LOCALISATION DES SENSATIONS MUSCULAIRES
tendon pour lesquels il n'y a pas grande distance entre le lieu de la contraction et le lieu du mouvement, ainsi dans le trapèze. On la perçoit aussi très bien dans les muscles qu'on peut contracter isolément, comme le biceps, surtout quand on les place en contraction statique. Cette localisation delà sensation dans le muscle serait beaucoup plus pure, d'après Sachs, quand on fait contracter le muscle par l'électricité que quand il se contracte volontairement ; ainsi il l'a observée, dit-il, d'une façon très Dette par l'excitation faradique du dépresseur de l'angle de la bouche.
Les sensations musculaires jouent en outre un rôle considérable dans la localisation des sensations tactiles. On sait que nous distinguons nettement dans la sensation chaque point de la topographie cutanée; nous savons que quelque chose a touché le bras droit ou le bras gauche ou tel point de ces membres. Cette localisation, très précise pour la peau, le devient beaucoup moins pour les cavités, comme la bouebe par exemple, et encore moins pour les cavités internes, larynx, vessie, etc., comme on peut s'en assurer dans les opérations chirurgicales pratiquées sur ces organes.
Comment sommes-nous arrivés à cette localisation ? Comme le fait remarquer Weber, on est fondé à admettre que primitivement nous ne savons rien du lieu où les nerfs qui nous communiquent l'impression sont ébranlés. Primitivement toutes les sensations sont de simples états de conscience, qui peuvent être différents en qualité et en degré, mais qui ne fournissent directement à la conscience aucune notion de lieu.
Pour comprendre comment se fait et se développe cette localisation, il me semble qu'il faut se reporter à ce qui se passe chez l'enfant nouveau-né. Il est évident que chez lui la localisation débute par la distinction des grands segments du corps, téte, Ironc, membres. Je ne sache pas que des recherches spéciales aient été faites sur cette question dans les premiers temps de la vie ; mais ce qui me paraît certain, c'est que les sensations tactiles et visuelles, à elles seules, ne peuvent nous donner cette localisation, s'il ne s'y adjoint le sens musculaire.
Les premiers mouvements de l'enfant, je mets à part les mouvements respiratoires et les mouvements sans but des membres, sont les mouvements qui ont pour but l'acte de téter; dans cet acte, les parties du corps qui interviennent en premier lieu sont la langue et les lèvres : on remarquera que la
pointe de la langue vient précisément en première ligne sur Le tableau cle Weber de la finesse de la sensibilité tactile et que le bord rouge des lèvres vient en troisième ligne immédiatement après la face palmaire des troisièmes pbalanges. Les sensations tactiles qui correspondent à l'acte de téter, les plus exercées cbez l'enfant, s'associent à des sensations musculaires qui se distinguent pour lui des sensations tactiles et musculaires des autres parties du corps ; il est donc probable que pour lui son organisme se partage en parties qui tètent et parties qui ne tétent pas ; c'est là la première distinction que fait, plus ou moins vaguement, l'enfant; peu à peu les mains trouvent, puis cherchent le sein de la nourrice ; de nouvelles sensations tactiles et musculaires, différentes de celles que lui donnaient les lèvres et la langue, viennent s'associer à l'action de téter et il arrive ainsi, par une série d'expériences répétées, à reconnaître les divers segments de son corps.
Quant aux relations que ces segments ont entre eux et que les divers points d'un môme segment ont les uns avec les autres, il n'y a là qu'un perfectionnement progressif du môme procédé, clans lequel intervient toujours activement la sensibilité musculaire.
Ainsi l'enfant peut atteindre avec son doigt le haut de sa cuisse et faire correspondre à une sensation tactile (de la cuisse) un ensemble cle sensations musculaires du bras ; mais pour qu'il touche son pied, par exemple, avec son doigt, il faut que la flexion cle la jambe et de la cuisse vienne permettre à la main d'atteindre le pied ; dans ce cas à la sensation tactile du pied et aux sensations musculaires du bras viennent s'ajouter les sensations musculaires cle la jambe ; et ce sont précisément ces sensations musculaires de la jambe qui lui permettront de distinguer le cas où la cuisse est touchée cle celui où le pied est touché. Supposons qu'un objet extérieur touche, d'une part, la peau du pied, cle l'autre la peau cle la cuisse, sans que le sujet ait un seul mouvement à faire, la distinction des deux points touchés ne pourrait se faire. Si cette distinction se fait plus tard, c'est que les sensations musculaires nous ont appris à la faire. Les sensations visuelles y interviennent aussi, comme on sait, mais postérieurement aux sensations musculaires et l'observation des aveugles-nés prouve que celles-ci suffisent à elles seules, pour que la localisation cutanée, la topographie cle Y allas tactile, suivant l'expression de Taine, se fasse avec La plus remarquable précision.