Les sentences dans la poésie grecque
Lorsqu*on lit la poésie grecque dans son ensemble, et plus encore lorsqu'on la compare à d'autres littératures, on est frappé par la fréquence des idées morales qui y sont exprimées et par la place qu^ elles occupent.
Elles prennent d'abord beaucoup de relief en raison même du caractère concret de cette poésie : il y est question surtout de choses, de personnes, d'actions ; les auteurs ordonnent et embellissent cette matière, grâce à la clarté de leur esprit et à leur sentiment de la beauté; il est même des poèmes grecs, comme l'Hymne à Aphrodite, qui ne renferment pas autre chose, ce qui est conforme à la définition de la poésie, qui serait, suivant Aristote, une imitation et rien de plus. Quand alors, dans cet ensemble descriptif et dramatique, on rencontre une phrase générale, une réflexion personnelle, elle arrête ; le point de vue change, l'enchaînement est brisé ; on se recueille. Pindare, par exemple, présente ainsi le récit de la vie d'Asklépios (i). Sa mère, Korônis, en le mettant au monde mourut : ainsi le voulut le dieu dont elle avait souillé la couche. Car lorsqu'elle portait en elle la semence sacrée
(1) Fytk. III.
â LES SENTENCES DANS LA POESIE GREpQUE
du Dieu, elle nattendit point le jour des couches pour consentir au mariage auquel Phlegyas, son père , la destinait ; elle n'alla point s'asseoir à la table nuptiale, au chant des voix diverses de Thyménée, tel cpie les jeunes filles amies ont coutume de Tentonner à la tombée du soir (i). « Mais elle aimait les choses absentes, comme combien d'autres ! car, parmi les hommes, il est une espèce bien folle qui, honteuse de son pays, regarde plus loin et poursuit des chimères avec d'irréalisables espoirs » {a). Aussi Korônis accueiUit^lle un étranger venu d'Arcadie, et Apollon, qui sait tout, Fen punit de mort; mais, pris de pitié pour Fenfant, il le sauva. Pindare nous dit alors que cet enfant était Asklépios, le médecin fameux des âges héroïques. Tous les malades accoururent chez lui, infirmes de naissance, blessés par le fer ou les projectiles, brûlés ou gelés ; tous il les guérit par des incantations magiques, par des potions, par des pansements. « Mais la science elle aussi est Fesçlave du gain, et For des riches salaires, brillant dans sa main, le détourna » (3). En efiet Asklépios tenta de ressusciter un mort et Zeus lui traversa la poitrine d'un coup de foudre. — 11 y a dans ce passage comme deux éléments et qui, quoique d'importance fort inégale, se font valoir Fun l'autre. A travers les détails du .récit, on retient les deux phrases gnomiques où le poète, ailleurs oublié, parle en son propre nom.
Ces sortes de phrases chez les poètes grecs sont fréquentes. Sans parler d'auteurs comme Hésiode et les Élégiaques, dont la Grèce tenait en grande partie son éducation morale, le lyrisme et le drame renferment d'innombrables maximes qui
(1) Voir Gildersleve ad loc; Wilamowitz, Phil. Unlers., IX, 50.
(2) àUâ TOI
r,paTO Tfa>v à7ce6vT6av, oîa xal ttoXXoI iràôov. iO
eoTi 8è ç'jXov èv àvOpa>noi(Ti [laTaidratov ooTiç at<xx*^v6Dv i7rix(î>pia TraTTTatvsi rot Tcdpera) [jL£Tajxci')vta Oïipejwv axpâvToi; èÀTrîaiv. (Un de strophe.)
(3) àXXà xspSsi xal aotpta ôsSeiai, Avt. y'
ËTpaTTiv xal xeivûv àydtvopt (xiaOti) xpv<roç ^v /epalv çavsî;. 55
elles aussi étaient parmi les choses que devait connaître rhomme libre. A peine s'il existe une ode où le poète ne nou,s dise comment il faut vivre et être heureux, quels sont les objets de la jeunesse ou de la vieillesse, quels sont les principes du bonheur sûr. Les tragiques, dans les chœurs et dans le dialogue, rapportent sans cesse de telles formules. Il en est un dont chaque page est marquée par des réflexions : dans un âge travaillé par tous les doutes et passionné de dispute, Euripide ne fit point de l'art pour l'art, mais réédita dans la tragédie, tantôt sous une forme^ tantôt sous une autre, les thèses diverses des sophistes. D'ailleurs, chose singulière, nous devons à une anthologie * didactique, au Florilège de Stobée, de connaître toute une partie de la littérature grecque. Sans doute ces citations ne nous renseignent point, ou bien peu, sur le caractère et l'ensemble des ouvrages auxquels elles sont empruntées, mais pour que Stobée après tant d'autres ait conçu l'idée de les réunir, il faut qu'elles se soient fait remarquer, et même qu'ainsi rapprochées, l'impression qui s'en dégage d'une poésie fort sententieuse ne soit pas de tout point fausse.
On remarque alors dans la façon dont ces expressions reparaissent certains traits communs. D'abord, pour avoir pu entrer dans une anthologie, il a fallu qu'elles se soient facilement détachées de leur contexte. Mais, par exemple, dans une anthologie indienne, les morceaux ont pour la plupart la forme du quatrain ; le quatrain dans l'esprit du poète était déjà une chose complète ; dans le drame il est souvent encadré de prose, et même dans l'épopée les liens avec ce qui précède ou avec la suite sont en général assez vagues. Lorsqu alors ces vers figurent dans une anthologie, ils ne donnent point l'impression d'avoir été arrachés à un contexte, d'être tronqués. L'anthologie anglaise ressemble à l'indienne: elle consiste surtout en de petits poèmes lyriques et en sonnets, ceux de Shakespeare, par exemple ; mais on n'y trouve point des vers du dialogue des tragédies, parce qu'un passage moral
4 LES SENTENCES t)ANS LA POÉSIE GRECQUE
OU général tient trop étroitement du caractère du personnage qui le prononce et de la situation où il figure, pour qu*on ait songé à Ten séparer. Gela n*est pas le cas pour la poésie grecque ; le drame attique surtout sous ce rapport est remarquable. — Laissons le livre de Stobée, et reportons-nous aux œuvres des trois tragiques. Pour peu qu*on les lise longtemps et à la suite, on arrive à attendre de place en place, dans le dialogue, le retour d'une formule morale. Elle peut manquer, c'est évident ; en pareille matière il ne s'agit point de dresser dés tables ni de noter des exceptions, et Fintérét consiste non pas à étudier la facture d'une œuvre d'art, chose absurde, mais à apprendre une suite habituelle de pensées. Nous avons donc coutume, devant une expression ou un passage général, d'attribuer au poète un moment de recueillement et à notre tour de rentrer en nous-mêmes pour réfléchir à la vérité de Ténoncé. Or, voici que, chez les tragiques grecs, une telle expression parait amenée moins par la pensée que par le rythme de l'exposition ; elle ne trahit point un moment de recueillement mais un instinct de rhéteur. Non pas que pour cela elle soit superficielle ou légère, du moins ce n'est point ainsi que nous concevons les difierences profondes qui séparent les façons de penser nationales. Elle indique un état d'esprit spécial, elle a une valeur grecque.
Car dans tout cela rien d'absolu. Le seul aspect de la nature et de l'homme, à le reproduire par le langage, donne déjà lieu à toutes sortes de différences d'art. 11 est des paysages trop vastes et trop unis pour que dans la sensation ils se démembrent en plans et en perspectives à la façon homérique ; il est des sociétés où la vie ne saurait inspirer chez personne des idées dramatiques et où les hommes n'ont point entre eux des relations capables de faire naître une tragédie. Déjà le mot tragédie, en distinction de la comédie, n'a qu'une application fort restreinte, comme on l'a souvent remarqué, et donne lieu à des confusions d'autant plus grandes que le
drame attique est nne chose nette et précise. Mais d'autre part, la reproduction de ce qui entoure le poète est nécessairement incomplète et comporte un choix parmi les objets qui s'offrent à lui. Tel en a vu surtout les contours, tel autre surtout les couleurs ; il se peut qu'on soit sensible aux sons et non aux parfums^, on peut préférer le spectacle de la nature ou la vie des hommes. Surtout les rapports entre l'artiste et la société varient et développent de plusieurs façons la conscience qu'il a de soi. Les lyriques anglais, par exemple, ont été des rebelles; ils ont fui leur nation pour aller vivre dans la nature ou à l'étranger; là ils se sont voués à eux-mêmes; et la société leur a permis cette retraite parfois agressive, car ils lui rendaient l'image de la liberté qu'elle savait étouffer dans les autres. Mais lorsque la vie est moins brutale et le commerce des hommes plus agréable, l'artiste n'éprouve pas le besoin de s'immoler ainsi à son idéal et à soi. Il se peut qu'il ne se sente point porté à réagir contre son entourage, mais que tout au contraire- il soit en accord avec lui, que l'harmonie de Zeus, pour citer Eschyle, se soit à ce point réalisée sur terre, qu'il se dispense d'y réfléchir. Toutes ces différences s'expriment dans les œuvres, dans le langage, dans les phrases ; elles font que la valeur d'une expression dépend non pas seulement des mots qui la constituent, car alors une traduction rendrait toute la pensée, mais des sentiments qui en déterminent la portée.
Pour parler des expressions morales dans leur littérature — et ils les citaient sans cesse — les Grecs employaient le mot Yva)(ji.Yi. La définition qu'on en donne est frappante. Elle est d'Aristote. Dans la Rhétorique^ le philosophe, venaût à parler des xoival irtdTciç, des preuves générales, en distingue deux classes, l'exemple et l'enthymème, « car, dit-il, la yvwjjlyi est une partie de l'enthymème » (i). Il définit alors ainsi la yv^fiLTi : « C'est une déclaration, non pas au sujet de choses indivi-
(1) Rhet. B, i393a. t\n:\ 8' ai xoival ni<rzt\z Suo rtii yévei, TrapàSeiyiia xai àv8u(iY)(ia. r\ yàp yvw|it) jiépo; èv6v{iTJ(iaTdç èortv.
duelles, comme « quel est Iphicrate », mais générales ; et non sur l'ensemble des choses, comme que le droit est contraire au courbe, mais sur ce qui concerne les actions et sur ce que nous devons rechercher où éviter par rapport à Faction. En sorte que, Tenthymème étant un syllogisme au sujet de choses de ce genre, on peut dire que, détachés du syllogisme, les deux extrêmes des enthymèmes sont des Yva>(jLai » (i). La matière des sentences est donc générale et morale ; quant à la forme, elles appartiennent à ces raisonnements par à peu près, aux termes non absolus mais probables, et qui concernent la vie, les hommes, l'action : enlevez à ces raisonnements leurs liens logiques, il reste des formules. Et le philosophe donne des exemples : <( Jamais l'homme sage ne fera trop ni trop bien apprendre à ses enfants » : c'est là une sentence. Y ajoute- t-on la cause et le pourquoi, le tout fait un enthymème : « car sans compter leur paresse, ils nourrissent chez leurs concitoyens une malveillante envie. » De même « Nul homme n'est heureux en tout », et « Nul homme n'est libre » : c'est une sentence ; mais, avec la phrase ruivante, un enthymème : k car il est esclave ou de l'argent ou du hasard » (i). En effet le
(1) Rhet, B, 1394a : k'ori Ô' y| yvtôjiYj àir^çavdt;, où {JiévTot outs icepi twv xaô' ixaoTov, oîov Troîd; xt; 'IçixpàxT);, àXkk xa06Xou ' xai où irepi ttxvtwv, oiov ôti to eOÔù Tô> xa(i7rjX(i) èvavrtov, àXXàc irepl oa-wv ai TrpàUt; elo-î, xai aipErà r^ çevixTOc è<Tti TTpbç TO «pàTTetv, tSffr' Itzei xol hbyj\i,r\\i.xxa. 6 wepl Totoùtwv (ryXXoYiT{i.rf; èortv, o-x^^^^ rà (n)(JifCSpà(r(j.aTa râv àvOu(AY)(jLàT(i)v xal ai àpx^l àfatpeOévroç toO ouXXoyio-iaoù Y^c^liaî eî^tv, oTov
XpY| 8*o(? ico6* ôffTi; àpTtçpcov icéçvx' àvT)p
TcaiSa; Tcepiffo-w; èx5i6à(rxe<T6ai (T090Ù;.
toOto |iàv oiv Yvo)(jLT) • TTpoffTeôeioT); 6à i^c aitfaç xai tov ôià xi àvOù(AY)(Aâ è<TTi tô airav, oîov
XtùpU yoLp (xXXyj; ?); e/ouoiv àpY^'aç
çOdvov Tcap' Â(rrâv àX^àvouo-t Su(T[xevf^.
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oùx e(TTiv ÂvSptQV ooTt; sot' èXeùOepoç YVtojxT), TTpo; 6à tw ixo(Aéva> èvOù(AT)(ia,
T^ XpTr)(i.àTU)v Yap ôoûXdç èoriv îj "^^X^?-
syllogisme alors est complet : Tout homme est esclave ou de Targent ou du liasard, — L'esclave n'est point libre, — Nul homme n'est libre. Supprimons maintenant, selon la définition; le moyen terme et le syllogisme, nous avons deux formules morales. Logiques à l'origine, elles restent logiques ; elles forment partie de Tenthymème et sont avec lui des preuves générales ; les preuves servent à persuader et s'emploient dans le discours ; persuader par le discours, c'est l'objet de la rhétorique.
Or la rhétorique ne s'occupe pas seulement de discours en prose (i). Les trois genres (Ti»[i.pouX6UTtxov, Sixavixdv, èTciSetxTtxdv, embrassent toute la composition littéraire. Déjà le discours en prose s'emploie dans une foule d'occasions très diverses et le cercle des idées qui s'y expriment s'élargit sans cesse. Mais l'histoire n'est-elle pas une narration, une Si-ï^YTidiç, et la narration n'a-t-elle pas sa place dans le discours ? Encore l'histoire s'écrit-elle souvent dans l'intérêt d'un parti ou d'une thèse et tourne^t-elle ainsi à la plaidoirie, à l'apologie, au programme politique. Elle est cependant moins oratoire que la poésie. Dans les éloges de héros, d'hommes, de choses, le poète rivalisait avec l'orateur, et, avec l'aide de la musique, soulevait des émotions plus fortes. Selon n'avait- il pas mené son parti, proposé des réformes, défendu sa politique, toujours en vers et en langue rythmée ? Pour l'auteur dramatique, la science du discours est de première importance, car son personnage a le plus souvent une cause à soutenir et se trouve devant un public, il est orateur. Ainsi la Rhétorique d'Aristote est tout aussi bien le manuel du poète que celui de l'avocat ou de l'homme politique. Sans doute le philosophe écrivit une Poétique : il veut y montrer comment construire une épopée ou un drame, comment faire qu'ils se tiennent, soient uns et intéressants. Mais lorsqu'il s'agit du dialogue, son poète aura à consulter la Rhétorique (a). Il sait déjà com-
(1) Rhet 1358a, fin,Poet. 14506, init.
(2) Poet. 1456a, /în.
s LES SENTENCES DANS LA POÉSIE GRECQUE
ment disposer son Œdipe Roi ; il saura alors comment le faire parler. La forme extérieure et le rapport des parties ont été traitées ; les discours et les Y^K-a^ s'apprennent pour eux-mêmes.
Nous aurons à parler ici des YV(o(jLai et nous essaierons d'en déterminer le. rôle et le caractère dans la poésie grecque. S'il est vrai qu'elles avaient aux yeux des Grecs une valeur nettement logique, nous aurons à revenir sur bien des idées qui nous sont chères, pour éprouver, à la lecture de ces poètes, une nouvelle sorte de plaisir. Nous observerons donc si des phrases en apparence personnelles et lyriques appartiennent aussi à la charpente de l'ouvrage et si c'est en vertu de considérations pratiques comme celles de la rhétorique, que le poète parait un instant en philosophe. Nous observerons si ces phrases se présentent souvent à la même place, à la fin ou au commencement d'un discours, d'une transition. Il peut s'agir d'une habitude individuelle, comme on s'en fait en écrivant ; il peut s'agir d'un mode ou d'une règle générale, quelquefois durable, qui caractériserait un genre poétique ou même des auteurs fort divers et la poésie grecque en général. Nous nous demanderons si les yy^iLOLi paraissent effectivement avec le caractère de preuves dans un raisonnement. C'est peu probable ; c'est possible, et dans ce cas il faudra admettre que l'ouvrage en question a un côté presque juridique, et il faudra l'envisager et l'apprécier comme tel.
Mais, ainsi comprise, et comme une sorte de commentaire à la définition d'Aristote, notre étude négligerait cela même qui la légitime. D'une part, à supposer que la poésie morale en Grèce consistât en yvcofiiai et que celles-ci parussent avoir une valeur logique et rhétorique seulement, il faudrait en chercher les raisons, à tout le moins il faudrait étudier le phénomène dans son ensemble et montrer, à travers l'histoire de cette littérature, les différents aspects du problème. Une morale tout en formules et en discours serait une chose bien étrange ; les poètes grecs alors auraient ignoré jusqu'à l'existence de la méditation. Mais cela ne peut être. S'il y a là une
partie de vérité, — et nous nous eftbrcerons de le démontrer^ — il est évident que c'est une partie seulement. Gomment oublier Pindare et Eschyle, que les problèmes moraux préoccupaient si fort? Et Euripide, qui les discutait tous? Suffit-il, dans leurs cas, de parler de fwîï)i>.(xi '^ Non, évidemment. Les passages de ce genre qui remplissent leurs oeuvres présentent un autre côté du même problème, à savoir, la place de la réflexion morale dans la poésie grecque. Alors, en sus de l'étude minutieuse du contexte à laquelle nous nous vouions tout à l'heure, nous nous demanderons comment ces passages viennent à former partie d'une tragédie, d'une ode, et quelle est la conception de ces formes où le développement moral trouve une place à côté d'un récit de mythe ou d'un dialogue dramatique. Nous voudrions saisir, à travers la forme, l'esprit vivant pour lequel les idées se groupent et s'ordonnent naturellement d'une certaine façon, et deviner le génie de l'homme et de la nation par la façon dont ils se sont exprimés.
En effet, tout cela se tient. Lorsque nous trouverons chez les Élégiaques une sentence morale formant à elle seule un poème ; lorsque dans l'ode nous rencontrerons à une place définie une suite de maximes ; lorsque le discours tragique nous paraîtra dans toute sa régularité, avec des Yva)(ji.ai de début et de An : il faudra que tout cela trahisse un esprit commun et aide à le définir. Mais aussi au cours de notre étude nous aurons afiaire à des individus. Il faudra essayer de mettre en lumière comment cette réflexion personnelle rentre dans le cadre poétique et traditionnel, comment elle le modifie, le change ou le brise. 11 ne nous est pas indifférent de savoir dans quelles conditions travaille et pense un écrivain: c'est là sa personnalité, ou du moins cela permet d'en entrevoir certains côtés et de comprendre dans une petite mesure les rapports souvent si difficiles entre le génie et la forme. Les limites du langage et de la syntaxe, de la suite des idées et de la disposition de l'œuvre d'art, choses que l'artiste tient de naissance, ne sauraient pourtant pas étouffer chez lui la
pensée individnelle. Nous aurons ainsi à nous demander si Pindare, philosophe et contemplatif, si Euripide, inquiet et raisonneur, tout en portant tons deux leur art au plus haut point, n'y ont pas trop mis dieux-mêmes, n'y ont pas trop introduit de contemplation et de raisonnement, pour que sa vertu grecque et nationale pût résister.
Nous ne nous cachons pas combien cette étude est chose délicate et veut de précautions. Il s'agit, en somme, d'interpréter un aspect dé la vie poétique des Grecs. Mais sommesnous assez bien pénétrés de l'esprit hellénique, pour nous permettre d'en étudier une partie à son propre point de vue ? Les différences de nation et d'époque qui nous en séparent ne sont-elles pas trop grandes et trop profondes pour que, malgré l'éducation classique que nous recevons et les nombreuses influences de l'ancienne GrècQ que nous subissons toujours, nous en ayons reçu toute l'âme et l'esprit ? Au contraire, cette familiarité ne nous a-t-elle pas trompés, en nous faisant prendre pour hellénique ce qui est hellénistique, ce qui est de la Renaissance et de la philologie ? Ces questions, évidemment, ne comportent pas de réponse. Sans doute l'esprit général de la Grèce nous a échappé dans une grande mesui*e, et par là notre étude partielle se trouve faussée. Mais inversement, si notre point de départ, comme nous le croyons, se justifie, nous pouvons espérer un peu mieux comprendre le tout.
Pour nous guider, il n'est qu'un seul moyen : les textes. Déterminer, pour chaque genre poétique, quelles idées et quels sentiments à peu près s'y expriment', et établir d'une façon générale les rapports des parties et l'harmonie d'ensemble : voilà le premier point, d'autant plus que nous sommes portés à voir dans les formes de la poésie grecque, à cause même de leur perfection, surtout des formes, et que les mots qui les désignent, orfe, élégie^ tragédie, sont sortis de la langue qui les avait créés pour devenir français, allemands, anglais, donc pour désigner des choses nouvelles. Puis nous y étudie-
rons la partie générale et morale, la valear expressive des formules, le moule et la forme, Tusage et la place , daiks l'œuvre et daus la phrase. Tout est affaire d'enchaînement ; le genre d'enchaînement est, exactement, la façon de penser ; le manque d'enchaînement est la pensée incohérente. C'est par l'enchaînement des expressions morales, à la fois entre elles et avec le contexte, qu'on arrive à juger leur caractère ; c'est par leur place dans l'équilibre général d'une œuvre, quel qu'il soit, qu'on reconntdt leur valeur dans la pensée de l'auteur. Une étude pareille suppose évidemment que les textes méritent notre confiance, et, puisque le travail de la philologie classique l'a si fortement ébranlée, il faudra bien se heurter souvent contre une critique peu généreuse. Toutefois personne ne conteste que cette science, en s' attachant à des q«iestions d'authenticité pour la plupart insolubles, a oublié que, malgré tout, le texte subsiste ; on a beau le corriger et remettre à la fin du volume les passages embarrassants, le lecteur est toujours forcé de s'y reporter pour ce qu'il peut savoir de la pensée de l'auteur. Même là où l'apocryphe serait prouvé, il a sa valeur; il l'a d'autant plus que, dans la plupart des cas, ces passages sortent du milieu même de l'auteur, c'est-à-dire d'hommes qui travaillaient dans le même sens que lui. C'est donc bien des textes qu'on doit partir, avec cette réserve, que, pour étudier des questions comme celles qui nous occupent, il en faut de complets ou à peu près.
Nous nous y reporterons donc sans cesse ; nous préférerons traduire un passage, même long et embarrassant, pourvu qu'il soit typique, plutôt que de renvoyer aux sources souvent discutables. Le texte grec, obscur, précieux ou vulgaire, logique ou incohérent, poétique, oratoire ou prosaïque, voilà non pas seulement le sujet de notre étude, mais l'étude même.
N'oublions pourtant pas, devant cette littérature que nous connaissons si bien, la définition d'Aristote qui invite à la prudence. Eh effet, nous avons aflaii*e à des Grecs. Depuis tant
12 LES SENTBNGE8 DillfS LA POÉSIE 6REGQUE
de siècles que nous admirons dans leu^s œnvres la profondeur de la pensée et la perfection de la forme, n'y a-t-il pas quelque danger que nous n'y ayons, k notre tour, beaucoup contribué, et» comme il arrive pour les lécythes, oublié la fonction spéciale et les rapports étroits avec les usages et le caractère du peuple créateur? Elles n'en sotit pas moins belles pour cela, mais nous, au contraire, nous perdons à le nier. L'erreur est grave qui consiste à assigner k une seule nation Un rôle trop grand dans l'histoire de l'humanité; c'est oublier les autres, et, en rapportant tout à un seul point, esquiver ce travail souvent pénible et toujours difficile qui consiste à chercher ailleurs des solutions aux mêmes problèmes. Précisons. Les Grecs, dont l'idéal social était la cité, voyaient dans l'éloquence l'instrument de la pensée. La poésie naturellement en subissait l'influence ; la poésie morale également. Or, c'est là d'une part un phénomène fort curieux et que notre étude s'attachera à mettre en lumière. Mais de Fautre il faut ne pas oublier combien ce trait est grec. Il y a eu ailleurs des poésies morales ; la poésie ailleurs a réfléchi sur la vie, le devoir; la mort : elle n'a pas toujours eu ce caractère oratoire. A supposer même que chez les Grecs il soit faible, il est des peuples où il est absent. Et c'est là un point essentiel. Dans l'étude de la littérature ces nuances sont de première importance. Quel que soit le point de vue où l'on se place, de l'art ou de la science, la comparaison en cette matière s'impose, parce que les sentiments ne sont jamais que relatifs et, par conséquent, lorsqu'ils diflei'ent, se font valoir Tun l'autre. Nous pourrions donc chercher ce contraste, qui relève non de la fantaisie mais de la méthode, chez quelque peuple du nord, dans un drame de Shakespeare, par exemple, où il n'y a point à proprement parler de Yvœfiai, où la poésie morale ne se laisse étudier qu'à un tout autre point de vue, j'entends au point de vue psychologique. Nous avons préféré l'Orient, à la fiws comme étant moins, accessible et aussi parce que la poésie morale en
est une des gloires ; et là c'est la littérature indienne qui, par sa passion philosophique et par son amour de la nature, semble faite pour nous attirer.
Le yp livre du Mahâbhârata (i), nommé le Bhlsmaparva ou livre du héros Bhlsma, raconte les dix premiers jours de la grande bataille. Il s*agit, on le sait, des Pândavas et de leurs cousins les Kauravas ; le vieux père aveugle des Kam^ayas avait promis de partager son royaume entre les deux branches de sa famille, mais, comme il ne s'exécutait point, il fallut en venir aux mains. Au début du livre, donc, longue description des armées et de leurs alliés qui se rangent : armures de tous genres, chars, éléphants, chevaux, conques, trompettes, arcs, disques, javelots, épées, tout cela s'agite et brille à perte de vue ; les cris et les sons venant de toutes parts, se confondent dans un épouvantable vacarme. Quelqu'un se demande alors quelle peut être la dharâ, la terre, qui porte ces multitudes sans nombre : à cette occasion il se fait tout au long une géographie du monde, sur un ton didactique et nonchalant, et où les continents, les fleuves, l'océan, avec les monstres et les peuples qui y fourmillent, forment de nouveau un fouillis inextricable, pointillé çà et là par les divisions et les chiffres exacts de la scholastique. Une troisième partie débute par l'annonce de la mort de Bhîsma : comment cela s'est-il passé ? un tel guerrier a-t-il vraiment succombé ? frappé par qui, quand, comment ? Posées de toutes les façons, développées, retournées, répétées, ces questions enfin ramènent au champ de bataille, au Kuruksetra, et aux héros qui s'apprêtent à la lutte. Voici Bhlma et Arjuna, Yirâtas, Drupada ; voici Bhîsma, Karna, Kripa. Alors on entend Arjuna qui dit à son aurige d'avancer jusque dans l'intervalle des deux armées ; le signal est donné, on en vient aux mains; soudain ce héros tressaille;
(1) Voir Adolph Holtzmabn : Das Mahâbhârata, Kiel, Haeseler, i89S-1895. Dahlmann : Daa Mahâbhârata als Epos und Rechtsbuch, Berlin, Dames, 1895.
H LIS SENTEI^CBS DANS LA POtsiË GRECQUE
raogoisse et la pitié le foudroient à la vue de ces milliers d*hoiiimes qui le soir ne seront plus, à la pensée de ces parents qui vont* s'entredéchirer pour un coin de terre et un pouvoir passager; il jette à bas ses armes et demande à son aurige ce qu'il faut faire. Là-dessus, entre Vaurige Krisna et Arjuna, un discours s'engage, long de dix-huit livres, de quinze cents vers, la Bhagavadgitft.
Ce genre d'enchaînement étonne. Ces monceaux d'hommes et de choses, cette géographie du monde, puis, solitaire, le héros Bhisma qui meurt, et, plus solitaire encore, Arjuna, monté sur son char et qui, tombant terrassé de désespoir entre les rangs ennemis, tient alors avec son aurige divin un entretien sur le devoir en dix-huit liyres : il y a là, à la fois dans le sujet et dans la façon dont il est traité, un tel mépris de tout ce que nous appelons ordre et mesure, que l'esprit éperdu ne sait plus où se tourner. Gela tient, sans doute, en grande partie à notre mémoire, qui n'est pas en état de suivre, à travers des volumes de détails, la direction générale d'une histoire ; mais le fût-elle, la mesui*e n en apparaîtrait pas plus pour cela. Donc, point de discours alternatifs, ni de compagnies rangées à droite et à gauche, ni d'avance régulière sur « la plaine poudreuse ». Le temps, la distance, l'ordre ne comptent pour rien. Les armes sont arrêtées au vol par des poèmes entiers ; nul souci de la réalité.
Introduite ainsi au moment de la bataille, la Bhagavadgltà (i) traite la question du devoir et de la morale philosophique. Or, nous lisons au début et en dehors des vers : « Dhritarâstra dit » ; plus loin : « Samjaya dit » ; plus loin encore : « Arjuna dit », « le Bienheureux dit ». Ces deux derniers, les personnages du dialogue, se trouvent sur le champ de bataille. Samjaya, par contre, en est revenu après la défaite
(\) Je me sers de l'édition înandâçrama, avec le commentaire de Çânkara. Les citations sont tirées d'une version française faite dans le cours de M. Sylvain Lévi, à l'École des Hautes -Études.
• INTRODUCTION io
et raconte les événements au vieux raja aveugle , en sorte que les dialogues sont superposés. Ce n'est pas tout : qu on se reporte à d'autres parties du Mahâbhàrata, on trouvera que , tout entier , il est mis dans la bouche de Yaiçampâyana, élève de l'auteur Vyâsa et qui le récite en sa présence pendant les intermèdes d'un sacrifice au roi Janamejaya ; et enfin actuellement c'est un chanteur, Ugraçravas, qui le dit à un groupe de Brahmames, lors de la grande cérémbnie de Naimisha. Telle est aux Indes Timportance de la tradition, relevant d'une part du témoin oculaire et de l'autre du poète divin. Pour l'établir, on est prêt à tous les sacrifices ; et c'est ainsi qu'à la fin de la Bhagavadgitâ nous lisons : « Samjaya dit : tel fut ce merveilleux entretien. Je l'entendis et mon poil se dressa. Par la grâce de Vyâsa je Tentendis, moi,v*ce secret suprême. O Roi, je me rappelle ce saint et merveilleux entretien. » (i)
C'est un dialogue, ou plutôt c'est un enseignement. Rien n'est étribge comme ce rapport du maître à l'élève, de l'élève au maître, rapport qui est la base même de la vie hindoue et qui donne à la religion et à la poésie un caractère tout spécial. D'une part c'est la fermeté de la parfaite connaissance, s'exerçant avec toutes sortes de bontés et de ménagements, et mêlée à une pitié ardente, presque passionnée. Il est sans cesse question aux Indes du regard du maître : là, comme dans des eaux endormies, les reflets du monde et de la vie passeraient et se perdraient dans le calme ; sa douceur est nourrie des tristesses et des souffrances éprouvées, et les autres hommes y trouvent au milieu des amertumes la seule consolation possible. D'autre part, devant cette figure vénérée, l'élève est toujours comme prosterné ; crainte ou autour, soif et passion d'apprendre ou désespoir d'un esprit perdu et las, ces sentiments à la fois ou tour à tour l'accablent; marchant dans le mystère, comme disent les textes, et atteint de folie, il trébuche et, sans la voix du sage, il s'égarerait à jamais.
(1) XVIII, 74, 8uiv.
Cette relation, toujours frappante, dans le poème qui nous occupe devient tragique. « La pitié est ma faute, dit Arjuna, elle a frappé mon cœur ; à connaître mon devoir mon esprit s'affole. Je te le demande; que vaut-il mieux pour la vérité que je fasse? dis-le moi! Je suis ton disciple, instruis-moi, je suis à tes pieds. » (i) « Voilà mon doute, Krisna. Veuilles le trancjier nettement. D'autre que toi il ne se présente personne pour trancher ce doute » (2). « Tout cela, je le crois vrai, parce que tu me le dis, Keçava!... Toi-même, c'est par toi-même que tu te connais... Gomment te connaitrais-je, • ô toi Tuni, en t'enveloppant de ma pensée ! En quelles choses, en quelles, pourrais-je te concevoir, ô Bienheureux ? » (3). « Si tu estimes que je puis te voir, ô maître, ô seigneur de Tunion, alors fais-toi voir de moi ! » (4). Ces questions, ces supplications, Aijuna les dit épouvanté, en joignant les mains et en tremblant, en inclinant son diadème et en s'adressant à Krisna d'une voix entrecoupée (5). Et l'image du maitre et du dieu, qui renferme en soi toutes les vies qui s'agitent éperdûment sur le champ de bataille et qui comprend toutes les questions dont le cœur anéanti du jeune guerrier ne saisit plus le sens, semble d'autant plus immense de calme et de mystère, rayonnant à travers le ciel et disparaissant en lui. Il déclare la loi impérissable qui, révélée jadis aux vieux sages, a péri sur terre pour ne reparaître qu'alors (6). Tandis que son disciple défaille, Krisna, « comme souriant, » (7) lui dit : « Toi dont le cœur m*est attaché, qui pratiques l'union, qui t'appuies en moi, comment me connaîtras-tu tout entier avec certitude? Écoute » (8). « Écoute encore,