‹ Les sensations internesChapitre 26 sur 145 · BESOINS INSTINCTIFS · texte numérisé non relu

BESOINS INSTINCTIFS

intellectuels proprement dits par leur caractère aveugle et irrésistible. Mais en réalité et en allantau fond des choses, l'instinct n'est qu'un réflexe plus compliqué et l'in telligence joue dans les moyens employés pour arriver au bu t final un rôle considérable. Mais cette question de l'instinct ne rentre pas dans le cadre de ce livre et si elle trouve ici une place, c'est qu'à chaque instinct se rattache un besoin qui est le point de départ des actes instinctifs et qui doit être étudié ici.

La recherche de la nourriture, le rapprochement des sexes, la nidification des oiseaux et des autres espèces, l'incubation de la poule, les migrations des animaux voyageurs, les sociétés animales, etc., toutes ces manifestations instinctives sont déterminées par des séries de sensations dont l'ensemble constitue un besoin. Ces besoins offrent les mêmes caractères de répétition et d'exigence que les besoins que nous avons déjà passés en revue et prêtent aux mêmes considérations. Comme eux ils font partie intégrante de l'organisme et représentent des tendances héritées des générations antérieures. Aussi ces besoins se déclarent-ils aux époques déterminées par l'évolution même de l'individu et en l'absence des influences extérieures qui leur servent habituellement de causes occasionnelles. Ainsi chez les oiseaux migrateurs, le besoin d'émigration se montre à certaines époques de l'année avec la même force quand on prend de jeunes animaux qui n'ont pas encore émigré et qu'on les met dans des conditions de température et d'alimentation qui rendent la migration inutile.

La question de savoir s'il y a des centres spéciaux pour ces besoins instinctifs et où sont placés ces centres est à peu près impossible à résoudre. Dans des phénomènes aussi complexes que les phénomènes instinctifs et qui mettent en jeu un si grand nombre de centres sensiLifs et moteurs, il est bien difficile de ne pas admettre que tous ces actes puissent se faire sans un centre quelconque qui les coordonne et les régularise, et dans ce cas c'est dans ce centre qu'il faudrait placer le siège dubesoininstinclif; mais il n'y a là qu'une supposition à l'appui de laquelle on ne peut invoquer ni des expériences ni des raisons Lrréfiïtables.

Je ne passerai pas en revue les différents besoins instinctifs; il faudrait traiter tottte cette vaste question île Pinstinct qui

à elle seule Suffirait pour remplir un volume. Du reste, quelques-uns de ces besoins instinctifs ont été étudiés dans les pages qui précèdent, par exemple le besoin sexuel.

Besoins acquis.

^ Ce que je viens de dire des besoins naturels me permettra d'être bref sur les besoins acquis. Comme les premiers, ils dépendent d'une excitation plusieurs fois répétée de centres nerveux, sensoriels ou moteurs; comme les premiers ils se distinguent par leur caractère impulsif, irrésistible, quand ils atteignent une certaine intensité. Pour les étudier il faudrait passer en revue toute l'interminable série des passions, des travers, des manies, des habitudes qui affligent ou qui consolent l'humanité. Notre vie tout entière se passe à contracter des habitudes, c'est-à-dire à nous créer des besoins artificiels pour nous donner la jouissance de les sa tisfaire. Si l'on réduisait ses désirs à la satisfaction des besoins naturels nécessaires à la conservation de l'individu et de l'espèce, on en serait encore à l'existence végétative du dernier des sauvages ou du plus misérable des paysans. La civilisation n'est pas autre chose que la recherche de nouveaux besoins qui deviennent peu à peu aussi indispensables et aussi impérieux que les besoins de la faim et de la soif.

Parmi ces besoins acquis, les besoins sensoriels jouent un rôle considérable dans notre existence élégante et raffinée. Il nous faut toutes les nuances et toutes les splendeurs de la couleur et de la lumière, toutes les harmonies des sons et des accords, les émanations pénétrantes des parfums et les délicatesses excitantes des saveurs, il faut à notre épiderme assoupli et sensibilisé les contacts fins et soyeux des étoffes et les molles pressions des coussins ; il nous faut le luxe sous toutes ses formes et ce luxe est devenu un besoin pour ceux qui le possèdent, un désir pour ceux qui ne peuvent se le procurer. A ces besoins sensoriels s'ajoutent les besoins musculaires plus virils et plus utiles ; c'est toute la série des exercices de force ou d'adresse, tir, escrime, équilation, en un mot, tous les différents genres de sport pour employer le terme courant. Puis ce sont le jeu, la spéculation, l'ambition, la politique, qui offrent un vaste cbamp aux chercheurs d'émotions vives; enfin dans une sphère plus sereine et plus élevée, l'art sous ses diverses formes, la science, et pour ceux qui croient la foi. A toutes ces manifestations de l'activité psychique correspondent des besoins acquis dont nous sommes tous plus ou moins les esclaves.

Si l'on descend de plus en plus dans l'écbelle sociale pour no s'arrêter qu'aux derniers degrés, ces besoins prennent un carac-

BESOINS ACQUIS Ol

' 1ère de plus en plus rude et plus grossier; les besoins intellectuels disparaissent peu à peu se réduisant à la politique de cabaret, aux péripéties extraordinaires du roman-feuilleton et aux faits divers du journal à un sou; en fait d'art, les enluminures criardes, les violences du mélodrame, les chansons de caféconcert et les refrains obscènes ; en fait d'émotions, le jeu, les rixes brutales et, dans les grands jours, le régal d'une exécution capitale ; comme sensations : la pipe, l'alcool et l'amour de barrière.

J'ai pris ici les degrés extrêmes de l'échelle sociale, mais il y a un échange perpétuel entre les deux et comme un double courant qui s'établit de l'un à l'autre. Il y a dans le peuple des natures nobles et distinguées que dominent les besoins intellectuels et moraux et qui tendent toujours à s'élever. Il y a clans les hautes classes des natures viles et basses dont le vernis de la civilisation masque à peine la brutalité grossière ; ceux-là ont, comme on dit, la nostalgie de Végout et ils prennent volontiers à la lie du peuple son argot, ses passions et ses besoins.

On sait combien ces besoins acquis peuvent devenir, chez certaines natures, impérieux et irrésistibles. On sait quelles conséquences terribles peuvent avoir le jeu, l'acoolisme, la débauche non seulement pour l'individu lui-même, mais pour la société tout entière. Les besoins intellectuels les plus élevés, quoique atteignant beaucoup plus rarement une intensité pareille, peuvent cependant, dans des cas exceptionnels, produire aussi des conséquences funestes. On peut lire dans la Médecine des passions de Descuret, l'histoire curieuse du savant hongrois, Montelli, chez lequel le besoin de savoir et l'amour de l'étude avaient atteint un degré extraordinaire. Sauf un jour par semaine consacré à donner des leçons ou à servir de modèle pour subvenir à ses besoins, il travaillait tout le reste du temps vingt heures par jour, et habitait seul une sorte de cave, vivant de pain et de pommes de terre et dépensant sept sous par jour, quatre pour l'éclairage, trois pour la nourriture ; il ne se chauffait jamais quelle que fût la rigueur de la saison ; il conservait ses habits jusqu'à ce qu'ils fussent en lambeaux et ne portait pas de linge; tout ce qu'il gagnait par ses leçons était consacré à l'achat de livres. Et cet homme qui connaissait à fond les sciences exactes, qui savait toutes les langues mortes et la plupart des langues vivantes, n'a pas laissé un seul ouvrage, un seul mémoire. C'était bien la manie de l'étude pour l'étude dans toute sa pureté.

3o LES SENSATIONS INTERNES

Les besoins acquis peuvent se circonscrire, se localiser pour ainsi dire, c'est-à-dire porter sur des sujets limités, sur des actes partiels et donner ainsi naissance à l'innombrable série des manies que l'on rencontre à cbaque instant autour de soi et dont nul de nous n'est dépourvu.

Je ne parlerai pas de ceux qui collectionnent des livres ou des bibelots, car il peut y avoir là une valeur intrinsèque ou un intérêt scientifique, artistique ou littéraire; mais que dire de ceux qui collectionnent des boutons, des chapeaux, des cannes, des bouclions, des étiquettes, des cheveux, etc., et une foule d'objets hétéroclites? Celui-là ne peut rester au môme endroit; c'est un migrateur; il faut qu'il voyage, qu'il se déplace continuellement. Cet orateur ne peut parler que quand il a en main quelque objet qu'il tourne, qu'il retourne, qu'il pose, qu'il reprend. Un ami vous arrête clans la rue, tout le temps qu'il vous entretient il tourmente le bouton de votre paletot. Celui-ci a la manie du nombre ; il compte tout ce qu'il voit, tout ce qui l'entoure, le nombre de mots que vous lui dites ou le nombre des gens qui passent dans la rue ; celui-là ne peut voir passer une jolie femme sans être pris d'une envie insurmontable de savoir son nom, ce qu'elle est, où elle est née, et cela en tout bien tout honneur'; s'il ne peut la suivre, il entre clans des crises épouvantables. Ce joueur ne peut paraître au tapis vert sans un fétiche dont La bizarrerie est souvent inexplicable. Celui-là a besoin d'air, d'espace et ne peut rester tranquille si, la nuit comme le jour, ses portes et ses fenêtres ne sont pas toutes grandes ouvertes. Tous ces originaux, ces excentriques, ces extravagants ne sont encore que sur la frontière de la folie. Mais on peut y faire rentrer hardiment ces manies partielles dont les recueils de médecine légale et d'aliénation mentale nous offrent de si curieux et de si étranges exemples.

A l'opposite du besoin, du désir, du penchant se trouvent la satiété, le dégoût, la répugnance, l'aversion. J'en donnerai comme exemple la satiété qui suit l'ingestion des aliments. Ce sentiment aussi complexe et aussi difficile à définir et à caractériser que celui delà faim a pour caractéristique principale la sensation de plénitude qui accompagne la réplélion de l'estomac par la masse alimen taire ; dans cette sensation de plénitude, la compression de la muqueuse de l'estomac, la distension de la tunique musculaire de cet organe jouent le rôle principal; mais il faut faire intervenir aussi la compression exercée sur les

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