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CHAPITRE IX

SENSATIONS MUSCULAIRES (Suite). — ROLE DES SENSATIONS TACTILES. — ROLE DES SENSATIONS ARTICULAIRES. — ROLE DES SENSATIONS PROVE- NANT DES DÉPLACEMENTS DU SANG.

Sensations tactiles.

Los sensations tactiles se mêlent intimement aux sensations musculaires fonctionnelles et nous devons rechercher ce qui, dans l'ensemble compris sous le nom de sens musculaire, revient en réalité à la peau et aux nerfs sensitifs. Pour cela nous devons prendre les divers modes de sensibilité musculaire et les analyser à ce point de vue.

On a vu plus haut que, dans la contraction musculaire, nous avons la no tion de l'énergie de la contraction, de sa durée, de sa vitesse, de son étendue, de sa direction; nous avons ensuite la notion de la situation de nos membres et des différentes parties de notre corps ; enfin nous avons conscience des mouvements passifs et actifs exécutés par notre corps pris en to talité.

Toutes les fois que nous contractons un muscle, nous produisons un déplacement des parties molles de la région mise en mouvement. Soit le bras, je suppose, reposant sur une table ou pendant le long du corps, la peau se trouve dans un certain état de tension qui ne donne aucune sensation particulière nette à cause de l'habitude et parce qu'on n'y fait pas attention ; mais si je fais un mouvement, si je fléchis l'avant-bras par exemple, la peau du pli du coude sera relâchée, cel le de la région postérieure sera tendue et le degré de relâchemcn t de la première et de tension de la seconde seront proportionnels à l'étendue du mouvement, c'est-à-dire au degré du raccourcissement musculaire. En outre, la vitesse avec laquelle se produisent ces variations de tension dépendra exactement de la rapidité de la contraction et chacune de Ces variations de tension nous sera connue par des sensations

provenant des nerfs sensitifs de la peau, qui pourront par conséquent nous renseigner sur l'intensité, la vitesse et la durée de la contraction musculaire. C'est dans la région de l'articulation mise en mouvement que ces variations de tension et par sui te les sensations concomitantes seront le plus marquées ; mais en réalité ces variations de tension se passeront dans tout le bras, et, dans la région même du muscle en action, le biceps, le gonflement du muscle contracté produira une compression de la peau sus-jacente de dedans en dehors. Ces variations de tension de la peau se produiront de môme, que les changements de situation de nos membres soient actifs ou passifs.

Comme la finesse delà sensibilité de la peau et de ses nerfs est très grande on peut se demander à bon droit si, dans ces mouvements, ces sensations cutanées ne suffiraient pas à elles seules pour expliquer ce que nous appelons sens musculaire. C'est l'avis de plusieurs physiologistes ou médecins et en particulier de Schiff, Aubert, Kammeler, Trousseau.

Schiff appuie son opinion sur les expériences suivantes. Si on presse fortement les mâchoires l'une contre l'autre, on a un sentiment de tension clans la région massé térine ; si alors on relâche la peau de cette région en tirant un peu la barbe, cette sensation disparaît. Mais en répétant l'expérience, on peut s'assurer facilement, comme le fait remarquer Sachs, qu'il n'en est rien et que si parfois cette sensation paraît obscurcie, c'est dû très probablement à ce que la manipula tion de la peau et la trac tion opérée sur elle masquent la sensation musculaire.

On verra plus loin les expériences de Cl. Bernard qui démontrent qu'après l'arrachement de la peau des pattes chez la grenouille les mouvements se font avec la même régularité qu'auparavant, du moins pour ce qui concerne les mouvements de progression, de saut, de nage. J'ai répété moi-môme les expériences de Cl. Bernard avec le môme résultat. Après l'arrachement de la peau des quatre membres la grenouille se comporte comme une grenouille normale. Elle nage très bien et c'est seulement au bout d'un certain temps, probablement â cause de l'imbibition des muscles par l'eau, que les mouvements deviennent moins précis et moins agiles. Mise sur le dos, la grenouille se retourne immédiatement. Si elle saute de la table d'opérations par terre, elle s'enfuit rapidement et il est difficile de la rattraper. Quand elle est au repos et qu'on tire sur les pattes elle les fléchit et prend l'attitude accroupie familière à ranimai. Suspendue par la tête elle se débat mais moins qu'une grenouille

normale et n'atteint pas, comme le fait celle-ci, avec les pattes de derrière les doigts qui la saisissent (1).

On a invoqué le siège môme de la sensation dans les mouvements. Si on fléchit les doigts, les sensations sont localisées dans la paume de la main et pas à l' avant-bras, et Bloch en particulier insiste beaucoup sur ce fait. Mais il faut distinguer deux choses dans un mouvement, la partie déplacée et l'agent du déplacement, dans ce cas les doigts et les muscles. La partie déplacée, les doigts, nous donne des sensations dues aux nerfs de la peau et des articulations, sensations tacliles, tandis que l'agent du déplacement, le muscle, nous donne d'autres sensations, sensations musculaires. Si ces dernières restent sur l'arrière-plan, c'est affaire d'habitude et aussi, comme on l'a vu déjà, parce que notre esprit s'inquiète surtout du résultat plutôt que de la façon dont le résultat est obtenu; ce qui nous importe, ce sur quoi l'esprit s'arrête, c'est le mouvement lui-même, le déplacement de la partie fait dans un but déterminé ; l'agent môme du déplacement a pour lui beaucoup moins d'importance et il le néglige volontiers. Cependant on a vu qu'en y faisant attention on peut localiser la sensation dans le muscle lui-môme ; mais il faut pour cela avoir déjà une certaine habitude de s'observer soimême ou se placer dans des conditions particulières.

Les faits pathologiques permettent jusqu'à un certain point de trancher la question. On peut les diviser en deux catégories au point de vue qui nous occupe.

Dans la première catégorie les observations semblent montrer une relation étroite entre les deux sortes de sensibilités, tactile et musculaire; les faits de la seconde catégorie au contraire parlent en faveur de l'indépendance de ces deux sensibilités. Examinons ces deux ordres de faits.

(t) J'ai certaines remarques à présenter au sujet de ces expériences. La première c'est que dans les expériences de Cl. Bernard il se glisse une cause d'erreur sur laquelle ne paraît pas s'être portée son attention. Quand on arrache la peau des pattes d'une grenouille on constate facilement, soit par l'inspection seule, soit en remplissant de liquide la dépouille cutanée ainsi obtenue, que l'arrachement n'est jamais complet ; à cause de la minceur de la peau, celle-ci se déchire en général au niveau de la base des dernières phalanges et ces phalanges restent par conséquent intactes avec leur enveloppe cutanée et ses nerfs sensitifs. Il faut, comme je l'ai toujours fait dans mes expériences, après avoir arraché la peau enlever par un coup de ciseau l'extrémité des doigts encore recouverte de peau. Dans ces conditions, du reste, les résultats sont les mômes, comme on vient de le voir ci-dessus. Une seconde remarque, c'est que dans certains cas, le choc et la douleur produits par l'arrachement- mettent l'animal dans un état de collapsus qui peut le rendre insensible aux excitations pendant un certain temps. Il faut donc attendre un peu avant de commencer les expériences

Les faits les plus nombreux concernent les cas dans lesquels la sensibilité cutanée et la sensibilité musculaire sont abolies simultanément. Un des plus connus est le cas cité par Demeaux dans sa thèse sur les hernies crurales, en 1843. Il s'agissait d'une femme atteinte d'hémianesthésie. « Elle mettait ses muscles en mouvement, dit l'auteur, par l'influence de la volonté, mais elle n'avait pas conscience des mouvements qu'elle exécutait; elle ne savait pas dans quelle situation était son bras ; il lui était impossible de dire s'il était étendu ou fléchi. Si l'on engageait la malade à porter sa main à son oreille, elle n'en avait pas conscience, si j'arrêtais son bras au milieu du mouvement, elle ne s'en apercevait pas. Si je fixais, sans la prévenir, son bras sur son lit, et lui disais de porter la main à sa tête, elle luttait un instant, puis cessait d'agir, croyant avoir exécuté le mouvement; si je l'engageais à recommencer en lui montrant que son bras était resté à la môme place, elle luttait avec plus d'énergie et dès qu'elle était obligée de mettre en jeu les muscles du côté opposé, elle reconnaissait qu'on mettait obstacle au mouvement. »

Strûmpell a observé aussi un cas dans lequel la sensibilité cutanée était tout à fait abolie ; les yeux fermés, le malade croyait avoir fermé la main ou levé le bras sans que cela fût; les yeux ouverts, il pouvait accomplir facilement tous ces mouvements sans le moindre trouble musculaire. Des cas analogues ont été observés aussi par Spaeth, Bazire, Duchenne, Briquet, etc., et ces cas se présentent encore assez fréquemment surtout chez les hystériques.

Ces faits sont susceptibles d'une double interprétation. Les uns, et c'est l'opinion à laquelle se sont rangés Magnin, Gley, etc., croient que l'anesthésie est limitée aux nerfs cutanés et que l'abolition de la sensibilité musculaire est due à la perte de la sensibilité cutanée. Mais il est une autre interprétation possible et qui me semble tout aussi acceptable, c'est que la paralysie hystérique ou organique atteint à la fois les nerfs sensitifs de la peau et les nerfs sensitifs des muscles, et ce qui prouve bien que cette interprétation est préférable à la première, c'est que, comme on le verra tout à l'heure, l'anesthésie cutanée ne s'accompagne pas dans tous les cas de paralysie de la sensibilité musculaire et que, d'autre part, il n'y a pas toujours parallélisme absolu entre l'altération de la sensibilité cutanée et celle de la sensibilité musculaire.

La deuxième catégorie de faits dans lesquels les deux sensi-

bilités, tactile et musculaire, sont lésées isolément est beaucoup plus instructive. Ces faits sont de deux ordres. Dans les uns la sensibilité musculaire est conservée, malgré l'abolition de la sensibilité cutanée; dans les autres la sensibilité musculaire est abolie et la sensibilité de la peau reste intacte. Quoique ces faits soient beaucoup plus rares que les précédents, ils n'en sont pas moins démonstratifs.

Au premier groupe appartien t un cas observé par Duchenne de Boulogne et qui est certainement un des plus intéressants qui aient été publiés.

11 s'agit d'une jeune fille hystérique chez laquelle le membre supérieur gauche était frappé d'insensibilité (analgésie, anesthésie, insensibilité des muscles à l'excitation électro-musculaire et à la pression) ; cependant la malade, alors môme qu'on la privait delà vue, avait conscience des mouvements que l'on imprimait ou qu'elle imprimait elle-même à chacune des portions de son membre; elle appréciait alors le poids des objets qu'on lui plaçait dans la main et ne les laissait pas tomber. {Electrisation localisée, 3° édit.,p. 768.) D'après Duchenne, la persistance des sensations de mouvement était due à la conservation de la sensibilité articulaire. Je reviendrai plus loin sur ce point ; mais en tout cas il ne pouvait y avoir intervention de la sensibilité tactile de la peau. Duchenne ajoute du res te quelques pages plus loin que, parmi les anesthésiques qu'il rencontra clans les hôpitaux, il en vit un bon nombre dont la sensibilité était complètement abolie et qui cependant pouvaient mouvoir leurs membres sans les regarder (p. 785).

Un certain nombre de faits analogues ont été observés depuis dans des cas d'hémianesthésie hystérique.

Dans un second groupe de faits qui forment la contre-partie des précédents, la sensibilité tactile et à la douleur est conservée tandis que la sensibilité musculaire est abolie, soit partiellement, soit en totalité. A ce groupe appartiennent deux malades observés par Landry. Je reproduis la description de ce clinicien qui donne une idée très nette des troubles apportés par la perte du sens musculaire. « Dès que les malades cessent de voir leurs membres, dit-il, ils n'ont plus conscience de leur position, ni même de leur existence, ils les perdent pour ainsi dire et sont obligés d'aller à leur recherche, ne sachant plus où ils sont. Us ne se rendent pas compte de leur situation et ne peuvent dire s'ils sont placés dans l'adduction, dans L'abduction, la flexion ou l'extension. Aussi parfois ('ont-ils effort pour étendre ou fléchir Beaunis.

un membre qui l'est déjà. Ils n'apprécient ni leurs mouvements actifs, ni leurs mouvements passifs. Ont-ils fait un mouvement, ils en ignorent Té tendue et souvent ne savent pas s'il a eu lieu. Si, ayant rétention d'en exécuter un, onles en empêche, c'est tout à fait à leur insu, et ils aroient l'avoir exécuté parce qu'ils en ont eu la volonté. On peut leur imprimer des mouvements passifs ou les leur communiquer au moyen d'un appareil électrique sans qu'ils le soupçonnent. Faites-leur soulever un corps lourd, s'ils ne l'ont pas vu préalablement, ils sont incapables d'en apprécier le poids, môme approximativement et il leur paraît extrêmement léger. Leurs membres leur semblent aussi privés de pesanteur. Opposez-vous à leurs mouvements actifs, ils n'ont aucune idée de la résistance qu'ils ont à vaincre et ne proportionnent pas leur effort à l'énergie du vôtre. Qu'on leur plonge la main dans l'eau, ils jugent que c'est un liquide à cause de l'impression cutanée ; mais en agitan t la main ils n'éprouvent pas cette molle résistance qui fournit la notion de la fluidité aqueuse et ils ne savent s'ils se meuvent dans l'air ou dans l'eau, à moins que le bruit ne le leur apprenne. Ils ne perçoivent pas mieux la solidité et ne peuvent indiquer la consistance des objets qu'ils touchent. »

Des cas semblables ont été ob servés par Biswanger, Brarnvvell, et quelques autres auteurs. Dans quelques-uns de ces cas il y avait de légers troubles de la sensibilité tactile mais sans proportion avec les troubles de la sensibilité musculaire ; dans d'autres cas certains modes de sensibilité musculaire étaient conservés.

L'examen attentif de tous ces faits me paraît conduire à une conclusion favorable à l'hypothèse de l'indépendance de la sensibilité musculaire et de la sensibilité cutanée.

Cette opinion se trouve renforcée quand on examine de près ce qui se passe dans les sensations de pression. Il suffit pour cela de se reporter aux expériences de Weber sur l'appréciation du poids, expériences qui ont été mentionnées plus haut.

L'étude attentive du fonctionnement des muscles du larynx et des muscles de l'œil mène aux mômes conclusions. Quelle précision ne faut-il pas dans les contractions des muscles de la glotte quand la voix exécute avec une justesse presque mathématique les vocalises les plus difficiles et les plus compliquées? Les différences de tension de ces muscles se chiffrent 'par des fractions de millimètre et le chanteur exercé sait graduer exactement la tension des muscles vocaux pour produire la note voulue ! Si les sensations tactiles constituaient l'élément essen-

tiel de ce qu'on appelle sensibilité musculaire, ce serait donc la muqueuse des cordes vocales qui serait seule en jeu. Est-il possible d'admettre, malgré l'extrême sensibilité de cette muqueuse que des différences aussi faibles de tension d'une muqueuse puissent être senties et appréciées? Chez les hystériques anesthésiques, chez lesquelles l'anesthésie s'étend au pharynx et au larynx, il me semble, autant du moins que mes souvenirs de praticien me permettent de l'affirmer, que la voix n'est pas abolie et que les intonations restent justes. ^ J'ai du reste cherché à résoudre directement la question et ai fait pour cela une expérience dont on trouvera le compte rendu détaillé dans l'Appendice. Cette expérience consiste à anesthésier par la cocaïne la muqueuse des cordes vocales chez un chanteur et à voir si, après cette anesthésie, la voix reste juste. L'expérience, que je n'ai pu faire qu'une fois et qui mériterait d'être répétée, m'a donné le résultat suivant: la paralysie de la sensibilité de la muqueuse des cordes vocales n'a pas altéré la justesse de la voix d'une façon sensible, tandis qu'au contraire la' pureté et le timbre du son l'ont été d'une façon appréciable. Il me semble donc qu'il est permis de conclure de cette expérience que, dans la tension des cordes vocales qui détermine la justesse du son, c'est la sensibilité musculaire qui joue le rôle essentiel et que la sensibilité de la muqueuse n'intervient, si même elle intervient, que d'une façon tout à fait secondaire.'

Si dans les laryngites (et pas toujours) la voix devient fausse, c'est parce que le gonflement de la muqueuse empêche le jeu des muscles sous-jacents et que d'ailleurs l'inflammation de la muqueuse se transmet au tissu cellulaire sous-cutané et aux muscles sous-jacents. Ainsi, chez les enfants, au moment de la mue de la voix, on trouve habituellement, dans les autopsies faites à cet âge, une altération des fibres musculaires des cordes vocales et l'on sait qu'à ce moment la voix est souvent fausse.

Les mêmes réflexions peuvent s'appliquer aux muscles de l'œil, et la précision et la délicatesse de leurs mouvements peuvent difficilement s'expliquer par de simples différences de tension de la conjonctive. J'aurai occasion de revenir sur ce sujet à propos du rôle de la sensibilité musculaire dans l'appréciation de la distance.

Les sensations cutanées interviennent-elles maintenant dans la notion que nous avons des mouvements de totalité de notre corps? Il est évident que la peau joue un rôle clans tous nos mouvements de déplacement totaux ou partiels, actifs ou pas-

Si

sifs; mais joue-t-elle le rôle principal ? C'est peu vraisemblable d'après les expériences de Mach.

La première expérience de Macb est la suivante. Il emploie une caisse creuse de la forme de la ligure 2. Celte caisse pré-

Fig. 2.

sente à sa partie supérieure un piston S qui peut refouler ou raréfier l'air de la caisse. Sur la paroi supérieure de la partie horizontale et plus basse de la caisse se trouvent deux ouvertures, ayant la forme de la plante du pied. Ces ouvertures sont fermées par les pieds du sujet en expérience qui se tient debout sur cette paroi. Si, dans ces conditions, on soulève le piston S, l'air de la caisse est raréfié et les pieds supportent non seulement le poids du corps comme d'habitude, mais de plus le poids de l'excès de pression atmosphérique dû à la raréfaction de l'air de la caisse. On sent alors une forte pression sur la plante du pied et il semble que le sol soit soulevé sous les pieds, cependant on n'a pas la sensation que le corps subisse un mouvement d'ascension, sensation à laquelle on devrait s'attendre. En effet, si les sensations cutanées étaient identiques avec les sensations de mouvements, nous devrions éprouver une sensation d'ascension de notre corps.

Dans la seconde expérience de Mach, le sujet se couche horizontalement sur le dos dans une caisse susceptible de recevoir un mouvement de rotation dans le sens horizontal. Quand la caisse commence à tourner dans le sens des aiguilles d une montre (vue d'en haut), on sent la pression d'accélération de la paroi de'la caisse au bras droit et à l'épaule droite d nue part e( au mollet gauche d'autre part. Celle pression est plus forte quand le plancher sur lequel on est couche esl rendu mobile indépendamment des autres parois. Au contraire, la pression se renverse quand on rend les parois latérales de la caisse mobiles

et indépendantes et quand on les charge de pierres. Dans ces conditions, la pression, au début du mouvement a lieu à l'épaule gauche et a la jambe droite. Malgré ces modifications de la sensation cutanée, on n'est jamais, quoique enfermé dans la caisse, en doute sur le sens de la rotation. Nous savons ainsi très bien séparer les sensations cutanées des sensations de mouvement quand elles sont en désaccord.

Sensations articulaires.

Les articulations possèdent toujours un certain nombre de filets nerveux. Si les cartilages articulaires en sont tout à fait dépourvus, il n'en est pas de môme des extrémités osseuses, du périoste, des ligaments et des synoviales. Tous ces organes sont assez riches en nerfs et Rauber, qui a fait une étude particulière de cette question, a trouvé des corpuscules de Pacini dans le voisinage de presque toutes les articulations et décrit la terminaison des nerfs sensitifs articulaires. On sait du reste à quelle acuité peut atteindre la douleur dans les maladies des articulations.

Il était naturel de se demander si ces nerfs ne jouaient pas un rôle dans les sensations dites musculaires. C'était d'autant plus vraisemblable que le mouvement d'une articulation représente un mouvement simple, tandis qu'il n'y a peut-être pas de muscles qui n'actionnent qu'un seul mouvement et pas de mouvement qui ne soit produit par la contraction simultanée de plusieurs muscles.

Aussi Rauber, reprenant et étendant l'hypothèse de Schiff et des autres physiologistes qui rattachent la sensation musculaire aux sensations tactiles, fit-il intervenir en plus, en leur faisant jouer le rôle principal, les sensations articulaires. 11 étudia la disposition des corpuscules de Pacini autour des articulations, et chez le chat, observa des signes de douleur par leur compression ou par celle des muscles auxquels ils correspondent. En paralysant ces corpuscules par la section des nerfs dans les espaces interosseux des membres antérieurs ou postérieurs du chat, il constata de la lenteur et de l'incertitude dans les mouvements, des troubles dans la marche, des attitudes anormales des membres, tandis que ces phénomènes ne se produisaient pas quand les mômes lésions étaient faites, mais sans section des nerfs.

Duchenne, comme on l'a vu plus haut, admettait aussi Fin-

tervenlion des sensations articulaires dans les sensations de mouvement. Chez la jeune fille mentionnée dans son observalion, chacun des mouvements qu'il imprimait successivement aux articulations du membre pendant que la malade tenait les yeux fermés, était perçu au niveau des articulations mises en mouvement, et il en conclut, chez cette malade, à la conservation de la sensibilité articulaire. Sans vouloir nier l'existence et le rôle de cette sensibilité, je ferai cependant remarquer que, dans ces mouvements imprimés à l'articulation, les tendons et Les muscles correspondants sont soumis à des tractions et à des variations de tension qui peuvent influencer leurs nerfs sensitifs.

Lewinski, se basant surtout sur des observations pathologiques, croit aussi que le rôle principal revient aux sensations articulaires, mais son interprétation diffère un peu de celle de Rauber. Tandis que pour ce dernier les éléments essentiels de ces sensations seraient les corpuscules de Pacini, Lewinski fait intervenir toute l'articulation en tant que système sensitif. Le point de départ de ses recherches fût ce qu'il observa chez un ataxique. Ce malade, dans la station et dans la marche, avail une sensation singulière ; il lui semblait que sa jambe du côlé droit était bancale ; il était obligé de la regarder pour se convaincre qu'elle était droite ; quand il était couché, au contraire, cette sensation illusoire n'existait pas et la jambe lui paraissait droite comme elle l'était en réalité. La sensibilité de la peau et la sensibilité des muscles à la pression étaient égales des deux côtés de la jambe. Il en conclut que la sensation du malade ne pouvait provenir ni d'une lésion de la sensibilité de la peau, ni d'un vice de la sensibilité musculaire et qu'elle était due à un trouble de la sensibilité articulaire. La sensibilité étant affaiblie au côté interne de l'articulation, la sensation de pression qui, dans les conditions ordinaires de la station, se répartit uniformément sur toute la surface articulaire, ne se faisait sentir nettement que du côté externe; il semblait alors au malade que les surfaces articulaires du genou se touchaient par leur côté externe et étaient écartées par leur côté interne comme si la jambe s'était portée en dehors en faisant avec la cuisse un angle ouvert en dehors. Si cette sensation disparaissait dans le décubitus, c'est que, dans cette attitude, les sensations tactiles de la peau, qui touchait le lit, rectifiaient l'illusion et renseignaient le malade sur la direction du membre en suppléant la sensibilité articulaire.

Pour constater l'existence de cette sensibilité articulaire, Lewinski se livra aux recherches suivantes sur un ataxique atteint de troubles de sensibilité. Quand on imprimait des mouvements à ses articulations, le malade ne les sentait que quand on pressait fortement les surfaces articulaires les unes contre les autres; dans le cas contraire, il ne les sentait pas. De même l'ataxique dont il a été parlé plus haut n'avait aucune conscience des mouvements qu'on imprimait a son gros orteil droit quand on les faisait sans presser fortement l'une contre l'autre les surfaces articulaires.

Il y a cependant une distinction à faire à ce point de vue entre les mouvements passifs et les mouvements actifs. Si chez ce malade, on donnait à la jambe droite (anesthésique) n'importe quelle situation, na turellemen t après lui avoir fait fermer les yeux, et si on lui disait de mettre la jambe gauche saine dans la môme altitude que la droite, ilne pouvait y arriver; si on répétait l'expérience en lui mettant la jambe gauche dans la môme position et lui disant de placer sa jambe droite malade clans la môme situation que la gauche, il y parvenait facilement. Donc dans le premier cas, dans le mouvement purement passif, les sensations de situation, sensations articulaires, n'arrivaient pas à la conscience, tandis que clans les mouvements actifs, comme dans le second cas, la conscience existait. Il y aurait alors dans les mouvements actifs quelque chose de central. Nous reconnaissons, dit Lewinski, les mouvements passifs par les idées de variation de position qui ont leur origine dans les sensations articulaires, les mouvements actifs par les idées de mouvement qui ont une origine centrale.

Quant à la façon dont les sensations articulaires interviennent dans ces sensations de mouvement, Lewinski les conçoit de la façon suivante. Il admet qu'à l'état normal, nous avons la sensation des parties de la surface articulaire qui sont pressées par le point opposé de l'autre surface et il trouve dans ce fait un moyen d'expliquer la notion que nous avons de la situation de nos membres et la précision et la finesse de cette notion. Dans le glissement de deux surfaces articulaires l'une sur l'autre, ce sont toujours des points nouveaux de ces surfaces qui sont en contact et qui sont le point de départ des sensations de pression. Nous avons ainsi une idée des différentes situations cpie les deux membres qui constituent l'articulation on t l'un par rapport à l'autre, tant pour la grandeur que pour la direction du mouvement. On voit que, dans la théorie de Lewinski, la plus grande

part reviendrait, clans les sensations articulaires, à la compression des surfaces osseuses et aux nerfs de ces extrémités. Mais il me semble qu'il fait la part trop faible à la sensibilité des autres parties de l'articulation, ligaments et synoviales. Il est très vraisemblable que si les sensations articulaires jouent un rôle clans la sensibilité dite musculaire, toutes les autres parties de l' articulation, pourvues de nerfs, doivent y intervenir aussi bien que les os. Les variations de tension des ligaments et de la synoviale, suivant le sens du mouvement, peuvent être aussi regardées avec juste raison comme le point de départ de sensations articulaires et on peut les invoquer à aussi juste litre que les variations de pression osseuse.

Mais en tout état de cause il ne faut pas perdre de vue que les sensations articulaires, quelle que soit leur origine, ne peuvent servir à interpréter les sensations musculaires que dans certains cas et qu'il en est d'autres clans lesquels cette interprétation fait complètement défaut. Telles sont les sensations qui dérivent des sphincters, des muscles de l'œil, etc.

Sensations provenant des déplacements du sang.

Dans les mouvements partiels des membres ou dans les déplacements de la totalité du corps, comme clans la progression, le saut, les chutes, etc., la masse sanguine subit des déplacements qui varient en intensité et en étendue. Le sang et les liquides de l'organisme subissent une poussée en arrière clans chaque accélération que le corps subit en avant, et cette poussée due à la locomotion se combine continuellement avec l'accélération due à la pesanteur. Dans une chute libre du corps par exemple le poids du sang doit disparaître complètement. Il en résulte dans tous nos mouvements des variations continuelles de la tension sanguine clans les différents organes.

Avons-nous conscience de ces différences de tension ? Eveillent-elles en nous une impression plus ou moins vague et dans quelle proportion peuvent-elles intervenir dans ce que nous appelons sens musculaire?

Ces variations de la masse et de la tension sanguines sont bien réelles, comme on peut s'en assurer en plaçant un homme ou un animal clans un appareil à rotation centrifuge. Si la tête esl à la périphérie la tension sanguine augmente dans l'extrémité céphalique qui se congestionne ; c'est l'inverse quand la tête regarde le centre de l'appareil.

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