UNE EXPÉRIENCE SUR LE SENS MUSCULAIRE
Je reproduis ici textuellement la communication faite à la Société de psychologie physiologique, clans la séance du 31 janvier 1887.
« La question du sens ou de la sensibilité musculaire est une de celles qui divisent encore les physiologistes. Son importance pour la psychologie m'engage à communiquer à la Société de psychologie physiologique une expérience que j'ai faite récemment sur ce sujet.
« On sait que certains auteurs attribuent la sensibilité dite musculaire aux muscles eux-mêmes, tandis que d'autres auteurs l'attribuent aux parties voisines et spécialement à la peau.
« Il m'a semblé qu'il y avait un organe qui se prêtait admirablement à la solution de cette question, c'est le larynx. Les mouvements des cordes vocales dans le chant se font remarquer par leur délicatesse et leur précision, et des différences de tension de ces cordes se chiffrant par des fractions de millimètre suffisent pour influencer d'une façon notable la justesse du son. Pour savoir quelle part revient aux muscles et à la muqueuse dans la tension des cordes vocales, je n'aurai qu'à paralyser, par un moyen quelconque, la sensibilité de la muqueuse et à voir alors ce que devient la justesse de la voix.
« Si la voix reste juste, c'est que la sensibilité de lu muqueuse ne règle pas les différences de tension des cordes vocales; ces différences ne peuvent alors être réglées que parles muscles de ces cordes; conséquence : la sensibilité musculaire existe.
« Sila voix devient fausse par l'abolition de la sensibilité de la muqueuse, c'est la sensibilité de la muqueuse qui intervient; il n'y a pas de véritable sensibilité musculaire; le sens musculaire n'existe pas.
« Enfin il pourrait se faire que la voix, sans être tout à fait fausse, présentât une certaine altération, plus ou moins marquée, dans sa justesse ; dans ce cas, il y aurait à la fois, dans la graduation de la tension des cordes, intervention de la sensibilité de la muqueuse et intervention de la sensibilité musculaire.
« Quant au moyen de paralyser la sensibilité de la muqueuse laryngée, rien de plus facile aujourd'hui avec la cocaïne.
«Tel est le principe de l'expérience que je désirais faire depuis longtemps, et, pour laquelle, jusqu'à présent, l'occasion m'avait manqué. Il fallait en effet trouver un chanteur exercé, familier avec les manœuvres laryngoscopiques, assez intelligent pour bien analyser ses sensations et pour saisir la portée de l'expérience, et qui consentît à se prêter à un essai toujours un peu désagréable. Grâce à l'obligeance duDr Baratoux, j'ai pu mettre la main sur un sujet convenable, et ce sont les résultats de l'expérience que je viens communiquer à la Société.
« L'expérience a été faite le 24 décembre dernier.
« Le sujet (un ténor) chante d'abord, sans accompagnement, un air assez long, de difficulté moyenne ; l'émission du son est très bonne, la voix juste, bien timbrée.
« On applique ensuite sur les cordes vocales avec un pinceau une solution de cocaïne au quinzième.
« Le sujet chante alors le môme air, d'abord trois minutes, puis huit minutes après l'application de la cocaïne; le chant est moins satisfaisant que tout à l'heure; le timbre est moins velouté, le son moins pur; mais la justesse de la voix est la môme, sauf deux ou trois chats. L'examen laryngoscopique, fait après la deuxième répétition de l'air, montre quelques mucosités sur les cordes vocales inférieures dont les bords sont pâlis.
« Quand l'action de la cocaïne est épuisée, on fait une nouvelle application, mais cette fois avec une solution au dixième; celle solution est plus forte que celle qu'on emploie d'ordinaire pour
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le larynx. Les lèvres de la glotte pâlissent; il y a donc contraction des petits vaisseaux de La muqueuse.
« Le sujet recommence le même air, d'abord trois minutes, puis six minutes après l'application. Le résultat est le môme que tout à l'heure, un peu plus accentué peut-être, mais toujours plutôt au point de vue de la douceur, du timbre et de la pureté du son qu'au point de vue de la justesse.
« Je lui fais exécuter des vocalises. Il les exécute facilement, sauf par instants où la voix sort mal; il y a par ci par là un petit accroc.
«Il soutient facilement une note juste pendant vingt secondes, le môme temps que dans les conditions normales.
« Je lui demande un trille, Il y a longtemps, me dit-il, qu'il ne s'y est exercé ; le premier est mal réussi, le second est bon.
« L'examen laryngoscopique fait a ce moment montre les borda de la glotte pâlis; le reste de la muqueuse est un peu rouge ; pas de mucosités. La glotte et la face postérieure de l'épiglotte ne sont pas sensibles au contact.
« En comparant avec le la du diapason, la voix est restée dans le ton tout le temps de l'expérience.
«En résumé: la paralysie de la sensibilité de la muqueuse des cordes vocales n'a pas altéré la jutesse de la voix d'une façon sensible, tandis qu'au contraire la pureté et le timbre du son l'ont été d'une façon appréciable. Cette expérience, me semblet-il, autorise donc à conclure que, clans la tension des cordes vocales qui détermine la jutesse du son, c'est la sensibilité musculaire qui joue le rôle essentiel, et que la sensibilité de la muqueuse n'intervient, si môme elle y intervient, que d'une façon tout à fait secondaire. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que la modification physique produite sur la muqueuse par la cocaïne peut réagir mécaniquement sur les muscles sous-jacents et gôner dans une certaine mesure la contraction de ces muscles.
« Cette expérience me paraît prouver l'existence d'une sensibilité musculaire propre, en un mot d'un véritable sens musculaire, quel que puisse être d'ailleurs l'appareil nerveux de cette sensibilité; je laisse de côté cette question pour le moment.
« J'aurais désiré répéter cette expérience sur le môme sujet et sur d'autres personnes, d'autant plus qu'il est certains points que j'aurais voulu étudier d'une façon détaillée ; mais ne sachant si j'en aurai l'occasion d'ici à quelque temps, je me suis décidé à la communiquer à la Société ; cette communication, en appelant l'attention des physiologistes sur cette question, donnera
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peut-être à quelques-uns d'entre eus L'idée de répéter cette expérience et d'en contrôler les résultats. Une seule observation ne suffit pas évidemment pour établir d'une façon décisive un l'ait physiologique.
«J'aurais encore d'antres considérations à faire valoir en laveur de l'existence d'un sens musculaire; mais je préfère, dans cette note, m'en tenir uniquement à l'expérience telle que je l'ai pratiquée et à ses conséquences immédiates. »