LE PLAISIR
danger pour défendre ou pour sauver son maître, se montrent dans quelques espèces supérieures, comme le chien ou l'élépnan t. Et je ne parle pas ici des faits si nombreux de dévouement des mères pour leurs petits, parce qu'on pourrait à la rigueur les l'aire rentrer dans la catégorie des phénomènes instinctifs. 11 peut donc exister chez les animaux des plaisirs, des sentiments, correspondant à ce que nous appelons bonté, devoir, sympathie.
Pour le sentiment du beau, il en est de môme; et ce sentiment D'est certainement pas exclusif à l'espèce humaine. Il n'y a pour s'en convaincre qu'à observer le manège des mâles pour choisir une femelle, ou des femelles pour choisir un mâle; les premiers arts, qui chez les sauvages se réduisent aux exercices du corps, comme la lutte et la danse, existent aussi chez les animaux ; il n'y a qu'à se rappeler les courses à fond de train des chevaux dans les forêts vierges, les combats simulés des jeunes coqs, les ébats et les jeux des chiens et des chats ; les parades et les mouvements singuliers des mâles devant les femelles, les danses des coqs de bruyère, les attitudes et les gesticulations qui mettent en évidence certains caractères ornementaux, certaines couleurs éclatantes, indiquent chez l'animal comme un sentiment confus du beau et un rudiment de sens esthétique. On peut encore invoquer à l'appui de cette opinion, les chants si variés et si mélodieux des oiseaux, auxquels on ne peut certainement refuser l'instinct musical.
L'idée du vrai, ne peut évidemment être développée chez les animaux et il semble au premier abord difficile de retrouver chez eux cette idée, môme à l'état de germe. Et cependant n'y a-t-il pas quelque chose d'approchant, quelque chose qui indique le besoin de connaître dans la façon dont le chien, le chat, explorent la maison, la chambre dans laquelle ils entrent pour la première fois ; qu'est-ce que la curiosité, sinon une forme de ce sentiment du vrai e t cette curiosité n'est-elle pas très développée chez le cbien, le singe et d'autres animaux encore? Le besoin de se rendre compte de ce qu'il voit ne se révèle-t-il pas dans la façon dont un animal, chien ou chat, se regarde dans une glace qu'on lui présente pour la première fois. Il va derrière pour trouver l'animal qu'il vient de voir et clans lequel il ne reconnaît pas son image, revient, retourne de nouveau derrière la glace, cherche à l'attrapper avec sa patte, puis au bout d'un certain temps de cette recherche du vrai, renonce à toute tentative, comme un élève qui abandonne la solution d'un problème trop difficile pour son intelligence.
En résumé, nu retrouve donc chez ranimai les rudiments vagues des plaisirs esthétiques et des jouissances morales.
Les théoriciens de l'art trouveront peut-être qu'il y a là une origine hien humhle pour ce qu'il y a de plus noble et de plus élevé dans les plaisirs humains. Mais cette considération ne peut arrêter le physiologiste et n'est pour lui d'aucune valeur. Le génie le plus sublime a pour origine quelques sensations brutes et grossières qui lui sont communes avec les ôtreslesplus inférieurs, et l'activité intellectuelle d'un Aristote ou d'un Shakespeare est en germe dans le cerveau du plus abject et du plus dégradé des Australiens.
Je ne crois pas devoir m'é tendre sur les diverses théories qui ont été données du plaisir et de la douleur. Le lecteur qui désire se mettre au courant des divers systèmes en trouvera l'exposition dans le livre de Léon Dumont sur la Théorie scientifique de la sensibilité. Il est cependant un point sur lequel je dirai quelques mots, c'est la question de l'évolution du plaisir et de la douleur à laquelle se rattache la question plus générale de l'évolution des sensations internes.
Nous avons vu plus haut que chez les organismes inférieurs, réduits à une masse de protoplasma contractile, les premières sensations ont dû être des sensations vagues de malaise et de bien-être, germes des sensations internes que nous avons étudiées. Ces sensa tions vagues correspondaient aux é tats de ces organismes, et spécialement aux variations de composition chimique de la substance qui les composait. Les influences extérieures de chaleur, de lumière, d'humidité ou de sécheresse qui agissaient sur ces organismes, n'agissaient probablement qu'en modifiant la composition du protoplasma. Dans des organismes aussi homogènes, la seule réaction possible était une réaction motrice due à la contraction du protoplasma, et cette réaction motrice a dû, au bout d'un certain temps, s'accompagner d'une sensation confuse, distincte du malaise et du bien-être, germe obscur de la sensation musculaire. Cette sensation musculaire a donc dû être la première en date, et en effet, chez le fœtus, on a vu plus haut que, d'après les recherches de Preyer, le mouvement musculaire précède la sensibilité dans l'ordre d'apparition des phénomènes. Le fœtus exécute des mouvements impulsifs, c est-à-dire dus à des causes internes, chimiques (constitution du sang, etc.), avant de présenter des mouvements réflexes. Puis, peu à peu, les divers modes de sensibilité interne, besoin
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d'oxygène, besoin d'aliments, notion de l'état hygrométrique, etc., etc., se sont développés, formant comme un groupe vague, a peine indiqué de sensations internes qui conservent pour la plupart ce caractère vague et confus tant à cause de l'habitude, que parce qu'elles sont reléguées au second plan par les sensations externes plus nettes et mieux déterminées.
A mesure maintenant que, dans les organismes inférieurs, les diverses parties du corps se différencient, que la couche limitante, culiculaire, devient fixe, permanente, ces sensations externes et les divers modes de sensibilités spéciales se développent et en premier lieu, la sensibilité tactile ; mais il est très probable que là aussi le sentiment vague de malaise ou de bien-être précède la sensation proprement dite, plus nette, plus précise, mieux définie. Le plaisir et la douleur changent eux-mêmes de caractère avec la sensation ; ils se déterminent et se précisent comme elle et prennent peu à peu un aspect différent suivant la sensation à laquelle ils correspondent. Avec le développement de plus en plus complet des organes et des centres nerveux, un élément nouveau intervient dans les sensations ordinaires comme dans les sensations de plaisir et de douleur; ce sont les relations que les diverses parties des cen tres nerveux on t en tre elles et les réactions qu'elles exercent les unes sur les autres et c'est dans ces relations et dans ces réactions, variables suivant des conditions encore ignorées pour la plupart, que se trouvent probablement les causes principales qui déterminent les caractères essentiels du plaisir et de la douleur.
Le plaisir.et la douleur sont donc, si on a égard à l'évolution de l'individu comme à celle de l'espèce, non des épiphénomènes, surajoutés, accessoires à la sensation, mais les éléments fondamentaux, primordiaux, et les germes mêmes de la sensation. C'est en réalité la sensation qui est l'épiphénomène , et les premiers mobiles des premiers organismes ont été le plaisir et la douleur, comme du reste ils sont encore aujourd'hui les mobiles essentiels des êtres les plus perfectionnés et en particulier de l'homme.
A ce point de vue, la doctrine philosophique de l'intelligence doit subir une modifica tion que j'essaierai d'indiquer en quelques lignes. On admet maintenant, ou du moins la plupart des philosophes admettent que la sensation est le fondement même et la base de l'intelligence. Mais par sensation on entend toujours les cinq sens spéciaux, la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat et le toucher. Le toucher comprenait et comprend encore pour beaucoup d'auteurs, à la fois les sensations tactiles et les sensations muscu-
laires. On a vu déjà, dans les pages précédentes, que les sensations musculaires constituent un groupe de sensations distinctes et j'ai cherché à monlrer le rôle que ces sensations musculaires jouent dans les phénomènes intellectuels , rôle dont on commence seulement depuis peu de temps à reconnaître l'importance. Mais il faut faire encore un pas en avant. Les sensations internes, besoins, sensations fonctionnelles, cénesthésie, sensations vagues d'orientation, de mesure du temps, etc., plaisir, douleur, interviennent non seulement, comme on l'admet en général, dans les émotions, dans la personnalité, dans les actes de la volonté, mais ils interviennent aussi dans les actes purement intellectuels et môme dans les actes intellectuels de l'ordre le plus élevé. C'est ainsi que l'idée de force a son germe dans le besoin d'activité musculaire et dans la sensation musculaire, que l'idée de la perpétuité de notre personnalité et d'immortalité a son origine dans le sentiment de cénesthésie etdansla conscience que nous avons de la persistance de notre individualité malgré toutes les variations et les changements de l'organisme, que l'idée de temps se trouve peut-être à l'état rudimentaire dans cette faculté inconsciente de mesurer les durées que nous avons constatée chez l'homme et les animaux. Enfin toutes les sensations ignorées qui ont pour origine les organes internes, toutes ces impressions inconscientes qui partent à chaque instant de tous les points de l'organisme et qui vont perpétuellement solliciter les centres nerveux de toute catégorie, ne sont-elles pas les agents principaux et les excitateurs essentiels de cette activité cérébrale inconsciente dont le rôle prend de plus en plus d'importance à mesure qu'on pénètre clans l'étude des phénomènes de l'intelligence. L'excitabilité des cen tres nerveux dont j'ai fait ressortir à plusieurs reprises le rôle capital et dont les variations ont tant d'influence sur le mode de réaction motrice ou psychique de l'organisme, si bien que pour la môme excitation un cen tre donné pourra réagir par un plaisir ou par une douleur, par un mouvement ou par une paralysie, cette excitabilité, dis-je, est en grande partie sous l'influence de ces impressions organiques: ce sont elles qui déterminent, si l'on peut s'exprimer ainsi, la tonicité des centres nerveux. Elles sont les agents principaux de ce travail cérébral sourd, mystérieux, inconscient, qu'on néglige en général pour ne voir que le travail plus brillant des sens spéciaux, mais qui n'a pas moins d'importance que ce dernier au point de vue purement intellectuel et qui en a beaucoup plus au point de vue émotionnel.