne que jadis des. familles de province à l'idée seule de visiter le caveau du Sauvage au Palais-Royal .
La petite marchande me répondit par un geste de refus, toujours en souriant.
— Elle ne veut pas, dis-je un peu attristé k mon ami.
— Que cela ne nous empêche pas de descendre.
Avec elle, j'aurais pu trouver le lieu tout à fait fantastiue, ces misérables chandelles lançant des lueurs blafardes et éclairant capricieusement les figures des buveurs ; sans elle, je descendis mélancoliquement les marches humides d'un escalier sans fin. Les tables étaient à moitié prises par les paysans; je m'assis sur un banc de, bois, frappé désagréablement par l'atmosphère humide de la cave, le manque de poésie de ses habitués, et les accents gutturaux d'une langue que je ne comprenais pas. Combien la faculté qu'on est convenu d'appeler observation est fertile en nuances et manque d'exactitude? Heureux, j'aurais peuplé cette cave de reflets bizarres; mécontent, je la voyais avec les yeux de la vulgaire réalité, un regard vitreux et froid. Autant j'avais désiré descendre dans ces caves, que mon imagination remplissait de jeux d'ombres fantastiques, autant à l'heure présente je regrettais les clartés de la Grande-Rue, le mouvement des paysans en plein soleil, les étalages du marché, et surtout le sourire de la jolie marchande de salade.
— Christen! m'écriai-je, monte vite en haut, et prie-la de descendre.
De l'endroit où j'étais assis, je venais d'apercevoir tout
en haut de rescalier le profil de la petite marchande, qu'un remords avait sans doute pris, et qui regardait dans l'intérieur pour essayer de nous retrouver. Christen grimpa vivement les escaliers et les redescendit aussitôt, tenant sous le bras la jolie fille émue, les joues en feu, et sur les lèvres son aimable sourire.
— Mademoiselle, soyez la bienvenue, dis-je en lui prenant la main et en la faisant asseoir près de moi. Voulezvous boire avec nous?
— Wollen sie nicht auch ein Schlnck mit trinken? dit Christen, traduisant ma question.
Elle fit un signe de tête affirmatif. et nous voilà, k vingt pieds sous terre, à choquer joyeusement nos verres pleins d'un petit vin couleur de légèreté.
En face, à coté et derrière nous étaient des paysans qui nous regardèrent une seconde et qui rentrèrent aussitôt dans leur boisson placide ; seulement l'un d'eux dit k la petite marchande qui avait déposé son bouciuet sur la table : — Was hast du da fur ein hubsc/ies Meie ausgelest?
— 1 ha s nit ausgelest, i ha' s ïihcrho, répondit la jeune fille; ce que Christen m'assura vouloir dire : — Tu as fait là un beau bouquet? — Je ne l'ai pas fait, je l'ai reçu.
^, L'entretien en resta là, et j'en fus charmé, car je craignais que la fréquentation de cette cave par un Français et une Bernoise n'entraînât les paysans k des conmienlaires sans nombre. La petite marchande était habillée k la mode populaire bernoise, c'est-k-dire (ju'elle avait la taille emprisonnée dans un corsage noir échancré tout k coup au-dessous de la gorge, pour être suivi de cette étoffe bouffante et empesée qui trompe souvent sur la richesse de poitrines des Suis-
sesses ; sa jupe blanclie rayée de noir était plutôt courte que longue : pour ses cheveux, elle les portait à sa fantaisie et devait passer peu de temps à enrouler une grosse natte autour de sa tète. Au comble de mes désirs, je commençais à n* être plus satisfait ; les quelques phrases prononcées en allemand depuis son arrivée me rendaient aussi ridicule qu'un éléphant flairant un harmonica. Toute mon éloquence se figeait devant cette damnée langue allemande. — Je voudrais bien lui dire quelques mots aimables, dis-je à Christen.
— Je m'en vais la prévenir que tu désires lui parler. Mein Camarad sagt er mœchte loohl. . .
— Ne l'écoutez pas, mademoiselle, dis-je en l'interrompant; tu es insupportable, Christen.
— Parle-lui alors !
Ayant regardé dans le fond de la cave, où des paysans étaient attablés avec des Bernoises peu farouches, je remarquai que l'un d'eux avait le bras passé autour de la taille de sa voisine, ce qui ne semblait nullement choquer l'assemblée; je l'imitai, et la petite marchande de salade ne parut point trop formalisée de cette hardiesse. C'était le moment ou jamais de lui couler de douces et mystérieuses paroles dans l'oreille. Elle semblait attendre. — Christen, dis-lui que je l'aime...
Christen prit la parole. — Mein Freund hat sic sehr lieb.
La petite marchande de salade rougit plus fort que jamais.
— Elle ne répond rien! dcmandai-je.
— Que vcux-lu qu'elle réponde?
— Lui as-tu bien dit que je l'aimais?
— Certainement, en toutes lettres,
— Dis-lui combien il est difiioile de faire des déclarations à trois.
— Désires-tu que je m'en aille? demanda Christen.
— Ne le formalise pas, mais avoue que ma position est gênante.
— Mein Camarad. .., dit Christen.
— Attends un peu; tu ne me dis pas ce que tu traduis.
— Je suis à tes ordres, que faut-il dire?
— Que je la prie de ne pas s'oflenser du bouquet que je lui ai envoyé ce matin.
Christen prit la parole, et la demoiselle lui répondit en riant. Je jugeai ce rire d'un bon augure.
— Eh bien! Christen?
— La salade te remercie de ton amitié.
— Je ne veux pas qu'on l'appelle la salade, mais je désire savoir son nom?
— Elle s'appelle Gritti, dit Christen.
Ayant épuisé tous les moyens de conversation, je jugeai que la séance avait été pénible; aussi bien la petite marchande jetait ses regards vers le haut de l'escalier.
— Ich miiss auf dem Mœrktt, dit-elle.
— Qu'est-ce, Christen?
— 11 faut qu'elle aille mettre en ordre son étalage, car le marché va finir.
— Adieu, mademoiselle, dis-je en lui prenant la main. — Christen, demande-lui quel jour on pourra la revoir,
— Au prochain marché, mardi prochain, me fit-elle répondre par mon ami.
Ce fut ainsi que nous remontâmes les escaliers, moi la conduisant par la main et légèrement eiïrayé du nouveau
rendez-vous que je venais de prendre. Par la conversation qui s'était établie, je commençais à frémir des difficultés d'une aventure amoureuse en pays étranger. Ahl s'il eût été question d'un amour sérieux, tel qu'il s'en rencontre rarement dans la vie, je n'eusse pas hésité à recourir aux moyens les plus aventureux, même à me faire naturaliser citoyen bernois; mais pour une petite marchande de salade que j'ai rencontrée sur le marché, qui m'a souri tout d'un coup comme un rayon de soleil le matin, était-ce vraiment la peine de se fatiguer l'esprit de complots embarrassants? Je me suis souvent repenti de vouloir prolonger mes sensations; l'œuf en est joli, transparent à la lumière, tranquille et pur comme dans un nid : vouloir faire éclore cet œuf, c'est imiter les polissons qui grimpent au haut des arbres, s'emparent du nid malgré les cris et les battements d'ailes de la pauvre mère effarouchée; arrivés au bas de l'arbre, ils s'aperçoivent qu'ils ont écrasé tous les œufs et ne recueillent rien de leurs déprédations. Bien souvent il en a été ainsi de mes aventures, charmantes à la naissance, et qui ont donné des résultats amers au dénoùment. € Je laisserai là la petite marchande, pensais-je; je ne veux ni la chagriner ni me chagriner. Tous deux nous avons bu une toute petite goutte de galanterie, juste assez pour nous faire sourire quand nous y penserons : vider le verre, le remplir, le vider encore, ce serait vouloir goûter à la lie. > Fort de ma résolution, j'allai continuer en compagnie de Chrislen mes explorations dans la ville. Du haut de la plate-forme où va se promener les soirs d'été la haute société de Berne, j'avais souvent suivi des yeux le cours de l'Aar, qui baigne la ville basse. Une petite île sépare tout k coup l'Aar. Ou
U'i LES SENSATIONS DE JOSQUIN.
arrive à celte île par un pont assez élevé K escaliers ; dans cette île sont des bains qu'on ne manque pas d'indiquer aux étrangers. Ces bains semblent plutôt des cafés où l'on va boire du vin de Neuchâtel, du Neubilrger, servi par des jeunes filles en costume oberlandais. Du reste, toutes les maisons de bains à Berne sont des lieux de divertissement autant que des lieux d'hygiène; de très-bons cuisiniers y sont établis, qui ont peu de talent à déployer pour accommoder les excellentes truites des lacs voisins. Les familles bourgeoises vont y prendre leurs ébats le dimanche comme les Parisiens à Romainville. Situées dans la ville basse, dans une rue étroite peu fréquentée, la plupart de ces maisons servent également de lieux de rendez-vous. Les amoureux peuvent y communiquer en sûreté par un certain nombre de portes habilement disposées, et les jaloux y auraient fort à faire. Ces renseignements, que me donna Christen, me travaillèrent le cerveau pendant quelques jours et m'amenèrent à me promener de nouveau sur le marché.
Ce fut aux bains de l'Âarzieli que j'invitai à dîner le mardi suivant la petite marchande de salade. Elle pouvait y venir en toute confiance, Christen étant de la partie. Elle accepta et promit qu'à une heure précise, aussitôt le marché terminé, elle viendrait nous rejoindre. Une heure ayant sonné et la demoiselle ne paraissant pas : — Christen, astu bien indiqué la maison?
— 11 n'y en a pas d'autre dans le voisinage.
Après cinq minutes d'attente : — T'avait-elle promis de venir?
— Assurément.
— Voici un quart qui sonne ; si nous allions au-devant d'elle?
— Je ne sais par où elle viendra.
— Comment ! tu ne lui as pas demandé son adresse ?
— Je n'y ai pas songé.
— Ah ! Cliristen, que tu es maladroit !
— Alors fais tes affaires toi-même ! dit Cliristen impatienté.
— Voilà que tu me reproches quelques mauvaises phrases amoureuses en allemand qui n'ont même pas décidé Gritti à accepter ce dîner !
Nous étions ainsi à discuter comme deux hommes qui font le pied de grue sur la porte d'une auberge , attendant un compagnon pendant que le dîner brûle. La mauvaise humeur, aussi triste conseillère que la faim , m'amena à, considérer Christen sous un jour défavorable : il me parut que le sarcasme se jouait en toute liberté sur sa physionomie ; il attendait comme moi sur le pas de la porte, mais sans impatience. Ses sourcils n'étaient pas froncés ; j'aurais voulu voir ses lèvres pincées, son pied frapper irrégulièrement le pavé. Christen n'était pas assez inquiet pour la situation ; s'il avait fait claquer plusieurs fois sa langue, s'il avait lâché quelques jurons, je l'aurais tenu pour innocent ; mais une patiente tranquillité faisait qu'il s'appuyait contre le mur avec le calme d'un lézard qui se chauffe au soleil. Pour moi , je faisais dix pas en avant , retournant la tête à chaque instant ; je frappais avec ma canne tantôt les murs, tantôt mes mollets, et mon irritation était assez grande pour empêcher mes jambes de se révolter contre le fâcheux emploi de ma volonté. Ma casquette de studiosus elle-
même souffrait des agitations qu'elle recouvrait plus directement, et je livrais de grands combats à la visière afin qu'elle entraînât le reste de la coiffe à couvrir le dépit qui régnait sur ma physionomie.
L'irritation ressemble aux éclairs faisant mille zigzags dans les nuages. Christen se tenait toujours appuyé contre le mur comme ces malheureux voyageurs que la foudre surprend au pied d'un arbre. Il appelait ma colère et ne paraissait pas s'en douter. En ce moment, certaines lignes sarcastiques que j'avais cru saisir autour de sa bouche me dévoilaient sa coupable conduite, t 11 sait qu'elle ne viendra pas, > pensai-je; voilà comment j'expliquai sa résignation. Plusieurs fois , en "passant devant lui, je l'étudiai du coin de l'œil : on eût dit la statue de l'indolente tranquillité. « C'est pour mieux cacher sa conduite , » me disais-je, car ses conversations en allemand avec la petite marchande de salade ne m'apprenaient rien de positif : il me servait de truchement, se chargeait de mes paroles galantes, les transmettait à Gritti et m'en donnait la réponse; mais qui me prouvait la loyauté de ses traductions ? N'introduisait-il pas à la place des jolis mots français amoureux, (pielques froideurs à l'allemande dont il était le maître absolu? Déjà ces doutes m'étaient venus à l'esprit et avaient été dissipés à l'instant par l'amitié qui régnait entre nous ; mais aujourd'hui n'étaient-ils pas justifiés par l'absence de Gritti"?
— Elle ne viendra pas, dit tout à coup Christen.
Cette aflirmation me rappela à la raison ; je vis que mon ami n'y mettait pas de détours , et je trouvai à sa figure une telle sérénité que je pris son bras.
— Allons dîner, dis-je.
La gaieté du vin blanc et les joyeux propos de Chrislen chassèrent toute espèce de rancune ; nous bûmes à la santé de Gritti.
— Au prochain marché , dit Christen , je lui ferai des reproches , et je lui demanderai sérieusement où elle demeure.
— Non, pas de reproches, n'effarouche pas Gritti. Qui sait les motifs qui ont pu l'empêcher dô venir au rendezvous? Ah! pourquoi ne sais-je pas l'allemand? Au fait, ne pourrais-tu pas m'écrire un petit registre amoureux en allemand et en français ?
— Je ne demande pas mieux ; mais, quand Gritti te répondra, tu n'en seras pas plus avancé. Et la prononciation ?
— J'ai mon idée ; dans les restaurants parisiens , quand un Anglais craint de ne pas se faire comprendre, il appelle le garçon, et, s'il a envie d'une caille rôtie, il lui montre l'endroit de la carte où est écrit » caille rôtie. » C'est une sorte de carte qu'il sera bon de dresser pour la montrer à Gritti.
— Si tu veux l'embrasser, tu lui montreras le mot allemand.
Et nous voilà, à rire aux éclats de celte idée.
— Non, dis-je, pour le baiser, je le prendrai en français sur ses joues allemandes , et nous nous comprendrons toujours; mais j'ai d'autres questions à, lui faire.
— Lesquelles ?
— Plus tard nous verrons, je ne sais. — Puis, revenant à ma première idée : — Il est étonnant qu'on n'ait pas pensé à imprimer pour le voyageur sentimental des guides où la passion se peindrait en traits de flamme avec traduction interlinéaire ; car la galanterie est un besoin de
notre existence, comme la nourriture, le sommeil, l'air et la lumière. Certainement on imprime tous les jours des livres moins utiles.
C'est ainsi que se passa le dîner, en conversations plaisantes, qui, si elles ramenaient quelquefois le souvenir de Gritti, attachaient à son nom des paroles gaies et joyeuses.
Le lendemain, il y avait bal à Laengui, et je n'eus garde d'y manquer. Je recommande à tout voyageur curieux, qui arrive dans une ville de province ou dans un pays étranger, de s'inquiéter du lieu où l'on danse. C'est dans les bals publics que se saisissent plus clairement les manifestations du peuple, sans hypocrisie dans ses plaisirs. Le bal me représente les dernières Cours d'amour ; je comprends que les prêtres aient écrit assez de livres contre ce divertissement pour en faire une bibliothèque ; j'y cours en observateur attentif, afin d'analyser les différences d'aimer de chaque peuple. A Berne, j'y avais un double intérêt : j'espérais rencontrer au bal de Laengui l'aimable Gritti. Hélas ! Gritti n'y était pas, mais à sa place beaucoup de servantes et de demoiselles de diverses professions relatives à la couture. Le chef d'orchestre était une énorme Bernoise dont le violon était appuyé sur des coussins naturels qui semblaient devoir l'empêcher de manier l'archet avec agilité, et cependant madame Marthy ( car tel était son nom ) apportait à la direction de son orchestre un entrain (jui se communi- (juait aux valseurs eux-mêmes. Combien je regrettais Vàhsence de Gritti , que j'aurais priée de m'initier aux délicatesses et à la gravité de la valse allemande ! Ma (jualité de faux stiidiosus me permettait de me mêler aux groupes des étudiants et de ces servantes dont Goethe a dit : « La main
qui tient le balai toute la semaine est celle qui caresse le mieux le dimanche. > Gritti, petite Gritti, pourquoi n'estu pas venue au bal ? Et je trouvai dans soh absence une sorte de dure compensation qui la rendait encore plus séduisante. Gritti ne venait pas au bal de Laengui. parce que sans doute sa position l'en empêchait. Quoique marchande de salade en plein air, elle appartenait à une caste plus relevée que celle des servantes.
Le petit dépit que j'éprouvais retomba sur les brandebourgs inaugurés par Christen ce jour-là même. Christen relevait la tète, se carrait, souriait d'un air fat aux servantes du bal, et il était facile de voir combien chacun de ses gestes du corps et de la physionomie était marqué au coin des brandebourgs.
— Comment trouves-tu cette valse? me demanda Christen, qui me savait enthousiaste de ce rhythme tourbillonnant.
— Je trouve que tes brandebourgs sont trop neufs pour ta vieille redingote.
Christen se recula comme s'il avait marché sur un serpent.
— Des brandebourgs neufs et brillants ne peuvent que faire ressortir l'éraillement des coudes blancs. Christen, tu manques de logique ; il fallait gratter les brandebourgs avec du verre pour qu'il s'en détachât quelque filoche... C'est une déplorable invention ; il faut être de Berne pour oser encore porter ces ornements de housard.
— J'en ai vu à Strasbourg, dit Christen triomphant. Mon ami , qui avait peu voyagé , regardait Strasbourg
comme la capitale de la France; j'essayai de lui démontrer son erreur,
— Avoue que lu es de mauvaise humeur, dit Cliristen ; mais il s'était servi de la forme la plus maladroite en me disant d'avouer ce qui était vrai. Tout le reste de la journée je fus d'une humeur massacrante , et plus tard je me suis repenti des taquineries que je fis subir à mon ami pendant mon séjour à Berne.
Le lendemain , Christen et moi avions oublié la querelle k propos de brandebourgs , et il fut convenu qu'il irait porter mes dernières paroles à Gritti ; car le jour de mon départ approchait , et déjà je me repentais d'avoir perdu un temps considérable à m 'occuper de la petite marchande.
— Un rendez-vous I s'écria Christen en revenant du marché ; mademoiselle Gritti te recevra aujourd'hui , à, deux heures de relevée, dans son boudoir de l'Herrengasse.
— Qu'est-ce que ce boudoir au nom barbare ?
— Cela veut dire que la Gritti demeure rue des Messieurs ou rue des Pasteurs. Traduits le mot à, ton choix.
A deux heures, ayant laissé Christen au café, je me dirigeai vers rilcrrengasse , non sans une certaine émotion. Mille doutes et mille questions amoncelées cherchaient à me paralyser par avance ; mais je les repoussai cruellcr ment , sans vouloir écouter leurs malicieuses suppliques, lin présence d'une aventure étrange, j'ai l'habitude de l'aborder les yeux fermés , et , si j'ai peu de qualités , je revendique celle-là surtout. Le premier obstacle qui se présenta fut l'absence d'un concierge; Gritti demeurait au fond d'une petite place, dans une maison dont l'entrée consistait en un couloir assez étroit, avec murs de planches. Au bout du couloir était un escalier de pierre dcsceudaut ^
uu jardin plein de fleurs et de légumes. Le jardin me confirma que j'avais trouvé la réelle demeure de la petite marchande de salade; cependant je flairais la maison, regardant le premier étage et diverses constructions sans magnificence, occupés sans doute par des ouvriers. — Où frapper? me disais-je. Qui demanderai -je, et en quelle langue le demanderai-je? — Heureusement pour moi, j'entendis un éclat de, rire féminin qui partait |du corridor : c'était sans doute Gritti qui par ce signal m'indiquait son appartement. Une clef est à la porte ; je frappe , j'entends un son de voix qui peut vouloir dire : Entrez; j'ouvre la porte , et je me trouve en présence de Gritti et de trois ou quatre jeunes filles qui me regardent avec curiosité. — Ponjour, mesdemoiselles. — Je salue , je m'assieds , je regarde Gritti , toujours souriante , occupée ainsi que ses compagnes à gratter avec du verre une corne molle qui produisait des sortes de petits cornets enroulés. Un jeune collégien, que sa mère a forcé à inviter une des plus élégantes femmes du bal , coquette et décolletée , n'est pas plus embarrassé de son maintien que je ne l'étais à cette heure devant Gritti. — Que vais-je lui dire? me demandais-je. Et cette question terrible s'agrandissait de minute en minute. Je voulais faire quelques gestes de la main pour lui dépeindre le plaisir que j'avais de la revoir, et mon bras, se révoltant contre ma volonté, restait ballant comme une marionnette inoccupée. Cependant : — Que faitesvous là , mademoiselle ? dis-je en montrant les cornes que les demoiselles grattaient. Pour toute réponse Gritti se tourna vers ses compagnes et leur répondit en allemand Sans doute on se moquait du Français. En même temps
i'anathémalisai Christeii, qui m'avait laissé partir avec l'idée de la situation fâcheuse dans laquelle infailliblement je devais tomber.
Je fis un geste éloquent qui signifiait : Attendez. J'ouvris la porte et m'enfuis sans mïnquiéler des commentaires que ce départ subit allait nécessairement faire naître. En cin(j minutes je me rendis auprès de Christen , (jui m'attendait tranquillement au café. Quoique ma course eût été rapide, j'avais pris des dispositions assez habiles pour que Christen ne pût supposer le réel motif qui m'amenait. Lui demander de me servir encore une fois d'interprète , c'était lui donner trop d'importance et retomber dans les doutes qui m'avaient assailli si vivement ; cependant il me semblait impossible de se passer de truchement , et je n'avais pas d'autre ami à Berne que Christen. Pouvais-je lui confier l'échec de ce premier rendez-vous, mon émotion, mon embarras et ma fuite précipitée? 11 y avait dans ces détails assez de grotesque pour venger mon ami des brocards que j'avais dirigés contre ses brandebourgs. Rappelé en qualité d'interprète , Christen se jugerait indispensable et profiterait de l'infériorité de ma situation.
— Cher Christen, je viens te chercher pour prendre part à une légère collation (juc je désire offrir à Grilli et h ses amies.
— Comment as-tu été reçu?
— A merveille, et je veux te présenter. J'ai craint de te laisser seul ici à t'ennuyer. Pouvons-nous emporter de ce café du vin, des gâteaux?
— Certainement ; mais (luellcs sont les demoiselles k qui tu veux me présenter?
— Des marchandes sans doute, comme Grilti ; elles travaillent ensemble.
— Partons, dit Christen.
Les bras chargés de bouteilles et les poches bourrées de gâteaux, nous voilà en roule pour l'Herrengasse, moi m'applaudissant de cette inspiration qui me permet tout à la fois de me servir de Christen et de m'en débarrasser. S'il a quelque caprice pour Gritli, je le détourne au profit d'une des demoiselles présentes ; en même temps je l'emploie à traduire mon amoureuse conversation. Quand je reparus chez la Gritti , la chambre n'avait pas changé d'aspert : beaucoup de feuillage sur le plancher, et les demoiselles s'occupant à marier des feuilles avec des dessins en corne. — Chère Gritti , je vous présente mon ami Christen, qui veut bien prendre part à notre collation. — Je m'étais décidé à parler en français , comme si la petite marchande me comprenait, car j'avais senti que les paroles prononcées aident beaucoup à l'accentuation et à la précision des gestes. Je ne sais si les grands acteurs de ballet emploient ce moyen , mais la parole donne une vive impulsion au geste, et il ne suftit pas de penser fortement les sentiments qu'on veut exprimer par l'attitude du corps , il faut encore que l'acte plus mécanique de la parole vienne se joindre aux mobiles intérieurs qui dirigent nos mouvements. Christen avait déposé sans façon les bouteilles et les gâteaux sur la table, croyant sérieusement que cette collation était annoncée. Gritti ne parut pas se formaliser de cette liberté ; si elle se fût avisée de se plaindre et que Christen eût prêté l'oreille à ses discours, j'étais décidé à accuser Gritti de coquetterie ou de mensonge pour me tirer d'aflaire. Il
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nie parut même que la petite marchande de salade ne semblait pas indifférente à ce procédé; mais Christen fit la grimace en apercevant les compagnes de Gritti.
— Je ne suis pas absolument satisfait de boire aux beaux yeux de ces demoiselles, dit-il.
— Elles sont charmantes ! Christen poussa un soupir.
— L'amitié est exposée a de rudes épreuves 1 — Puis il ajouta : — Bah ! buvons !
Sur un mot de Gritti , les demoiselles sortirent, apportèrent des verres et disparurent. J'étais assis sur une chaise devant une table assez large qui me séparait de Gritti. Aussitôt ses compagnes sorties, la petite marchande jette à terre tout le feuillage qui encombrait la table ; elle range tout ce qui l'entourait.
— Va t'asseoir près d'elle sur le canapé, dit Christen.
— Comment! encore un canapé ici? m'écriai-je.
Dans aucune partie de l'Europe, je n'ai vu autant de canapés qu'à Berne : il n'y a pas de chambre qui n'en contienne deux ou trois. La plupart des voyageurs se sont étonnés de l'importance des ours de Berne et de la vénération dont l'opinion publique les entoure sous toutes les formes : bronze, pierre, marbre, bois ou pain d'épices. En effet, extérieurement, Berne appelle la curiosité par ses ours vivants et par ses ours sculptés sur les places publiques et sur les fontaines , sur les horloges et sur les cannes ; mais intérieurement le canapé est aussi vénéré que l'ours. Je m'étonne même que l'ours, traité de citoyen bernois, jouissant en cette (jualité d'une pension de douze cents francs par an , payable en viandes crues et succu-
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lentes , n'ait pas droit à un des canapés dont on peut voir des échantillons aux fenêtres des patriciens de la Grande- Rue , où de grands coussins , invariablement rouges , accoudés sur la balustrade , rompent la monotonie grise de la couleur des maisons. La petite marchande de salade avait aussi son canapé , et rien dans sa chambre ne correspondait à ce meuble d'homme inoccupé. Je pris place, avec un certain battement de cœur, sur ce canapé que Gritti m'avait indiqué elle-même , et je m'occupai de remplir les verres et de disposer les gâteaux en face de chacun de nous. En ce moment j'étais heureux ; les souvenirs de ma jeunesse d'étudiant voltigeaient gaiement par la chambre, qui me rappelait le quartier latin , les grisettes de la rue des Noyers et toute celle folle vie parisienne , dont se souviennent encore , après trente ans , les notaires et les substituts de province. Le soleil s'était mis de la partie ; ses rayons, profilant de l'ouverture d'un court rideau en- Ir'ouvert par le vent, se glissaient tantôt sur la table et tantôt au milieu des feuillages. Christen se mit à entonner la belle chanson populaire : Den lieben langen Tag hab' ich nur Schmerlz und Plag, dont la mélodie est pleine de mélancolie allemande. Une large phrase musicale solennelle , qui commande l'attention , ouvre cette mélodie, et se change par unrhythme savant en une inspiration tendre à laquelle il est difficile d'échapper.
— Gritti, voulez-vous être mon Schalzli ? dis-je en lui prenant la main.
Elle sem^blait émue , sa poitrine se soulevait irrégulièrement. De ma phrase, elle n'avait compris que le joli mot SchatzH; pour toute réponse elle me tendit son verre, en
iii'invitant à y tremper mes lèvres. Je ne sais guère ce qui se passa en moi pendant quelques secondes ; une émotion inexprimable s'était emparée de moi ; mes lèvres avaient pris feu à ce verre, et une douce flamme parcourait tout mon corps. Quand je revins à moi, Christen avait disparu, et je me trouvai seul près de Gritti, dont je tenais toujours les mains dans les miennes. Tout à coup une vision diabolique se dressa dans un coin de la chambre : un grand rideau jaune, à moitié fermé, laissait voir une alcôve et un lit. Ce rideau trop court ne pendait pas jusqu'à terre, et j'aperçus deux pieds d'hommes qui se voyaient sous le rideau. Je pâlis ; une sorte de terreur et de confusion me lit lâcher les mains de Gritti , qui , libre de ses mouvements , se recula aussitôt à l'extrémité du canapé. D'un geste je lui montrai les deux jambes de l'homme caché , et Gritti ne parut pas comprendre tout d'abord. Revenu de ma première terreur, j'allai droit à l'alcôve, tirai brusquement le rideau et me trouvai en présence d'une grosse paire de bottes vides, qui annonçaient, par la forme et la tournure, un locataire vulgaire. — Qu'est-ce que ces bottes? dcmandai-je à Gritti. — Pour toute réponse elle rit aux éclats et se moqua de mon émotion. D'un coup d'œil elle comprit que je voulais avoir raison de ses rires, et poussa la table de telle sorte qu'elle établit entre nous une sorte de barricade. La coquette petite marchande de salade voulait engager une lutte ; mais au même moment un violent coup frappé à la porte, le nom de Gritti prononcé par une voix mâle tout à fait allemande, la firent changer de physionomie. A son tour sa figure exprima une telle terreur que je pus k peine comprendre sou geste , qui me désignait la fenêtre ouverte. Je fis le geste de sauter par
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la fenêtre, et Gritti secoua la tète affirmativement. Aujourd'hui je peux à peine résumer les mille sensations qui s'emparèrent de moi en moins d'une seconde. J'allai jeter un coup d'oeil à cette fenêtre, qui ne me représentait, comme issue la plus désirable, qu'une jambe ou un bras cassé. Heureusement il se trouvait une échelle. Je descendis le cœur palpitant, et je ne fus pas médiocrement surpris de trouver au bas, arrivée avant moi, ma casquette, que Gritti avait jetée pendant ma descente.
J'étais dans un jardin potager, d'où je ne cherchais qu'à fuir, lorsque j'aperçus Christen étendu sur le gazon, près d'un petit jet d'eau. Au bouleversement de ma physionomie il comprit qu'un événement étrange s'était passé. — Eh bien ! dit-il !
— Ah ! Christen, quelle aventure! — Et je lui racontai en peu de mots la découverte de la paire de bottes et la malencontreuse visite du jaloux qui appelait Gritti d'une voix familièrement brusque.
— Il faut en avoir le cœur net, dit Christen en se diri-. géant vers l'escalier de pierre qui conduisait à l'intérieur de la maison.
— Non, je ne veux pas compromettre Gritti... Partons d'ici sans nous faire remarquer.
— Aurais-tu peur ?
— Non, et la preuve, c'est que je resterai ici si tu le désires ; je n'ai pas quitté de l'œil la fenêtre par laquelle je suis descendu ; personne n'y a regardé.
— Voici Gritti elle-même, dit Christen.
En effet, la petite fleuriste descendait l'escalier avec une certaine émotion cpii empourprait ses joues. Christen lui
demanda ce qui était arrivé, et elle répondit tout simplement : Rien. Sans doute elle ne voulait pas donner d'explications. Pour moi, j'étais redevenu timide et je suivais du regard chaque mouvement de Gritti, qui, pour échapper à notre attention, cueillait des fleurs. Quand elle en eut ramassé un petit bouquet, elle me le présenta d'une manière si simple, il y avait dans ses yeux un sentiment plein de regrets et elle nous quitta si mélancoliciuement que je fus remué jusqu'au plus profond de mon être. Je courus à elle, lui pris la main :
— Chère Gritti ! dis-je.
Elle détourna la tête.
— Christen, viens donc lui parler... 11 y a quelque mystère... Dis-lui combien je voudrais la revoir, mais pas ici.
— Je vais l'engager à venir dimanche à la campagne avec nous.
— Oh! oui!
Christen et Gritti s'entretinrent quelque temps en allemand. — Dimanche, à deux heures, tu viendras la prendre. Gritti désire que nous la laissions seule.
En chemin, Christen m'apprit que la petite fleuriste s'était fait prier pour donner un nouveau rendez-vous ; mais elle avait avoué que je ne lui déplaisais pas, et elle me priait de garder son bouquet comme elle garderait le mien.
Ces aventures mystérieuses, l'aveu de Gritti, son trouble et son bouquet m'avaient rendu tout k fait amoureux. — Allons! dis-je à Christen, je ne quitterai pas la ville sans parler le bernois. Et ])cndant deux jours j'étudiai une sorte de dictionnaire amoureux ; l'allemand me semblait la langue la plus douce du monde. Le dimanche suivant, j'allai
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dans THerrengasse ; je vis avec une certaine inquiétude que la porte de la maison était fermée. Je frappai , on ne me répondit pas. Je revins chez Christen, le cœur serré comme aux approches d'un grand malheur. Je ne savais comment employer mon temps jusqu'au marché suivant, et combien il me parut vide et désert , car la Gritti n'était pas à sa place ordinaire! Je poussai Christen à demander de ses nouvelles aux marchandes voisines; on répondit que Gritti avait quitté la ville pour quelque temps. Moi-même, mes affaires me rappelaient en France, et j'embrassai Christen en le chargeant de me donner des nouvelles de la jolie petite Bernoise, ce qu'il fit exactement huit jours après d'une façon laconique : < La Gritti va se marier. »