‹ Les sentences dans la poésie grecqueChapitre 12 sur 12 · alo-^pov irapoc -KkalovGi OoivâcOai cpCkoiç · texte numérisé non relu

alo-^pov irapoc -KkalovGi OoivâcOai cpCkoiç

(3) Alk, 1232. où (jLiatvei; 6vT]Tbc ^v toc tûv Ôeâv.

1234. oùSet; àXdcorwp toi; çtXoïc èx râv (p^Xcov.

(4) Hipp. 609. ô (jl06oç, (L Tcaï, xoivbç où6a|ji(ôc ôôe. —

xà TOI xàX' èv TToXXoiai xàXXtov XsYeiv. — w Tsxvov, ôpxouc |JiY)ôa|Jiâc àTt|ià<T7);. —

le parjure scandalisa Aristophane, bien à tort. Il s'agissait de persuader Hippolyte et de lui faire défendre sa cause. Il s'agissait d'action, non de personnages ; d'arguments, non de principes. La logique peut être plus ou moins fine et habile, mais jamais immorale. C'était donc un coup de maître lorsque le poète, s'étant fait l'objection insurmontable du parjure, para et riposta par un paradoxe sans réponse.

Nous connaissons le rythme de ces morceaux : il faut les lire tout d'une haleine jusqu'au bout. Mais ici Euripide renforce encore souvent avec une sentence dont la signification, évidemment, est à peu près indifférente, ou du moins qui n'ajoute rien par la pensée à ce qui précède. On ne s'arrête point sur le sens des mots, on subit par l'audition une sorte de détente physique. Ménélas veut fuir avec sa femme ; pour cela, il doit faire croire au roi qu'ayant appris la mort de son mari, elle a besoin d'un bateau et de rameurs pour accomplir les cérémonies funèbres ; les deux hommes discutent interminablement ; enfin, tout est arrangé : « La piété veut qu'on ne prive point les morts des usages » (i). A lire ce vers dans le contexte, on s'arrête tout court ; le mouvement au temps de six est fini et l'on croit voir les acteurs qui, pendant un court moment, attendent pour se ressaisir.

Parfois même, ce geste est indiqué. Electre, Oreste et un vieillard conspirent la mort de la reine et de son amant. Egisthe, dit le vieillard, est à la campagne, Klytaimnestra dans le palais ; Oreste le presse, s'informe, discute : « Une femme impie est détestée » (ri). Là-dessus, il s'adresse à Electre, donc se tourne vers elle et s'engage dans une deuxième

•^ fl(û(T(T* 6(i.w(iox', r\ Ôà çpTjv àv(o(X0TOc. — (L Tiai, xi ôpào-etç ; aoùç ç^ouç ôiepyàcnri ; — àTcsirruff** oyÔslç à6ixdç itnl \loi çiXoç. — (T^YY^wÔ'* àfiapTetv sîxbç àvÔpwTcouç, xéxvov. Un curieux exemple, Orest.y 229 suiv.

(1) Hel.y 1276. èv ey<T6peï Youv v6(i.t[JLa (xt) xXÉTrreiv vexptôv.

(2) £/., 645. {xio-eirat yàp àvdatoç yijvyj ; Voir Or., 637.

stichomythie. — Il en est de même du passage d'Hippolyte cité plus haut. Quand la servante, à genoux, a prononcé la dernière sentence, Hippolyte doit la repousser avec dégoût et, s'éloignant brusquement, ne dire sa tirade qu'après un instant de répit. — Un autre procédé, mais qui produit encore le môme effet, c'est de donner à cette sentence fin.ile non un vers, mais plusieurs ; c'est, en quelque sorte, un ralentissement au lieu d'un arrêt, et l'on passe plus facilement à ce qui suit (i). Rapprochons de ces vers, pour ne les rappeler que d'un mot, ces interldcutions du chœur, dont Euripide fait un usage plus grand encore que Sophocle (2). Elles aussi sont des sentences ; elles aussi appartiennent à la structure, au rj^thme du dialogue ; c'est de la ponctuation. Deux orateurs, Kopreus et lolaos, plaident devant le roi Démophôn, l'un contre, l'autre pour les enfants d'Héraklès. La première plaidoirie est achevée : « Comment rendre un jugement ou connaître une affaire avant d'avoir pris connaissance du rapport des deux parties?» (3). La deuxième plaidoirie se termine ; autre coup de sonnette : « A les entendre, j'ai pitié, ô Roi, de leurs malheurs. La noblesse vaincue par la fortune, jamais je ne la vis comme aujourd'hui ; car ces enfants, issus d'un noble père, ne méritent pas leurs infortunes » (4). — Même scène dans les Phéniciennes entre Étéocle et Polynice, qui plaident devant leur mère. Après le discours de Polynice : « Quoique je ne sois pas élevée en Grèce, tu me parais parler sagement » (5).

(1) ïph. Taur., 570. Suppl., 161. HeL, 1638.

(2) Hofinger. Euripides und seine Sentenzen. In. Diss. Schweinfurt, 1896, p. 34. L'auteur, avec lequel pour le reste je suis d'accord, dit que ces vers du chœur « dienen zur Orientirung ». Le mot est mal choisi ; il s'agit de détacher, pour les yeux et pour l'oreille, les étapes de la pièce.

'3) Herael. 179. ti; àv 6txT)v xpfveiev t) yyolri Xdyov

Ttplv àv Tcap' àfJKfotv ii.uÔov èx(xà6T) o-açw; ; (4) Heracl. 231. wxTtp' àxo'jo-aç xouo-ôe ovfjiçopâç, avaÇ.

TTjv ô' sùyéveiav ty^ç tu^^ç vtxwjiévTjv

vvv ÔT) fiàXtor' èceiôov oî'ôe yàp iraTpbc

è(j6Xou ye'^bdxs.Q ôuoruj^ova' dcvaÇfwc.

(0) Phoen. 497. èfiol ii-év, el xal |it) xaQ' *E>Xr,va)v yOdva

xe6pà|i(i.e6', iXV o^v ^vvetâ jjloi ôoxeiç Xéyeiv.

Après celui d'Étéocle : « Il ne faut pas bien parler quand la cause est mauvaise ; cela n est pas bien et répugne à la justice » (i). Après le discours conciliateur de. Jocaste : « 9ieux, écartez d'ici ces malheurs et faites que les enfants d' Œdipe puissent s'entendre » (2). Ce sont chaque fois deux vers, quatre vers, moins souvent trois vers, qui viennent marquer la fin de la tirade, qui annoncent la tirade suivante, et qui tous se valent.. Il faut que la phrase soit nette, sèche, ferme : « Tant d'hommes, tant d'infortunes, mais les formes diffèrent. Un seul bonheur, à peine le trouverait-on dans la'j vie humaine » (3). D'ailleurs ce ne sont pas les tirades seules qui éveillent ces échos dans le chœur : ils paraissent aussi après une monodie de grand solo ou un xofjL{jL6ç (4). Et alors on croirait entendre le bruit des applaudissements ; la sentence du chœur, quoique gardant une valeur rythmique, aiderait à remplir un instant embarrassant et ménagerait le début du morceau suivant.

Ainsi, dans cette sorte de drame, la stichomythie présente sous une forme succincte, et par couplets dialectiques qui se suivent vite, tout ce qui est nécessaire pour expliquer les tirades. D'autre part, le chœur, une fois les strophes terminées, sert à accuser les articulations du dialogue, mais surtout à démarquer les discours. Il figure aussi le public ; il empêche que les acteurs ne s'adressent trop directement à la salle; il évite le paradoxe qu'il y aurait à présenter sur une scène des orateurs qui haranguent l'auditoire. Ce qui arriva pourtant. Un élève d'Euripide chez Aristophane se prépare à faire son entrée dans une tragédie du maître : « Il faut que j'aie l'air pauvre

(1) PliOen. 526. oùx e^ Xéyeiv yçir\ jxy) 'tcI toi; spyot; xaXoif;*

où yàp v.cCkh'^ toOt' àXkh. ty] 6txT) Tcixpov. (2} Phoen. 536. w 6eot, ^évoio-Os -ràivS' àTroxpoiroi xaxwv

xal ^'jjxpactv xtv' Oiôittou tsxvoi; Sore.

(3) loriy 381. iroXXat ye izolloïç eldi dujxqpopal pporwv,

[jLopçat 8» 6taçipo'jTiv, ev 8' av eÙTujràç (JLoXt; ttot' èlv'jpoi tiç àvÔpwTuwv ^Uù

(4) Troad.y 608. Phoen.y 355.

aujourd'hui, fait-il ; que je sois qui je suis, mais ne le paraisse pas ; que l'auditoire sache qui je suis, mais que le chœur reste là, bouche béante, pour que je puisse le chatouiller de mes petits raisonnements » (i).

Or ces raisonnements sont l'essentiel, et môme Ton ne s'intéresse pas toujours à autre chose. Le crime ou l'événement dans les tragédies d'Euripide, comme les projets politiques trop bien discutés, paraissent souvent tout petits après les grands discours qu'on avait faits à leur propos. Trop raisonner empêche d'agir aussi bien dans le théâtre que dans la vie. Cela peut être un mérite, et de bien des façons. Hamlet, à force d'analyse, ne nous laisse-t-il pas indifférents, relativement, à l'acte de justice qu'il croit être son devoir? Seulement, cette analyse est intérieure, ce travail d'esprit est réel. Les personnages d'Euripide analysent aussi : ils analysent une situation toute faite et avec l'unique objet de présenter correctement les choses. Médée, dès le début, est sûre de ce qu'elle fera (2) ; si elle l'explique, c'est pour que nous, le chœur et le public, nous l'approuvions. Ses discours et le débat entre elle et Jason sont à notre intention. La forme, et non la matière, importe. Tout dépend de l'ordre dans lequel se présentent les arguments ; une erreur de logique risquerait de tout perdre, et une mauvaise péroraison gâterait la cause.

Encore faut-il que cette cause soit générale et que nous puissions ne pas trop nous apercevoir de sa forme mythique (3) .

(1) Aristoph., Acfi., 440.

(2) Med. V. 'ISQsuiv., 374 suiv., 791, 1236.

(3) Qu'est au juste le mythe pour Euripide ? Je ne puis m'arrêter ici sur celte question difficile. Il ne s'agit pas seulement de savoir si le poète, pour employer une expression chrétienne, croyait au mythe, mais aussi si la légende, le récit, les noms propres, excitaient par eux-mêmes son imagination ; en un mot, si une histoire comme celle d'Héraklès passionnait le poète, ou si elle lui servait de cadre commode où il plaçait des idées modernes. Pour mon compte, je l'avoue, la chose n'est pas douteuse Le Palamède d'Euripide a beaucoup en commun avec le Palamède de Gorgias. Un curieux exemple se trouve dans un chaur fameux d'Berakles, od Euripide parle non de Hébé, mais de la jeunesse. M. de Wilamowitz-Moellendorfl explique cela en disant (Eur. Her.. II, 174) que « er seine Gedanken emporhebt ucber die Hegionen voelchen dos Ewige nur im mythischen ISiLde verslàndlich ist. » Sophocle n'aurait pas compris cette phrase.

Que nous importe que les cadavres des Argiens tombés devant Thèbes reçoivent ou non la sépulture ? qu'Adraste, qui demande à cet effet la protection de Thésée, soit exaucé ou non? que les Thébains, qui à ce propos déclarent la guerre aux Athéniens, soient victorieux ou vaincus ? Sans doute il y a là des questions de patriotisme, peut-être de politique contemporaine. Mais il y a mieux. D'abord un discours de Thésée sur ce thème que dans la vie le bon vaut plus que le mauvais ; puis, un discours de sa mère Aithra sur les aspects moraux et religieux de l'acte dont il s'agit, et un autre de Thésée, c'est-àdire d'Athènes, qui développe le thème : « Noblesse oblige. » Là-dessus arrive le héraut thébain : nouveau discours de Thésée contre le gouvernement monarchique, autre discours du héraut sur la légèreté des assemblées populaires en matière de déclarations de guerre ; puis, une description de la bataille avec une méditation d'Adraste sur la fatalité ; puis, un éloge funèbre, prononcé par Adraste et visajit les discours semblables d'Eschyle dans les Sept ; puis, le discours d'un \ieillard, Iphis, sur l'avantage qu'il y aurait à corriger dans une seconde vie les erreurs de la première. Voilà qui nous émeut autrement que le drame, l'action, le mythe, tous les trois idéals. Cependant Euripide est un tragique. Arrivé au dénouement, il en a conscience et veut sauver la situation : il fait mourir une des veuves sur le bûcher de son mari. Scène d'autant plus belle que rien ne la faisait prévoir, mais qui ne peut empêcher que toute la pièce consiste en discours.

Dira-ton maintenant que nous en exagérons l'importance? Cela est si peu vrai que, pour l'étude des discours chez Euripide, on en est réduit^ pour commencer, k des chiffres. Deux savants ont pris à cœur cette tâche, et, dans la thèse de M. Miller, on trouve, sous forme de table (i), les résultats

[i] Euripides Rhetoricus.GôiWn^Qii, pp. 41-46. Inutile de dire qu'un discours de 6 vers (n. 69} ne mérite guère ce nom. M. Miller a péctié par excès de zèle. Mais il y a peu de livres aussi utiles pour l'étude d'Euripide. ~ Parmi les fragments, il faut consulter fr. 287, 362, 362, 660, 809.

de ses recherches. Il y a donc chez Euripide 147 discours, auxquels on en ajoutera, si l'on veut, une demi-douzaine qui subsistent en entier, ou presque, parmi les fragments. Sans doute, il ne faut pas trop longtemps s'arrêter sur les statistiques en matière d'art. Leur valeur est plus grande en économie politique et en médecine que dans les questions de style. En présence de ces chiffres, un esprit sceptique, au lieu de rester en proie à un étonnement salutaire, demandera ce qu'est un discours ; bien plus, il voudra savoir ce qui n'est pas un discours.

Heureusement, nous n'avons pas à le satisfaire là-dessus. Deux questions, qui nous ont intéressé jusqu'ici, trouvent même dans la statistique des réponses adéquates : il s'agit de ces débuts et de ces fins sentencieux, qui nous ont semblé avoir des rapports avec notre sujet. Venant donc à parler des proèmes, M. Miller les étudie dans leurs rapports avec les règles d'Aristote, d'Ajiaximène, de Platon ; il en énumèi*e toutes les variétés, mais, quant aux proèmes sentencieux, lui-même il quitte la partie : sententiarum exempla proferre superçacuus est lahor (i). — 11 précise davantage pour les épilogues : muni de plusieurs textes d'Anaximène qui recommandent l'usage de la sentence à cet endroit (2), il en compte plus de cinquante chez Euripide (3). Le caractère de ces phrases n'est pas douteux. Elles remplacent deux formules qui, elles aussi, paraissent chez Euripide : « Je vais parler », « J'ai dit )) (4). Sans doute, il faut quelque pratique pour ne .tirer

(1> Ouv. cit.^ p. 49 voir Hofinger. Ouv. cit., chap. I. Il est singulier qu'il n'y ait point de règle chez les rhétoriciens pour le début gnomique. Denys d'Haï. Lys,^ § 17, 490, ne parle que des usages de cet orateur. Il est probable que pour les Grecs une sentence à cet endroit n'avait exactement qu'une valeur logique, et ne méritait pas même le nom de yvcoari.

Ck)mparez liorg. Hel. Enk., Pilam.; Antipbon, Tetr. À, a et p ; B, p et y; r, a; Tiept T0Î3 Xop. Tous ces discours débutent par des sentences.

(2) Arsi Rhelnrica, éd. Spengel : p. 62, 22 suio. , p. 63, 15; p. 64, 3 suiv. ; p. 66, 23; p. 70, Il ; p. 71, 9, 20; p. 76, 12.

(3) Oiw. cil., p. 70; Hofinger, ouv. cit., ch. II.

(4) Hec, U32; Ores«., 640; Swpp., 465; voir Miller, ouv. cit., p. 70 supr.

EURIPFDK 235

d'une réflexion générale que cette signification. Une fois l'étude achevée, il ne reste pas d'objection à faire. Notre poète n attachait pas plus d'importance à une formule qu'à une autre. « Il est difficile, dit un rhéteur, de débuter »; de terminer, aussi. Je dis une importance égale ; c'est exagérer, évidemment. J'entends que ces sentences ne relèvent ni du poète ni des personnages; elles se rattachent à la façon habituelle dont s'exprime tout le monde sur la scène grecque. Ce qui n'empêche que, même dans ces endroits, elles n'aient souvent, est-il besoin de le dire ? leur importance î elles se rattachent alors à la démonstration. Klytaimnestra veut . démontrer à Agniiiemnon, par exemple, qu'il a tous les torts; elle le prend à témoin qu'elle a été une femme modèle : « trouver une femme pareille, pourtant, c'est une rare trouvaille pour un homme ; de mauvaises femmes, il y en a partout » (i). C'est la fin du paragraphe, c'est aussi une partie de la démonstration. Car, attendu que les bonnes épouses sont rares, la conduite de Klytaimnestra est d'autant plus appréciable, et Agamenmon a d'autant plus de torts envers elle. Mais, justement, si tout le monde emploie des sentences de début et de fin, tout le monde démontre quelque chose. Euripide • a soin de nous dire en propres termes qu'il s'agit de démonstrations, et il détaille les preuves de ses thèses initiales. D'abord, ensuite, en troisième lieu, et puis, voilà des mots cjui reviennent sans cesse et démembrent d'une façon constante le discours de ses personnages (2) ; on avance par des échelons réguliers de faits et de sentences. Jason veut-il prouver à Médée qu'en fin de compte, même dans les circonstances actuelles, elle a tout avantage à l'avoir épousé (3), il annonce d'abord qu'il va le prouver : une première preuve, c'est qu'on est plus en vue en Grèce qu'à Kolchos, et ni la richesse ni le talent d'Orphée ne valent

(1) Iph. Aul. (Tiràvtov ôà ôiQpeufx* àv8pt TotaJTYjv Xaptiv

SàjxapTa* çXa-jpav ô' o-j o-irâvi; v'jvaix' k'jrsiv .

(2) Par ex. Med ,475.

(3) Med,, 536suti>.

la position ; une seconde preuve, c'est justement son nouveau mariage, lequel est preuve, « comme je le démontrerai », d'abord de sagesse, ensuite de continence, et puis d'amitié envers les enfants de Médée ; et ce troisième point est prouvé par la considération q[ue les pauvres n ont jamais d'amis ; que, par conséquent, les enfants de Médée avaient besoin d'amis et que, en effet, les enfants de son nouveau mariage leur seront des amis.

Par là, j'ai indiqué le point le plus intéressant, le plus délicat dans l'étude de ces phrases chez Euripide. De la rhétorique pure à la démonstration, il n'y a qu'un pas, et inversement. Un début gnomique peut n'être qu'un début; il peut aussi annoncer un discours à sujet général. 11 est des tirades qui renferment des paragraphes entiers de discussion morale ; il en est où la morale est de moitié avec le sujet particulier et dramatique; il en est où ces deux éléments reviennent tour à tour et chacun pour soi. « Mais, pour ne pas prolonger mon discours, si quelqu'un des anciens a dit, s'il est quelqu'un qui dise maintenant ou qui veuille dire du mal des femmes, tout cela je le résume, et je déclare que la terre ni la mer ne nourrit uAe pire espèce. D'ailleurs, chacun l'apprend pour son compte » (i). A n'en juger que par ces vers, on croirait qu'il s'agit d'une diatribe comme celle d'Hippolyte contre le sexe féminin. Il n'en est rien. L'orateur vient de raconter le meurtre des enfants troyens par leurs mères, et le résumé qu'on vient de lire n'est qu'une brillante péroraison.

Inversement : dans Electre, Oreste vient d'apprendre qu'Autolykos, paysan et pauvre, homme de peine, homme de rien, auquel la reine avait donné Electre, l'a cependant respectée,

(1) Hec,^ 1178. w; 8ê [JL71 fjiaxpoù; TÊivo) Xd^ouç,

et Ttç Yuvaîxa; tôv irpiv eipTjxev xaxo); tJ vOv Xéftrtv eoTtv Ti; r^ fJiéXXst Xéyetv, awavta xaûxa auvxefJiwv èyo) 9pà(ra) .

ylvoç yàp ouTe ttovtoç oî^ts y"»! TpéçEt

protégée même. « Ah! s'écrie-t-il, il n'est pas de loi pour la noblesse du cœur ! » On regarde, on admire Autolykos ; Oreste s'adressera à cet homme dévoué, fidèle et pur. Non ! La sen-* tence est un texte, qui sera développé sous forme d'antithèse, puis d'interrogations, pour aboutir à ; « Mieux vaut laisser ces choses au hasard. » Après avoir cité le cas particulier, il s'écrie : « Insensés qui errez, la têle remplie d'idées creuses, cessez ! jugez donc les hommes à la fréquentation et la noblesse, aux mœurs » (i). La thèse est prouvée.

Il y a plus. Si l'on passe constamment de la rhétorique pure, des sentences de forme et oratoires, à la démonstration serrée et raisonnée, on ne sait pas toujours non plus si c'est le sujet particulier ou la thèse abstraite qui l'emporte. On s'attendrait à ce qu'un auteur dramatique eût les yeux attachés sur ses personnages, ou du moins — puisque ce sont non pas les personnages, mais l'action, la TrpaSiç, qui constitue la pièce grecque essentiellement (2) — que le sujet et le mythe restassent au premier plan, les idées et les thèses abstraites au second. Car nous ne sommes plus chez Eschyle : le poète lyrique a disparu ; c'est l'autre élément, le dialogue, qui fait le drame. Le dialogue, devrait-on penser, présente l'action ; et, s'il y parait des idées morales, elles n'y sont qu'à son propos. Or je crois que penser de la sorte, si l'on prend l'ensemble de l'œuvre d'Euripide, c'est avoir tort.

En effet, quels sont, pri§ au hasard, les sujets de ses tirades?

Qu'un père âgé doit ou ne doit pas mourir pour ses fils ; que le plaisir est toute la sagesse ; que les généraux ne méritent point de récompenses pour une victoire ; qu'un homme de valeur a des droits infinis ; que la loi est divine ; que savoir persuader devrait être le but de l'éducation ; que les faits devraient valoir par eux-mêmes ; que la divinité est une

(1) Elect., 367 suiv.

(2) Arist. Poet. 1450a, r\ yàpTpaYwôiapLÎinrjCTÎ; èoriv o0xàv6ptoirwv dcXXocirpàlewç.... ouxouv ÔTtwç Ta rjOr) |jL((j.YÎ(Ta)VTai TcpàxTO'Jdtv, àXka xol TjÔTf) <ryjjL7tapaXajipàvoy(rtv ôcà xocç TtpàÇetç. . . eTt âvgu (liv wpàUwç oùx àv févoixo Tpaytoôta, aveu ôè tjÔûv yêvoix' av.

chose obscure et qu'il faut y croire ; que l'on ne tient pas la vertu de naissance ; que rien ne vaut la naissance ; que mieux vaut mourir que vivre sans gloire ; que l'arc est la meilleure des armes ; qu'il ne faut point s'opposer à la mort ; qu'hommes et dieux se plient aux circonstances ; que dans la vie le bien est plus que le mal ; que la démocratie est le meilleur des gouvernements ; que les assemblées populaires sont néfastes ; que la vie ne dépend que du hasard ; que l'enfer est pavé de bonnes intentions ; que les femmes sont détestables ; que mieux vaut la mort qu'une vie malheureuse ; que la vie des femmes est misérable ; que les dieux n'existent point ; qu'après les dieux vient le roi : — toutes ces thèses, adaptées sans doute, tantôt plus, tantôt moins, à la situation dramatique, mais qui, pourtant, forment un ensemble assez significatif, sont défendues avec une ampleur variable, avec une égale conviction et par le même procédé.

Nous touchons au dernier point. Qui défend ces thèses ? Est-ce Hippolyte, Médée, lolaos, Hécube, Ménélas ? Souvent, sans doute, elles sont pour quelque chose dans le rôle de ces personnages. Il en est un, cependant, qui en défend deux iet contradictoires (i). Alors, de deux choses l'une : ou bien il n'y a chez Euripide aucun lien entre les personnages et les idées générales qu'ils préconisent — et parfois, en effet, il est assez difïicile de voir ce qui les lie ; — ou bien, ce qui est plus souvent le cas, ces mOme^ idées n'ont aucun caractère moral, mais sont un instrument de l'orateur, sont rhétoriques. Selon que vaiient les circonstances de la vie, on fait appel à des vérités différentes, le procédé logique restant le même. L'homme, pour se préparer à l'action, ne peut avoir assez de raisonnements pour justifier à chaque reprise sa façon d'agir, et montrer qu'elle est la seule possible. Dans ces conditions le cynisme consiste, non pas à défendre des thèses contradictoires, mais à ne pas les prouver : les Athéniens

(1) SuppL, 195, 549.

aimaient les démagogues, mais détestaient les aristocrates. Tous ces traits, il y a longtemps que l'histoire et l'étude des mœurs grecques les reconnaissent (i) ; comment la littérature seraitelle autrement conçue ? Au lieu d'être l'expression et la traduction authentique de la vie athénienne, elle ne serait qu'une fantaisie de luxe, qu'un savant jeu d'esprit.

Nous ne connaissons malheureusement pas la date des tragédies d'Euripide qui nous intéressent le plus. D'où résulte que les causes politiques et les thèses morales que soutiennent ses pereonnages ne peuvent être mis en un rapport exact avec les faits de l'histoire. Si c'était possible, on ferait sur toute cette « morale » d'Euripide de singulières découvertes. Les questions qui étaient à l'ordre du jour, les arguments à la mode et le dernier tour de passe-passe des sophistes, on les retrouverait dans la bouche d'un Ménélas ou d'un Hippolyte, avec d'autant plus de netteté que le vers contraint l'expression et que le rythme la fixe dans la mémoire. 11 serait bien étonnant, par exemple, que la question féministe, si chère à Euripide, n'ait pas été présente à tous les esprits. Pourquoi l'aurait-il tant discutée et d'une façon si abstraite ? Ses biographes en conclurent à des difficultés de ménage. Cependant, c'est l'époque des Ekklésiazousai, de Lysistrata ; bientôt, Platon décrétera l'égalité des deux sexes dans l'éducation; et je ne parle pas d'Aspasie. — Le talent tient-il ou non de la naissance ? peutil ou non être enseigné? On sait par Platon que ses concitoyens discutèrent là-dessus pendant toute la fin du cinquième siècle. Aussi, lorsqu'Oreste prétend que la naissance n'est rien, qu'lolaos prétend que la naissance est tout et qu'Hécube soutient la valeur de l'éducation (2), oublie-t-on Oreste, lolaos, Hécube, la tragédie et la scène, pour voir uniquement que, dans telle situation, telle d'entre ces thèses est la plus naturelle ou la plus avantageuse. — Le droit du plus fort, la jus-

(1) Voir surtout les deux premiers volumes de Burckbardl, Griccliiscke KullurgescMchte.

{t) ^/.,367; Herakl.,2dl;Bec.,m).

tice et la convention, Texistence des dieux et mille antres questions de ce genre, n'est-ce pas la profession de Socrate de les discuter? Gorgias n'affiche-t-il pas un défi à tous ceux qui prétendraient, sur un sujet quelconque, soutenir quoi que ce soit? Quand on retrouve dans les vers d'Euripide cet esprit et ces sujets, il sufiit d'avoir passé en esprit quelques jours à Athènes pour saisir les intentions du poète : Gorgias, lorsqu'il prêtait à Hélène ou à Palamède l'ai^ument opposé, les avait-il aussi bien tirés d'affaire ?

L'argumentation morale, la rhétorique à « réflexions », était son fort : Euripide le savait mieux que personne. On se souvient qu'Eschyle, pour permettre à Electre de reconnaître son frère, avait imaginé que celui-ci laissait, près du tombeau paternel, la trace de ses pas et une boucle de ses cheveux ; Electre, survenant, trouve que les pas s'ajustent à son pied, que la boucle est pareille aux siennes ; elle en conclut que son frère a été là. Euripide a trouvé mieux, mais d'abord il va montrer, par des objections gnomiques, que ces preuves n'étaient pas probantes. Un vieillard vient donc raconter les faits à Electre et lui dit de comparer la boucle aux siennes : « Car le plus souvent, lorsqu'on a le même père, les corps en beaucoup de choses se ressemblent » (i). Electre est d'avis contraire : « et tu trouverais force gens, vieillard, dont les boucles seraient pareilles, sans qu'ils fussent issus du même sang » (2). Le vieillard lui dit ensuite de mesurer les traces. Electre répond encore par un reftis : « Le pied chez un frère ou une sœur ne saurait être égal ; le pied de l'homme l'emporte » (3) . Ce ne sont pas des plaisanteries, ce sont des arguties.

Bien autrement habile, et en progrès sur le modèle, est le grand discours funèbre des Suppliantes. Lorsque, dans les Sept d'Eschyle, le messager déclinait devant Étéocle les noms et les titres des sept gueri'iers argiens, ceux-ci faisaient assez triste

(2) Id. 530.

(3) Id. 536.

figure à côté des Thébains, dont Étéocle, à chaque reprise, vantait le caractère et la force. Or, voici que des démêlés politiques entre Athènes et Thèbes et une alliance conclue avec Argos mettent le mythe à Tordre du jour ; le poète va donc reconnaître aux Argiens des qualités morales, sûrement populaires, et qui avaient échappé à Eschyle.

D'abord Kapaneus. Le messager d'Eschyle avait dit que c'était un vantard et un géant. L'orateur d'Euripide nous en trace ce portrait : « Celui-ci est Kapaneus. 11 eut de grandes richesses, mais se vanta peu de son bonheur. Avec une modestie d'homme pauvre, il fuyait quiconque avait une table luxueuse et dédaignait la simple sufiisance ; car, disait-il, ce n'est pas dans la nourriture qu'est le bien, et la mesure suffit. Il fut pour ses amis, présents ou non, un vrai ami ; or, ils sont rares. D'un cœur sans détour, d'un visage accueillant, il s'acquitta de tout envers les siens et les citoyens. » (i) Parmi ces

(1) Suppl. 857. AA. Sxoue ôtq vuv* xal yàp oûx ctnoYcl (i.oi

9tXa>v àXrfiri xal ô^xai' eiireiv vépi.

àpaç To Aïov ou pikoç BUmono ; 860

Kaitaveùç â6' èorfv* c^ pio^ (tàv tJv ttoXuc, ijxiora S' étX^o) yaûpoc 9Jv* 9p6vY)(i.a 8è oûdév Tt (uTÇov'slx^v r^ itévYjc àYr\p, (psxiftû'^ rpaitéCatç âoriç è^o^xotr' oifaw TàpxoOvt' àTfÇeoV ov y*P ^^ "^OLOxpoç ^opS 865

TO xpir)OTbv slvat, {lérpia d'i^apxeiv Içt).

fCkoç t' àXv)6T)c ^v fdkùiç icapoOo-^ te xal {AT) TCapou<Ttv. &y àpiOjAbç où noXùç.

à4'eudàc rfioç, eÛ7rpoffY)Yopov or^iia, axpavTov oùôàv out' èç oixéraç ë^cov 870

ov^' èç Tzokixaç,

Tbv Bï Se^JTspov Xi^co 'ETéoxXov, aXXT)v xp^Jotottix' Ti<yxT)xdTa* veavtaç tjv xtâ pita {làv èvSeiqc, TrXeÉoraç Sa Tifiàç e<T/' èv 'ApYeta x^ovL (p(Xci>v 6à xpu<7bv TToXXdcxic Sci>pou{jiiva>v 87S

oùx eiaeôéÇaT* otxov «Sore touç Tp^wovç 8o)jXouc Trapaa/eiv xp^C>>'r(i>v ÇeuxOelç vSivo. Toùç ô' èÇaii-apTàvovTaç, oùxIttjv ntfXiv

traits, il en est quelques-uns qui sont d'une précision suspecte ; il s'agit sans doute d'un Athénien mort récemment.

xaxâç xX'jouiTa bta xupepvir)T7)v xax6v. 880

ô 6' a^ TptTOç Tôv8* *Iit7ro(xé8a)VToi6<TS* eçV TcaXç ûv iTdX(JL7)(T' sùOùç où Trpbç TjSovàc Mouaâv TpairéoOai, icpbç to {laXOaxbv ^lou, aypouç Sa va(a>v, oxXrjpoc Tvj qpùvei SiSov; ^X*«pe wpbç TàvSpetov, tXç t' otYpaç îwv 885

wizoMÇ t' ôx(i>^C(>>>v T^Ça t' èvre^vcov /epoïv, wdXet TcapacTxeiv (7û(i.a /ptq<ti|i.ov BéXcov.

6 Tt\ç xuvaYOÛ ô' âtXXoç *AT«XàvTY|ç y^^^C waïç IlapOevoiratoC) el5oç èÇox^taTOç, 'Apxà; jièv ^v, iXOwv 8' iw* 'Ivâxou pootç 890

Tcat^eùerat xttT* ^ApYOç. àxtpaçelç ô' ixeî TCpà>Tov (j.év, tt)c X9^ "toxiç (JLCTOixouvTaç dévoue, Xuirjrjpbç oùx 9)v ovô' èTCi'çOovoç 7r6Xet 0Ù6' iÇept<rr7)c tûv X6yci>v, oOev papùc fia) kjt' àv eÏT) ôtjji^tt); te xal Çévoç* 895

Xo/oïc 8' èçeoTwç tî>(rjcep *ApY6Îoç y^Y^?

r,[jLvve /(^pa, x^^irdT* e\i irpàaixot TcdXic, e^aipe* Xuicpcoç 6' 'éçepev efTt Su^ru^oi.

TToXXoù; 6* èpaerràç xâicb OtjXeiwv o<Tac excov è(ppoùpei {i.ir)6àv èÇaiiapràveiv. 900

TuSëu); 6' 'éiiaivov èv Ppax^t 0^<Ta> (A^Yav* oùx iv X^Yoïç ^v Xa(i.9rpdc, dcXX' iv àoTrfSi Seivbç <T09t<7TV}c lïoXXàr' èUvpeîv ao^di.

Y^^l^? ^' âSeXfou MeXeaYpou XEXei(i.{i,évoç ?(Tov 7rapé<Txev ovo(i^ Bia, TixvYjc Sop^c» 905

eupà>v àxpipf\ {louo-tx^v èv àoiïfôt* 9iXdTi{i,ov ^6oc irXoùo'tov, 9p6vT){i,a Sa èv Toî<Ttv î^pYOtç, oûxl TOtç X^Yotç ïyjbnv ,

èx Tô)v6e (XT) 6av(i.aCe tûv e{pir){i,èvtt>v, ©TQO-eu, TTpb icùpYwv Toù(TÔe ToXfJLTJaat Oaveiv. 910 tb yoLp Tpa(fT)vat (JIT) xaxoâ; atfiû çépet, ato"xùveTat 6à TaYàO* àcrxiqaac àvTjp xaxbc Y£vé<'^A( ^^C '^'C- "h ^* eùavSp^a SiSaxtdç, eiTrep xal ^pèçoc fit6à(7xeTat XsYetv àxoùeiv 0* eav {làÔTjo-tv oùx s'xet.

a S* àv ii-àÔT) Ti;, xavra <Ta)Çe(r6at çtXeî irpbç Y'^ip^Ç- ouTO) waïôa; c5 TratôeùsTe.

11 manque l'éloge du 7* guerrier, Amphiaraos. Beaucoup de discussions làdessus.

Ainsi préparés, lisons le reste : « Je passe au second, Étéoklos, qui pratiqua une autre sorte de vertu ; il fut jeune, mais, quoique pauvre de ses moyens, il obtint beaucou{^ d'honneurs à Argos. Ses amis, souvent, lui offraient de Tor ; il n'en recueillit point chez lui, pour n'avoir point sous le joug de l'aident des mœurs d'esclave. Il détestait les malfaiteurs et non la patrie ; car la patrie, même sans reproche, prend mauvais renom d'un mauvais chef. — Et le troisième d'entre eux, Hippomédôn, fut tel : encore enfant, il ne voulut point s'adonner aux plaisirs des muses et au luxe, mais, habitant la campagne, il se fit une vie rude, se plaisait aux choses viriles, à la chasse, au dressage des chevaux, à tendre l'arc de ses deux mains ; car il voulait se tenir au service de la patrie. — Voici encore l'enfant de la chasseresse Atalante, un garçon, Parthénopée, d'une beauté extraordinaire. Arcadien, il vint aux bords de l'Inachos ; il recevait en Argos son éducation. Noiirri là, tout d'abord, ainsi qu'il sied aux étrangers métèques, il ne fut pas à charge et n'excita point d'envie dans la ville. Il ne tint pas de ces- discours subtils, par où, citoyen ou étranger, on se rend vite impopulaire. En tête de ses compagnies, comme s'il était né Argien, il défendait le sol : content lorsque la patrie triomphait ; quand il lui arrivait malheur, abattu. Encore qu'il eût beaucoup d'amants et que les femmes le désirassent, il se garda de tout péché. — Quant à Tydens, son éloge sera grand autant que bref. Il ne fut pas brillant en discours, mais» sous son bouclier, c'était un rude sophiste et un fin jouteur. Inférieur par l'excellence à son frère Méléagre, il eut cependant égal renom pour la science du javelot et joua du bouclier en vrai artiste. Ambitieux et magnifique, il eut l'orgueil des actes et non des mots. — Ayant entendu ce que je t'ai ^ dit, Thésée, tu ne t'étonneras point de savoir que ces hommes trouvèrent ainsi la mort devant les portes de Thèbes. Car une bonne éducation inspire le sentiment de l'honneur, et tout homme qui a pratiqué de bons principes a honte de la bassesse. En effet, le courage peut s'enseigner, si tant est qu'on enseigne à un

enfant à parler et à entendre ce qu'il n'a point appris encore. Et ce qu'on apprend se retient jusqu'à la vieillesse. Donc veillez à l'éducation de vos fils. »

L'allocution est devenue directe ; le discours de circonstance, va droit à l'auditoire. C'en est lait de la tragédie grecque.

Jetons un coup d'œil sur le chemin parcouru.

Dans l'épopée homérique la réflexion générale est rare et se réduit en général à des formules toutes brèves, qui ne viennent pas du poète. Homère met en scène des personnages, il se contente de quelques mots pour les présenter, et la parole est à eux. Gomme agir est toute la raison d'être de ces hommes, ils parlent d'actions, soit qu'ils les conseillent, soit qu'ils en dissuadent ; à cette fin ils appellent l'attention sur des avantages particuliers, mais ils s'appuient aussi sur des opinions admises, sur des vérités reconnues, d'après lesquelles le succès ou l'échec est chose probable. Ils se bornent d'ailleurs à les constater ; dans les rares passages où l'orateur développe une de ces formules, il s'agit d'antithèses rudimentaires. On remarque une tendance à placer les Yvtofjiai à la fin de la thèse à laquelle elles s'appliquent.

La poésie didactique, dont la méthode consiste à grouper les choses paragraphes par paragraphes, se trouve embarrassée pour traiter la morale. Le classement, ici, naît de la réflexion personnelle, non du sujet même, et exige un grand eflfort d'esprit; quant aux procédés de développement, Ton n'est pas assez loin d'Homère pour que le raisonnement, rudimentaire chez lui, soit déjà beaucoup mieux orné. Par là, semble-t-il, s'explique l'aspect étrange des Travaux. Les pensées générales s'expriment en peu de mots et sous une forme

nettement personnelle : celles qni essayent d( restent malg^ré tout k Tétat de formule, D'au manifeste un effort pour établir le système d** paragraphes, 'qui est suivi, dans la Théogon Catalogues. La poésie didactique, aux prises général, a échoué faute de rhétorique*

L*élégie aussi en principe est toute courte* I mée, on se borne h retournei* la phrase seloï assez peu variés. Les plus fréquents sont les rantithèse et rénumération d'exemples. De là couplets qui tout à la ibis sont indépendants V pourtant s'enchaînent, Un vers qui circule, répé d'une façon heureuse, fournit matière à une élé| d'autres le repreanent, il peut exister plusieurs d'un même vers et le même vers peut reparaltr développements. Cependant ce vers u'a pas le< qae les formules d'Homère ni les maximes i poète n'est pas orateur, et s'il adresse à un a m sag^esse, ce n'est point là ce qui F inspire. Le vie, de ses passions, de ses convictions ; le vers il est musical. Pensée générale et musique \\ rhétorique : voilà Télégie*

Le lyrisme est la poésie musicale par excel] à toute rhétorique. Il est narratif, mais il ne manière de T épopée : le discours y joue un rôl et r argumentation d*Homère disparaît avec lesques- Le poète, au contraire, interrompt le réflexions qui mettent en relief, souvent avec a cale, les étapes de son récit, A cette narrât bonne heure est venue s'ajouter une autre pa parlé de la fête, de la personne en vue de la(j été composé* TjO poète ici lui adresse des ^ maximes, d'ami à ami, d*honinie expérimenté à Enfin, ces deux parties du poème sont dispai instants de recueillement s* interposent sou v en

sage de F une à Tautre. Si la réflexion générale ainsi comprise n'exprime pas nécessairement les préoccupations intimes du poète, il se borne à l'énoncer ; il écoute la musique, il ne retourne pas les phrases. Le grand poète musical est aussi le grand moraliste : la pensée de Pindare remplit sa poésie, et même, à mesure qu'elle devient plus pressante, le poème lyrique perd son caractère, au point de n'être plus à la fin ni poème narratif ni poème de circonstance, mais uniquement un chant de méditation.

Ce qui manquait à ce poème lyrique, l'élément oratoire, y a été ajouté sous la forme de monologues, adressés au chœur et doublés plus tard de discours alternés : c'est la tragédie grecque. Nous revenons ainsi à l'argumentation et aux formules d'Homère, en les .opposant à la pensée méditative des lyriques. Eschyle, comme Pindare son contemporain, est un esprit moral, et sa tragédie lyrique traduit les idées générales auxquelles il s'intéresse. Plus encore que le poète des odes, il fait valoir et met en relief ses idées personnelles. Il les distingue de la narration ; il leur accorde plus d'étendue ; il leur donne la forme de strophes ou de systèmes entiers. A propos d'un mythe, le récit s'arrête, la pensée abstraite surgit et s'élargit : lorsqu'Eschyle revient au sujet narratif, il semble parfois le traiter comme un exemple. A plus forte raison les tirades, que prononcent certains personnages de la légende, ne sont-elles point réalistes ; il y est beaucoup raconté ; l'éloquence et l'argumentation sont encore trop peu développées pour que les formules abstraites, avec les idées qu'elles expriment, y jouent un rôle.

La tragédie de Sophocle n'est plus lyrique ; son chœur exprime les sentiments que lui inspire la vue du drame. Ce sont les tirades qui font la tragédie : elles sont souvent pourvues de sentences initiales et finales, elles sont souvent amenées par des stichomythies, où la formule morale est très fréquente. Si ce schème donne cependant l'impression d'une conversation, c'est d'abord parce que Sophocle le modifie beaucoup, mais

c'est surtout parce que ses personnages argumentent d'une façon assez naturelle, en ne cataloguant point d'une manière trop rigoureuse les preuves générales de leurs démonstrations, en suivant leur pensée sans trop l'analyser, enfin en parlant d'euxmêmes et du sujet de la pièce. Ainsi, peu de pensées générales, peu d'abstractions.

Euripide est l'orateur, le logo graphe en poésie. Ses strophes sont surtout décoratives ; lorsqu'il s'y exprime en poète lyrique et contemplatif, on croit entendre des échos de raisonnement (i). Le raisonnement est ce qui le passionne. Un monologue où l'on présente un plan d'action ou une idée avec les vérités générales qui les recommandent; un débat où on les discute, et où chaque interlocuteur invoque des principes courants et généralement reconnus : tout cela dans le cadre de la mythologie, qui bientôt fournira aux orateurs un répertoire de causes célèbres, voilà la tragédie d'Euripide. La grande quantité de vers et de tirades à sujet moral qui se trouve dans ses œuvres, provient donc du génie ai^umentatif du poète, chez qui la poésie musicale a cédé devant la rhétorique.

A ce point, il se produit ce phénomène singulier, qu'il est à peu près impossible d'être sérieux en vers. L'on n'a plus l'enthousiasme des poètes lyriques, et l'on se méfie aussi de la pensée générale. Elle se présente comme un trait d'esprit, accompagnée d'un cortège de preuves et de raisonnements ; elle évoque un cortège de disputes, de sophismes; elle est rhétorique, elle est spirituelle ; elle n'a rien de commun avec la poésie. En revanche, c'est de l'excellente éloquence, et l'effet, pour cela même, en est certain en comédie, « Euripide fit l'admiration, comme il l'affirme souvent, et, quoique dans un autre genre, fut le modèle de Ménandre. Or, la lecture constante de ce dernier auteur suffit à elle seule, selon moi — c'est

(1) L'idée que j'ai développée ici diffère et en même temps dérive de celle de Friedrich Nietzsche dans son livre Die Geburt der Tragédie oder Griechentum und Pessimismus. La lutte entre Dionysos et Socrate, la poésie et la science, est aussi la latte entre la poésie et la rhétorique.

Quintilien qui parle — pour pénétrer un orateur de tous les principes que nous avons exposés » (i). Pour apprendre à raisonner, on va donc à Ménandre d'abord, puis à son précurseur Euripide. C'est du théâtre de Dionysos, que sont sortis, à la fin du v"^® siècle, les raisonnements moraux des avocats et les grands principes d'Isocrate (2).

Il y avait longtemps qu'on s'en était aperçu. Ce faux sérieux de la tragédie n'imposait plus à personne : un comédien et un philosophe, tous les deux d'Athènes, se sont divertis à le dire.

Qu'étaient les mimes siciliens de Sôphrôn et d'Épicharme (3) ? On ne peut le savoir. L'Ancienne Comédie attique nous reste. Elle consiste d'abord en une parabase, où le poète s'entretient familièrement avec le public de questions personnelles, de questions politiques, en somme, de questions du jour; puis en scènes de la vie populaire qui, sous l'influence de la tragédie et à partir du moment, où la comédie fut ofliciellement reconnue, se rattachèrent les unes aux autres de façon à former une pièce : ce qui n'empêche, évidemment, que les éléments restent plus ou moins disjoints, réunis surtout par la présence d^acteurs principaux. Le dialqgue s'inspire directement de la conversation ; et, mis à part un exposé du sujet, dont on nous dit franchement que c'est un exposé (4) et que dans les Acharniens (5) on va demander à Euripide, les choses se disent avec un parfait naturel.

Quel est l'esprit qui anime cette pièce de théâtre ? C'est la farce à outrance, la caricature débordante, l'absurde et le sau-

(1) Inst. Or.,X,U 69.

(2) Remarquons à ce propos que c'est là le grand défaut du livre de M. Blass, die attische Beredtsamkeit. L'éloquence grecque ne s'étudie pas plus sans les tragiques, que les historiens romains ne se comprennent sans les rhéteurs. Il y a là une question de nationalité. Le mot Beredtsamkeit n'exprime pas une idée grecque .

(3) VoirKaibel, Com. Graec. Prag.^ \ol. I, fasc.prior. {^ Poet, Graec, Frag. ed Wilamowitz Môllendorff, vol. VI fasc. prier. Weidmann 1899) : SôphrAn, n. 110, 127, 136. Epicharmus, n. 78, 101, 111, 116, 131, 132. 148, 165, 169, 170-174, 201, 217, 221, 225 229, 239, 246 247, 249-251, 255, 258, 264-fin.

(4) Equit.,3Q', Vespae, 54; Pax, 50; Aves^ 30.

(5) Acharn., 496.

grenu. Mêler à cela, en outre, les images brillantes de la grande poésie et y promener en même temps des cortèges de satyres ivres, d'hommes et de femmes d'Athènes, avec une parfaite inconséquence, ce fut l'œuvre d'Aristophane. Car ses confrères, semble-t-il, n'allaient pas jusque-là. Pourvu que la chose fût drôle, elle faisait partie de la pièce, et l'on se souciait fort peu de savoir comment celle-ci s'en accommoderait. Aristophane nous avertit aussi qu'il est beaucoup plus élevé de ton et d'idées que ses amis, qu'il parle de choses fort sérieuses et qu'au fond de son rire se cache la morale et la sublime vérité. Laissons-le dire. Assurément la cause aristocratique est la sienne, et il hait d'une haine vigoureuse la politique et l'art -du présent, les idées nouvelles et tous les hommes d'aujourd'hui. Est<;e une cause ? En tout cas il la servit, il s*en donna à cœur joie. On le voit dans le Banquet de Platon, le crâne chauve et la figure colorée, non pas de santé seulement, traitant dans une cosmogonie fantaisiste, en grandes images, la question de l'amour. Dans son imagination tout se mêle et se confond; tout lui parait à la fois gigantesque et minuscule, beau et laid, lourd et agile. Jamais Içi réflexion ne vient couper l'essor, ni la rhétorique enfler la phrase. Tout, indistinctement, est pris à rebours.

Mais c'est par là justement qu'il est si grec. Comique et tragique, fou et raisonné; le franc parler et le discours, autant d'opposés, et tous identiques ; autant de choses exactement et identiquement inconciliables. Aristophane va droit à l'essentiel des choses qu'il traite; il a l'imagination qui saisit le solide et le durable, et qui arrache à la vie journalière ce qui n'est pas éphémère. Cependant nulle part, chez lui, comme dans Shakespeare ou Molière, de ces arrêts subits, où l'on aperçoit l'autre face des choses. On sent bien parfois dans ses pièces, surtout vers la fin, une lassitude, mais c'est celle de la fête qui approche de son terme et du convive qui veut aller se coucher. Le lendemain il est prêt à reprendre la partie, et on ne le trouve point en faute de verve.

Ainsi de son public. Après le sérieux des rhéteurs, il veut le dévergondage complet de Timagination et des gestes. Il sent bien qu'ayant fait du syllogisme le régulateur de la pensée, il faut liquider chaque année l'arriéré de déraison qui persiste au fond de la nature humaine. Chaque jour, du matin au soir, il réduit à la forme du raisonnement toutes sortes d'affaires politiques et judiciaires, toutes ses préoccupations et ses émotions de citoyen et d'individu ; toujours il entend des discours et des tragédies, il lit des .essais et il se répète des vers, où tout est présenté d'une seule et même façon. Il faut bien qu'il vienne un moment où l'on fasse table rase, et ce moment est aux comédiens. Plus de sérieux, plus d'éloquence, plus de logique. Et l'on accueillait avec une joie débordante le grand poète réactionnaire qui se moquait aussi bien des idées anciennes que des modernes; qui s'indignait contre des sceptiques, et qui envoyait Dionysos à califourchon sur un âne aux enfers ; qui chantait la paix, dont il faisait une personne de moralité douteuse, et qui ressuscitait comme l'idéal du poète tragique un Eschyle, grandiloquent, boursouflé et satisfait. C'était la revanche, la détente, le repos.

C'était aussi la sincérité, et par là nous passons à Platon, Seulement, pour le philosophe le problème devient général, en même temps qu'il se précise. Devant la tragédie de son époque, Platon en vient à se demander si toute la poésie grecque ne s'occupe pas uniquement de bien présenter les choses (i) :

Il objecte à Homère qu'étant poète narratif, sa méthode est dramatique aux dépens de la vérité. Une narration qui se fait au moyen de discours, néglige forcément ou fausse un grand nombre de choses. Les passions fortes et les gestes caractéristiques ne sont qu'une partie de Thonmie; le discours n'en rend qu'une image fort incomplète. Pour comprendre ainsi la vie et l'art, le poète s'est à la fois dédoublé et néglige tout ce qui dans l'homme n'agit pas sur ses semblables. Le

(1) Je développe ici des idées qui se trouvent éparses dans les dialogues de Platon, mais surtout dans le Gorgias^ le Phèdre, la République et les Lois,

£}i Les 8B3ITE3CCES DA5S LA POésU GBEOQCE

poète épique, en procédant de la sorte, impose son art à la natare.

Par contre, poursuit Platon, le poème lyrique et musical est celui où le poète parle avec le plus de sincérité; Thymne en rhonneur d'un dieu ou d'un honmie de bien sort immédiatement de Fémotion personnelle, et Ton n'y exprime, en somme^ que des sentiments et des idées vraiment ressentis.

Enfin la tragédie et la comédie ne sont que de l'éloquence. Un ami de Socrate s'imagine être poète tragique, parce qu^il « sait comment on fait d'énormes discours sur rien du tout et de tout petits discours sur un grand sujet ». Socrate lui-même partage son avis. « Et la poésie ! dit-il. Si l'on fait abstraction de la mélodie, du rythme et du mètre, le reste, qu'est-ce, sinon des propos? — En eflét, lui répond Kalliklès. — Ces propos se tiennent devant une immense cohue, devant le peuple? — Oui. — C'est donc de l'éloquence publique que la poésie? — On dirait. — Et l'éloquence publique est de la rhétorique : car c'est bien de la rhétorique ce que font les poètes au théâtre? — Oh, oui. — Nous tenons donc maintenant une espèce de rhétorique. »

Platon va plus loin : ces auteurs dramatiques n'ont pas d^idées à eux ; ils ne se soucient pas ^e la vérité ; ils prêtent à leurs personnages des opinions qu'ils n'approuvent pas eux-mêmes ; ils sont des rhéteurs, et ils en créent d'autres ; à les entendre, on croirait que le bien et le mal, le beau et le laid, Futile et l'inutile sont autant de formes vides dont le contenu change avec la cause. Avec cela se dessine une nouvelle question, celle de la poésie dans l'éducation, et qui n'est nullement ridicule. Platon, contre l'usage de sa nation, l'en bannit, ou ne l'admet que sous d'expresses réserves. Le problème comporte deux termes : le caractère des auteurs qu'on met entre les mains des jeiuies gens, et le fait d'enseigner, par la pratique ou la lecture, la rhétorique et la composition. Platon pose en principe qu'im auteur, pour former l'esprit, doit parler avec conviction ; qu'un poète doit être à la

fois inspiré et penseur, et arriver par intuition aux vérités que d'autres voudraient et ne peuvent démontrer ; d'autre part, que tout ce qui enseigne non pas à chercher mais à présenter les choses, tout ce qui montre les rouages de l'argumentation au lieu de pousser dans la voie du vrai et des idées, tout ce qui traite les principes non pas comme des choses absolues mais comme des prémisses à toutes fins, tout cela vicie Tesprit et rend malhonnête. La tragédie grecque, selon lui, avait ce défaut, et il va jusqu'à affirmer qu'avec la comédie elle a été la ruine d'Athènes.

Nous nous sommes attardés sur les deux grands écrivains d'Athènes ; revenons à notre sujet. Somme toute, il ressort de notre étude qu'il y a deux courants dans la poésie grecque, celui de la musique et de la pensée musicale, celui de l'éloquence et de la peïisée oratoire : d'une part Pindare, de l'autre Euripide. La poésie morale se divise de même : elle est contemplative et musicale, ou elle est démonstrative et rhétorique. C'est parce que la pensée abstraite se rattache à un état d'esprit logique, qu'elle joue dans la littérature grecque, depuis Homère, un rôle si singulier. C'est parce que la musique, qui renie le raisonnement, est venue s'associer à la poésie, que dans certains genres cette pensée abstraite s'est exprimée d'une tout autre façon. Autrement dit, c'est la musique qui a fait omettre par les poètes grecs, les procédés oratoires de l'exposition abstraite. Une fois la musique passée au sec^ond plan, ils ont fait des démonstrations en vers, puis eux-mêmes sont devenus des orateurs.

Il y a bien là, d'ailleurs, une opposition profonde. De nos jours, ne sont-ce pas les esprits logiques, précisément, qui portent sur cet art les jugements les plus sévères? A moins de le méconnaître complètement, ils semblent n'y prendre d'autre plaisir que d'y découvrir des combinaisons d'ordre mathématique. Ils lui refusent tout caractère intellectuel; ils préfèrent les compositeurs habiles et froids,. Platx>n djirait :

les moins musicaux. Us ont si bien fait valoir leur opinion qu'il est interdit de parler de pensée musicale; une pensée, semble-t-il, ne peut exister que pour la Ic^que et la rhétorique (i). Les Grecs, au contraire, tout en reconnaissant l'effet de la musique sur les sens, savaient fort bien que, elle aussi, elle se rattache à des facultés intellectuelles. Par là seulement s'explique le grand rôle qu'ils lui attribuaient dans Téducation, rôle qui a bien étonné et même inquiété ceux qui n'en avaient pas eux-mêmes fait l'épreuve. Mou<Tixr| , par opposition à YUjjLvaffTtxYi, signifie bien l'ensemble des connaissances qui font d'un homme un esprit clair et cultivé. En ce sens, la rhétorique pourrait, à la rigueur, en faire partie. Mais^ dans le fait, fjLoucrtxT] comprend surtout la récitation d'Homère, des lyriques, en un mot des poètes, et aussi savoir jouer sur la flûte : c'est bien la musique, telle qu'aujourd'hui encore on pourrait avec avantage la mettre en œuvre pour former les esprits. Plus ceux-ci sont naturellement clairs et raisonneurs, plus ils ont besoin d'être ramenés sur eux-mêmes. Les poètes grecs en font foi. La musique, qui évoque les sentiments profonds et secrets, les a comme suscités en eux. Absente, ils ont fait des théorèmes en vers.

Mais, dans cette conception de la poésie, où classer une œuvre comme celle de Sophocle, et qui passe pour être grecque par excellence ? Sophocle, comme Homère, a reçu l'âme et le génie des obscurs ancêtres, dont l'œuvre fut la mythologie grecque. Tous ces poètes parlent de personnages et d'histoires; ils ne racontent et n'imaginent que des vies humaines ; ils ont, pour ainsi dire, un mode de penser anthropomorphique. Quel est le rapport d'une telle pensée — qui, je le répète, semble essentiellement grecque, — avec la poésie que nous venons de définir?

Ce rapport est des plus naturels. Qu'on imagine un esprit pour lequel, d'une part, la musique est trop hors de la logique^

(1) Voir Schopenhauer, Die Welt als Wille und Vorstellung, Drittes Buch, § 52 {Fin du troisième livre).

trop vague, trop sensuelle et, en prenant ce mot au sens propre, trop peu intelligible ; pour lequel, d'autre part, la démonstration oratoire ou philosophique est trop sèche, trop artificielle et, dans cette mesure, fausse ; un esprit qui n'a pas assez de vie intérieure pour que sa sensibilité devienne excessive, que les passions lui rongent le cœur, et qu'il s'abîme dans la contemplation et la rêverie ; mais aussi un esprit trop humain pour ne pas savoir que tout se démontre, et que les choses n'en restent pas moins ce qu'elles sont : il semble qu'alors, en effet, on a défini par un de ses côtés essentiels la mythologie grecque et le drame de Sophocle. Ces œuvres, qui donnent un si grand rôle aux personnages et à l'action humaine, trahissent, chez ceux qui les ont créées, un état dame qui évite le délire et l'abstraction, et une intelligence qui se défie du raisonnement et de la logique. Sans doute, un jour il connaîtra les deux excès. Il suivra Dionysos à travers les orgies, il s'assiéra à côté d'Hermès souriant. Mais le dieu des grands Grecs, c'est Apollon,

Voilà le cadre que notre étude des sentences et de la poésie morale nous a aidé à définir. Essayons, en terminant, d'animer ce cadre logique, essayons de déterminer, en termes concrets, comment telle idée abstraite se serait exprimée sous les formes typiques que nous avons étudiées. Soit, par exemple, cette maxime : Le hasard corrige le hasard.

Omettons les légendes, où les grands poètes et le peuple ont senti, ont, plus exactement, vu cette vérité banale, et cherchons-en uniquement l'expression directe.

Chez Homère, peut-être Ulysse, en conseillant quelque plan d'action un peu risqué, énoncera cette proposition, sans s'y arrêter.

Hésiode reprochera à Perses de ne rien faire, crainte d'un échec, n faut risquer quelque chose ; le hasard même se corrige ! Peutêtre continuera-t-il sous forme d'antithèse : S'il ne se corrigeait pas, tout homme serait ruiné ; il se corrige, il y

a des riches. Gela ferait un petit paragraphe, qui viendrait, avec le temps, s'ajouter à quelque passage où déjà se trouve le mot Tup^Tj.

« Et je te le dis ! s'écriera un élégiaque, retiens-le bien ! Le hasard corrige le hasard. » Avec sa mélodie, c*est tout. Mais il arrive que lui-même ou un autre voudra continuer : il faudra donc retourner la phrase, la faire suivre d'une antithèse, comme Hésiode, ou encore énumérer des exemples tirés de la mythologie, où effectivement il' y eut toujours compensation. Et, si cette réflexion générale est essentielle, si elle vient à l'esprit, non pas à propos d'autre chose, mais comme un sujet poétique, c'est là la forme que le poète lui donnera.

Le poète lyrique, racontant sa légende, pressent la mélodie qui s'achève avec la strophe : cette pensée s'y glisse et la termine. Ou encore, lorsqu'il s'adresse à l'athlète vainqueur et qu'il lui arrive de faire allusion à quelque tristesse éprouvée par sa famille : « le hasard, dira-l>il, se corrige », et il parlera de la victoire. Mais il y a, nous le savons, un autre moment dans le poème lyrique où il arrive que l'on pense à ces choses ; et même ce poème finit par n'avoir plus d'autre but. Dans la YlIImc Pythique que nous avons eue sous les yeux, Pindare donne à cette pensée, précisément, une expression inoubliable.

Eschyle la connaît aussi. Un moment, il interrompt le récit. La phrase commence la strophe ; la pensée s'élargit et se développe avec la mélodie : « ces hasards relèvent de Zeus, de Dikè ; nous, le chœur, nous l'avons éprouvé » ; ou encore : «^les Labdakides^ les Atrides en font foi ». Le stasimon, s'achève par un retour, peut-être, au mythe ; un acteur parait en scène, pour dire un monologue.

Sophocle n'aura guère une pensée aussi abstraite. Elle terminera peut-être quelque tirade ; elle entrera quelque part dans une stichomythie, en réponse au vers : « Mais risqueras-tu ainsi ta vie ? » Pourtant, on le conçoit, écrivant à Tyché deux strophes dont la dernière phrase préparerait le dialogue suivant.

Chez Euripide elle se trouvera partout : au début et à la

fin de plusieurs tirades, dans beaucoup de stichomythies. On l'invoquera, comme un argument à l'appui de toutes sortes de façons d'agir, d'idées. Peut-être une strophe débutera- telle par la formule sèche, pour se continuer par une suite d'images brillantes et confuses.

A présent, nous l'avons assez entendue ; nos oreilles en sont rebattues. Le poète qui viendra maintenant nous dire que le hasard corrige le hasard, le fera le sourire aux lèvres. Nous en connaissons tous les exemples mythiques, nous savons soutenir et combattre la thèse, nous savons par cœur une dizaine de tirades, dont c'est là le début ou la fin, ou le motif. Pourtant la pensée reste juste, humaine et même sérieuse. Quel moyen de l'exprimer? En vers, c'est impossible. Torturée par le rythme et la rhétorique, elle n'est même plus assez neuve pour un sophiste. En serait-on déjà, à la fin du v""® siècle, à ne plus pouvoir en faire qu'un mauvais trait ^d'esprit? — Quittons les tragiques et les rhéteurs, et prenons ce qui s'oflfre à nous, la prose, le dialogue.

Trois vieillards suivent, en s'arrêtant sous les arbres, le chemin de Knossos quf va à l'antre de Zeus. L'entretien, déjà long, a pour sujet la législation ; il s'agit à ce moment de faire le code d'une nouvelle cité, qui est sur le point de se fonder en Crète. On décrit et discute les avantages du site; un Athénien esquisse les principes fondamentaux des lois qu'il leur donnera : il s'arrête. « Mais oui, dit-il, c'est certain! la législation et la fondation des cités sont ce qui produit le mieux la vertu chez les hommes. — Je le crois, répond Kleinias ; mais qu'est-ce qui vous fait parler de la sorte? Expliquez-vous plus clairement. — Mon cher ami, je m'aperçois qu'en cherchant à étudier le législateur, il m'arrive aussi de parler légèrement. Toutefois , si c'est à propos , cela n'aura pas d'importance. Après tout, pourquoi m'indigner ? Il semble que ce soit le cas de toutes les choses d'ici-bas. — A quel sujet parlez-vous ? — J'allais dire que jamais homme mortel ne fait la loi, mais que hasards et désastres de toutes sortes, arrivant de toutes les

façons, nous font la loi toujours. Tantôt une guerre renverse violemment les constitutions et change les lois ; , tantôt c'est Textrême pauvreté^ à laquelle on ne voit pas d'issue ; souvent aussi des épidémies contraignent aux innovations, à la suite de famines et lorsque, pendant plusieurs années, les saisons ont longtemps été bouleversées. Avec toutes ces choses devant les yeux, on se sent poussé à dire, comme je viens de le faire, que, pour ce qui est des hommes, jamais personne ne fait la loi, mais que presque toutes les affaires humaines sont de purs hasards. On peut le dire de la navigation, du pilotage, de la médecine, de la stratégie, et avec raison. Et cependant, à ces mêmes sujets, on peut dire aussi, et avec autant de raison, ce qui suit. — Quoi ? — Que Dieu, et avec Dieu le hasard et l'occasion, tiennent le gouvernail de toutes les affaires humaines. L'on aime à admettre aussi qu'en troisième lieu l'art y est pour quelque chose. Gar^ au cas d'une tempête, je compterais en eflTet pour un grand avantage de pouvoir faire appel à l'art du pilote. Qu'en pensez-vous ? — Je pense comme vous. »

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