FINESSE DU SENS MUSCULAIRE
Dans les conditions ordinaires de la sensation, nous rapportons l'excitation à la périphérie nerveuse; ainsi l'excitation du nerf cubital au coude détermine des sensations qui sont rapportées à l'annulaire et au petit doigt. S'il y a des sensations réellement musculaires et de s nerfs pour ces sensations, nous devrions rapporter la sensation au muscle lui-même. C'est ce qui arrive en effet dans la douleur de la fatigue musculaire; la sensation dans ce cas a bien évidemment son siège dans le muscle luimême. Mais dans la contraction musculaire normale, il n'en est plus ainsi. On a vu plus haut à propos de la localisation des sensa lions musculaires, l'interprétation qu'on peut donner de ce fait.
Mais il y aune autre considération à faire valoir. Lorsque nous extériorisons une sensation, une sensation tactile par exemple, ce n'est jamais avec le concours d'un seul sens ; il faut toujours le concours de deux sensations au moins. Si nous extériorisons un objet, un bruit, un corps touché, c'est que nous avons fait un mouvement pourvoir, toucher, entendre, c'est en un mot que des sensations musculaires, sans parler des autres sensations, sont venues s'ajouter cà lasensationdominante.Dans la sensation musculaire rien de pareil; un seul sens, le sens musculaire, est enjeu ; d'où la difficulté de la localisation et de la projection à la périphérie sensitive. On ne peut y arriver, comme l'anatomiste ou le physiologiste, que par une voie détournée pour ainsi dire; ils savent que tel muscle agit dans tel mouvement et ils peuvent, en portant toute leur attention sur le muscle en action, percevoir, comme nous l'avons vu plus haut, une sensa tion dans le muscle contracté, mais qui n'a jamais la netteté et la précision des sensations externes.
On a vu par les expériences de Weber quelle est la finesse du sens musculaire dans l'appréciation des poids. La môme précision s'observe dans nos mouvements et spécialement dans les mouvements de l'œil, du larynx, des doigts.
La difficulté dans ces cas est de faire la part des sensations musculaires et celle des autres sensations et spécialement des sensations tactiles.
Certaines expériences sembleraient indiquer que nous mesurons très mal Le degré de notre innervation motrice volontaire et combien le contrôle d'autres sens est indispensable. C'est ce qu'on \oii par L'expérience des deux index. Pour les mouvements des yeux, môme incertitude quand l'éducation du sens museu-
laire n'est pas faite. Si nous tenons un crayon devant les yeux fermés et que nous placions les yeux dans la position supposée convenable pour voir le crayon simple, quand nous ouvrons Les yeux, nous le voyons ordinairement double et ce n'est qu'au bout de plusieurs essais que nous donnons à nos yeux le degré de convergence voulu pour le voir simple. Mais ceci prouve uniquement que le contrôle d'un autre sens est nécessaire quand l'expérience est nouvelle pour nous. Cette utilité des sensations auxiliaires, et spécialement des sensations visuelles et tactiles, pour perfectionner le sens musculaire se voit bien chez les enfants nouveau-nés, dans la gradation qui se produit peu à peu dans la précision et la finesse de leurs mouvements. Ainsi un enfant de trois mois ne sait pas encore diriger ses mains vers les objets extérieurs qu'il veut saisir, tandis qu'il sait très bien porter ses mains à sa bouche. Cette éducation du sens musculaire paraît se faire assez lentement chez les enfants, si l'on en juge par la difficulté avec laquelle ils apprennent à saisir les objets, à diriger leurs mains vers un point donné, à marcher, etc. Mais peu à peu ce sens se perfectionne et nous arrivons à exercer un contrôle plus facile et plus rapide sur ces mouvements.
L'expérience des prismes d'Helmhoitz prouve cependant que cette éducation du sens musculaire se fait encore avec une certaine rapidité. On ajuste dans une monture de lunettes deux prismes de verre dont les angles réfringents soient de 16e à 18°, ces deux angles tournés à gauche. Vus à travers ces prismes les objets du champ visuel paraissent tous déplacés vers la gauche. Si alors, sans amener la main dans le champ visuel, on regarde attentivement un objet qui soit à la portée de la main et, qu'après avoir fermé les yeux, on essaie de toucher l'objet avec le doigt indicateur, on passe naturellement à gauche. Mais quand on a répété l'expérience plusieurs fois, on ne passe plus à côté de l'objet et on l'atteint exactement. On y arrive encore plus rapidement quand on amène la main dans le champ visuel et qu'on touche pendant quelque temps les objets pendant qu'on les regarde à travers les prismes ; en recommençant l'expérience avec les yeux fermés on atteint l'objet immédiatement.
Cette finesse du sens musculaire se re trouve à un haut degré dans les muscles du larynx, dans ceux des doigts. On sait à quelle précision de mouvements peuvent arriver un prestidigitateur, un pianiste, un violoniste et combien certains aveuglesnés sont extraordinaires sous ce rapport.
En réalité, les mouvements et par conséquent les sensations
LES MOUVEMENTS ET LES SENSATIONS l^1
musculaires interviennent clans toutes nos sensations pour les perfectionner et les préciser. C'est grâce au sens musculaire que nous palpons, que nous regardons, que nous écoutons, que nous flairons, que nous dégustons ; sans cela les sensations brutes de contact, de couleur, de son, d'odeur ou de goût ne nous donneraient que des notions insuffisantes et ne pourraient être ni localisées ni extériorisées et elles ne fourniraient à l'intelligence que des matériaux incapables d'être mis en œuvre.
La sensation musculaire est donc, comme le dit Ribot, un élément constitutif de la plupart de nos états de conscience. Elle intervient non seulement dans les sensations, mais dans les perceptions, les images, les idées, les sentiments, les émotions, en un mot dans toute la vie psychique, et à ce point de vue on peut dire avec juste raison que le sens du mouvement est le plus simple et le plus universel des éléments psychiques. Chez les animaux situés à la limite inférieure de la série et chez lesquels la différenciation histologique n'est pas encore commencée, chez ceux qui sont réduits à une masse protoplasmique contractile, c'estprobablement le premier sens qui se développe. La substance contractile se sent vaguement comme chose mue, elle a la notion indistincte de son propre mouvement. Puis peu à peu paraissent et se développent les sensibilités spéciales, le toucher en première ligne, puis la vue, l'ouïe, etc., et l'on voit l'intelligence se développer parallèlement à mesure que les sensibilités spéciales se perfectionnent. Ce qui prouve bien l'importance considérable du sens musculaire, c'est que la vue et l'ouïe peuvent faire défaut et que dans ce cas les sensations musculaires suffisent avec les sensations tactiles pour tout le développement intellectuel. C'est ce que démontre l'exemple si souvent cité et si curieux de Laura Bridgmann ; on a vu plus haut comment elle mesurait les longueurs, les distances, le temps ; elle interprétait le langage émotionnel des doigts ; elle savait reconnaître, dit le médecin qui l'a observée, le Dr Howe, la pression légère de l'affection, la force convaincante delà persuasion, le mouvement ferme du commandement, la vive secousse de l'impatience, le spasme soudain de la colère et savait parfaitement interpréter tous ces changements.