CHAPITRE XI
SENSATIONS MUSCULAIRES (SltUe). — SENSATION D 'INNERVATION CENTRALE
Pour Bain, la sensation qui accompagne la contraction musculaire accompagne le courant moteur centrifuge ; nous avons, quand nous faisons un mouvement volontaire, la sensation d'une faculté qui s'exerce du dedans au dehors et non celle d'une surface sensible stimulée par un agent extérieur et transmettant une impression de dehors en dedans. La conscience nous représente le sen timent de la force musculaire sous une forme à part, distincte des sensations musculaires proprement dites, comme clans la fatigue, et notre esprit discerne le degré d'intensité du courant moteur et de la force dépensée par le cerveau, dans le mouvement volontaire. Cette opinion de Bain est aussi celle de Leyden, Helmholtz, Bernstein, Bernhardt, etc.
Dans cette théorie nous n'avons pas seulement la sensation du mouvement exécuté, mais celle du mouvement voulu ; la sensation de contraction est liée directement à l'innervation motrice; nous percevons l'intention avant le fait; la notion de la contraction est antérieure et non consécutive au mouvement.
Cependant sous cette forme absolue, cette théorie n'a plus guère de défenseurs, et la plupart des physiologistes admettent qu'à cette sensation d'innervation centrale viennent s'ajouter des sensations périphériques multiplets.
Mais, môme avec cette atténuation, la théorie de Bain est repoussée par un grand nombre de physiologistes et, il faut bien le dire, par la plupart des physiologistes et des philosophes modernes. Pour eux, et cette opinion a trouvé sa formule la plus nette dans le mémoire de William Jones sur le sentiment de l'effort, le sens musculaire n'est qu'une somme cle sensations afférentes et ils nient absolument l'existence de ce sentiment d'innervation centrale.
On peut invoquer en faveur cle l'existence du sentiment d'innervation centrale les raisons suivantes :
SENSATION D'iNNKUVATION CENTRALE 101
1° Faits pathologiques. — J'ai déjà mentionné plus haut le cas de la malade observée par Duchenne de Boulogne, cas qui pourrait être invoqué dans la question. Le sujet avait une anesthésie et une analgésie complète de la peau avec perte de la sensibilité électro-musculaire et de la sensibilité des muscles à la pression. Cependant, même les yeux fermés, il avait une idée très nette de la situation de ses membres et appréciait très bien le poids des objets qu'il tenait dans la main. On aurait donc dans ce cas abolition des sensations musculo-cutanéesjoe'njoA^n^we^ et conservation des sensations d'origine centrale (sens de position des membres et sens du poids). Des observations analogues, quoique moins précises, ont été publiées par Leyden et Bernhardt. Westpbal a observé un fait qui présente avec le précédent une certaine analogie. Il s'agissait d'un homme atteint d'hémianopsie latérale droite; ce sujet présentait des lésions du mouvement du bras droit sans affaiblissement moteur notable ; la main droite était maladroite, comme peu exercée ; le sentiment de la position du bras droit était troublé, mais le pouvoir d'apprécier les poids avec cette main était à peine atteint. On pourrait, il est vrai, dans ces cas, attribuer la persistance du sens de situation des membres et du sens de poids aux nerfs articulaires dont les propriétés seraient conservées et l'on a vu plus haut que c'était là l'interprétation de Duchenne. (Voir : sensations articulaires.)
Il est cependant certains faits pathologiques d'un ordre différent qui semblent parler en faveur de l'existence d'un sentiment d'innervation centrale. Ces faits s'observent chez les malades atteints de paralysies périphériques. Si on leur dit de faire un mouvement avec le membre paralysé , on les voit employer toute leur force sans pouvoir y parvenir. Ils ont alors conscience d'une force employée sans résultat effectif et n'ont pourtant aucune sensation particulière dans les muscles qu'ils veulent contracter. Il est vrai qu'en môme temps les muscles non paralysés des autres régions se contractent énergiquement et spécialement les muscles cervicaux, laryngés, thoraciques et abdominaux qui interviennent clans le mécanisme de l'effort. On peut donc se demander à jus te titre si cette sensation d'effort qui paraît centrale ne serait pas due simplement aux sensations musculaires afférentes qui partent des muscles normaux contractés et spécialement des muscles respirateurs.
Je remarquerai cependant que, chez les malades paralysés mentionnés plus haut, l'essai infructueux du mouvement du membre s'accompagne ordinairement d'un sentiment de lour-
de iir localisée dans le membre qu'ils veulent soulever; ce membre leur paraît avoir un poids considérable.
Un autre fait pathologique, souvent invoqué en faveur du sentiment d'innervation centrale est le fait de la paralysie du muscle droit externe de l'œil. Soit par exemple une paralysie de l'œil droit, l'œil ne peut plus se porter dans l'abduction; si alors le patient tourne le regard à droite, les objets lui semblent se déplacer dans la môme direction, quoique son œil droit soit resté immobile ; il est persuadé que la ligne visuelle s'est déplacée à droite, et , comme les images rétiniennes n'ont pas changé de position sur la rétine de l'œil paralysé, il croit voir les objets participer au mouvement qu'il a ttribue d'une manière erronée au globe oculaire. Lorsque la paralysie n'est pas complète, de façon que l'œil puisse encore fixer un objet situé à droite, mais au prix d'une plus grande innervation du muscle paralysé que dans l'état normal, il se produit encore une représentation fausse de la position de la ligne visuelle et de celle de l'objet, et c'est ce qu'on reconnaît en engageant le patient à porter vivement la main sur l'objet considéré, il commence par saisir dans le vide.
Nous savons donc, continue Helmholtz, quelle est la direction et la force de l'impulsion qui nous est nécessaire pour amener l'œil dans toute position voulue. Comme dans les conditions normales ordinaires le mouvement de l'œil ne subit aucun obstacle étranger, on peut le plus souvent juger suffisamment l'effet d'après la force de l'impulsion volontaire. Cette appréciation est du moins bien plus parfaite qu'elle ne pourrait l'être pour nos extrémités et pour la plupart des autres parties mobiles du corps.
Au fait tiré de la paralysie du droit externe, Ferrier et William Jones font l'objection que les sensations éprouvées sont dues dans ce cas aux mouvements associés de l'œil sain et qu'il n'est pas besoin de faire intervenir un sentiment d'innervation centrale. Il y a là évidemment une objection de grande valeur; mais Wundt fait remarquer que, môme en admettant l'interprétation de Ferrier, les mouvements associés sont incapables de nous rendre compte des illusions survenant dans la parésie du droit externe. Abstraction faite, dit-il, qu'on ne comprend pas comment un mouvement normal donnerait lieu à une illusion de ce genre, la preuve décisive du contraire est la suivante : l'illusion se manifeste seulement quand l'œil normal reste fermé, tandis qu'elle n'existe pas, si cet œil est maintenu ouvert et contribue à la localisation de la direction.
2° Un autre argument a été invoqué par Wundt. Si la sensation de contraction musculaire était due uniquement à des sensations périphériques, il devrait toujours y avoir parallélisme entre la sensation et la contraction. Or il est loin d'en être ainsi ; car la force de la sensation dépend surtout de la force de l'impulsion motrice qui émane du centre moteur. On a vu plus haut la sensation d'effort ressentie par les paralytiques quand ils essaient un mouvement. Dans les paralysies incomplètes, ce défaut de parallélisme entre la sensation d'effort et le mouvement exécuté est encore plus sensible. De là une foule d'illusions de la sensibilité musculaire chez ces malades ; ils s'abusent sur l'étendue de leurs mouvements, sur la grandeur des pas qu'ils exécutent, sur le poids qu'ils soulèvent, dès que la vue ne vient plus contrôler les notions insuffisantes fournies par la sensibilité musculaire.
3° Bernhardt, pour vérifier si dans l'action de soupeser et dans la notion du poids intervenait un sentiment d'innervation centrale, eut l'idée de faire des expériences comparatives en employant d'une part la contraction volontaire et de l'autre la contraction provoquée par l'excitation électrique. Dans une première série de recherches faites sur les muscles de la jambe, il vit que la différence de deux poids se distinguait moins bien quand la contraction était déterminée par l'électricité : mais avec les muscles des doigts, cette différence ne se montra plus et la distinction des poids était aussi nette avec la contraction électrique qu'avec la contraction volontaire. Les expériences de Bernhardt ne sont donc pas assez positives pour résoudre définitivement la question.
4° M. Sternberg indique l'expérience suivante qui présente un certain intérêt pour cette question et qui pourrait être invoquée en faveur de l'opinion de Wundt et de Bain. Si on fléchit fortement la première et la deuxième phalange de l'index en maintenant le pouce dans l'abduction et les trois autres doigts dans l'extension forcée, et si les yeux fermés, on essaie de fléchir la troisième phalange de l'index, on croit réellement avoir fléchi cette phalange tandis qu'en réalité il n'en est rien. Mais dans cette expérience il y a eu en réalité contraction musculaire et tension du muscle, seulement contraction statique, le mouvement ayant été empêché par les conditions anatomiques des muscles des doigts, [/i môme objection peut s'appliquera l'expérience suivante cTExner. On place entre les dents un morceau de caoutchouc durci qui maintient la bouche ouverte ; si alors on mord
énergiquement dessus, on a la sensation d'un mouvement de rapprochement des mâchoires, quoique en réalité elles ne hougent pas. Cette illusion du mouvement est due à ce que nous associons invinciblement dans notre esprit, par suite de l'habitude, les sensations de rapprochement des mâchoires aux sensations musculaires qui accompagnent la con traction des muscles masticateurs.
5° Les sensations des amputés paraissent aussi apporter un argument en faveur de l'existence du sentiment d'innervation centrale. Je rappellerai à ce propos les recherches si intéressantes de Weir-Mitchell. Ces recherches son t si importantes que je crois devoir reproduire presque textuellement le paragraphe de l'auteur qui traite de cette question.
« L'his toire physiologique des moignons, dit Weir-Mitchell, ne serait pas complète si nous ne mentionnions ici les illusions sensorielles auxquelles donnent lieu les membres amputés. Ces hallucinations sont si frappantes, si étranges, qu'elles me paraissent dignes de quelque attention, malgré l'oubli où les ont laissées la plupart des auteurs; quelques-unes, surtout, me paraissent jeter une vive lumière sur la question si longtemps controversée du sens musculaire.
« Presque toujours l'homme qui a perdu un membre traîne avec lui un fantôme du membre absent, qui se dissimule quelquefois et quelquefois se fait sentir douloureusement, lorsque quelque coup, quelque contact ou un simple souffle du vent vient provoquer son apparition.
« Sur qua tre-vingt-dix cas d'amputa tion, présentant toutes
les variétés possibles, j'en ai trouvé quatre seulement, deux amputations de cuisse et deux amputations de bras, qui n'ont jamais donné lieu à ce tte illusion.
« ..... Cette sensation delà présence du membre amputé se manifeste chez certaines personnes immédiatement après l'opération; chez d'autres, elle n'apparaît que lorsque la douleur a cessé, mais alors môme elle ne tarde guère au delà de trois semaines. L'illusion est d'autant moins parfaite que le moignon se trouve dans de meilleures conditions; un coup, une violence, une circonstance capable de déterminer le retour des sensations subjectives sont des conditions qui la font apparaître.
« Dans une amputation du pied, la sensation du membre disparu existait à peine; une seconde amputation au-dessus du genou restaura d'une façon permanente cetle impression
affaiblie, et le malade avait la conscience nette de l'existence de son pied. Chez les sujets qui n'avaient qu'à un très faible degré l'impression du membre absent, je l'exaltais et je la rendais très nette par l'application des courants électriques, et cela au grand étonnement du malade... Récemment j'élecliïsais ainsi un homme qui avait subi une désarticulation de l'épaule, sans l'avoir averti préalablement du résultat possible de cette opération. Depuis deux ans il avait cessé de ressentir l'illusion de la présence de son bras. Au moment où le courant électrique traversa le plexus brachiai : « Oh! ma main! ma main ! » se mit-il à crier ; et il faisait des efforts pour ressaisir le membre absent. Le fantôme que j'avais évoqué disparut rapidement, mais l'homme était resté stupéfait du caractère de frappante réalité qu'il avait revêtu.
« Souvent l'illusion de la présence du membre est persistante et peut-être plus vive que dans l'état normal. « Je ne dirais « que la vérité, assurait un amputé, en déclarant que je suis « plus sûr de l'existence du membre que j'ai perdu que de celui « que j'ai gardé. » Lorsqu'il existe quelque douleur subjective, une démangeaison, une sensation de crampe, ou tout autre impression, l'illusion est persistante. Le plus souvent ce sont •des circonstances absurdes ou malheureuses qui rappellent à l'homme la perte de son membre. Le malade qui a perdu une cuisse se lève la nuit pour marcher : ou bien il essaye de se gratter ou de se frotter, et il ne trouve que le. vide.
« Rarement le sujet a la sensation du membre tout
entier. Le fantôme du pied ou de la main est celui qui se présente avec le plus de netteté et surtout les doigts avec les orteils puis le pouce, puis la cbeville et le poignet; plus rarement enfin, le genou et le coude. Souvent certains doigts semblent plus vivants que d'autres : tels l'index. Dans quelques cas seulement les parties intermédiaires réveillent une image nette. Les malades racontent souvent qu'ils croient avoir une main appliquée au moignon et qu'ils s'imaginent la meLlre en mouvement; mais ils n'ont pas conscience des parties intermédiaires ; les sensations subjectives sont toujours rapportées à la main ou au pied et rarement à la continuité du membre.
« Notons que ces phénomènes ne sont pas exclusifs aux amputations de la jambe et des bras. Le sein extirpé est souvent senti comme s'il était présent ; l'ablation du pénis laisse subsister une sensation subjective d'érection...
« Il faut ajouter ici un fait curieux que M. Guéniot a été le pre-
mier à signaler. Dans le tiers des amputations de la cuisse, dans la moitié des cas d'amputation du bras, le malade assure que le pied ou la main enlevés lui semblent plus rapprochés du tronc que n'est l'extrémité du membre respecté. Ainsi la partie enlevée semble raccourcie. Cette sensation, qui est perçue pour la première fois dans la première semaine qui suit l'amputation, s'accentue progressivement, en sorte que la main semble se rapprocher du corps. Le plus souvent ce progrès lent reste inaperçu si l'on n'a soin d'appeler l'attention du malade sur ce point. Le fantôme de la main arrive ainsi à une distance du moignon qui ne varie plus. D'autres fois, il continue à se rapprocher encore, jusqu'à venir au contact du moignon, ou môme jusqu'à paraître le pénétrer, comme une ombre qui entra dans un corps. »
Weir-Mitchell donne de ce fait l'explication suivante. « Les sensations sont presque exclusivement rapportées à l'extrémité, à la main ou au pied : elles n'existent pas pour les parties intermédiaires du membre perdu ; d'autre part, le moignon étant de toutes les parties visibles la plus éloignée qui puisse recevoir l'impression tactile ou douloureuse, le sensorium s'habitue, par degrés, à associer la main perdue avec le moignon, point le plus éloigné sur lequel agissent les contacts que la main semble recevoir. »
« Nous concevons dès lors que si l'on vient à substituer au membre perdu un membre artificiel, le sens de la vue pourra rapporter les sensations éprouvées par la main ou le pied à leur véritable situation. Les choses se passent ainsi, à en croire les témoignages de deux observateurs sagaces qui ont perdu l'un et l'autre une jambe. Un d'entre eux, que ses affaires ont mis en relation avec plusieurs centaines d'amputés, m'assure que sur ce point l'assentiment est général. Il a perdu son membre à l'âge de onze ans et il se souvient que son pied s'est rapproché progressivement jusqu'à atteindre le genou. Lorsqu'il commença à porter une jambe artificielle, le pied parut revenir progressivement à la première position : aujourd'hui il n'éprouve plus du tout la sensation de raccourcissement du membre, à moins qu'il ne s'entretienne pendant quelque temps de son moignon et du membre qui lui manque, et que son esprit se fixe sur cette idée. Le phénomène qui se passe alors est analogue à celui que nous ont présenté beaucoup d'amputés ; lorsque leur attention se fixe avec force sur le membre disparu, ils éprouvent une sensation de malaise, et l'illusion de mouvements pénibles et douloureux dans les orteils. Ici, en même temps que ces impres-
sions pénibles, se reproduit la fausse image du pied placé au genou. »
« Sensations subjectives rapportées au membre absent
Je n'ai pas rencontré de sujets ayant conservé l'illusion du tact dans le membre perdu ; mais l'impression de démangeaison est très commune à la face dorsale des doigts, plus rarement au coude, souvent au dos du pied.
« Le tiers des amputés se plaignent d'éprouver de la chaleur ou du froid dans le membre enlevé lorsque ces agents impressionnent réellement le moignon de là une conséquence
intéressante au point de vue physiologique, c'est que les impressions calorifiques sur les extrémités des nerfs ou sur leur continuité peuvent occasionner les mêmes sensations rapportées toujours à leurs terminaisons. »
Mais les faits les plus intéressants et les plus importants au point de vue qui nous occupe ici concernent les sensations subjectives liées aux phénomènes de mouvement clans les membres amputés.
« Les impressions sont beaucoup plus vives, dit Weir-Mitchell, dans le cas d'amputation du bras que dans le cas d'amputation de la jambe. La jambe coupée semble rester pendante, et il est assez difficile de décider si oui ou non elle paraît posséder le balancement ordinaire de la marche lorsque le corps avance. Dans un cas seulement elle semblait fléchie au genou.
« Sur quatorze cas d'amputation du bras à différents niveaux, deux fois le bras semblait pendant au côté du corps ; sept fois il parut fléchi, la main étant à quelque distance du côté gauche de la poitrine, ou directement tendue en avant. Cette illusion de position était ressentie par ceux mômes qui déclaraient n'avoir pas conscience de la continuité du membre. Les cinq autres amputés sentaient leur main flotter dans l'air, à quelque distance de la poitrine, mais ils n'avaient pas conscience de la flexion du bras au coude. La position de la main amputée sera mieux indiquée en citant textuellement quelques-unes des descriptions données par mes malades. Chez quelques-uns elle semble être au repos dans l'extension ainsi que les doigts: et c'est dans ces cas que la mobilité semble la plus grande. D'autres transportent avec eux leur main plus ou moins fléchie et semblent posséder un certain pouvoir sur ses mouvements. D'autres encore paraissent avoir conservé leur main clans la position douloureuse qu'elle occupait avant l'opération ; la dernière impression réelle s'est empreinte sur le sensorium avec une telle force qu'elle ne
pourra être effacée par aucune impression à venir... Damées eus, les efforts de la volonté causaient de très vives souffrances, de môme que la faradisation des nerfs (1).
« D'ordinaire, les membres perdus, le bras surtout, semblent suivre les mouvements du moignon, que ceux-ci soient actifs ou passifs, tandis que d'autres fois ils paraissent immobiles, ou bien ils donnent lieu a une très vague sensation de déplacement.
« Les mouvements involontaires dans les orteils ou les doigts amputés sont fréquents... Quelquefois un doigt seulement est ainsi en mouvement, ou bien tous les doigts se fléchissent l'un après l'autre, puis s'étendent lentement; les mouvements du poignet sont excessivement rares : jamais le coude ou les genoux n'ont paru éprouver de déplacement.
« Laissant de côté les cas clans lesquels il n'y a aucunement conscience du membre amputé, nous voyons que le nombre de ceux où la volonté paraît sans influence est très petit. Presque toujours Je sujet est capable de vouloir un mouvement et apparemment en état de l'exécuter avec plus ou moins de perfection: cette faculté est limitée aux doigts et aux orteils, qui du reste semblent rarement avoir conservé toute l'amplitude de leurs déplacements en flexion et en extension. Toutefois, la certitude avec laquelle les malades décrivent ces mouvements limités, l'assurance avec laquelle ils indiquent les positions occupées par chaque partie, sont tout à fait remarquables. Les efforts dont nous parlons sont généralement douloureux ; ils provoquent souvent des démangeaisons dans le moignon.
« Un petit nombre d'amputés jouissent d'une liberté complète de tous les mouvements de la main, « Ma main est ouverte, ma
(1) « Voici quelques exemples: M. T... a eu le bras amputé au-dessous du coude, à l'âge de six ans ; il y a dix-huit ans de cela. Le bras semble accolé au côté du corps ; le poignet est fléchi, les doigts demi-fléebis ; chaque effort volontaire détermine une douleur très vive dans le moignon; sa main semble rapprochée du coude jusqu'à le toucher. »
« W. S... a perdu son bras droit à son quart supérieur et le bras gauche au tiers inférieur, depuis onze ans environ. Il a nettement conscience de l'existence du bras droit ; aucun des deux ne parait raccourci. L'un et l'autre pendent à sou cùté, dans l'extension ; mais la nuit, après que l'homme est couché depuis quelque temps, il lui semble que ses bras sont repliés sur sa tète. Les poings sont étroitement serrés ; les poignets se fléchissent violemment de temps à autre, tandis que les mains s'ou /rent d'elles-mêmes. »
« L. B..., à la suite d'un coup de feu dans le poignet, dut être amputé a peu près vers le milieu de l'avant-bras. Il porte un appareil prothétique. Il n'a que l'illusion de la présence de la main. Celle-ci parait être au contact du moignon. Elle est d'ailleurs entièrement sous l'influence de la volonté.
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« main est fermée, » disent-ils. «Je touche le pouce avec le petit « doigt. Voici ma main disposée comme pour écrire, etc. » Entre ers cas de mobilité presque parfaite et ceux où la rigidité et l'inertie sont complètes, il y a un grand nombre d'intermédiaires dans lesquels les mouvements sont eux-mômes plus ou moins faciles, plus ou moins douloureux. Les souffrances sont vives surtout lorsque l'amputé cherche à concentrer ses efforts pour exécuter un acte qui lui est difficile.
« Dans quelques cas, par exemple dans les amputations de l'avant-bras à la partie inférieure, les muscles moteurs des doigts subsistent, en tout ou en partie, et éprouvent des contractions réelles sous l'influence de la volonté. Le sensorium peut donc avoir connaissance des mouvements exécutés par les changements survenus dans l'état de ces muscles.
« D'autres fois, par exemple dans la désarticulation de l'épaule, dans les amputations de l'humérus, les muscles qui agissent sur la main font complètement défaut. Et cependant ici, comme tout à l'heure, il y a une sensation nette et consciente des mouvements des doigts et de leurs déplacements. Autrement dit, la volonté de mouvoir certaines parties est accompagnée de conditions mentales qui représentent devant la conscience le mouvement lui-môme, la force avec laquelle il s'accomplit, et la série des changements de position dont il se compose.
« Aujourd'hui les physiologistes admettent que les actions de ce genre, relatives au mouvement des parties que nous voulons faire agir, nous sont fournies par les contractions musculaires et les changements de positions réellement exécutés. Cependant il résulterait de tous les renseignements que nous avons fournis que telle n'est pas l'explication véritable : il semble que la volonté du mouvement et la conscience de ce mouvement soient des faits contemporains, s'accomplissant simultanément dans les centres nerveux.
« On pourrait alors invoquer la puissance de l'habitude qui aurait associé certaines formes d'activité cérébrale avec certaines idées de mouvements produits. La mémoire aurait conservé le souvenir de cette association. J'avoue que je ne saurais considérer cette réponse comme satisfaisante. Dans quelques-unes de ines observations, en effet, j'ai vu l'amputation dater du plus jeune âge, d'une époque dont les souvenirs sont très confus; et alors, après plus de vingt ans, la volonté, en se concentrant sur la main perdue, était capable d'en provoquer le mouvement et de le régulariser aussi bien que pour la main conservée. Il
j^O LES SENSATIONS INTERNES
est probable que ces idées, que nous sommes censés obtenir par le sens musculaire, sont provoquées et nécessitées parl'impulsion volontaire elle-môme; ce sont des avertissements envoyés au sensorium par les ganglions spinaux que la volonté a mis en activité.
« L'influence des courants électriques sur les nerfs du moignon introduit dans nos recherches un élément nouveau et de grand poids.
« Si nous électrisons les trajets nerveux dans le moignon ou au-dessus de lui, nous provoquons l'illusion de mouvements d'extension et de flexion des doigts; et, ce qui est très remarquable, des parties dont le blessé avait perdu toute conscience depuis des années réapparaissent à son intelligence étonnée. Un jour, en agissant ainsi sur les nerfs, j'obtins ce résultat bizarre que le pouce, qui depuis longtemps semblait fléchi fortement et serré contre la main, s'étendit tout à coup d'une manière complète. Je rompis le circuit sans prévenir le sujet, et celui-ci se mit aussitôt à crier que son pouce s'était fléchi de nouveau et qu'il s'enfonçait violemment dans la main. J'obtins le même résultat en intervertissant les conducteurs de façon à soustrane les cordons nerveux à l'action du courant.
« Dans un cas d'amputation du bras à la racine, le malade ayant perdu depuis longtemps la conscience de l'existence du membre amputé, j'appliquais le courant électrique le long du plexus brachial, lorsque le malade se mit à crier subitement : « Je sens ma main ; elle est pliôe et touche mon corps ». Le malade rend compte de ces sensations d'une façon correcte : les impressions produites par l'électrisation du nerf cubital ou de la branche musculaire du radial se rapportent bien aux parties innervées par ces filets. Il est évidemment impossible de supposer que les nerfs moteurs puissent transmettre des impressions vers les centres; dès lors, il faut admettre que les excitations de certains nerfs sensitifs peuvent apporter au sensorium l'impression particulière des mouvements dans les muscles.
« Ainsi, il paraît résulter de toutes ces considérations que lorsque nous voulons un mouvement, il naît en môme temps dans les mômes centres spinaux des impressions qui vont renseigner le sensorium sur l'exécution de l'acte voulu, sur les déplacements successifs dont il se compose, sur la force avec laquelle il est accompli. A chaque volition surgit dans 1 intelligence la conscience de l'acte à accomplir avec ses qualités : c est
à tort que ces phénomènes sont attribués à des impressions venues des parties périphériques (1).
« En second lieu nos dernières expériences établissent d'une façon certaine, on du moins probable, que pendant l'accomplissement du mouvement certains nerfs périphériques transportent au cerveau des impressions qui viennent compléter les notions nées dans les centres en môme temps que la volonté: de là des renseignements complémentaires sur l'exécution des actes musculaires (2). »
Aux arguments donnés ci-dessus en faveur de l'existence d'un sentiment d'innervation centrale viennent s'opposer des objections puissantes.
1° L'existence de nerfs sensitifs musculaires et celle des sensations multiples musculaires, tactiles, articulaires, etc., suffisent pour expliquer tous les phénomènes de sensibilité ou de sens musculaire et rendent inutile l'admission d'un sentiment d'innervation centrale. Mais comme le fait remarquer Wundt, l'un n'exclut pas l'autre et les deux ordres de sensations, périphériques et centrales, peuvent fort bien coexister.
2° Lotze a fait l'objection suivante. Quand un membre est engourdi et paralysé par suite de la compression des nerfs et des vaisseaux, nous pouvons, après comme avant, par un effort de volonté , mettre en mouvement le membre engourdi ; mais la sensation de mouvement musculaire fait défaut et cette sensation ne reparaît que par le retour de la sensibilité périphérique, il me semble, pour ma part, que cette abolition de la sensation musculaire n'est pas aussi absolue que le dit Lotze, et d'ailleurs il faut remarquer que la douleur locale qui accompagne cet engourdissement du membre peut suffire pour masquer le sentiment d'innervation centrale.
3° Dans les mouvements passifs imprimés à nos membres par une cause extérieure nous avons la sensation très nette de la vitesse et de l'étendue du mouvement et de la situation qui est donnée à nos membres. Or il ne peut y avoir là de sentiment d'innervation centrale puisque le mouvement est communiqué.
(1) Weir-Mitchell, d'après les termes qu'il emploie, semble adopter une sorte d'opinion mixte ; il admet en effet à la fois des impressions partant des centres moteurs spinaux et renseignant le sensorium sur l'exécution de l'acte voulu et, pour chaque volilion, l'apparition dans l'intelligence de la conscience de l'acte à accomplir.
(2) Weir-Mitchell : Lésion des nerfs, trad. française, p. 380 et Suivantes.
Est-il donc nécessaire alors d'admettre ce sentiment dans les mouvements actifs dans lesquels les sensations concomitantes sont identiques? Mais est-il bien vrai que les sensations éprouvées dans les deux cas soient identiques ? Il me semble au contraire que les deux sensations sont qualitativement différentes et que, dans le mouvement voulu, il y a quelque chose en plus, qu'il s'ajoute un élément nouveau et cet élément nouveau est précisément cette conscience de l'effort central qui correspond au mouvement que nous avons l'intention d'exécuter. Il y a là évidemment un fait qui peut prêter matière à discussion comme tous les faits d'observation interne et d'analyse des sensations complexes, fait dont on ne peut juger que par ce que l'on ressent personnellement.
4° Chez la grenouille, après l'extirpation des hémisphères cérébraux, les mouvements de progression, de nage, de saut, etc., se font absolument comme avant l'opération et il est difficile d'y trouver la moindre différence. Une peut donc y avoir là de sentiment d'innervation centrale qui puisse guider tous ces mouvements. Mais il faut remarquer que dans ce cas il s'agit de mouvements qui sont devenus pour ainsi dire automatiques grâce à l'Habitude ou à l'hérédité et dans lesquels le cerveau n'a plus aucun rôle. Les centres de ces mouvements se trouvent dans les parties plus inférieures de l'axe nerveux. Il en est de même chez les animaux supérieurs. C'est ainsi que la marche par exemple qui, dans les premiers temps nécessite l'exercice des facultés intellectuelles et par conséquent l'activité des centres corticaux des hémisphères, devient peu à peu machinale et automatique, c'est-à-dire que les centres de l'écorce cérébrale n'y interviennent plus et qu'elle n'est plus commandée que par les centres bulbo-méclullaires. Ce qu'il faudrait étudier dans ces cas d'extirpation des hémisphères, ce serait, non pas les mouvements habituels, automatiques, mais les mouvements volontaires, raisonnés, intentionnels. Chez la grenouille cette étude est presque impossible, au moins chez la grenouille vivant en captivité dans nos laboratoires. Mais chez les animaux supérieurs, comme le chien par exemple, il n'en est plus de même et chez eux, en effet, on voit que l'extirpation partielle de l'écorce cérébrale produit des troubles des mouvements volontaires qui peuvent s'expliquer par des altérations de la sensibilité musculaire. (Voir: Centres du sens musculaire)
On voit d'après la discussion précédente qu'il est assez difficile de se faire une conviction et d'arriver à une conclusion précise.
S0 Enfin La plupart des auteurs considèrent comme antiphysiologique cette idée que des centres moteurs puissent être le siège de sensations, la sensation étant toujours liée à la transmission nerveuse centripète. Mais cette objection ne me paraît pas avoir la valeur qu'on lui attribue ordinairement. Soit en effet une sensation tactile par exemple. Un corps dur vient au contact de la la pean en 1 (fig. 3). L'ébranlement se transmet par le nerf 2
Fig. 3.
jusqu'au centre sensitif 3 et c'est la modification produite dans la cellule sensitive 3 qui détermine la sensation tactile ; jusqu'à l'arrivée de l'excitation à cette cellule il n'y a pas de sensation, il n'y a qu'une transmission dont nous n'avons pas conscience ; la sensation est donc centrale, exclusivement centrale. Voyons maintenant ce qui se passe dans un mouvement volontaire et je suppose d'abord que ce mouvement volontaire succède à une excitation tactile. Le centre sensitif 3, siège de la sensation tactile, envoie par le nerf intercentral 4 une excitation au cen tre moteur 5; ce centre moteur entre en activité et transmet l'excitation par le nerf moteur 6 au muscle 7 qui se contracte. Il y a donc eu dans ce phénomène une série d'excitations ou de modifications transmises depuis la surface tactile, jusqu'au muscle 7, et cette transmission s'est faite dans la direction des flèches telle qu'elle est indiquée sur la figure. Cette transmission, d'après toutes les notions physiologiques, ne s'accompagne d'aucune sensation; la modification qui se passe dans le centre 3 au contraire s'accompagne d'une sensation particulière , sensation tactile. Il semblerait donc logique, abstraction faite pour le moment du centre moteur S, de diviser en deux catégories les processus aerveux, processus de transmission dont nous n'avons pas conscience et qui ne donnent lieu à aucune sensation et processus d'excitation des cellules nerveuses dont nous avons conscience et qui donnent lieu à une sensation. Prenons maintenant le cen-
Ceaunis.
tre moteur 5 et voyons dans quelles conditions il se trouve. En réalité ces conditions sont les mômes que pour le centre sensitii en ce sens qu'il possède comme ce dernier un nerf afférent, centripète 4, et un nerf efférent, centrifuge 7; les connexions de ces nerfs à leur extrémité différent seules; mais en somme les deux cellules 3 et S se trouvent dans des conditions anatomiques identiques ; chacune d'elles a son nerf afférent et son nerf efférent. Au point de vue physiologique les phénomènes de transmission sont les mômes dans les nerfs centripètes et dans les nerfs centrifuges; les nerfs, 2, 4, 6 peuvent donc être considérés comme équivalents et les excitations transmises aux deux centres 3 et 5 ne peuvent varier que d'intensité et non de nature. Les excitations arrivant à ces deux centres étant identiques, les modifications qu'ils subissent à la suite de cette excitation doivent être identiques aussi a moins d'admettre deux substances, une substance sensitive et une substance motrice et rien, dans l'état actuel de nos connaissances, ne justifierait cette hypothèse. Ce qui fait la différence physiologique des deux centres c'est leur connexion, d'une part avec une surface impressionnable, de l'autre avec un organe contractile. Il n'y a clone a priori aucune difficulté d'admettre que la modification qui se passe dans la cellule motrice est accompagnée d'un état de conscience particulier, état de conscience qui correspondrait au degré d'activité déployée par cette cellule et transmis à l'organe moteur. lime semble qu'en y réfléchissant cette hypothèse n'a rien d'antiphy-
siologique. * Il est à remarquer du reste que beaucoup de physiologistes et de philosophes, tout en se refusant à admettre un sentiment d'innervation centrale, admettent cependant un effort volontaire dont nous avons conscience et dont le degré varierait avec la résistance à surmonter. Mais n'est-ce pas au fond la môme chose et ne reconnaissent-ils pas implicitement ce sentiment d innervation centrale qu'ils commencent par nier.
Enfin il me semble qu'on peut encore invoquer à l'appui de ce sentiment d'innervation centrale, ce qui se passe dans le reve. Dans un rêve on est assailli par des voleurs, on se débat, on fuit, on lutte contre eux et cependant on reste dans son ht et l'agitation motrice qu'on éprouve n'est pas en rapport avec les mouvements qu'on croit exécuter. Est-il possible que tous ces phénomènes se soient passés simplement dans les cellules de 1 idéation motrice et de la rémémoration des mouvements? Comment expliquer clans ces cas qu'on se réveille baigné de sueur et brise
de fatigue comme si les mouvements avaient eu lieu réellement •et n'est-il pas plus simple et plus naturel de croire que ces sensations ont leur siège dans les centres moteurs eux-mêmes. En tous cas il est impossible de les faire dériver uniquement des sensations musculaires d'origine périphérique.
En résumé, tout en faisant certaines réserves qu'explique facilement la difficulté du sujet, je serais porté à admettre a côté des sensations multiples, tactiles, musculaires, articulaires, etc., un véritable sentiment d'innervation centrale ayant sa source dans 1rs centres moteurs et correspondant à l'exercice de leur activité.