MANIFESTATIONS DK LA DOULEUR
qui on est la suite ordinaire. L'appétit finit à la longue par être lésé et parfois aboli, ce qui amené une alhncnlation insuffisante ; par contre, une soif vive succède ordinairement aux crises douloureuses, soif causée en partie parla lièvre due à la douleur, en partie par l'augmentation de la transpiration cutanée.
En même temps la sensibilité, sous toutes ses formes, peut être profondément troublée ; des douleurs sympathiques (synalgies) peuvent se montrer dans des régions plus ou moins éloignées des régions primitivement atteintes; on peut aussi observer des troubles sensoriels et en particulier des troubles du côté de la vue. Enfin les fonctions intellectuelles elles-mêmes peuvent être atteintes et le moral finit par s'altérer à son tour; dans les affections douloureuses prolongées, le caractère change et s'aigrit; le sentiment de la personnalité se développe et s'exagère en absorbant tout le reste; le malade ne pense plus qu'à lui et à ses maux; les passions altruistes, les affections de famille font place à l'égoïsme le plus exigeant et le plus raffiné; une mélancolie profonde s'empare peu à peu du malade et peut le pousser au suicide, tandis que dans les accès de douleurs aiguës tout se borne à des phénomènes passagers, délire de paroles et incohérence de pensées.
Mais la douleur ne se traduit pas seulement par des phénomènes d'excitation, de suractivité fonctionnelle; elle peut s'exprimer et s'exprime souvent par des réactions d'un ordre tout différent. Au lieu d'une suractivité fonctionnelle, c'est une abolition de fonction qu'on peut observer. Ce sont, en un mot, des phénomènes de dépression, d'inhibition ou d'arrêt qui traduisent la douleur. C'est ainsi qu'après les grandes blessures, les opérations graves, on constate une dépression générale, une prostration profonde qui atteint toutes les forces de l'organisme et que les chirurgiens ont appelé choc chirurgical. Ces phénomènes de dépression peuvent être localisés et on peut avoir des paralysies partielles tout aussi bien que des convulsions partielles, quoique les premières soient plus rares. C'est à ces actions inhibitrices qu'il faut rattacher l'arrêt du cœur et la syncope qui s'observent dans certaines crises, la torpeur morale et intellectuelle qui suit quelquefois les grandes douleurs, véritable sidération qui peut se terminer par la mort quand l'organisme a été trop profondément atteint.
Toutes les manifestations actives de la douleur, cris, gestes, larmes, etc., sont autant de soupapes par lesquelles s'écoule le trop-plein du courant nerveux ; aussi ces manifestations ont-elles
jusqu'à un certain point leur utilité quand elles sont contenues dans de justes limites; une douleur comprimée est plus terrible, et tous ces actes amènent une sorte de détente qui soulage l'organisme souffrant ; c'est la crise qui juge et termine l'accès.
Quelle est maintenant la nature de ces manifestations et comment faut-il les interpréter ?
Un premier fait et qui a été mis hors de doute par les expériences des physiologistes, c'est que, chez les animaux, une partie de ces manifestations peuvent persister après l'ablalion des hémisphères cérébraux. Ainsi l'arrêt du cœur, les troubles respiratoires, les convulsions, le cri, etc., peuvent s'observer chez des animaux chez lesquels il ne reste plus que le bulbe et la protubérance à la suite de l'excitation des nerfs sensitifs. Dira-t-on que ces animaux sentent encore la douleur ? C'est peu admissible. Il est bien plus probable que dans ce cas ces réactions (arrêt du cœur, etc.) sont simplement de pures réactions réflexes. D'autre part, ces mêmes réactions peuvent se produire aussi par une émotion morale pure en dehors de toute douleur physique. Il faudrait donc admettre ou bien que la douleur agit, en tant qu'émotion morale, sur les centres bulbo-protubérantiels du cœur et des autres appareils, ou bien que la douleur agit par elle-même directement sur ces centres et dans ce dernier cas on serait amené à l'hypothèse d'un centre de douleur dont l'existence est très problématique. Les anesthésiques pourraient servir à résoudre la question, si on connaissait mieux la nature intime de leur action. On peut en effet se demander s'ils suppriment la douleur ou simplement la mémoire de la douleur, quoique la première hypothèse me paraisse seule acceptable. L'influence de la douleur sur les sécrétions, la température prête aux mêmes considérations. Celle qu'elle exerce sur la sensibilité générale, sur les fonctions sensorielles est plus difficile à expliquer; ce tte question reviendra, du reste, à propos des sympathies douloureuses.
En résumé, ce qui ressort des faits précédents, c'est que la douleur réagit sur tout l'organisme et sur le système nerveux tout entier. Il y a là un fait qui rentre dans les lois de l'innervation générale. Seulement cette réaction est plus ou moins intense, plus ou moins prolongée, plus ou moins étendue, suivant l'intensité de la douleur et l'excitabilité même du système nerveux et de ses diverses parties. Si la douleur est légère, c'est
MANIFESTATIONS DE LA DOULEUR ï»»
à peine si elle laisse une trace, comme une feuille qui tombe dans une eau dormante en ride à peine la surface; si elle est plus vive, c'est comme la pierre qui tombe dans un lac et engendre des ondulations qui se propagent jusqu'à ses rives; si elle est très intense, la réaction est terrible, violente, désordonnée comme la tempête soulevée par un vent furieux. Tous les points du système nerveux n'ont pas le môme degré de réactivité ; il en est qui sont plus faibles, moins résistants, plus excitables que d'autres ; ce sont ceux là qui réagissent les premiers et avec le plus d'intensité et ces points varient suivant l'individu et suivant une foule de conditions de toute espèce. Cbez l'un, c'est par des larmes, chez l'autre par des spasmes, chez celui-là par des palpitations, des arrêts du cœur que se traduira la douleur; mais dès qu'elle s'exagère, tout le système nerveux est envabi et il n'est pour ainsi pas de point de l'organisme qui ne soit atteint. En outre, il est certaines manifestations qui sont pour ainsi dire fondamentales, primordiales, communes à tous les individus ; les pleurs, les cris, la mimique faciale se retrouvent avec les mêmes caractères à tous les âges, clans toutes les races, aussi bien chez le sauvage que dans la civilisation la plus avancée.
On a cherché, et c'est Darwin qui a exploré cette voie avec le plus de bonheur, à expliquer ces manifestations primordiales de la douleur. Aussi renverrai-je le lecteur au livre de cet auteur sur YExpression des émotions. Je dirai cependant quelques mots des deux principales manifestations de la douleur, le cri et les larmes.
Le cri n'est qu'une modalité de l'expiration forcée et cette expiration forcée elle-même n'est autre chose qu'un arrêt respiratoire en expiration. Or, cet arrêt respiratoire s'observe expérimentalement chez les animaux quand on les soumet à une excitation même indolore et à plus forte raison à une excitation douloureuse. Il n'y a donc, clans l'expiration forcée, que l'exagération d'un phénomène physiologique normal pour ainsi dire. On sait d'ailleurs combien les moindres influences modifient le rythme respiratoire.
Pourquoi, clans la douleur, cette expiration forcée se transforme-t-elle en cri ? Ce cri a-t-il été primitivement un appel de secours, ou une manière d'effrayer un agresseur et de le mettre en fuite, en un mot la manifestation d'un état émotionnel, d'une frayeur, et peu à peu ce cri, se liant à la douleur produite par une cause extérieure, est-il devenu tellement associé à l'idée de douleur qu'il se produit même en l'absence de toute cause exté-
rieure et môme quand la douleur résulte d'une cause interne. On pourrait objecter que ce cri existe déjà chez le nouveau-né et môme chez les fœtus anencéphales. Mais cette relation a pu ôtre acquise et fixée par l'hérédité dans la suite des générations. Il me paraît cependant plus simple de considérer le cri comme une des manifestations musculaires multiples qui se produisent dans tout état violent, dans toute sensation intense, en un mot comme une simple manifestation émotionnelle. Le cri, en effet, accompagne aussi bien la joie que la douleur, et dans les deux cas, il me paraît avoir la même origine, savoir cette diffusion, celle irradiation nerveuse qui suit toute excitation intense, quelque localisée qu'elle soit primitivement. Le cri doit être mis à côté de la gesticulation, de la mimique faciale, des mouvements du corps, en un mot de toutes les autres manifestations motrices. Les cris de joie et les cris de douleur présentent, il est vrai, un caractère différent. C'est qu'à la longue, à chaque groupe de sensations, s'associe un ou plusieurs modes de mouvemenls particuliers qui deviennent peu à peu la caractéristique expressive de cet état. En outre, le cri soulage; se retenir, dans la douleur, ne fait que l'augmenter et la rendre plus difficile à supporter. Dans le cri et surtout dans le cri prolongé, caractéristique de la douleur, il y a comme une sorte d'asphyxie commençante, par suite de l'arrêt de la circulation veineuse et cet état d'asphyxie commençante peut agir et agit probablement pour émousser la sensibilité et diminuer l'excitabilité des cellules nerveuses corticales. Il y a là une sorte d'analgésie indirecte ; on sait que l'action analgésique du protoxyde d'azote est due en grande partie à son action asphyxiante- On conçoit donc que dans la douleur le cri ait affecté de préférence une forme qui tendait à diminuer la sensibilité à la souffrance.
Une grande partie des manifestations de la douleur peuvent se ramener ainsi à l'expiration forcée et aux troubles de la circulation veineuse et de la pression sanguine qui en sont la conséquence. Ainsi, l'arrêt du cœur, la constriction des vaisseaux périphériques, la dilatation pupillaire sont non seulement des résultats de l'excitation de filets sensitifs, mais encore de l'asphyxie ; il en est de même de la sueur. La contraction de l'orbiculaire peut aussi, comme l'a montré Darwin, être atlribuée à l'augmentation de pression des vaisseaux du globe oculaire à la suite de l'expiration forcée.
Quant à la sécrétion des larmes qui est une des manifestations les plus communes et les plus caractéristiques de la douleur, on