VII
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ô toi aux grands bras, ma très haute parole; toi qui Taimes, je te renoncerai, car je désire ton bien » (i). Et après que dans une sorte d'ivresse divine il a accumulé aux yeux d'Arjuna les révélations de son être, il rassure ses terreUrs et, repi*enant son aspect gracieux, le Magnanime lui dit : « Il est bien rare de voir cette forme que tu m'as vue, les dieux mêmes aspirent éternellement à la voir » (q).
Quelle est cette forme du maître, cette connaissance, quel est cet enseignement qui paraît jeter Arjuna dans l'extase et comme transfigurer le dieu lui-même qui en est à la fois l'auteur et l'objet ? En quelques mots, voici. Par le fait de sa naissance, l'homme se trouve dans la nécessité d'agir; toutes sortes d'actes civils et religieux s'imposent à lui; ne pas agir quand on vit, c'est impossible; s'efforcer de ne pas agir, c'est vain, stupide et mal. Seulement, la vie ainsi vécue entraîne des suites. Soit ici même, soit dans une naissance ultérieure, .soit enfin dans les autres mondes, tout acte se rattache à une série où les choses se suivent et se conditionnent Tune rautre à l'infini ç comme il est la conséquence d'actes passés, il rend nécessaires à son tour d'autres actes, il engendre de l'activité, il fait vivre. Et en cela vertu et vice se ressemblent; la mauvaise action entraîne des suites plus matérielles et plus basses» il est vrai, elle fait vivre plus intensivement que la bonne, et par là renchérit sur elle ; mais enfin elle s'en distingue par le degré, non par la qualité; si l'accomplissement des devoirs paternels ou des sacrifices est pieux et méritoire, si la passion et le vol sont des crimes, néanmoins de part et d'autre il y a des suites, il y a, pour celui qui est en ciause, à en subir les conséquences, il a à vivre. Or vivi?e est souffrir ; vie, et fût-ce dans le plus haut ciel, est malheur; vivant, on peine. Et dès lors il faut savoir si, étant donnés la vie, le devoir et la pratique, cette activité peut re$ter nulle et non avenue, si, en sus de la vertu, on peut
12) Xî, 51, B3.
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se soustraire aux récompenses, et, tout en vivant selon la loi, ne point s'acquérir de mérite. Cela est possible. La vie dont on voudrait se libérer, est personnelle; les actes qu'elle suppose, également. Or, dans Taccomplissement des actes, le degré de pei'sonnalité varie. Agit-on par passion, acte et agent ne font qu'un ; agit-on par devoir, on s'identifie avec la récompense ou avec le principe. Mais qu'on fasse le devoir objectivement et comme relevant non de soi, mais de la condition où l'on est ; que tout en l'accomplissant on le mette à sa place dans la nature et l'existence : il est clair que le rapport de l'agent à l'acte n'est plus Te même, mais qu'il s'afiaiblit à mesure que ces deux éléments se détachent et se distinguent. Mais alors, quel est l'agent ? A la vérité il n'y a point d'agent. Du corps qui agit au cœur qui le fait agir ; du cœur à la conscience du moi ; de la conscience du moi à l'esprit, on passe ainsi par grades de connaissance et de distinction à cette chose dernière qui est non plus moi, mais soi ; qu'on appelle âtman. Corporel ; et dont on ne peut rien dire sinon qu'elle est, telle une lumière que rien ne voit. Savoir cela et le méditer, c'est la fin ; arrivé là, on demeure, car on s'est unifié, on s'est uni au Soi.
De l'individu humain passons à la divinité, à Krisna, ou plutôt unissons-nous à lui, de façon à le contempler. C'est lui qui est toute l'immense et inconcevable évolution des êtres et des mondes, et toute la troupe des dieux et des outremondes : c'est sa vie. Mais lui-même est autre. Tout cela n'est qu'activité et corps; mais lui est d'abord l'agent, puis la cause unique et l'unité consciente de l'univers, enfin il est autre chose encore, que, faute de pouvoir le qualifier, on appelle Corporel, Syllabe, Om, — Ainsi il y a d'une part l'agent et l'acte, et d'autre part le soi; et de même chez Krisna l'univers et la cause s'opposent au soi.
Aussi lorsqu'on reconnaît dans Dieu cette distinction déjà reconnue dans l'individu, ne change-t-on que de degré, et, en les réduisant à l'unité, on connaît la vérité. Voilà l'objet dernier
de la contemplation : remonter par la connaissance à travers toutes les individualités apparentes jusqu'à cette essence cachée dans l'univers et qui voit agir, qui trouve bien d'agir, mais qui n'a rien absolument de commun avec l'activité ; considérer alors sa forme, l'univers, comme une émanation de son être; le connaître, lui, le soi universel et, en le. connaissant, s'unir à lui : voilà le vrai chemin et la vérité, tout le reste n'est qu'ignorance et mensonge.
Il faut donc bien agir dans cette vie et accomplir pleinement tous ses devoirs ; il faut donc bien qu'Arjuna combatte pour lui-même et pour sa cause ; il faut bien qu'il tue ses parents et s'assure le trône. Mais tout cela appartient à la nature, à la nature morale ; ce n'est qu'une onde qui passe ; il faut qu'elle passe et que l'homme vibre en elle. Mais lui n'est pas cela, Krisna est autre chose.
Ces idées si abstraites s'expriment d'une part en langue scolastique et en discussions sur le sens des termes, et d'autre part en de nombreuses comparaisons. A force d'abstraction, souvent, les mots semblent ne plus pouvoir s'épeler ; ce ne sont que signes, chiffres, symboles, où flotte l'esprit sans s'arrêter ; puis une image aussi abstraite, ou peu s'en faut, que l'idée. La part du raisonnement est faible, de même que la pensée le dépasse. On l'a vu, il s'agit d'états de connaissance, s'étageant l'un sur l'autre et donnant chacun comme une perspective corrigée du monde et de la vie. Cela déjà ne pouvait se traiter que par une sorte d'énumération progressive. Mais qu'en outre ces matières deviennent objet d'enseignement et de méditation, c'est-à-dire qu'il y ait non à démontrer, mais seulement à énoncer et à éclairer, il est évident que tout est livré au hasard. Et c'est ce qui arrive. De temps en temps un nouveau point de départ, un morceau facile à détacher, une énumération, une discussion ; mais de- composition et de rhétorique, pas la moindre trace. Ce n'est point un public qu'il s'agit de persuader, mais un élève qu'il faut instruire; ce n'est point une cause qu'il s'agit de gagner^ mais
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une vérité qu'il faut faire comprendre; on ne cherche point à être habile et à faire valoir, mais à suivre jusqu'au dernier recoin l'idée certainement vraie mais fugitive. Quant à l'unité du poème^ elle réside dans la doctrine, non dans le traitement. Elle est en même temps dramatique ; Arjuna, au début, est incertain sur la question du devoir ; il entend son maître ; à la fin il dit: <x Me voilà debout, mon doute s'est dissipé » (i).
Reportons-nous une fois de plus au texte et dans quelques morceaux essayons de voir d'un peu plus près ce qui constitue le génie de cette poésie didactique. Le ton partout est paternel et doctrinal : « Le Bienheureux dit : Le corps, ô Kaunteya, on le nomme ksetra ; qui le connaît, les savants le nomment ksetrajna. Or, sache qu'à l'égard de tous les ksetras je suis le ksetrajna ; la connaissance des ksetras et des ksetrajnas^ voilà, dis-je, ma connaissance. Or, ce ksetra^ qu'est-il? Quel est-il? Quelles sont ses modifications? D'où vient-il? Et l'autre, qu'est-ce? et d'où sort-il? Tout cela jeté le dirai brièvement. Écoute! » (a). Voici la définition du ksetrajna : « Être sans orgueil, sans hypocrisie, sans malfaisance ; avoir droiture, patience ; honorer le maître, pratiquer la pureté, la constance ; tenir en main le soi ; vis-à-vis des objets des sens rester en état de détachement sans rien rapporter au moi ; regarder toujours la naissance, la mort, la vieillesse, la maladie, la douleur, comme le mal; être sans attaches, sans affection pour fils, femme, maison et le reste; toujours égal, quoi qu'il axrive en bien ou en mal ; m'aimer sans infidélité d'un amour sans partage ; adorer les lieux isolés et se déplaire dans les réunions des honmies; s'occuper sans cesse à connaître le soi, contempler le but de la vraie connaissance : voilà, dis-je, la science, et tout le reste est ignorance » (3). On le voit, puisque la morale, sujet du poème,