V. Kaibel, ad toc
Mais le secret est ailleurs, et c'est un secret. Comment jamais le génie d'un homme, avec un instrument pareil , est arrivé à en jouer de sa façon, c'est un mystère. Le parler sur la scène de Sophocle est bien de l'éloquence — on n'a qu'à le rapprocher de celui d'Eschyle, d'Euripide et des orateurs contemporains pour s'en apercevoir ; et pourtant ce n'en est pas, c'est de la conversation, comprise par un esprit clair, par une imagination nette, comprise par Sophocle.
Cest ce qui apparaît surtout dans la logique intérieure du discours. Certes, c'est de la logique, les sentences sont employées à peu près comme le voudrait Aristote, en guise de preuves. Il y a bien chez Sophocle certaines tirades, fort appréciées de son temps, c'est probable, mais où la rhétorique à nos yeux est trop exacte et trop astucieuse pour pouvoir entrer dans l'art du drame. Néaiunoins l'imagination du poète triomphe, et l'admirable clarté de l'enchaînement fait oublier beaucoup de détails qui semblent parfois n'exister que pour l'atteindre.
Envoyé par Héraklès à Déjanire, le héraut Lichas, on s'en souvient, amène, entre autres prisonniers de guerre, la nouvelle maîtresse du fils d'Alcmène. Déjanire a appris ce détail par un domestique; elle veut pour s'en assurer que Lichas même l'en informe : « Je te supplie, au nom de Zeus, qui fait descendl-e sur la pointe de cette vallée d'CEta sa foudre, ne me cache rien ! » Et elle poursuit : « Car ce n*est point une mauvaise femme, celle à laquelle tu vas parler, ni qui ne sache de l'homme qu'il ne se plaît toujours aux mêmes choses. Quiconque en vient aux mains, tel un lutteur, avec Érôs, a tort; car il dispose même des dieux comme bon lui semble, aussi de mpi : pourquoi pas d'une autre comme de moi ? En sorte que, si mon mari a succombé à ce mal, c'est pure folie de lui en vouloir, ou à cette femme qui ne m'a causé aucune honte ni aucun mal. Il n'en est rien. Mais si c'est lui qui t'apprend à mentir, tu fais un laid apprentissage ; si toi-même tu t'instruis de la sorte, quand tu voudras bien faire, tu ne
sopHoc];.E 209
seras toujours que vil. Non, dis-moi la vérité ! car pour l'homme libre, avoir nom de menteur, c'est la damnation. Quant à m^ tromper, cela non plus n'est pas possible ; car tu l'as dit i beaucoup d'autres qui me le feront savoir. As-tu peur, ta crainte est mal fondée, puisque c'est l'ignorer qui me ferait souffrir. Mais le savoir, qu'est-ce que cela a de terrible ? !Jjd seul Héraklès, n'en a-t-il point épousé beaucoup d'autres ? et jamais aucune d'elles n'a souffert de mes reproches » (i). Elle développe ce dernier point en concluant à sa bienveillance
(i) Trcick, 438. AH. (jlt) icpdc aetoO Kar' àxpov Okaiov vàiroc Aibç xaTaoTpàTCTOvToç ixyLki^i^ç Xdyov.
où Yocp yuvaixl toùç X^youç èpetç xax^ 008' ijtic où xaTOcSç ràvôpcaTKdv, Sri Xa^pecv wéçuxev o^x^ Toiçaùtoï; àeL 440
"EpwTi |j.sv vuv 8<mç àvTaviaraTai TcvxTYjc S%»ç iç X^^P^Cf ^^ moLkiâç çpovsi' ouTo; y^p âtpxei xal ôeûv 67cu>c ôéXei, xà{Aoû ye' wô; ô' oy x^'^^P^C **»'*€ Y* è.\Lo^; tûo-:* et Tt Tb)(jLû t' àvôpl rjôe t^ véutù 445
XyjçOévti (lepLTrrdc elpit, xàptoc |JLa{vo(iai, Yl T-Jôe r§ yuvaixl rj (i.eTait(a ToO |xy|ôèv al^xpoO (i.T)5' i(i,ol xaxoO rivoc. oùx eoTi TaÛT*' àXX' tî |jl6v éx xs^vov (ia6(i>v 4/eù6Y], (idcOvio-iv où xaXY)v èxpiavOàveic* 450
el 8* aÙTOç aÙTOv cSôe Tcaiôeùeiç, ÔTav OéXir^C Y^véo6a( XP^<"^€> ô?ÔTi<Ty) xaxtfc.
àXX' einà Tcav TÂXiQÔéc* (<^C èXeuOipo) iJ/s\»8eixaXeio6aixY)p icpdo-eariv où xaXi^.
âiccoc ôà Xifio-etç, oùfie touto YfyveTar 455
TcoXXol Y^p oïç etpY]xac, 0? çpàaov)?' ipLoC. xei {i.àv 8é8oixac, où xaXâç rap^eiç, èirel To |JLT| wv6é<T6at, to0t6 |jl' àXYuveiev àv * To ô' elfiivai t( ôsiv^v ; oùxl x^'^^P*?
7cXe(<rraç àvr^p eTç *HpaxXfi; ^Y^li* ôiq ; 460
xo()7ca) Ti; aùrâv ex y* èpLoO X^y®^ xaxbv T)V6YxaT' oùô' ovetSo;' ^Bi t' oùô' av el xàpt* èvTaxe^T) tô çiXeîv, iitef aç' èY<«> œxTtpa ÔTj {JL^Xiorra 7rp0ffpXéi);a<x' Sri TO xàXXoc aùryjc tov ^tov fiicoXeo-ev, 465
xal Y^v iraTpwav oùx éxoOaa ôù(T|JLopoç ewepffe xàSouXcoœv . àXXà xaùta |Uv pe^Tb) xar' oùpot* <roi 8' èYt*) çpàÇw xaxbv Tcpbç aXXov elvat, icpbc 8' e(x' àij/eu8eiv àe(. XO. Tcefôou XeYoùoTT) xp'î^^à» >toù |i.é(ji4/Y] XP^^^ ^^^ Yvvatxl TY586 xàw* è|ioO XTrjffyj X*P'^'
pour lolè ; puis, dernier appel à Liehas, suivi d'un distique de nuance morale prononcé par le chœur.
Goûtons-nous bien ce morceau ? Combien ces sentences sont finement invoquées, combien cette morale est subtile et judiciaire ! Érôs est invincible ; cela, Sophocle Fa dit une fois en des strophes inoubliables, toutes riches de couleur et rapides comme un vol d'oiseau ; ici il cite cette vérité pour témoigner de la bonne foi de Déjanire et pour persuader à lâchas de s'y fier. Dire la vérité, c'est la vertu des vertus; que Liehas la dise alors, car Déjanire veut connaître l'infidélité de son mari. Et ainsi de suite. Car c'est là une plaidoirie qui est bonne non seulement « pour Iphicrate, mais en général, et se rapporte à l'action ». « La rhétorique consiste à distinguer en toute chose l'élément persuasif. » (i)
D'un autre point de vue : combien le rythme est délicat et sûr ! Après le serment à l'allure ample et majestueuse, et la sentence
ô'ti ^a(peiv Tcé^uxev où^l toTç auTOÏç àei,
voici l'argument qui commence par une vérité générale et son application graduelle ; on se reprend,
oùx IffTi xauTa,
et une antithèse gnomique se dessine ; l'ai^ument avance par petites phrases générales, hésite, puis repart largement,
. To xctXXoç aùr/jç xbv piov StcoXe^ev ;
enfin une apostrophe plus passionnée, qui s'achève sous la forme antithétique, et le chœur vient renforcer par un couplet sententieux.
Et cependant la chose est naturelle, c'est Déjanire, et non pas n'importe qui, qui parle. Nous ne sommes point devant les ombres terribles d'Eschyle, ni devant les orateurs d'Euripide. Toutes ces sentences ne frappent pas trop l'oreille et n'inquiè-
(1) Arist. Rhet., voir plus haut, p. 5-7.
tent pas trop la pensée. Elles viennent d'elles-mêmes et on les appelle. Ce ne sont pas des réflexions de Déjanire, ce ne sont pas non plus des phrases.
Toutefois, nous sommes sur le bord de l'abîme. Si cette sorte de raisonnenient se trouve à chaque page de Sophocle ; s'il est vrai que ces phrases sortent l'une de l'autre et que Fenchaî* nement en est assez gradué pour en masquer l'exactitude ; si ce n'est point le style d'un sophiste, mais d'un esprit clair et d'une imagination directe : néanmoins on est homme, on est Grec ! Toute la dernière partie à'Ajax est conçue sous la forme des discours opposés. Avant la stichomythie traduite plus haut, Ménélas et Teukros d'abord, puis Agamemnon et Teukros discutent la question. Ménélas» par exemple, fait valoir qu'un bon citoyen obéit aux autorités ; que sans la crainte des lois une ville n'est rien ; que sans le respect une armée se dissout ; qu'un homme, si grand soit-il, doit craindre le has>ard ; que la peur et la honte sont salutaires ; que, par contre, l'insolence et la licence font sombrer une ville dans la ruine ; qu'il désire avoir toujours devant soi ce qui l'empêche de se livrer à ses fantaisies ; tout cela en cinq couplets et deux triades, et formant, avec la constatation du crime d'Ajax qui précède, et celle, qui suit, de la peine qu'encourra quiconque enterre son cadavre, une plaidoirie .complète (i). Après un couplet gnomique du chœur, Teukros riposte : <( Mes amis, je ne m'étonnerai plus désormais qu'un homme de rien commette des fautes, alors que les hommes en apparence bien nés commettent de telles erreurs dans leurs propos! » (2). Là-dessus, réfutation des faits, un à un, qu'avait allégués Ménélas»
On voudrait ne pas attribuer ce morceau à Sophocle; il nous est parvenu sous son nom. Dans Antigone, la scène
(1) AjaXy i05J-i071-1087-i090.
(2) AjaXy 1093. TET. oùx av tcot', àvôpeç, ôcvôpa ôau|xàff«t|i,* en,
8ç (JiY)5àv ôv yovaîo-iv elô' àiiaptàvet,
oô' oî ôoxouvTeç eÙYSvôiç iteçuxevai 1095
TotaOÔ' à|xapTàvoufftv èv Xdyot;,
entre Gréon et Hémon est coulëe dans le même moule : maximes sur le devoir des enfants envers lears parents, maximes sor le devoir des parents envers leurs enfants ; Gréon veut se donner raison, Hémon aussi ; ils ont raison tous les deux, dit le coryphée (i). Mis en comparaison avec cette pièce et avec Ajax, le i^ialogue à*Œdipe est d'un réalisme outré, tandis qn'Œdipe à Colone prend une position intermédiaire. Ce sont là, peut-être, les trois manières dont le poète disait préférer la dernière.
Nous revenons ainsi à cet équilibre qui est la vertu essentielle de Sophocle. Son lyrisme n'est pas dithyrambique; son dialogue, sauf exceptions, n'est pas rhétorique. Il ne se perd point dans ses pensées; il ne s'amuse pas à les présenter. L'abstraction et l'argumentation, voilà les qualités dont l'absence, relativement, le distingue entre tous.
Ou bien encore, pour préciser ces caractères par leur aspect positif, son œuvre est toujours tendue et directe. « O Richesse, Puissance, Art qui s'escaladent Tun l'autre dans l'ambitieuse vie, que d'envie se cache en vous ! » Ce désespoir éclate tout . à coup : amitié, parenté, tout ce qui lie les êtres entre eux n'est rien! Pensée commune à tous les hommes, à toutes les époques, et qui éveille toujours chez chacun le même cortège de souvenirs découragés. Que de choses, malgré lui, le personnage de Sophocle nous dira là-dessus ! Lisons donc la suite : « Puisque pour cette chaîne, que la ville de son plein gré et sans demande remit entre mes mains, Gréon le ûdèle, l'ami premier, glissant dans l'ombre, vient m'en repousser » (2). G'est le roi OËdipe qui, cherchant le coupable, se heurte à un obstacle, le renverse aussitôt, et passe outre. Peut-on lui attri-
(1) in«. 639-723.
(2) Oed, Tyr. 380. 01. w wXoOts xal xupawl xal TéxvYj téxvyîç
ÛTcepçépovxra tû tcoXuÇ^Xo) ^^w,
Sao; Tcap' U|xtv à çôdvoc 9uXà90>eTat,
el rî^ffôé Y* àpx^C o^vex', i^v è|j.ol wdXiç
SwpTitdv, oùx aÎTY|T^v, el^exefpivsv,
TauTT)c Kpécov 6 iciordc, ou^ ^PX^C 9^oc» 385
XàOpa (i' ÛTceXO(i>v ix^aXetv l(&e(peTai.
buer ici une réflexion générale, une Yva)fi.7j ? Non. En entendant ce cri du malheureux Œdipe, nous avons, comme Sophocle, regardé le roi, qui, joignant les mains, s'arrête un moment, ayant de fondre sur son, ennemi. — De même pour les strophes fameuses d' Œdipe à Colone. Croit-on qu'à la fin de sa longue vie, lorsqu'une dernière fois la musique du chœur et des flûtes était venue solliciter la pensée du poète, il s'en soit laissé bercer jusqu'à l'oubli de son héros et qu'il ait chanté sur lui-même ces vers d'une tristesse et d'une angoisse si profondes ? Sans doute, c'est bien un peu à lui qu'il pense : il a vécu trop longtemps ; l'âge lui a réservé des douleurs ; devant la mort tout est égal ; mieux vaut n'être né jamais, ou vivre le moins possible ; vivre est peiner, lutter, souflFrir, et, pour comble, vieillir. Mais ici encore, comme les deux strophes — car le couple à ce point est terminé — sont de forme précise et de pensée arrêtée ! Dans l'épode alors s'exprime tout l'esprit de Sophocle : <( Il en est là, et non moi seul ! Tel un cap au nord qui, de toutes parts frappé des flots, est balayé par la tempête, de même descendent sur cet homme, furieux et hérissés de flots, les désastres qui le balayent éternellement, tantôt du soleil couchant et tantôt du levant, tantôt du grand midi et tantôt du noir septentrion » (i). C'est bien Œdipe sur qui les vieillards de Colone chantent leur thrène. Et comme il est admirable, ce rocher où est allée se perdre la pensée sur le malheur de vivre!
{i) Oed. Col, 1«39, Epod, èv $ TXàiiwv fiô*, oûk ifia [i<îvo;, TcàvToOev ^6p£ioc &ç tic àxToi xu(i.aT07rX7]^ ^eipiep^a xXoveiTai, ôç xal T^vôe xaT* axpac 6e(vai xu(JLaxoaYeic arat xXovéouaiv àt\ |uvou(Tai, oiî (iLsv an' àeXloM 5u(T(i.âv, 1245
xï fi' àvaTiXXovToç, aï Ô* àvà jJLÊffo-av àxTÏv',
L'homme malheureux et tourmenté en qui s'achève la tragédie grecque incarne d'une façon saisissante le paradoxe qu'elle s'est proposé pour idéal. Seulement, au contraire de Sophocle, il ne l'a pas résolu. Il n'a pas tiré des éléments de la tragédie grecque une harmonie et un ensemble. Il ne l'a pas non plus conçue d'une seule façon, qui soit à lui (a). Il est plein de contradictions de tout genre, mais qui, pour notre étude, dépendent d'une seule, de celle-là même où nous avons trouvé notre point de départ.
D'une part, le lyrisme, tantôt intime, rêveur, abstrait, tantôt furieux et fou ; l'imagination qui déborde, la passion en délire, la rêverie éperdue. De l'autre, le discours en vers, raisonneur, persuasif, subtil, au profit de la cause et aux dépens de l'auditoire. Eschyle avait à peine ressenti cette contradiction; sa scène reste dans l'ombre, et nous ne l'entrevoyons, comme lui-même, que par rapport à des pensées et à des sentiments personnels. Sophocle l'a évitée : il a l'esprit trop concret pour suivre dans la musique la pensée générale ;
(1) Eurtpidis Fabulae recog. Murray (Scriptorum Glassicorum Bibl. Oxon., 1902). Il n'a paru que le premier volume, Teniermauït Cy cl., Aie. ^ Med., Heraclidae, Hipp., Andr.^ Hec. Pour les autres pièces, je me suis servi, sans toujours me contenter, de l'édition Kirchhofi (Weidmann). Citons le meilleur commentaire : les Scholies (éd. Schwarz) ; puis Paley et Wecklein. Parmi les œuvres générales, avec les pages admirables de M. Maurice Groiset, V Euripide de M. Decharme et VBerakles de M. de Wilamowitz.
(2) Croiset Litt. Gr., III, p. 311.
il aime trop la réalité matérielle pour discuter, classer et faire ▼aloir les idées ; ses yeux de sculpteur Tout défendu aussi bien d'une psychologie trop intellectuelle que des rêves et des sentiments trop vagues.
Le paradoxe n'en demeure pas moins au fond de cette conception de la pièce de théâtre, et Eschyle et Sophocle euxmêmes le font parfois sentir ; il y reste d'autant plus, qu'il exprime l'Athènes de cette époque. Peuple nerveux et excité, d'une part, se jetant dans tous les excès et avide de plaisirs âpres ; de l'autre, peuple habile, exact, cherchant à tout définir, à tout prouver : il applaudit et couronne tour à tour les poètes du dithyrambe et les orateurs sophistes. Mais c'est l'âge aussi de la lutte entre la religion et la science, entre la poésie et là raison. On crible l'émotion de syllogismes, on se pâme devant un argument probant. A mesure que la méthode de pensée se perfectionne, la sentimentalité devient plus forte et plus prompte. — Qu'il naisse à un tel moment une âme sensible, une grande imagination et un esprit très éclairé, c'est un grand bonheur pour l'époque, mais non pour l'individu lui-même.
Nous avons donc beaucoup de sympathie pour Euripide. Est-il besoin de rappeler aussi qu'on le dit moderne ? Telle question du jour, par exemple l'action et la vie de la pensée, hanta ce Grec et lui fit écrire toute une tragédie. Le rôle du sport dans l'éducation lui parut excessif. Il s'intéressait aux sciences naturelles. Féminisme, socialisme, athéisme, pessimisme, toutes ces choses et bien d'autres encore l'occupèrent, tantôt plus, tantôt moins, tantôt pour l'attaque, et tantôt pour la défense.
Gomment fit-il entrer ces objets dans la tragédie telle que nous l'ont fait connaître Sophocle et Eschyle ? quelle forme leur donna-t-il pour en faire du drame grec? G'est l'objet de notre étude de le dire. Il est, cependant, une remarque dont la place est ici: les contradictions chez Euripide, si nombreuses, souvent si douloureuses^^ nous ne sau-
rions les prendre toujours tout-à-fail au sérieux, et cela non seulement à cause du caractère du poète que nous aurons l'occasion de bien connaître, mais aussi en raison du caractère de la tragédie attique à son époque.
Qui, en effet, peut lire, je ne dis pas les pièces ellesmêmes qui sont en cause, . ni certains morceaux de Sophocle, également discutés, ni les fragments de leurs contemporains, auxquels on pourrait objecter de n'être justement que des fragments, — ce sont là avec les Euménides et les Perses d'Eschyle les textes auxquels se rapporte la remarque que nous voulons faire ; — mais qui, dis-je, peut lire Â^ristophane et Platon et Xénophon et revivre la vie d'Athènes pendant la fin du \^ siècle, sans s'apercevoir que la tragédie y joue un rôle tout-à-fait semblable à celui des pièces à thèses et des feuilletons relativement sérieux de notre époque, je veux
• dire le rôle de mettre à la portée du public une foule de questions morales, sociales, scientifiques, politiques ; de les discuter devant lui, de les préconiser ou de les combattre, parfois avec conviction, parfois sans but précis, et parfois en
' faisant appel au goût du public ? Il semble qu'il y ait chez nous une sorte de pudeur à laisser vivre ces grands hommes de la vie de leur époque. Mais eux-mêmes, combien on les eût étonnés, pour ne pas dire plus, si on les eût loués de ce qu'ils écrivaient pour le froid public de l'éternité ! Tout au contraire, la grande gloire d'Athènes, et qu'on a bien tort de vouloir atténuer, c'est que son art, sa philosophie, sa science s'adressaient au peuple, au citoyen, à Strepsiade et à Phèdre, à l'intelligence moyenne, au monde et au public du moment; que, si les idées étaient abstraites et rares, l'expression en était simple, facile, oratoire ; que la vulgarisation était réelle et la rhétorique franche; qu'on vivait et parlait vite, au jour le jour.
Étudions donc, en oubliant qu'elles sont classiques, ces idées morales, ces réflexions sur les hommes, la vie et les dhoses, [ces discussions, ces discours, ces bons mots, dont
l'œuvre d'Euripide fourmille. Il fit près de cent pièces, un peu moins que Sophocle : c'est donc que, comme lui, il écrivait facilement, vite et pour les Dionysies annuelles. Lorsqu'on fait quatre pièces par an, on ne fait pas de l'art pour l'art, on fait de l'art pour la vie. Mais Euripide a rempli sa tâche d'une autre façon que Sophocle. L'efibrt chez lui ne vise pas le rapport harmonieux des lignes et l'harmonie exacte du sculpteur. Il a beaucoup pensé, senti, souffert. Il ne réagit point sur le courant d'idées qui l'enveloppe, il se laisse emporter; il ne résout pas en accord les contradictions de son époque, il les exagère. Il fait appel aux préjugés, aux passions, aux volontés nouvelles de ses compatriotes ; il brusque les choses, en les présentant une à une, nettement, d'un esprit sceptique et d'une plume brillante et facile.
Ses chœurs, fort admirés, lui ont valu d'acerbes critiques. Si le caractère des choreutes, toujours indéfini, est' chez lui indifférent, Aristophane prétendait ne rien comprendre aux strophes, ni pour le sens, ni pour la métrique. D'une part, images briUantes, noms propres sonores, notes éclatantes, assonances, répétitions. La narration fait place à la description ; la cadence l'emporte sur la mesure. Pris d'une sorte d'ivresse, Euripide évoque une foule de riches images et de couleurs charmantes. Soudain il passe aux réflexions morales. Les strophes, qu'elles occupent en général tout entières, ne semblent ni sortir des autres ni se fondre avec elles. Musique, mouvement, pensée, état d'âme, tout est changé. L'homme n'est plus le même.
Lisons un de ces chœurs. Après la prise de Troie, Ménélas, errant en compagnie d'Hélène, est jeté sur les côtes de l'Egypte ; là il retrouve une autre Hélène, la vraie, et qui lui a toujours été fidèle. Pendant ce temps, la première, qui n'était qu'une image, s'envole ; il s'agit d*enlever la seconde au roi du Delta. Les époux ont concerté le plan de leur Alite, lorsque le chœur appelle d'abord le rossignol, qui doit lui venir
en aide pour chanter les . malheurs d'Hélène; puis, il conte les souffrances des Achéens à Troie et pendant le retour, tout cela, dit-il, pour une fausse Hélène ! Là-dessus, cet autre couplet antistrophique, dont chaque membre est nettement séparé en deux parties : « Qui dira ce qui est dieu, ce qui n'est pas dieu, ce qui les sépare ? Quel chercheur parmi les hommes prétendra en avoir trouvé l'extrême limite, quand il voit la cause des dieux courir de çà, de là, puis revenir par des hasards contraires autant qu'inespérés ? — O Hélène, tu naquis flUe de Zeus; car, porté sur des ailes, le Père dans le sein de Léda t'a engendrée. Cependant ton nom court à travers la Grèce : elle te dit injuste, traîtresse, perfide, impie ! Où est la certitude?.... — Insensés, vous tous, qui recherchez la gloire des combats et croyez par les lances guerrières faire cesser les douleurs des mortels ! Stupidité ! Si la lutte sanglante doit en décider, jamais la discorde ne cessera dans les cités humaines ! — Toutes celles qui quittèrent les séjours de la terre troyenne, alors qu'on aurait pu régler ta querelle, ô Hélène, par la discussion... » (i). Reportons-nous en arrière pour relire l'invo-
'I) Bel. 1137. 8tr, 6 ti 6eo; ^ jjltj Ôeb; ri xb ii6(rov, xlç çriff* èpevvTQ<ra; PpoTôv (jiaxpdTatov népaç eupeiv,
8ç ta 6eôv è<ropa 1140
*Sstvà xal a^Otç èxsîere xal TcàXtv àvTiXdYot; TnrjSôvT* àveX7c(<TT0iç ru^ai; : — (n> Aib; eçu;, <o *E>éva, OvyàTTQp* TTravbç y*P ^^ x^Xtcoiç ae Arj- 1145
6aç èréxvcove ira-nrip.
•xal îaxTj <rr\ xa6' *EXXavfav *(îtfiixo; irpoÔ<5Ttç «tciotoc âtOeoç ' ovS* e^to T^ TO (laçéç, frri itot* èv ^poroî; •to 6eôv ïitoçàXAbïç eSpov. 1150
a/ntistr. àçpoveç ôo-ot xà; àpetàç TcoXéfio) xtaffOe 6opbç àXxaiov "kày^on^ (Ttv xaTa7caud|jievot ttovovc 6vaT(5v (XTraOâc.
ïl yàp â{j.(XXa xptve? viv 1155
cation : « Toi qui sous la cheyelure des arbres qui t*abritent trouves des portiques et des sièges, toi, poète mélodieux, ros. signol, oiseau de larmes, je t'appelle ! Viens aider mes thrënes et fais vibrer ta goi^e claire » (i).
Que de contradictions sont accumulées dans ces vers! Je laisse de côté le caractère général de la pièce : est-ce une farce ou un mélodrame? Le chœur, en tout cas, n'a pas de rôle; il promet même, comme il le fait souvent, de ne pas s'opposer à la marche de la pièce (a). Pour ce stasimon, le poète, après une invocation dans la note des dithyrambes, passe à la narration lyrique, brillante, mais confuse. Sont-ce alors des souvenirs à' Agamemnon qui tout à coup le font' penser à la nature de dieu? Comment ce problème, qui l'occupait fort, il est vrai, vient-il ici couper les ailes de son imagination? Car le style n'est plus le même. « Qu'est-ce que dieu, que n'est<;e pas, et le reste (fxédov) ? » Voilà une petite phrase bien sèche et sophis-
aijAaTOç, o(Îwot' spi;
\ti^t% xax' àvOpcaTTcov ic6>etç. —
a{ nptapiîSoc Y^C eXiirov 6aXà|iooç,
è^bv 6iopO(5o-ai Xdyot;
<ràv Zpiv, w 'EXéva.... 1160
Le texte est fort détérioré; 1147, 1148, 1150 ne correspondent point à l'antistrophe. Leur sens pourtant est clair. 1140. la correction 6s*jpo parait assez certaine. J'ai emprunté quelques phrases à la traduction de M. Hinstin (Hachette, 1884). Il convient de remaïquer, pourtant, qu'il tire de ces derniers vers de la strophe le sens opposé, exactement. Euripide y dirait que la parole de Dien est vraie : j'entends> moi, qu'il n'en a pu trouver les traces. Dans l'état dn texte j'ai cru mieux faire d'omettre ces vers dans ma traduction .
(1) Bel. 1107. çà xàv ivavXefotc ûicb Sevdpox^piotc
(Aou(rera xal Oàxouc èv^C6u(Tav àvapoào'w, <n xàv ioifioTaTav
opviOa {j.eXa>dbv àT)86va fiaxpu^ecro'av, èX6è $(à ^ovOSv ^evucov âXeXiCopiéva Opi^voi; èjjiotç ÇyvspYdç.
|i.ou<reta ne disait pas anx Grecs ce qne le mot portiques nous dit à nons. Il y a la nuance de « salle de concert ». Voir Arlstoph. Ran, 93.
(2) Hipp., 711; Med., 259; Iph. Taur., 1052; Iph. i«/., 542; Ion, eSS; EL 273 (Wecklein).
tique pour la muse d'Eschyle et de Pindare. Et il poursuit eu disant que le mauvais renom d'Hélène a ébranlé ses croyances. Avec Tantistrophe vient la longue phrase pleine de douleur sur la guerre; et de nouveau, à la même place mélodique, il se reporte au mythe (i). Cependant THélène du mythe n'était qu'une image, nous a-t-il dit. — On renonce à Suivre le poète à travers ce dédale. L'état d'esprit est trop compliqué, trop subtil. Retenons ceci : le dithyrambe est brisé par la formule du sceptique.
En effet, il y a là deux choses. Les chœurs ne se comptent pas où, sans point de départ et sans but fixes, son imagination s'en va tourbillonnant dans la musique et la couleur. Par contre, les pensées générales s*expriment, non pas avec tranquillité et ampleur, mais sèchement, douloureusement parfois. Dans trois de ses pièces, Médée, Hippolyte^ Iphigénie en Aulide, il médite sur l'amour qu'il veut juste et modéré (a) ; dans Andromaque, il y a deux couplets antistrophiques contre la royauté double (3) ; dans la FoUê d*Héraklès, uu chœur sur la jeunesse (4) : ces moralités ne se rattachent que vaguement aux tragédies où elles figurent; ce n'en sont nullement les idées maltresses, mais c'est bien plutôt T expression d'humeurs et d'états d*esprit personnels et chaugeants.
Cette contradiction est d'autant plus frappante que les phrases gnomiques ne font souvent qu'ouvrir ou terminer la stance ou le système ; ce sont des formules posées en tête d'une chanson ; un défilé d'images aboutit à l'énoncé d'une maxime. Le chœur d'Alcestê célèbre la maison d'Admète et l'hospitalité du maître malgré le malheur qui le frappe ; pour terminer les deux systèmes, il chante : « Car le cœur noble est porté à respecter les autres ; dans les hommes de bien réside toute la sagesse. J'admire, et dans mon âme j'ai confiance que
(1) Voir Med,, 410; Andr., 766; et les chœurs des deux notes suivantes.
(2) Med., 627; Hipp,\ 525; Ipk. Aul., 543.
(3) Andr., 464.
(4) Bere, Fi«r., 637.
222 LB8 SENTENCES DAl^ë LA POÉSIE GRECQUE
les gens pieux seront heureux » (i). Conclusion logique et qui donne une sorte de précision à tout le stasimon ; conclusion musicale, telle la fin correcte d'un morceau de musique du xvm* siècle. — Les Phéniciennes célèbrent la ville de Thèbes : comment Kadmos suivit jusque-là la vache sacrée, comment 11 llmmola près de Dirké et du lieu saint de Bacchus, comment il vainquit le dragon et sema ses dents. Épaphos ! au secours de la ville ! « car tout est facile aux dieux » (2). — Dans les Bacchantes, il y a jusqu'à un refrain gnomique : « Quelle sagesse, quel don des dieux aux hommes est plus beau que de crisper sur la tête de l'ennemi la main victorieuse? Ce qui est beau est toujours cher. » (3) — Enfin Euripide sait tirer de ce procédé un effet grotesque. Correspondant à une description de la cave du Cyclope, vient cette moralité d'un nouveau genre : « Quel cœur de pierre, ô malheureux, rhomme qui inmiole les étrangers suppliants venus s'asseoir dans sa demeure, puis qui les frappe, les dévore et, de ses dents abominables, dîne de chair humaine tirée toute chaude de sur les charbons » (4).
Mais quittons le lyrisme. Car nous n'avons pas à nous occuper ici d'un élément musical de première importance :
(i) ÀlC, 601. TO yàp eùyevàç èxçépetat TTpb; atfito.
èv Totç àyoL^oïtri ôe wàvr' evsoTtv (roçi'aç. â^afiat*
OeoffS^Y) (para xs6và upà^eiv.
i(2) Pkom. 689. wavTa 8' syireTYÎ 6eoic.^ Voir i/cd,, 1268 : Iph. Taur.» 1118; Or.
(3) Bacch,, 877-881 - 897-992. '
Tt TO (TOçbv Tl Tf TO xàXXlOV
Tcapà 6s(Sv Y^p«Ç ev ppotoi; « Tl.yeïp''Ù7cep xopvça;
Tôv ix^ptù^f %pel(T(T(ù xaxéxetv; Tt xaXbv 9^ov àec.
(4) Cycl. 367. Antistr. NtqXtJç, (otX5|jlov, ôort; |8u){iàTtiî/]
êçeoT^ovc [Çevtxoù;! ixTT^pa; èxÔuet 66(ib>v, éfôà te 8aivu|xsvoc pLucrapoîa^ t' ôSoCctiv xdirru)v ^puxcov [àvOpcdictovJ Oépti' an' àvOpocxcov xpéa. . . . .
EURIFIDB 223
les monodies. Elles sont le dernier mot de cette poésie ; il s'agit de vers de libretto simplement^ telles ces chansons d'opéra italien, où le trille ou la cadence, écrits pour un artiste spécial, sont toute la raison d'être du texte (i). Chercher des idées dans des passages pareils, c'est en méconnaître le genre ; c'est bien assez de les lire avec un apparatus criticus, alors que l'auteur, évidemment, mettait sous les notes, un peu au hasard, les mots qui se prêtaient le mieux à l'efTet qu'il cherchait.
ï*ar contre, il est une forme mi-lyrique et, pour le dire tout de suite, mi-oratoire, qui nous intéresse tout particulièrement : je parle des anapestes. Qu'étaient-ils au juste? Nous nous le sommes déjà demandé en vain. Ce qui est certain, c'est qu'Euripide employa ce mètre à des usages très divers, peut-être nouveaux. Non seulement il y a souvent chez lui, proche du début de la pièce, des dialogues en anapestes, non seulement les stasima sont souvent précédés et suivis de passages écrits en ce mètre, comme il arrivait déjà chez son devancier, mais encore, en pleine action, apparaissent de véritables monodies anapestiques, dites les unes par les acteurs, les autres par le chœur ou peut-être par le coryphée. Et ce qui ^frappe dans tout cela, c'est la fréquence des réflexions sur la vie et ses malheurs, c'est le ton plaintif qui, sans égard à la personne qui parle, se répercute à travers le rythme admirable, jusqu'au moment où, lourdement, il tombe comme sous le poids du découragement. Telles sont deux scènes fameuses, l'une dans Médée, l'autre dans Hippolyte : la magicienne et Phèdre s'entretiennent chacune avec une vieille servante ; les deux passages ont à peu près la même place par rapport à l'économie générale de la pièce ; de part et d'autre c'est la servante qui moralise. Qu'on observe maintenant que la pensée se développe d'une façon beaucoup plus logique que dans les strophes.
(1) Arlstoph. Thesm., 1077.
284 LES SENTENCES DANS hk POÉSIE GRECQUE
La servante de Médée plaint les enfants de ce que leur mère les abandonne et ne les aime plus, a Étranges sont les cœurs des rois ; je ne sais, mais, rarement sujets et souvent maîtres^ ils renoncent dilBicilement à leurs passions. Mieux vaut avoir appris à . vivre en égalité ; moi» certes, je voudrais vieillir sans éclat et en sûreté. Car la vie moyenne, tout d'abord elle vaut par le nom, puis, à la vivre, elle est de beaucoup la meilleure ; la prospérité ne signifie rien de bon pour les mortels, et, lorsque Dieu est courroucé, elle n'en inspire à la race que des démences plus grandes » (z). Traduit, ce passage perd sans doute son effet, mais, pour en faire de la poésie, on en est presque réduit uniquement au mètre. Plus loin on lit : « Dis des anciens qu'ils étaient stupides et non sages, tu n'auras point tort. Ils surent bien trouver, pour les fêtes, les festins, les banquets, des hymnes qui égaient la vie. Mais nul n'a trouvé moyen de calmer par les vers et par les accords de la lyre les noirs chagrins, d*où naissent les meurtres et les catastrophes, ruine des familles. Pourtant il y aurait eu profit à guérir ces maux par le chant. Mais, au milieu d'un riche festin, à quoi bon les voix vibrantes? Les pleines jouissances de la table suffisent aux mortels par elles-mêmes. » (a)
(1) Mtd,y 119. Seivà Tvpàvvfa)v Xi^fiata xaino>c
ôXf' àpx^{ievot, TcoXXà xpaToOvxeç ;^a>ené5c ôpy^c (leTa^àXXoucrtv .
To fàp slO^oOat Çfiv èic* To-otaiv xpeïffa-oV èiAol youv iv pir) fJ^SY^Xotc ô^upâc y' ®^^ xaxotyiripàintetv*
xâv yàp (terp^cov icpâxa {làv eliretv 1S5
TO<^vo(iLa vtxS, xp'n<^«^ 'fs (&axpû Xâ(rra PpoToîo-tv ' ta 8* {»wepP(4XXovT* ^
oûSéva xatpbv dTJvarat OvT)TOtÇt (jiefÇovc 8* âxaç, ôtav ôpyKjOYj 6a({j.u>v orxoiç, à7ré$(oxev. 190
(2) Ifed, 190. 9xaio\)c tt X^ycov xouSév ti otxpoùc
Tovc 7rp6o6e ^poroùc oOx àv dtpidcpTOiCi 0(Tive< {{(Avouc iiiX (Jkèv OaX^at;
Nous voilà déjà aux antithèses, développées et aboutissant à des sentences. Qu'on se les imagine maintenant accompagnées de flûte et prononcées lentement, comme en traînant: « A vivre longtemps j'ai beaucoup appris. Les mortels devraient ne se donner que des affections modérées, et non jusqu'au plus profond de l'âme ; les liens du cœur devraient être faciles à relâcher aussi bien qu'à resserrer. C'est un poids bien lourd pour un seul cœur de souffrir pour deux, comme je souffre pour elle. Une conscience trop fine, dit-on, est plutôt un mal qu'un bien et nuit à la santé de l'âme. C'est pourquoi l'excès est moins de mon goût que la maxime «Rien de trop », et* les sages sont de mon avis » (i). C'est là
èiri t' elXaTTivaiç v.aà irapoc ôeiirvoiç rjUpovTO p^ou TepTTvàç àxoàç'
OTUYioy; 6s ppoxtov oùSel; Xu7:a; 195
TjupeTo |iou<TY) xal TToXux^^pSoiç to6atç waueiv, è^ wv ôàvaxoc 6etvat TS tu^^i <rçàXXouo"t ô6(Jiou;.
xacTOt xàôe (jisv xépôoc àxeierOai
{ioX7uaio"t PpoTouç* Tva 6' e{>6ei7rvoi 200
Ôatxe;, xi {laTyjv xecvouat poirjv ; xb Tuapbv Yotp Ï)(Bi xéptj^tv àç' auxou 8atxb; wXirjpwfia ppoxoidtv.
(1) Bipp. 252, TToXXà âiodcoxei {i' ô uoXù; ptoxo;. XPV yàp {lexpfa; eî; àXk-fikoMç (çCkloLi; 6vY)xoùç àvaxt'pvaerOai
xal (JLY) Trpb; ccxpov {lueXbv 'J/yx'*!?' ^^
e{îXuxa ô' elvai arépyTiôpa çpsvôv àiro X* waaaÔai xal luvxeîvat .
xb 8*u7usp 6i<7<rc5v {it'av (oStvetv «{'VX^"^ X^^s'^o^ Papo;, tî>; xàyo)
x-î^ffÔ* uTcepaXyto. 260
ptdxou ô'àxpexst; è7rixY)ôeu<reiç ça<rl (TçàXXsiv TcXéov ri xspTceiv xrj 6' ûyiefa fiaXXov iroXefieîv.
ouxto xb Xiav •Ijo-o'ov iwaivô
xou {jLTf)8àv êtyav 265
xal Eu[jLÇYi(Tou<n croçoî (loi.
Le vers 261 est fort prosaïque ; il faudrait presque traduire : « la préoccupation trop méticuleuse n. Voir Trad. Hinstin.
le prélude de la grande scène où Phèdre avoue sa passion ; il est lentement cadencé avant l'éclat de Torage.
On commence à comprendre qu'il s'agit moins de réflexions sur la vie que d'une sorte de suspension rythmique, qui appartient au lyrisme par la mélodie et au dialogue par la rhétorique. Un dernier exemple achève de nous renseigner.
Il se trouve également dans Médée, vers la fin. La Magicienne vient d'envoyer ses enfants avec les cadeaux empoisonnés à la nouvelle épouse de Jason. C'est le moment de l'angoisse supiêrae dans ce chef-d'œuvre si terrible. Le chœur de femmes ou leur coryphée dit alors ces vers : « Souvent déjà j'ai abordé des questions plus subtiles, je suis entré dans des arguments plus élevés que ne devrait le faire une femme. Mais nous aussi, nous avons une Muse, qui vient tenir avec nous des propos de sagesse. Nous n'en avons pas toutes, certes ; parmi un grand nombre peut-être quelques-unes ; mais en somme, les femmes ont une Muse. Or, — et c'est ici la thèse, développée dans ses deux membres avec une conclusion, — je dis que ceux des hommes qui n'ont pas d'enfants et ne savent rien de tout cela sont plus heureux que ceux qui ont engendré. Ceux qui n'ont pas d'enfants n'éprouvent pas à l'expérience si famille est plaisir ou douleur aux hommes ; par là ils sont exempts de beaucoup de peines. Mais ceux qui ont chez eux une douce jeunesse, je les vois en tout temps accablés de soucis, d'abord pour bien les élever et pour laisser à leurs enfants de quoi vivre. Ensuite, peinent-ils pour des bons ou des mauvais, c'est ce qu'on ne peut savoir. Mais voici le dernier point qui résume tous les autres, je le dénonce à l'humanité : car, à supposer qu'ils eussent de quoi vivre, que leurs enfants eussent atteint une robuste jeunesse et qu'ils fussent bons, si ce génie les rencontrait, voilà la Mort volant chez Hadès, les corps de leurs enfants dans ses bras. Pourquoi donc les dieux, avec tout le reste, ont-ils encore imposé
cette dernière douleur des enfants aux mortels? » (i). — Ce passage extraordinaire nous introduit au dialogue (s).
Nous dirons peu de chose sur la stichomythie, qu'Euripide /
(I) Med., 1081. TCoXXdtxi; rfiri
6ià Xeirrorépcov |ji*jô(dv e(ioXov
xal izpoi &\t.iXkoL(; y]Xôov {le^^ouc
r\ 3(py) yeveàv Ô-rjXuv èpeyvâv
àXXà yàp eoriv (jioû(ra xal thjliv, 1085
TJ TTpoffOfitXei (Toçîa; ^vexev*
7rà(Tai(rt {lèv o{)' 7ca0pov*6Ê ôy)
•yévoç èv TcoXXaiç supotç àv lo-wç,
xoùx àudiioycov TO yyvaixôv.
xaî (pTr)(jLt PpoToiv, otxivé; eEcrcv • 1090
TiàfiTcav aTcetpot |jit)8' èçuTeu(rav 7rar6a(;, irpoqpépetv eîç eÙTU^^^^ Tfàv Yeiva|jiévb)v. oi [lèv àrexvoi ôt' à7C£ipo<TuvY)V
6*6' YjS'j ppo-^r'* £tT' àviapbv 10^
Traiôe; TeXéÔGUo"' où^l tu^o^'^ê;
TCoXXfôv (Jidxôwv aTréj^ovrat* orct 6È TÉxvwv ÊOTtv èv otxoii; yX'jxepbv *pXâ(rc7){A' ôpw (leXérr)
xatarpu^opLÉvou; tov écTuavra jrpovov, 1100
TcpciiTov (Jisv OTTO); 6p6t|you(Tt xaXtô; ^c'oTÔv 6' ôirdôev Xet4/0TJ(ri réxvoiç* en ô' âx toutwv eîx' èui çXaupoi; eiT* £7rl XP^<"0'Ç
(JLOJ^ÔoOat, TOÔ' èOTlV «ÔTjXoV.
ëv fie TO TcàvTCDV Xoccyôtov tjÔt) il05
Tiotatv xatepà) ôvTjToiat xax6v*
xal ÔYj yàp aXi; ptoTOv 6' TjOpov
<Tw(JLa t' è; "îiPrjv r,Xu6e xéxvwv
XpTQOxot t' è^évovr', el fie xopT^cat
Ôa^(i.a)v ouTtoç, «ppoOSo; èç "Aiôtiv 1110
0àvaTOC Trpoçépwv (rcopLaxa Texvwv.
7i(6ç o^v Xuet Trpoç xotç àXXotç
xTfjvfi' ext XuTCYjv àvtapoxàxTjv
ua{6ti)v Svexev
6vy)xoi<rt 6eoù; èiripàXXetv; illo
(2) Comp. SuppL, 1120 ; Heraclidae, 702 ; ion, 124i; /i/ 889, 902, 908. Anapestes gnomiques au début d'Hec.^ 59 et d'/p/i. Taur,^ 123. Dans ce dernier passage, il y a une indication fort intéressante sur la nature du vers, mais dont on ne peut rien tirer.
a maniée comme personne. Question et réponse, le pour et le contre, l'attaque et la riposte, se suivent dans un stringendo y magistral. Il est peu de passages comme celui où Phèdre avoue sa passion, ou cet autre, dans Iphigénie en Tauride (i), où le frère et la sœur sans se connaître s'entretiennent sur le passé. Cette maîtrise a sa raison d'être, d'ailleurs : il n'est rien dont Euripide ne sache la formule ou qu'il ne soit en état de formuler ; la sentence, que nous savons si fréquente dans ces passages, est son fort; il sait tout rapporter à un principe général ; il peut toujours citer une phrase déterminante. Lorsqu Admète, malgré son deuil, prie Héraklès d'entrer chez lui, le grand athlète se récuse : « Chez les affligés un hôte est mal venu... Il est malséant de faire bonne chère chez des amis qui pleurent » (2). Dans une autre pièce, le même Héraklès, après avoir dans la folie tué ses enfants, se cache le visage et demande à Thésée de ne pas le dévoiler. L'Athénien persiste et donne deux raisons : « Étant mortel, tu ne peux souiller les choses divines . . . Un ami n'amène point un vengeur » (3). Phrases de la dernière habileté logique et qui, étant données les circonstances, sont irréfutables. On connaît les fameux vers où la servante de Phèdre supplie Hippolyte de ne rien dire de l'aveu de sa maîtresse : « Ces mots, enfant, on n'en saura jamais rien. — Le bien n'est que meilleur pour être dit devant tout le monde. — Mais, enfant, rappelle-toi ton serment. — Les lèvres ont juré et non l'esprit. — Mon enfant, que vas-tu faire ? perdre tes amis ? — Je les déteste. Aucun méchant homme n'est mon ami. — Pardonne ! Faillir, enfant, est chose humaine » (4). — Le sophisme sur
(1) Uipp, 311. lyh. Taur., 492.
(2) Alk, 5i0. XuTCou(Jiévoc; ô^Xyipo; st (JidXoi Uvoç.