‹ Les sensations de JosquinChapitre 6 sur 11 · LE MUSICIEN DUBOIS · texte numérisé non relu

LE MUSICIEN DUBOIS

Le chef d'orchestre du Jardin des Lilas s'aperçut un jour qu'un de ses violons se livrait à des exercices irréguliers. Le contrôle d'une armée d'instruments est facile ; à plus forte raison la surveillance de quinze musiciens. D'autant plus que sur les quinze , deux tiers qui sont composés de cuivres n'ont besoin que d'être écoutés. 11 ne restait que cinq instruments à cordes à observer, le coupable fut bien-

tôt découvert. Les archets en pareil cas sont dénonciateurs. A moins d'être tenus par des maladroits, les archets poussent et tirent avec une grande régularité. Ceux qui ne peuvent pas entendre de la musique sans s'intéresser au travail de l'orchestre, ont pu remarquer que les dix musiciens qui jouent la même partie exécutent un trait, s'il s'agit des premiers violons, avec un semblable coup d'archet. Les dix seconds violons font leurs arpèges avec une égale précision.; il en est de même de la famille des altos, des basses et des contre-basses.

Aussi le chef d'orchestre, qui n'avait que cinq violons sous ses ordres, ne tarda pas à découvrir le complot. Les deux premiers violons faisaient leur service avec loyauté ; l'alto, (jui se cache toujours comme la violette, mettait dans ses humbles fonctions toute la conscience possible. Il n'escroquait pas une note dans ses batteries. Restaient donc les deux seconds violons, dont l'un des archets qui devait aller régulièrement en raison de ses simples accompagnements, eut bientôt trahi son maître. Cet archet montait et descendait avec une grande rapidité; quelquefois il allait par saccades; ce jeu n'était pas naturel.

— Eh bien! monsieur Dubois? cria le chef d'orchestre. Le musicien interpellé ne répondit pas; mais l'archet

confondu rentra dans l'ordre et marcha, pour ainsi dire, au pas avec son compagnon de pupitre.

Après la contredanse : — Que faisiez-vous donc tout à l'heure? demanda le chef.

— Rien, monsieur.

— Rien de bien, vous voulez dire... Souvenez-vous que ces plaisanteries ne me plaisent pas...

Dubois tenta de répondre.

— Tâchez que cela ne se renouvelle plus.

Le soir les musiciens se moquèrent de Dubois, qui s'était laissé pincer. Il faut dire que, moitié par moquerie, moitié par bizarrerie, le second violon s'était imaginé de plaquer des airs connus sur de la musique de quadrille et de polka. Ainsi sur une contredanse, je ne dirai pas laquelle, ces sortes d'œuvres sans portée ayant des titres sans significations, Dubois chantait sur son violon la Marseillaise. Pendant que ses confrères jouaient une polka, Dubois jouait le Chant du Départ. 11 avait même inventé, le coupable ! de plaquer le Ça ira sur une walse de Strauss.

Ces sortes de facéties sont très-communes dans les orchestres parisiens, surtout dans les orchestres de théâtre. Il arrive fréquemment que pendant une scène de vaudeville sentimental , l'amoureux lâche d'énormes plaisanteries à voix basse, pendant la réponse de sa camarade; un caricaturiste moderne a fait là-dessus toute une suite de dessins. Les mêmes balançoires, pour employer l'argot théâtral, se reproduisent chez les musiciens. Mais il est bon de "dire à la louange de Dubois que, quoique suivant, quant à la forme, les traditions de ses confrères, il s'en séparait pour le fonds. La révolution de février lui a"\ ait remis en tête tout le répertoire des anciens airs républicains, et il méprisait avec tant de raison l'insignifiante musique de quadrilles, que, pour ne pas les entendre, il se jouait à lui-même de la musique démocratique ; seulement il était forcé de l'accommoder au rhythme vif à deux temps des contredanses.

Quoique joués piano, ces airs nationaux avaient contrarié la fine oreille du chef d'orchestre, qui fit rentrer chez Du-

bois des pensées démocratiques opposées à l'inslrumenlation des quadrilles. Désormais il fit sa partie avec sa bonne volonté accoutumée, lorsqu'un jour il laissa tomber sur le plancher son violon, qui se décolla. N'étant pas riche, le musicien le raccommoda lui-même ; il n'y avait qu'une mince fissure qui courait le long de la table, près du chevalet à gauche. De simples petits tasseaux minces collés le long de la fente, à l'intérieur, empêchèrent l'instrument de sonner le fêlé.

Au bal qui suivit l'accident, Dubois trouva que son violon avait plus de son que d'habitude. D'abord il crut se tromper, écouta attentivement, pencha son oreille sur la table, et enfin fut confirmé dans son opinion par le modeste allô.

— Vous ne savez donc pas que plus un violon est raccommodé, meilleur il est?

— Vraiment I dit Dubois, qui aimait h entendre les personnes d'expérience.

Le jeudi d'après, Dubois dit à l'alto :

— Pourquoi les violons raccommodés sont-ils meilleurs que les neufs?

— Bah! dit l'autre, vous êtes toujours avec vos raisonnements, ça ne sert à rien; seulement, tous les bons musiciens le disent, il faut croire qu'ils ont raison, je sais cola de père en fils. Parce que vous êtes jeune, vous croyez que les vieux ne savent rien, n'est-ce pas? Laissez-moi Iranquille; puisque vous ne voulez pas m'écouter, je ne vous dirai plus rien.

Si je ne craignais de faire un grossier calembourg, je dirais qne le vieil alto était un peu qiiinteux comme tous les gens de son emploi. Très-importants dans le (piatuor. ils

ne sont jamais en évidence; le public ignorant, qui ne voit pas de différence entre la forme sévère de l'alto et les allures sveltes du violon, est incapable de discerner ces sons graves qui établissent entre les deux instruments une ligne aussi prononcée qu'entre le catholicisme et le protestantisme. Les musiciens, qui tiennent ces fonctions sans honneur, paraissent timides et honteux, mais au fond du cœur ils ont de sourdes inimitiés contre les violonistes dont les parties sont plus brillantes. Le vieil alto du bal des Lilas méprisait complètement les violons ses confrères, jeunes gens en habit noir, en faux-cols rabattus, en cheveux frisés, qui de leur estrade laissaient tomber des regards pleins de séduction sur les danseuses. De tout l'orchestre, l'alto ne parlait qu'à Dubois, qui par son costume semblait s'occuper de son art. Jamais on n'avait vu Dubois se peigner qu'avec ses doigts ; il portait un certain habillement mixte, veste et culotte qui n'était ni d'hiver ni d'été, et qui n'avait aucun rapprochement avec la brosse.

Le vieil alto ne se connaissait qu'en musique ; il en avait beaucoup fait, étant d'une famille de musiciens ; il la comprenait en lui, mais il lui aurait été difficile de l'expliquer. Quelques traditions d'instrumentistes étaient entrées dans ses doigts , et il les donnait à l'état d'affirmations sans pouvoir les résumer. Aussi la question : « Pourquoi les violons raccommodés sont-ils meilleurs que les neufs? » le mit-elle de mauvaise humeur. Il prévoyait dans Dubois un certain esprit inquiet et révolutionnaire qui se manifestait dans cette simple phrase. 11 laissa tomber la conversation; Dubois qui le connaissait se garda bien de la relever. Le dimanche suivant, Dubois fit force amabilités au vieil

alto, entendit raconter, en affectant d'y prendre beaucoup d'intérêt, des anecdotes musicales qu'il avait déjà écoulées plus de cinquante fois ; il offrit à son confrère une petite boîte de colophane qui, disait-il, quoique de nouvelle invention , était certainement utile et raisonnable. L'alto, d'ordinaire fort emporté contre les productions nouvelles, parut touché du cadeau. Ce n'étaient pas les jeunes violonistes vêtus à la mode qui lui auraient ménagé une surprise de colophane ; ces simples procédés , qui ne semblent rien, sont très-importants dans la vie de pauvres musiciens appointés à cinquante francs par mois.

— Est-ce que votre alto a déjà été raccommodé? demanda Dubois, qui avait cherché plusieurs fois, entre les intervalles de contredanses, à revenir à son idée.

— Non, dit le vieux musicien.

— Il est excellent, du reste, dit Dubois, il résonne à lui tout seul plus que nos deux violons, le mien et celui de mon camarade... Mais seriez-vous chagriné, s'il lui arrivait un accident?

— Allons. . . allons, est-ce que ça se demande? Vous voilà encore, dit l'alto, qui semblait pressentir les éternels raisonnements de son jeune confrère... Je tiens beaucoup à mon alto ; car il vient de mon grand-père, et il a été joué par mon père à l'Opéra.

— Âh ! votre père était à l'Opéra? demanda adroitement Dubois, pour détourner les soupçons... C'était un bon musicien ?

— Oui, comme il n'y en a plus. M. Spontini Taimait beaucoup; ils étaient quasi amis ; dans ce temps-là, il n'y avait pas toute votre cuivrcrie qui fait ressembler vos orchestres

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k des boutiques de chaudronniers. Il y a eu un temps où c'était un honneur d'être de l'orchestre du Grand-Opéra, mais aujourd'hui je ne ferais pas un pas pour y entrer. On ne s'entend pas jouer. . . Avec vos trompettes, vos trombones, une corde de violon peut casser sans qu'on s'en aperçoive.

— Et un violon aussi peut casser? dit Dubois.

— Même un violoncelle, dit l'alto qui ne s'apercevait pas qu'il rentrait dans le cercle tracé par l'inquisiteur Dubois.

— Est-ce qu'un violoncelle raccommodé, demanda Dubois de son ton le plus câlin, aurait les propriétés merveilleuses des violons raccommodés dont vous me parliez l'autre jour?

— Je ne me connais pas beaucoup en basses, dit l'alto, mais cela doit être, quoique je ne l'aie jamais entendu dire à mon père.

— J'ai bien pensé à ce que vous m'avez dit dernièrement, car vous vous y connaissez et on gagne toujours à vous entendre, reprit l'insidieux Dubois, et je me demandais pourquoi les musiciens ne s'amuseraient pas à casser leurs instruments.

— HeinI dit l'alto qui crut entendre blasphémer.

— Puisque vous prétendez que les violons raccommodés valent mieux que neufs.

— Vous êtes une bbb... s'écria le vieil alto qui allait se fâcher et qui n'en eut pas le courage, en souvenir de la boîte de colophane si généreusement offerte... Je vous ai dit cela pour les instruments médiocres, que rien ne saurait abîmer et qu'un rien peut rendre meilleurs, du moins par hasard; mais touchez voir cet alto.

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Dubois regarda comme une faveur immense de toucher l'instrument, qu'on pouvait supposer, à la couleur, âgé d'une centaine d'années. 11 était d'une couleur sérieuse et portait sous les cordes une colerette de poudre de colophane épaisse vers le milieu, qui allait en se dégradant insensiblement vers les ff.

— Tenez, dit le vieux musicien, tâtez le fond, il ploie sous les doigts... C'est un plaisir que de jouer là-dessus...

Il fit un trait plus solide que brillant.

— C'est drôle ! dit Dubois, la colophane reste sur certains violons et pas sur d'autres. A la bonne heure! votre alto est chevronné...

— Mon père m'a toujours recommandé de ne pas essuyer la colophane : vous comprendrez qu'étant grasse et résineuse, l'instrument s'en imprègne comme d'une huile, et le son doit y gagner.

Ces conversations ne se tenaient pas d'une filée, il est facile de se l'imaginer; les quadrilles et les polkas les coupaient à tout moment en petits morceaux. Aussi n'ai-je pas tenté de les reproduire avec exactitude, Dubois étant obligé de ramasser ses lambeaux de phrases commencées pour les recoudre.

A la suite de cette soirée, il ne causa plus avec autant d'assiduité; seulement il parut avec un nouveau violon, sur lequel il se tint perpétuellement penché pendant la soirée; il jouait sa partie machinalement et semblait préoccupé. On le vit arriver un autre jour avec un nouveau violon sous le bras, malgré sa boîte qu'il tenait à la main. Le cornet d. piston, qui était le plaisant de la bande, le fit passer pour fou, car on n'a jamais vu un musicien avec un

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violon sous le bras et une boîte à la main, quand il est facile de ne faire qu'un volume des deux.

Les plaisanteries du cornet demeurèrent sans résultat, car Dubois tira un autre violon de sa boîte ; mais toute la soirée, il joua des deux instruments, d'abord de l'un, ensuite de l'autre, les écoutant avec une extrême attention. Et il faisait force grimaces, tantôt souriant à l'un de ses instruments comme s'il lui adressait des compliments, tantôt fronçant le sourcil comme s'il lui faisait des reproches. Chaque quadrille est composé de cinq figures qui sont séparées par un repos de quelques secondes ; Dubois aurait pu attendre ce repos pour essayer ses violons, ainsi que font les cuivres qui profitent de cette pause pour changer de tons, mais il n'en avait pas la patience, et, en pleine ligure, il déposait son violon à terre, ramassait l'autre, l'écoutait avec l'extrême attention d'un médecin qui ausculte.

Le chef d'orchestre entra dans une violente colère contre le pauvre musicien qui, avec ses déplacements continuels d'instruments, ne remplissait pas sa besogne. Sans doute, Dubois était moins coupable que lors de sa manie de musique révolutionnaire ; mais le chef d'orchestre se disait qu'un pareil musicien était d'un dangereux exemple dans un orchestre. Dubois lâcha timidement le mot essai.

— Et si tous mes musiciens faisaient des essais, répliqua le chef, on ne s'entendrait plus ici.

— Je suis arrivé a ce que je désirais, dit le second violon ; je voulais connaître quel était le meilleur de mes deux instruments.

— 11 me semble que vous pourriez les essayer entre les quadrilles.

136 LES SENSATIONS DK JOSvJUIN.

— Ce u 'est pas la même chose, dit Dubois.

A partir de cette soirée, il s'en tint à un instrument. On le crut guéri de ses imaginations musicales ; on se trompait : il s'entoura de mystères et prit ses précautions. Personne autre que le vieil alto ne remarqua Dubois, tirant de sa poche de gilet des objets inconnus qu'il faisait entrer dans son violon par la porte des ff, et qu'il semblait vouloir fixer sous la table avec un petit instrument de fer écrasé par un bout, semblable à un ébauclioir de sculpteur. Cette opération finie, il écoutait le son et finissait par des mines approbatives ou chagrines. L'alto crut la première fois qu'une fissure s'était déclarée par hasard, et que Dubois voulait y remédier avec de la cire, car c'était une matière molle d'une couleur indécise que le violon ployait dans ses doigts; mais ce manège se continua trop longtemps pour qu'il fût permis de croire à un accident passager; et un jour l'alto faillit tomber à la renverse quand il aperçut Dubois qui mâchait de la mie de pain et s'appliquait à la faire entrer ensuite dans les lianes du violon.

Il a déjà été dit que l'alto n'avait pas le raisonnement serré et concluant; il pensa à une hallucination qu'on remarque chez quelques musiciens, dont l'état trop nerveux peut conduire facilement à cette triste maladie. « U donne à manger à son violon, se dit l'alto ; il croit qu'il tient dans ses bras un être animé, rien n'est plus certain. Pauvre garçon ! * Ce fut heureux pour Dubois que l'allo ne communiquât jamais avec les autres musiciens de l'orchestre, qui en auraient goguenarde pendant toute la saison. Le hasard voulut que le second violon, qui était au même pupitre que Dubois, arrivât à ses désirs, qui couvaient depuis long-

temps; il prit le grade de premier violon et fut remplacé par un petit bossu qui servit de magot aux désœuvrés de l'orchestre.

C'était comme un ancien notaire, passé dans le corps d'un bossu. Il avait la quarantaine, le front dégarni de cheveux, et sur les oreilles deux mèches que de longues préparations pommadées amenaient à un enroulement factice qui était un grand accroche-cœur. Le petit bossu, habillé d'un large habit noir râpé, aurait voulu commander le respect; il affectait la mine imposante des, greffiers de tribunal, il ne lui manquait que la plume sur l'oreille droite. Ce bossu, grave et cravaté de blanc, aimait la coquetterie; cela se voyait à un coussinet de soie vert-pomme qu'on apercevait à l'ouverture de la boîte h violon et qui sert à garantir l'instrument de la poussière. A son entrée dans l'orchestre, il apporta avec beaucoup de sang-froid un rond en cuir pour mettre sur sa chaise, afin de ne pas trop échauffer son sang par la station de cinq heures qu'il faisait au bal.

Le petit bossu- éveilla le comique par ses propos mala droits. Il parla de ses femmes; cette manière de se poser en galantin doubla immédiatement la bosse. A la longue, ce cône qui fuyait par les barreaux de la chaise aurait pu être oublié par les musiciens ; le récit de telles galanteries fit que la malignité ajouta une bosse sur la poitrine de ce violon prétentieux. Il fut surnommé Bosco par la petiteflùte, Durker, qui commandait le respect par une réputation acquise dans la musique militaire. Le bossu, qui aurait conduit un moraliste à écri'o cinquante pensées amères sur la femme, paya cher son auiv/ur propre. Ce furent de cruelles

plaisanteries sur Bosco, et les musiciens employèrent une habile tactique à se faire dire les amours du petit homme. Il s'était formé deux camps, l'un, qui écoutait attentivement, semblait prendre parti pour le bossu, l'autre qui se moquait et enfonçait mille •flèches empoisonnées dans la bosse du pauvre homme.

Dubois et le bossu, assis en face du même pupitre, attiraient l'attention rien que par leur dissemblance : l'un, d'une tournure fine et maigre; l'autre, accroupi et petit. Dubois, jeune, les cheveux en désordre, qui n'étaient brossés que par l'oreiller; M. Adhémar, ainsi s'appelait le bossu, cravaté et peigné d'une façon irréprochable. Il arriva à ce dernier une plaisanterie à laquelle s'était associé le chef d'orchestre. D'habitude, dans les petits groupes de musiciens, on choisit le moins savant pour ce qu'on pourrait appeler, comme au théâtre, les utilités. Ainsi il a été de mode longtemps de faire des polkas imitant la poste; un musicien est chargé des grelots et de deux bandes de cuir pour imiter le bruit du fouet. On a, par des idées analogues à celles d'Anne Radcliffe, remué des chaînes, imité le tonnerre, et mille autres moyens singuliers qui portent les danseurs à des sauvageries d'écarts inouïs.

Le second violon qui venait d'être remplacé par le bossu tenait cet emploi, qu'on confia méchamment à M. Adhémar. Ce fut un comique spectacle que de voir le bossu, sérieux, agitant en l'air un grand tambour de basque, le frappant, le faisant gronder de son doigt humide, toutes choses qu'on a été trop accoutumé il voir faire aux danseuses pour ne pas saisir les idées qu'excitèrent l'accompagnement du tambour. Il fut complimente par le chef d'orchestre qui, pour

son plaisir particulier, fit bisser pendant la soirée la polka au tambour de basque.

Pendant trois semaines, M. Adhémar occupa tellement l'attention de ses confrères que Dubois fut heureusement oublié. Lui n'avait pas seulement regardé le bossu ; il ne savait même pas qu'il eût un nouveau compagnon à son pupitre. Il regardait dans son violon; au lieu de l'écouter, comme par le passé, il passait son temps à tâcher d'introduire son regard par les ff; et il se servait d'un nouvel outil, qui était au premier ce que les pincettes sont k la pelle à feu. Si le premier outil semblait porter de la nourriture dans le corps du violon, le second paraissait être en contradiction ; car il était composé d'une branche en fil de fer qui supportait une façon de grattoir et retirait la nourriture. Quand le second oulil avait fini sa promenade dans l'intérieur du violon, Dubois retournait l'instrument, le ventre vers la terre, et il sortait par les ouvertures de petits copeaux minces, qui n'étaient le plus souvent que de la poussière de bois.

Malheureusement, l'entrée du bossu fut d'un effet énormément court : le grotesque ne peut durer constamment* On en revint k Dubois, qui intéressa d'autant plus les spectateurs, qu'il avait introduit des variantes dans son spectacle. Ses grattages perpétuels, qui lui donnaient l'air d'un avare déterrant un trésor dans un violon, avaient de quoi satisfaire la curiosité inaclive des musiciens. Que pouvait-il chercher? Tout le monde se le demandait.

Ce n'est pas que Dubois grattât comme une taupe qui fait un trou; au contraire, il introduisait son outil avec beau-

coup de précaution, lui faisait pour ainsi dire frôler toutes les parties internes du violon, tout d'un coup s'arrêtait et se mettait à ratisser avec ardeur. Sur ces entrefaites, il ar riva que le chef d'orchestre se plaignit d'avoir donné à un luthier son violon pour le nettoyer, le revernir, et que l'opération avait fait un mauvais instrument d'un bon. Il n'avait plus que des sons étriqués. Dubois, qui n'écoulait jamais les conversations particulières des musiciens, dressa les oreilles à cette nouvelle. Il se mit à rire bruyamment des regrets du chef d'orchestre.

— Est-ce de moi que tu ris, mauvais gratteur?

—11 y avait longtemps queje ne m'étais amusé, dit Dubois.

— Je ne vois pas, reprit le chef d'orchestre, ce que tu trouves de risible dans ce que je dis.

— Pourquoi avez-vous donné votre violon à un luthier?

— Ne fallait-il pas le porter à un charpentier?

*— Non, dit Dubois, il n'y avait qu'à me dire deux mots.

— A toi ! tu t'y connais donc?

— Je m'y connais sans m'y connaître, mais je suis plus fort que tous les facteurs de Paris ; et il ne tient qu'à vous de retrouver demain votre bon violon.

— Comment! demain?

— Je vous l'emporterai après le bal et je vous rapporte l'instrument aussi bon que jadis et même meilleur.

— Tu veux le gratter sans doute?

— Quant aux moyens, je ne les dis pas.

— Mais si lu l'éreintes!

— Impossible, dit Dubois.

Il y avait une telle confiance dans les paroles du musicien, que le chef d'orchestre se laissa persuader; il n'eut

pas à s'en plaindre; Dubois lui rendit un inslrument d'une grande qualité de sons, surtout en vigueur, ce qui n'est pas d'une maigre importance dans les orchestres tapageurs des bals.

— Un mois de plus, dit Dubois, et j'aurais rendu votre violon excellent, car je ne suis pas encore tout à fait certain... Je sais que je ne me trompe pas, mais je veux obtenir des résultats bien supérieurs...

— Est-ce que tu pourras me bonifier mon trombone"? demanda un musicien.

— Je me soucie bien des cuivres !

Cette parole fit plaisir au vieil alto, qui conservait une dent contre les instruments à vent; mais il était loin de partager les idées de Dubois. 11 regardait les outils s'engager dans le corps des violons avec l'inquiétude dun patient qui voit entrer dans sa bouche la clef d'un dentiste. Blessé de l'indifféreuce de Dubois, qui ne se confiait pas h lui, il restait soucieux k son pupitre.

— Eh bien ! lui dit Dubois dans le triomphe de son succès, vous avez entendu le violon du chef d'orchestre?

— Oui, répondit froidement l'aîto.

— Et vous ne trouvez pas qu'il a gagné?

— Je n'en sais rien.

— Comment! vous, un bon musicien, vous n'avez pas saisi la différence des sons?

— On ne sait jamais ce que c'est... le hasard lui avait bien fait perdre ses sons, peut-être cela tenait-il à, de l'humidité... et puis ça revient un jour.

— Ainsi, dit Dubois, vous ne croyez pas que c'est moi qui ai rendu le violon meilleur?

142 LES SEiNSATlONS DE JOSQULN.

— La jeunesse ne doule de rien, . . Pauvre garçon I s'écria l'alto, ce n'est pas k mon âge qu'on se laisse prendre à, de pareils enfantillages.

Dubois avait un bon caractère qui l'empêchait de s'offusquer des milles misères de la vie ; il laissa le vieil alto à sa misanthropie et continua ses études favorites de grattement ; mais chaque jour apportait-des modifications. J'ai dit plus haut que dans le principe il se servait d'un outil en forme de spatule, qui servait k introduire dans le violon diverses matières qui n'en sortaient plus; car, une fois les matières posées sur le bois, la spatule, avec son dos légèrement bombé, les aplatissait et paraissait vouloir qu'elles fissent corps avec le bois. Un pinceau remplaça la spatule. Dubois ne manqua pas d'apporter k chaque bal un morceau de bois rond et gros, d'une apparence de sapin ; il le grattait légèrement avec son second outil, mouillait son pinceau dans ses lèvres et faisait une espèce de bouillie qu'il introduisait dans le violon. Celte cuisine difficile k dissimuler k quatorze personnes, reçut, tout au commencement, le nom de jus de bois; elle n'apporta aucun préjudice au grattage, qui continuait toujours avec une telle obstination que les musiciens de l'orchestre crurent avoir trouvé le but des recherches de Dubois, c'est-k-dire d'obtenir un instrument aussi mince qu'une feuille de papier. — « Alors, il n'aura plus besoin de boîte, disait l'un : il le mettra dans sa poche. — Il roulera son violon sous le bras, disait l'autre. » La bande était arrivée k des plaisanteries faciles sur la fiexibililé du futur violon, dont on prétendait que Dubois se servirait en cas d'absence de mouchoir ; on ajoutait qu'il marcherait dedans quand ses souliers ser'>ient usés: les plus

spirituels assuraient qu'il monterait en ballon dedans. Toutes ces farces ne troublaient point le chercheur qui content de s'être désormais assuré la protection du chef d'orchestre, riait volontiers des exagérations plaisantes de ses camarades. Au bout d'un mois seulement il s'aperçut qu'il avait un bossu auprès de lui ; il ne s'inquiéta pas de sa difformité, mais de son instrument.

— Vous avez là, dit-il, un méchant violon.

Le bossu sérieux prit un air de dignité offensée, et ne répondit pas.

— Il n'y a pas de mal, continua Dubois, mais si vous voulez, je vous l'arrange immédiatement.

— Je suis à votre service, monsieur, dit le bossu. Dubois alla prévenir tout l'orchestre, qu'après le bal ceux

qui seraient curieux de voir un mauvais violon se changer en un bon n'auraient qu'à rester ; il ne demandait qu'une demi-heure d'attention.

Le plus intéressé dans l'affaire, le bossu, n'assista pas à cette séance. « Il avait à suivre, dit-il, une petite fille qu'il avait remarquée dans le bal et qui avait une jambe! ! ! > Dubois ne tenait pas absolument à la présence du bossu, médiocre musicien, mais l'alto qui partait lui lit plus de chagrin. L'alto déclara qu'il ne voulait pas assister au martyre d'un instrument. L'ophicléide, que sa femme venait chercher à la sortie de chaque bal, s'en alla également ; mais le jury musical, composé de douze personnes, était plus que suffisant. Dubois prit le violon du bossu et préluda sur toutes les cordes, pour montrer quel piètre instrument c'était là. Puis il se mit non plus à le gratter, comme il avait l'habitude de le faire, mais à le raboter avec un

<44 LES SENSATIONS DE JOSUUlN.

grattoir plus large que ceux d'habitude. Les musiciens suivaient attentivement de l'œil les rubans de bois qui sortaient de l'instrument. Avec sa pâte gluante, Dubois ramassa du bout de son pinceau les rubans de bois et les introduisit dans le violon qui venait de les rendre.

Cela dura dix minutes.

— Écoutez maintenant I dit-il en préludant sur le violon du bossu.

— C'est étonnant, s'écrièrent les musiciens, qui ne pouvaient pas nier l'amélioration obtenue si promptement.

Dubois continuait toujours à enlever, à remettre; et il jouait, s'interrompait, palpait avec ses doigts le corps du violon comme s'il lui tâtait le pouls. A chaque nouvelle épreuve, le violon gagnait en largeur de sons.

— Vous avez vu, dit Dubois; eh bien ! maintenant je me chargerai de faire un instrument avec un violon excellent de Mirecourt de dix francs, un bon instrument avec le premier violon accroché à la porte d'un fripier ; je garantis (|uc je fais un instrument passable avec un violon de fabricant de joujoux, un violon d'enfant, un violon rouge, un violon de dix sous. Mais, pour rendre celui de M. Adhémar tout k fait satisfaisant, il est nécessaire de le démonter, car il y a en dedans une grosse barre qui me déplaît et que je ne peux entamer avec mes outils.

On lui demanda ce qu'était cette composition qu'il humectait.

— Je ne fais pas de myslères, répondit-il; c'est un vieux manche de contre-basse que m'a donné mon frère, qui est contre-bassier k l'Opéra. Le bois était très-sec, ce qu'il me fallait; jo. mets dessus de la colle qui s'imbibe dans le

bois; je la gratte, je la mouille, et j'obtiens un suc particulier, presque liquide d'abord, qui se solidifie par la suite et qui s'attache aux flancs du violon comme la résine au sapin.

Dubois s'en retourna la joie au cœur; à force de patience, il avait fini par triompher de l'entêtement de confrères ignorants, il avait forcé des musiciens sans éducation et sans amour de l'art à reconnaître la portée de ses inventions. Il est vrai que les instrumentistes du Jardin-des-Lilas avaient écouté Dubois comme ils auraient regardé un veau à trois pattes. Une audition leur suffisait, et il n'aurait pas fallu convoquer souvent ce jury indifférent, qui trouva la chose drôle sans y attacher plus d'importance, et dont la délibération fut résumée par un mot de Diircker :

— Alors, dit-il, tu vas aussi gratter les flûtes...

Ce misérable flûtiste n'avait aperçu que l'opération du grattage et la croyait applicable à tous les instruments en bois, qu'ils fussent à cordes ou à vent, tandis que Dubois ne s'occupait que de la famille des violons. Un seul homme, qui ne manifesta ni admiration ni enthousiasme, comprit laMécouvcrte; c'était un contre-bassier allemand, qu'on n'avait jamais entendu parler, et qui répondait par signes de tête, par la raison qu'il ne savait pas dix mots de français.

Dubois annonça un jour qu'il se livrait à la fabrication d'un violon ; le vieil alto entra dans une indignation concentrée.

— Tu ne sais pas ce que c'est qu'un violon.

— Alors je l'apprendrai.

— Malheureux! dit l'alto, dans quelle voie es-tu entré ! —Bah! dit Dubois, on en verra bien d'autres, un jour...

— Dubois, avant de commencer Ion violon, viens chez moi...

— Mais il est déjà fait à moitié.

— Tant pis, mon pauvre gaiçon; tiens, demain matin, viens me réveiller; tu n'y perdras pas, crois-moi.

— Je le veux bien, dit Dubois, vous savez mieux que personne combien je vous écoute...

— Tu m'as entendu, mais tu ne m'as pas assez écouté, dit en soupirant le vieil alto.

Le lendemain Dubois ne manqua pas au rendez-vous; il trouva son ami dans une grande chambre au sixième étage, décorée seulement de violons. Il y en avait de toutes les formes, de tous les âges, de toutes les dimensions et de toutes les couleurs.

— Personne n'entre jamais ici, dit le vieil alto : il faut que je te porte beaucoup d'intérêt pour le laisser voir ces richesses, car c'est une fortune que ces instruments. Mais j'ai voulu te faire comparaître devant les maîtres, alin de voir si tu oseras lutter après ce qu'ils ont fait. Eux aussi ont dû chercher, mais ils ont trouvé; le violon aujourd'hui ne doit plus changer, il est complet... Ne t'arrête pas aux curiosités, dit-il k Dubois, qui regardait avec étonnemenl un violon en cuir, avec des Heurs de lis sur le ventre : celuici n'est pas un instrument, il est historique. Je le garde parce qu'il faisait partie de la collection de Grétry, et je l'ai acheté à la vente d'un de ses parents, Flamant-Grélry, un fou que le nom d'un grand homme a troublé. J'aime mieux te montrer les premiers résultats satisfaisants qu'on a obtenus. Yoilà le maître à tous, Jérôme Amalius, le père de l'école crémonaise. La fornie de ses violons est grande et de

LES SEIiSAtlONS DE JOSQlJiJÎ. U7

bel effet; regarde ces bords épais et parfaitement arrondis, dépassant de très-peu les éclisses Comment trouves- tu les filets? Larges et bien dessinés, n'est-ce pas?

Le vieux musicien décrocha un autre violon.

— Celui-ci est un Stradivarius : fais attention combien la voûte de Jérôme Amatius est plus élevée, cependant elle s'élève de la gorge dans laquelle se trouvent les filets d'une manière insensible, elle paraît même plate au premier coup d'œil. Les ondes des éclisses ne sont pas perpendiculaires par rapport à la table et au fond, ils ont peut-être une pente . de cent degrés. Quand lu verras un instrument avec une table de sapin à veines larges, la voûte du fond exactement semblable à celle de la table, les //"bien découpées, n'ayant que la largeur du chevalet, d'une robe brun-cerise en acajou, souvent le vernis éclaté, si tu as de l'œil lu pourras dire hardiment : C'est un violon de 1615, de Jérôme Amatius. Un autre détail... il employait toujours du plane superbe et ses fonds sont d'une seule pièce. Cinquante ans après vient Antoine Amatius, dont les violons sont rares en France ; il paraît qu'ils ne dillerenl pas beaucoup de ceux de ISicolas Amatius, du moins des personnes qui en ont vu en Italie et en Angleterre me l'ont dit. Il y a un troisième ' Amatius que voici, continua lallo en frappant de son doigt sur un violon d'un patron plus petit que le précédent. Les filets ne sont pas aussi bien travaillés, les coins sont un peu plus aigus ; mais cependant Nicolas Amatius peut lutter sans rien craindre avec son successeur Stradivarius, dont le nom, je ne sais trop pourquoi, a étouffé celui de ses maîtres. De tous les créraonais, ce sont les violons les plus petits. Ils ont, je n'en disconviens pas, le son plein, grave, éclatant;

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malheureusement Stradivarius, qui faisait des instruments très-forts en bois, n'employait qu'une barre très-faible et très -courte. Qu'en est-il arrivé? Les violons cèdent par la table, du côté de la barre, au poids des cordes. Tous les remèdes sont inutiles ; en voulant y toucher on ne fait que gâter l'instrument. Ce n'est pas comme toi, Dubois, qui prétends donner des sons à un violon de ménétrier. Je passe rapidement sur ceux-ci, Joseph Guarnerius, Rutgeri etAlvany, qui n'ont pas inventé grand'chose, car ils ont suivi le système de Crémone et particulièrement celui de Nicolas Amatius.

— Je voudrais bien les entendre, s'écria Dubois.

— Je ne demande pas mieux, dit l'alto, si je croyais que la voix de ces grands maîtres pût un peu rabaisser ton amour-propre insensé.

Et il décrocha d'abord le vieux Jérôme Amatius, joua un air très-simple, qui devait avoir été composé à l'époque où fut construit le violon ; les deux parents d'Amalius et ensuite le Stradivarius eurent leur tour.

— Ne crois pas, dit l'alto, que je laisse ces rois des instruments dans une coupable inaction ; tous les matins je les fais travailler chacun une bonne demi-heure; j'en ai soin et ils m'en sont reconnaissants. Je méprise ceux qui ont de pareils chefs-d'œuvre dans leur cabinet et qui les laissent moisir. A quoi sert un amateur de beaux chevaux qui les garde k l'écurie sans les faire courir? Mais tu n'as pas encore vu un des plus remarquables.

L'alto monta sur une chaise pour atteindre un violon dont le manche portait une tête de lion sculptée. .—C'est Jacob Stainer, celui-là, un modeste dont on ne

parle pas et qui vaut tous les crcmonais; c était uii hoiniuc bizarre qui ne voulait ressembler à personne. Tiens, regarde ! Le corps de l'instrument est brun foncé et la table jaune ; toujours le manche est seul pté en lion . Par une manie de Stainer, il ne voulut jamais arrondir le bois et le haut de ses ff; elles sont triangulaires. Écoute maintenant... Dubois s'intéressait beaucoup à cette leçon.

— Si j'osais, dit-il, donner mon avis, il me semble que le son des crémonais a quelque analogie avec les sons de la flûte, tandis que Stainer ressemble plutôt à une clarinette.

— Ce que tu dis là n'est pas mal observé, dit l'alto, tu n'es pas encore tout à fait corrompu.

— Et tous ces violons? demanda Dubois, en désignant une quarantaine d'instruments aussi tranquilles que des momies dans un musée.

— Ils sont inférieurs, je n'ai voulu te montrer que les types principaux ; tu n'as pas besoin de connaître ces contrefaçons de crémonais et de Stainer (ju'on fait dans le Tyrol, ils ne sont pas bons et ne peuvent tromper que les ignorants. La qualité du sapin n'y est pas, la forme des éclisses n'est pas pure, les bords et les filets me feraient voir immédiatement la tromperie. J'ai quelques violons de fous comme toi, qui ont essayé de varier les formes consacrées. En voilà un si plat qu'il semble qu'on l'ait aplati sur une enclume : pas de son; au contraire, celui-ci est si haut qu'il semblela grenouille voulant imiter la contre-basse. Celui-là est octogone ; si tu connais le jeu du solitaire avec sa table et sa petite boîte dessous, figure-toi quelle musique on peut tirer d'une invention pareille. J'ai un violon historique donné par Napoléon, qui avait fait peindre son

4âO LES SENSATIONS DE JOSQUIN.

portrait sur la table et qui n'en est pas meilleur. J'ai conservé le violon d'un de mes amis, et je ne me doutais guère qu'un jour il me servirait à te démontrer la niaiserie de les grattages. Cet instrument était excellent; mais mon ami, qui ne fut jamais content du bien, avait l'habitude de placer et de déplacer l'âme; quand il ne touchait pas à l'âme, c'était au chevalet. Qu'cst-il arrivé? En dedans, la tête de l'âme rongeait un peu du bois de la table ; les pieds du chevalet en dehors en faisaient autant. C'est comme deux prisonniers dans deux cachots qui travaillent à faire un trou au même mur ; le son du violon se perdait, la vibration de la chanterelle devenait irrégulière. Et un jour les pieds du chevalet touchèrent la tête de l'âme ; la table avait été usée petit à petit par ces démolisseurs, ce ne fut plus un violon... c'est un monument de démence. As-tu compris?

Dubois se mit à rire.

— Bon! dit l'alto, tu n'en as pas encore assez vu. Voilà le violon d'un musicien qui le mettait coucher avec lui. 11 avait poussé si loin ses craintes du froid qu'il avait inventé, ainsi (|ue pour la cuisine, des espèces de chaulferettes sous sa boîte à violon. Daiis l'été, le violon était cnvcloi)pé de llanelle ; jamais on ne vit un enfant de bonne maison, un lils unique entouré d'autant de soins. Et, chose étonnante! ce musicien, qui s'occupait si follement d'hygiène pour les instruments, mourut d'une lluxion de poitrine dans l'hiver de 1832. Son violon est exécrable. Tu crois, Dubois, que cette histoire n'a pas de rapport avec ton affaire, et tu te trompes. Au lieu de tant chercher à gratter les instruments, gratte plutôt tes doigts pour les assouplir, si lu veux devenir un grand musicien.

LES SENSATIONS 1)E JOSQUIN. i'6\

. — Je ne tiens pas à devenir un instrumentiste, dit Dubois.

— Vraiment! s'écria l'alto; voudrais-tu devenir un mauvais compositeur?

— Pas davantage.

— Alors que veux-tu? que fais-tu? dit l'alto inquiet.

— Je cherche, s'écrie Dubois.

— Pauvre garçon ! t L'alto poussa une plainte. » — As-tu bien réfléchi à ce que tu entreprends ?

— Je n'eu dors pas, dis Dubois. J'ai été amoureux une fois, et on m'avait conté les désordres qu'une femme peut amener dans la vie d'un homme ; cependant je dormais. La moitié du temps j'oublie de manger : je mangeais quand j'étais amoureux. Je me suis occupé un moment de politique avant mes inventions ; ma parole, je crois qu'on bouleverserait Paris aujourd'hui, que je ne m'en occuperais pas. Ce que vous venez de me montrer me soutiendrait quinze jours sans manger, et je vous en remercie avec plus de reconnaissance que si vous m'aviez donné une grosse somme.

— Alors, dit l'alto, tu n'es pas effrayé de la beauté des formes de mes violons?

—Non.

— Les formes, passe encore; mais les sons, malheureux, les sons, où trouveras-tu des sons pareils?

— Je n'en suis pas embarrassé, dit Dubois.

— Quel orgueil! s'écria l'alto irrité, quel orgueil! Tiens, tu es un ignorant ; va-t-en , misérable ! Je croyais que tu savais quelque chose ; mais rien ne t'étonne, c'est que lu ne sais rien. On peut jouer du violon devant un âne qui mange un chardon, son oreille restera aussi grande et aussi bète. Un garçon de bonne volonté se serait repenti,

il aurait reconnu ses erreurs, il se serait trouvé petit devant son maître. Toi tu pousses l'ignorance à son comble, tu as des yeux et tu ne vois pas, tu as des oreilles et tu n'entends pas ; je t'ai montré des formes de violons à se mettre à genoux devant, tu ne les as pas regardées ; je t'ai fait entendre des sons à faire pleurer, tu ne les as pas écoutés. Marmaille qui croit jouer du violon, parce qu'il a un archet dans la main; mais c'est un bâton que tu tiens, et lu frappes sur une table. Je t'ai dit de t'en aller, qu'est-ce que tu es venu faire ici? Tu n'as pas le droit de regarder les maîtres en face, il me semble que tu leur craches à la ligure. Je ne sais ce qui m'arrête de te battre...

L'alto tournait autour de l'appartement. < Il me faudrait un grossier archet de contre-basse, tune mérites même pas des coups d'archet de violon. » Toujours en parlant et maugréant, l'alto tira avec force un mauvais rideau de toile qui pendait à la fenêtre, et il en couvrit précipitamment les trois Amatius, le Stradivarius et le Stainer qui étaient rangés en première ligne.

— Maintenant, dit-il, regarde les imitateurs, les contrefacteurs, les fous et les imbéciles. Tu es leur digne fils. Fais des violons carrés, fais-en des ronds, fais-en en triangles, tout cela te regarde, je ne m'en inquiéterai pas. Faut-il que je sois venu à cet âge pour m'ètre laissé tromper comme tu m'as trompé, moi qui n'ai jamais introduit personne ici ; moi qui me suis mis k l'alto, craignant que mon talent ne répondît pasaux instruments des maîtres? A h ! quelle leçon ! . . . Allons, as-tu assez vu, que tu ne me chagrines plus de ta présence?... Faudra-t-il que j'appelle pour te faire mettre dehors... Tu comptes sur ma faiblesse, n'est-ce pas, lâche!

LES SENSATIONS DE JOSQUIN. 1o3

Dubois avait écouté froidement toutes ces injures. 11 projita d'un repos de l'alto pour dire :

— Qui est-ce qui vous a dit que je m'occupais de violons?

— lleini s'écria l'alto.

— Je ne vous ai jamais parlé de luttes avec les vieux maîtres, de contrefaçons ; j'admire autant que vous l'école de Crémone.

— Alors pourquoi grattes-tu toujours et toujours?... Et je me rappelle que tu m'as dit toi-même avoir commencé un violon qui était à moitié...

— C'est vrai, dit Dubois.

— Et tu nies maintenant; ou plutôt, dit le vieil alto dont la ligure réfléchit la joie et la crainte, te repentirais-tu?

— Je ne me repens pas, dit Dubois, je nai rien à me reprocher; les violons ne m'intéressent pas, je les trouve complets, et si je les étudie, c'est pour n'en pas faire.

—Bien sur! s'écria l'alto. Donne-moi ta parole que tu ne toucheras pas aux violons.

— Je vous le jure, dit Dubois.

— Bien, mon garçon, bien, viens que je t'embrasse!

Le vieux musicien s'empara de Dubois et le pressa contre lui.

— Ah! que tu m'as fais peur! dit-il en soupirant. Pourquoi m'as-tu fait tant de mal? Ne pouvais-tu pas m'avouer d'abord ce que tu viens de me dire seulement?

— Vous avez toujours parlé, dit Dubois, cela était difficile.

— Ainsi c'est bien convenu, tu ne toucheras pas aux violons...

— Jamais, dit Dubois, c'est la voix de femme.

Dubois demeurait hors barrière dans une maison neuve, au troisième étajïe. Sur sa porte était un fond de violon qui indi(|uait sa profession ; au-dessous était écrit à la craie : V Je suis à V Association. » Car il ne connaissait que trois endroits dans Paris : sa chambre, son bal et les Cuisiniersréunis. On ne l'avait jamais rencontré autre part. En entrant on était frappé par le singulier mobilier du musicien: c'étaient toutes sortes d'instruments à cordes accrochés aux murs; quelques-uns complets, mais rarement, la majeure partie sans chevalet, sans cordes. Pour le reste, on se serait cru en plein atelier de dissections; il y avait par terre de grands cadavres de contre-basses, des violons éventrés, des violoncelles coupés par le milieu, et, autour, pêle-mêle, des manches, des touches, des chevilles, des éclisses et des contre-éclisses. Dans les angles étaient entassées des planches d'érable, de plane et de sapin.

Le seul meuble était un établi couvert de sciure de bois et d'outils.

— Ah! vous .voilà, citoyen, me dit Dubois en m'oflrant la main. Vous voyez, je travaille... asseyez-vous... C'est que vous êtes peut-être accoutumé aux chaises. Sil vous était égal de vous mettre dans le lit !

Et il rit beaucoup de mon étonnement à chercher le lit, (jui était formé d'un matelas dans le fond d'une immense contre-basse.

— Je vous demande pardon, citoyen, je n'ai (juun tabouret ([ui me sert à travailler, et je n'ai pas de temps à perdre.

Je m'assis résolument dans la ccfiitre-basse, trouvant cette invention pleine de gaieté.

— Je fais un ténor, dit Dubois. Vous ne connaissez pas encore le ténor ?

Ce ténor était un violoncelle d'un tiers moins grand que ceux dont on se sert habituellement. Il était sculpté avec une grossièreté sans pareille.

— Et à quoi sert ce singulier instrument? demandai-je, pendant que Dubois grattait au dedans de ce qu'il appelait le ténor.

— C'est un second violon, me dit-il.

— Un second violon! m'écriai-je.

— Oui, j'en joue au bal de la Tête-Noire. Si vous voulez me permettre de gratter encore un moment, je vous le ferai entendre... Je n'ai pas là l'archet, mais ça ne fait rien.

Une minute après, il prit un archet de contre-basse, plaça un gros violon entre ses jambes et se mit à en jouer comme d'un violoncelle. Je dis gros violon, car il serait autrement impossible de décrire cet instrument qui paraissait une petite basse construite pour un nain. Dubois tira des sons tout particuliers de son ténor, qui avait une plénitude inconnue au violon, une légèreté et une agilité qu'aucun violoncelle ne saurait avoir, en raison de sa construction.

Depuis que je ne lavais vu au Jardin-des-Lilas, je compris quels immenses- travaux avait dû accomplir Dubois. Travaux de tète et travaux de corps. Il paraissait avair grandi de moitié^ tant il avait maigri. Ses cheveux allongés et sa rare barbe qui poussait au hasard encadraient une figure longue et pâle, mais pleine de mobilité. Les yeux étaient brillants et remplis de feu, la bouche indiquait de la bonté

et (lu courage. Quand il jouait avec une singulière ardeur de son ténor, il était curieux de regarder ses longues mains nerveuses qui semblaient construites intérieurement avec des cordes à violons, tant elles étaient souples et les doigts allongés.

Il chantait en s'accompagnant sur son ténor, et il chantait à pleine voix pour donner une idée complète de son instrument à l'orchestre. Jamais je n'aurais cru à une pareille voix dans un corps d'apparence si frêle. Il s'arrêtait à chaque instant pour gratter et reprenait son air comme si de rien n'était. Rarement j'ai vu un homme plus heureux dans une si pauvre chamhre, couchant dans une contre-basse.

— Vous regardez la pédale, me dit-il en suivant mes yeux qui s'arrêtaient sur une énorme contre-basse qui touchait jusqu'au plafond.

Cette contre-basse était montée sur une grande boîte à roulettes ; elle n'avait que deux cordes, mais deux cordes qui auraient pu servir à tirer de l'eau d'un puits. Elle avait une ou\ erture dans un des flancs.

— Ça, dit Dubois, est la mère Gigogne des violons; il faut un rouet pour en jouer, malheureusement elle n'est pas en état... Bah! vous comprendrez à peu près, citoyen.

Il laissa tomber son ténor plutôt qu'il ne le posa, et s'élança sur les flancs de cette contre-basse, qui m'étonnait comme un sphynx d'Egypte, et ([ui en avait^la taille. Avec le même archet qui avait joué toutes sortes de facilités sur le ténor, il frotta sur la grosse corde d(i l'instrument dit pédale. Le son était vague et fuyant, difficile à préciser.

— L'ut, l'ut, dit Dubois, l'ut ;i l'octave de celui de ma contre-basse.

D'un bond il décrocha une seconde immensité, plus humaine cependant que la pédale, et en tira un ut plus raisonnable.

— Voici maintenanLune octave supérieure ; Vutàc la basse.

Et il attira à lui, comme une plume, une contre-basse à quatre cordes, qu'il appelait une basse. De là il sauta sur son ténor, saisit un alto, puis finalement un violon, pour me faire comprendre ses gradations et dégradations d'octaves. Les singes qui sautent d'une branche à l'autre donnent une faible idée de Dubois jouant de tous ses instruments à la fois, ne s'inquiétant pas de leur poids, de leur volume, et faisant sur son énorme contre-basse des démanchés, des feux d'artifice de notes , des fioritures de chanteuse légère.

Un soir, je me suis trouvé avec Listz chez un tailleur allemand de la rue Vivienne. Listz faisait répéter une cantate qu'il avait composée pour les fêtes de Bonn, à l'occasion du monument de Beethoven. Les paroles étaient de M. Jules Janin.

Il y avait déjà matière à curiosité, ne fût-ce que dans l'enthousiasme poétique de M. Jules Janin qui se manifestait d'une façon non équivoque ; mais là n'était pas le spectacle important. Listz conduisait ses choristes , il chantait avec eux, les accompagnait au piano; ses deux longues mains quittaient à chaque instant le clavier pour battre la mesure. Cependant le piano accompagnait toujours. Les touches semblaient obéir à un magnétisme que lançaient les mains de Listz.

Ces effets singuliers, je les retrouvais chez Dubois, qui, non content de son agilité à faire entendre successivement sa série d'instruments, s'était ingénié à en jouer de deux à

la fois; mais il nemployait l'archet que pour sa pédale, dont il touchait les cordes à vide, sans les doigter, tandis (|ue la main gauche supportait le ténor par le pouce et permettait aux quatre doigts de manœuvrer à leur fantaisie, trois doigts servant à doigter et le quatrième à pincer c^mme fout les joueurs de guitare, à obtenir des pizzicati.

Le rêve de Dubois était d'arriver à changer complètement la physionomie de la famille des violons. Il n'aimait pas le second violon, qui a exactement la forme de son supérieur, le premier violon.

— Les accompagnements, me dit-il, se confondent trop avec le chant. On l'a si bien compris, qu'on a voulu que l'alto fût plus grand et eût d'autres sons que le violon.

Mais ce qui fâchait Dubois, c'était l'abîme qui existait entre l'alto et le violoncelle. Effectivement, pour ce qui est de la taille, la transition ne semble pas logique. Aussi Dubois avait-il établi, comme il va être dit, son échelle musicale :

1» Le violon, ou soprano, correspondant k la voix de femme ;

2o L'alto, un peu plus grand que celui habituel ;

3» Le ténor, qui a été décrit plus haut ;

4" La basse, plus grande que le violoncelle d'aujourd'hui, un peu moins grande que la contre-basse usitée; instrument à (piatre cordes, facile à doigter ;

5» La contrt -basse, d'une taille supérieure à la contrebasse des orchestres ;

6o La pédale, immense mécanique à deux cordes, utile surtout pour des tenues,

Ce système, qui est très-simple sur le papier, avait demandé cependant bien des travaux, bien des peines et bien des veilles. A qui montrer ces inventions? A qui en parler? Ce n'étaient pas les musiciens de bals qui étaient en état de comprendre. Dans ces temps-ci, la musique de cuivre a été révolutionnée de fond en comble, sans qu'on soit arrivé encore à des résultats positifs ; mais il n'en est pas de même des instruments à cordes. Il est encore possible, malgré les efforts des anciens facteurs, de faire des essais dans les musiques militaires : le Gymnase musical est moins dans la tradition que le Conservatoire, et permet volontiers qu'on apporte quelque nouveau tapage dans la musique de chevaux. 11 ne reste aux innovateurs musiciens que les orchestres de théâtre ; là encore il a fallu l'immense réputation de Meyerbeer pour introduire à lOpéra ses volontés et ses instruments, et Meyerbeer ne connaît pas les gens qui couchent dans des contre-basses.

Aussi un frère de Dubois, qui partageait toutes ses idées, fut-il malmené k l'Opéra pour avoir osé y introduire le n» 5 de la collection, la grosse contre-basse. Qu'aurait-on pensé si on avait vu la pédale à rouet ?

La fameuse pédale ne fut employée qu'une fois par un jeune musicien-saltimbanque, qui trouvait l'invention bizarre et qui s'en senait pour jeter l'étonnemenl et l'effroi dans l'esprit des auditeurs. Mais ce compositeur n'eut jamais de réputation; on l'employait seulement, à cause de son nom arrangé à l'italienne, pour donner des concerts dans des jardinsybals et mettre en musique des « branle-bas général, des Sainte-Barbe qui sautent, des incendies du navire sur les côtes du Coromandel. Le compositeur compromit

singulièrement la pédale dans un concert où on devait entendre :

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