CHAPITRE VIII
SENSATIONS MUSCULAIRES ( SllitC ). — SENS DE L'ÉQUILIBRE
Nous avons la notion très nette et très précise de la situation de notre corps et de ses diverses parties soit par rapport au corps lui-même, soit par rapport aux objets extérieurs (sens de la situation, sens de la stabilité, sens de l'équilibre, sens de r espace ).
Cette notion de situation existe aussi bien dans les mouvements passifs que dans les mouvements actifs. Si, par exemple, pendant que nous avons les yeux fermés ou dans l'obscurité, un aide donne à notre bras une certaine position, nous avons la notion très nette de cette position et nous pouvons dire exactement où notre bras est placé et la situation qu'il occupe dans l'espace. Nous pouvons de môme dans l'obscurité faire les mouvements les plus précis et avoir la conscience parfaite de la situation que nous imprimons à nos membres. Nous connaissons donc, sans le secours de la vue, non seulement la durée et la vitesse d'un mouvement actif ou d'un mouvement communiqué, mais encore son étendue et sa direction.
Je suppose qu'un aide prenne ma main et la porte à une •certaine distance démon corps et dans une certaine direction, je puis répéter le môme mouvement ou faire avec l'autre bras le mouvement symétrique, sans le secours de la vue bien entendu. Je sais donc exactement à quelle distance se trouve ma main et où elle se trouve.
Mais cette sensibilité a des limites. Ainsi je suppose que, les yeux fermés, je porte la main gauche en avant à une certaine distance de la poitrine, l'index étendu et dirigé vers la droite à une petite distance du plan médian antéro-postérieur, si je cherche à faire le môme mouvement avec le bras droit et à atteindre avec l'index droit l'extrémité de l'index gauche, il est rare d'y arriver du premier coup ; mais on y arrive en général au bout de deux ou trois essais; la notion de la situation de
l'extrémité de l'index n'est donc pas absolument juste soit dans un doigt soit dans l'autre. Si on répèle l'expérience en plaçant la main gauche au-dessus de sa tête, on réussit encore moins bien et il faut un plus grand nombre d'essais pour que les bonis des deux index viennent à se toucher. 11 en est de môme et d'une façon encore plus sensible, si on place les mains derrière le dos. Mais si, dans un de ces essais, l'index droit vient à toucher un point quelconque de la main, la rectification se fait toute seule dans la conscience et l'expérience réussit presque à coup sûr la fois suivante.
Ces expériences sur la situation active ou passive des membres peuvent être variées presque a l'infini. Une des plus habituelles et employée journellement chez les malades pour l'exploration de la sensibilité musculaire est la suivante. On place le sujet, les yeux fermés, debout devant un tableau noir, le bras pendant le long du corps et un morceau de craie à la main. On lui fait faire alors une marque au tableau soit en lui laissant faire le mouvement de lui-môme, soit en guidant sa main qui se laisse conduire passivement ; ceci fait, il doit essayer de marquer le tableau au point déjà touché. La distance entre les deux marques donne l'écart de l'expérience et en la répétant et prenant la moyenne des écarts on a l'erreur moyenne.
La notion de la situation de notre corps par rapport à tout ce qui nous entoure constitue ce qu'on a appelé le sens de l'équilibre, sens de l'équilibre qui entre en jeu dans la station, la marche, la course et tous les mouvements du corps.
Je ne donnerai ici comme exemple que ce qui se passe dans la station. La condition essentielle pour l'équilibre de la station, c'est que la perpendiculaire abaissée du centre de gravité du corps tombe dans la base de sustentation, c'est-à-dire dans le polygone formé par la réunion des points d'appui extrêmes par lesquels le corps touche le sol soit médiatement soit immédiatement. Le maximum de stabilité est atteint quand cette perpendiculaire rencontre le centre môme de cette base de sustentation. Pour réaliser ces conditions, il faut l'intervention de plusieurs sens. Le corps, môme dans la station la plus fixe, n'est jamais immobile, il subit constamment, comme l'a démontré Vierordl, des oscillations dont l'amplitude varie suivant diverses conditions ; le corps se trouve en équilibre sur l'astragale comme une lige en équilibre sur le bout du doigt. Ces oscillations peuvent être enregistrées directement si on adapte, comme a fait Vierordt, au sommet de la tête un pinceau vertical qui trace sur un
sens de l'équilibre la
papier tendu horizontalement au-dessus du sujet en expérience les mouvements de va-et-vient ou d'oscillation que le corps exécute pendant la station. Ces oscillations sont dues évidemment à des contractions musculaires inconscientes et spécialement aux contractions des muscles de l'articulation du cou-depied. Ce sont en effet ces muscles qui rétablissent à chaque instant l'équilibre et ramènent dans la base de sustentation la ligne de gravité du corps qui tend à s'en écarter, car malgré la précision des mouvements musculaires, il est bien difficile que la contraction ne dépasse pas quelquefois la limite voulue.
Ces contractions presque inconscientes de la station ont pour point de départ trois ordres de sensations, des sensations tactiles, des sensations visuelles et des sensations musculaires.
Pour ce qui concerne, les sensations tactiles, le corps repose tout entier sur la voûte plantaire etpar conséquent sur la peau quirecouvre le talon d'une part et sur celle qui recouvre les métatarsiens de l'autre. Il y a donc là des sensations de pression qui se produisent à chaque instant et qui se produisent avec une intensité variable, suivant les déplacements du centre de gravité. Si, par exemple, le centre de gravité se déplace en avant, la ligne de gravité tombera sur la tôle des métatarsiens et la sensation de pression sera plus forte à ce niveau qu'au niveau du talon ; les sensations tactiles de la plante du pied nous avertissent ainsi des déplacements du centre de gravité et excitent par conséquent les mouvements nécessaires pour son équilibre. Aussi, voit-on, quand la sensibilité de la plante du pied est émoussée, par exemple par un bain froid ou à la suite de maladie, les oscillations du corps augmenter d'amplitude et la stabilité de l'ensemble diminuer.
Les sensations visuelles ont un effet analogue ; la fixation des objets qui nous entourent rend la station plus stable et facilite l'équilibre ; les oscillations augmentent d'amplitude dans l'obscurité ou quand nous fermons les yeux et cette amplitude acquiert un degré considérable quand, comme dans certaines maladies, l'ataxie locomotrice par exemple, la sensibilité musculaire est abolie.
Enûn les sensations musculaires interviennent aussi par la tension plus ou moins grande des muscles de la jambe, suivant le sens de l'inclinaison du corps et de sa déviation de la verticale.
Je n'ai pas à étudier ici comment nous reconnaissons la direction des objets extérieurs et leur situation réciproque dans l'es-
pace. Mais ce qui est certain, c'est que c'est par l'association des sensations musculaires â d'autres sensations et spécialement à celles de la vue et du toucher, les sensations auditives ne jouant qu'un rôle évidemment inférieur.
Il s'est formé peu à peu, en partie par l'expérience acquise des générations antérieures et transmise par l'hérédité, une liaison entre une certaine situation de notre corps et une certaine situation des objets extérieurs. Pour se rendre compte de la difficulté avec laquelle s'acquiert cette notion (qui a peut-être son origine dans l'acte de la chute), il n'y a qu'à examiner l'enfant qui commence à se tenir debout et à marcher, à suivre ses essais et ses tâtonnements et à voir comment à chaque instant il appelle la vue et le toucher à son aide, autrement dit, comment il établit peu à peu, par la vue, le toucher et le sens musculaire, une série de rapports entre la direction de son corps et celle des objets extérieurs et acquiert, presque sans le savoir, la notion de la verticale. Mais ce qui prouve bien que, dans ce cas, il ne s'agit pas uniquement d'expériences individuelles, c'est que, chez certaines espèces, ainsi chez les cobayes, les jeunes se tiennent debout et marchent immédiatement après la naissance ; preuve qu'il y là des notions acquises par les générations antérieures et fixées par l'hérédité.
En résumé, le sens de l'équilibre, si l'on veut l'appeler ainsi, est basé sur la notion que nous avons, grâce aux sensations musculaires, tactiles, visuelles, auditives, de la situation de notre corps et de la situation des objets extérieurs et des relations qui existent entre les deux. Pour que l'équilibre soit maintenu, il faut l'intégrité de ces trois ordres de notions, la conservation de ces trois facteurs. Si l'un des trois est lésé, la notion de l'équilibre est troublée et apparaît alors la sensation de vertige qui sera étudiée plus loin.
Quoique cette question ne rentre qu'un peu indirectement clans le sujet traité dans ce livre, je dirai quelques mots du rôle attribué aux canaux demi-circulaires dans l'équilibre du corps.
Ces canaux demi-circulaires (1) sont placés comme on sait dans l'oreille interne, au nombre de trois pour chaque oreille et chaque conduit est placé dans un plan correspondant à une des dimensions de l'espace. Flourens, qui expérimenta le premier sur
(1) Voir Bernstein, les Sens (Félix Alcan, éditeur).
sens de l'équilibre "5
ces canaux, observa les phénomènes suivants sur les pigeons. La section du canal horizontal déterminait chez l'animal un mouvement de la tête de droite à gauche et de gauche à droite, celle du canal vertical, un mouvement de haut en bas et de bas en haut; en un mot les mouvements de la tête se produisaient dans le plan des canaux opérés. La destruction de ces canaux amenait du vertige et l'animal ne pouvait conserver son équilibre. Pour produire ces résultats, les lésions devaient porter sur les parties membraneuses de ces conduits. Les expériences de Flourens ont été vérifiées parla plupart des expérimentateurs, et des phénomènes du même genre ont été observés chez la plupart des espèces animales.
Ces phénomènes, dont l'interprétation est très difficile et encore très controversée, ont conduit un certain nombre de physiologistes à considérer ces canaux demi-circulaires comme les organes du sens de l'espace ou de l'équilibre, tout en variant du reste sur la façon dont il faudrait comprendre le mode de fonctionnement et la nature de cet organe. Dans ce cas, il faudrait distinguer dans le nerf auditif deux parties, une partie servant spécialement à l'audition ou nerf auditif proprement dit et une partie en rapport avec les sensations qui règlent la situation de notre corps dans l'espace, nerf de l'espace.
D'après Bechterew, les impressions périphériques qui déterminent les mouvements nécessaires pour le maintien de l'équilibre partiraient non seulement des canaux demi-circulaires mais encore de la substance grise centrale du troisième ventricule et de l'olive et par son intermédiaire de toute la périphérie tactile, et toutes ces impressions seraient centralisées dans le cervelet et de là se rendraient à l'écorce cérébrale en y éveillant le sentiment de l'équilibre et de l'écorce cérébrale aux muscles qui maintiennent cet équilibre. On sait depuis longtemps du reste que le cervelet joue un rôle considérable dans l'équilibration et la coordination des mouvements, et non seulement dans les mouvements généraux mais encore dans les mouvements partiels.
Le vertige est le sentiment que nous éprouvons de notre instabilité dans l'espace relativement aux objets environnants ou, plus brièvement, la perte de notre sentiment d'équilibre. Le vertige peut apparaître dans les conditions suivantes : 1° Quand les objets extérieurs perdent ou semblent perdre leur direction normale par rapport à l'horizon ou quand des mouvements très rapides des objets nous donnent la sensation de l'insLa-
bilité de ce qui nous entoure (tremblement de terre, courant d'un fleuve, tableaux kaléidoscopiques, etc.);
2° Quand la situation de notre corps change brusquement et d'une façon répétée par rapport aux objets extérieurs (voyage sur mer, escarpolette, descente rapide ou ascension rapide en ballon, valse, etc.) ;
3° Quand les sensations musculaires, visuelles et même peutêtre tactiles sont profondément troublées (affections cérébrales, anémie, nausée, etc.) ;
4° Quand nous sommes incapables d'établir la relation nécessaire entre la situation de notre propre corps et celle des objets environnants (ivresse).
Il est bien difficile de faire la part exacte des sensations musculaires dans les phénomènes du vertige et il nous faudrait pour cela faire l'étude physiologique complète du vertige, ce qui nous entraînerait beaucoup trop loin et nous ferait sortir de notre sujet. Ce qui paraît certain, c'est que d'après les expériences de Purkinje et de la plupart des auteurs qui se sont occupés de cette question, les sensations musculaires, spécialement celles des muscles oculaires y jouent un rôle essentiel. Quant au rôle des canaux demi-circulaires, du cervelet, etc., dans la production du vertige je ne puis que renvoyer aux traités de physiologie et aux mémoires spéciaux.