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Les Sentiments généreux

On s'étonne au premier abord que l'homme ne soit pas totalement égoïste et Ton se demande si cela ne serait pas conforme à la nature, légitime et rationnel. L'homme est un individu complet, indépendant. 11 a des semblables — disons mieux, des analogues — point d'identiques et si, sur la surface du globe, il cherche un autre lui-même, il est sûr de ne pas le trouver, h' autre soi-même est un irréalisable désir et une illusion.

Notre sensibilité nous est éminemment personnelle ; pour expliquer ce que nous sentons, nous n'avons à notre disposition que des termes généraux, qui n'ont pas pour autrui la même signification que pour nous et qui ne définissent jamais le particulier, qui est ce qui nous émeut. Nous nous apercevons vite qu'ils ne le traduisent que fort approximativement, qu'ils ne le font point entendre et, après de vaiies tentatives, nous balbutions : « Je ne saurais rendre ce que j'éprouve, je ne puis l'expliquer. »

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Qu'une joie, qu'une douleur atteigne un certain nombre d'individus, chacun la ressent pour soi, suivant sa capacité affective ; il ignore ce qui se passe dans l'àme de son voisin; s'il veut s'y associer, il préjuge d'après un geste, une parole; il s'efforce et s'ingénie ; il n'arrive jamais à parité ; le plus souvent il reste en deçà; il peut aller plus loin, si sa sensibilité est particulièrement vibrante.

Horace prétend que la Providence a inventé l'Océan pour séparer les nations ; bien autrement large et profond est l'abîme entre les individus ; les communications, qui deviennent de plus en plus faciles de peuple à peuple, sont et resteront toujours entre eux insuffisantes et rudimentaires ; la nature interdit une pénétration réciproque complète. Outre notre impuissance à nous manifester tout entiers, outre les obstacles infranchissables qui se dressent, lors même qu'on met tout son vouloir à se rendre accessible, nous nous connaissons mal. Qu'un peintre nous représente de profil, nous croyons apercevoir un étranger ; c'est bien pis au moral. Nous nous observons peu ; nous aimons à nous voir en beau ; nous nous dissimulons donc nos côtés défectueux et nous nous aveuglons de parti pris. Comment nous révélerions-nous aux autres sincèrement? 11 est vrai que les autres nous observent, eux, quand ils vivent avec nous, qu'ils ont intérêt à le faire et que leur clairvoyance n'est pas obscurcie; la malignité les met sur la piste de nos défauts et, ce qu'il y a de noins

bon chez nous, ils le découvrent mieux que nousmêmes. Malgré tout, ils ne sont en contact qu'avec des surfaces ; le fond leur échappe. Il y a des gens fermés, qui vivent fenêtres closes, montent la garde autour du for intérieur et en cachent jalousement la clef. Les plus ouverts ne feignent souvent de s'abandonner que pour éviter les investigations indiscrètes. Ils ne livrent d'eux qu'une image adroitement fabriquée pour l'exportation et qu'ils prétendent vous imposer ; leur loquacité ne dit que ce qu'elle veut perdre. Enfin nous sommes dans un flux, dans un changement perpétuels ; admettons que nous connaissions à peu près le voisin d'hier; celui d'aujourd'hui nous ménage des surprises. Aurionsnous une série de photographies instantanées, quand nous en regarderions les épreuves, nous ne saisirions que le passé. Dans la jeunesse nous nous renouvelons avec une promptitude déconcertante et ce renouvellement secrètement accompli éclate de temps à autre par des résultats, qui prennent l'observateur au dépourvu. Dans la vieillesse nous nous dépouillons et tout à coup ce qu'on avait constaté chez nous a disparu. Les accroissements et les déviations dans le premier cas, la déperdition, les lacunes dans le second mettent sans cesse la perspicacité la plus -agace en défaut. Quand on a vécu pendant dix ans en mutuelle expansion de cœur avec un ami, on doit s'avouer qu'on l'ignore.

Ténèbres à côté de ténèbres, énigmes à côté

d'énigmes, nous sommes encore des instruments, qui ne sauraient jouer à l'unisson. La discordance est l'état normal de l'humanité. Si Ton pouvait embrasser celle-ci d'un coup d'œil, en voyant ce qui se passe aussi bien sous les toits protecteurs que sur la terre nue, on n'apercevrait que luttes, querelles, combats. Le champ de bataille est partout : ici des sauvages qui s'entre-tuent ; là des gens civilisés qui se détestent et se le disent. Laissons les guerres entre peuples etles hostilités entre particuliers. Deux êtres, qui mettent toute leur bonne volonté à réaliser l'accord parfait, ne réussissent point à y parvenir; il semble qu'il se produise un instant dans l'amour, où l'on tend à se confondre et à ne faire qu'un. Mais, la première ardeur passée, on se retrouve en face l'un de l'autre, avec une personnalité qui se reprend et s'accuse vigoureusement, comme pour se dédommager de s'être un moment effacée. De là les emportements, l'incompatibilité d'humeur, la sensation qu'on ne saurait vivre ensemble. Tout est perdu, si l'on n'envisage pas le mariage comme indissoluble ; le grand bienfait du lien perpétuel, c'est qu'il faut nécessairement trouver le terrain d'entente. Quand on est bien résolu à respecter chacun chez l'autre l'individualité, convaincu de l'impossibilité d'un autre choix, les angles s'arrondissent, on cherche les points de contact ; l'âge vient, qui adoucit les tempéraments ; la tendance s'accroît à goûter le bon côté des choses ; le souvenir des heures de bon-

heur passées en commun, l'expérience qui apprend à tenir compte des imperfections humaines, l'impérieux besoin de concorde apaisent les dissentiments ; un jour se lève, où l'on sent qu'on ne saurait vivre séparés ; c'est l'adorable paix des vieux ménages ; mais les vieux époux pâlis sont déjà presque hors du monde et participent à la sérénité finale.

En amitié on ne cherche point la fusion complète etl'on a moins d'exigences. On s'attache à la personne, dont les ressemblances avec vous sont les plus grandes ou dont les différences sont de celles qui s'attirent et se complètent. On s'expose à de moindres désillusions, parce qu'on a des prétentions moins fougueuses. On ne prend possession que d'une partie de son ami ; le reste demeure libre. Les meilleures amitiés sont peut-être celles où la diversité des tempéraments s'accommode en des divergences harmonieuses. Il ne faut pas, suivant le mot féroce du moraliste, aimer comme si l'on devait haïr un jour ; il y a des amitiés dans lesquelles on sait qu'on ne haïra jamais ; mais il peut y avoir des étonnements et des heurts. Chacun reste soi-même. Ainsi tout en poursuivant l'accord — et avec raison, car ce serait le bien suprême, — nous n'aboutissons qu'à la conciliation des contraires. Et c'est sans doute en gardant la foi qu'il est possible, que nous parvenons à le réaliser dans une faible mesure.

Il est navrant de constater jusqu'à quel point, avec le cœur le plus chaud, la volonté la plus résolue.

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nous sommes inutiles les uns aux autres ; nous nous cntr'aidons dans des circonstancces secondaires, parfois dans des choses que notre misère nous fait considérer comme d'une certaine importance ; lorsqu'entrent en jeu les lois inéluctables de l'existence, pour tout ce qui touche à notre condition d'êtres humains, la nature nous repousse brutalement et nous signifie notre impuissance. Qu'une grande douleur éclate à côté de nous, que feronsnous pour consoler l'affligé? S'il est d'une culture, d'une intelligence inférieures à nous, nous prendrons ascendant sur lui et nous lui donnerons peut-être par des paroles l'illusion du soulagement. S'il est notre égal, que faire ? Chercher à le détourner de sa peine, lui verser la distraction et peu à peu l'oubli? Il faut alors que ce soit un caractère frivole, qui aspire à se délivrer de son chagrin, et le moyen manque de noblesse. Lui répéter toutes les raisons, cataloguées dans les traités des philosophes, qui sont censées adoucir une perte cruelle ? 11 se les est rappelées et en connaît l'inanité. Si sa douleur est profonde, s'il l'envisage fixement, si son cœur est brisé, vous ne guérirez point la plaie. On plaisante volontiers les condoléances banales ; en pouvonsnous sortir ? Le rôle de consolateur, quand il est sincère, tourne vite au personnage muet. Un serrement de main, quelques larmes, c'est tout C6 que nous avons à offrir. Les dieux de Virgile ne peuvent empêcher l'accomplissement du destin, mais ils le

retardent, en modifient quelques détails ; nous n'allons même pas jusque-là.

On frémit de l'implacable férocité de ces sauvages, qui font prisonnier un voyageur, l'attachent à un arbre, l'immobilisent et, torturant sous ses yeux une personne aimée, lui infligent le spectacle de sa lente agonie. Quelle atrocité! Mais c'est là la simple réalité de tous les jours ; il ne se passe point d'heure où la mort ne joue ce drame en quelque coin de l'univers ; nous y avons été ou nous y serons acteurs. Vous êtes au lit d'un mourant ; il se débat sous l'étreinte de la mort, qu'il voit, qu'il sent ; il prononce les mots suprêmes ; vous voudriez sacrifier votre existence pour la sienne, cela vous est interdit ; chacun a sa destinée, sur laquelle on n'empiète pas; le mur d'airain vous borne. Vousnepouvezqu'essayer de retenir vos pleurs, d'éveiller une espérance, que vous avez perdue. Un élan du cœur, maladroitement traduit par de vaines paroles, un sanglot, c'est tout ce qu'il vous est possible de donner à la mère, au fils, à l'époux qui vous quitte.

Les mortels malheureux sont comme des parallèles animées, vivantes, qui voudraient se rejoindre, mais qui ne peuvent que s'infléchir un peu pour se rapprocher et qui continuent solitairement leur course vers l'infini. Confinés dans une prison cellulaire immense, dont les cloisons seraient de verre, ils voient les détenus les plus voisins, ils leur parlent : un obstacle infranchissable les en sépare.

Tout cela semblerait justifier un individualisme farouche. Pourtant l'égoïste absolu n'existe point. Si on le découvrait, ce serait un événement scientifique, un sujet d'études aussi attrayant pour les psychologues que le fossile le plus inédit pour les savants. 11 apparaîtrait comme une curiosité, comme un monstre; il serait aussi différent de nous, à un autre point de vue, que le plus reculé de nos ancêtres préhistoriques.

Réfléchissons. Ce serait une lourde besogne et peu récréative que de réaliser en soi l'égoïsme intégral : nourrir cette idée fixe, que l'existence est notre seul bien ou tout au moins la condition fondamentale de tous les autres, consacrer exclusivement son activité à la défendre de tous les risques de destruction, ne commettre jamais la plus légère imprudence, n'avoir en vue que son avantage, ses aises, son plaisir, éteindre en soi toute sympathie pour l'humanité, rester sourd à ses prières, indifférent à ses besoins, ne pas accomplir un acte, faire un geste, dire une parole, qui ne dût profiter, s'assigner pour but en toute circonstance, sans y manquer une fois, de vivre uniquement pour soi-même, transformer sa nature en étouffant tout ce qui en fait la noblesse; jamais de laisser-aller, d'abandon ; aucune quiétude. Une somme si prodigieuse

d'effort, une telle tension rigoureusement maintenue rendrait la vie intolérable. Par comparaison celle du forçat rivé à sa chaîne paraîtrait délicieuse. Ajoutez que le moi n'est pas toujours intéressant, même pour l'intéressé, surtout un moi si concentré, si rapetissé, si desséché. On aurait la nausée de sa dépravation.

D'autre part on peut abhorrer ses semblables, non les supprimer; ils vivent à côté de nous, c'est un fait ; il faut bien en tenir compte et s'en accommoder, car il modifie notre existence. L'égoïste total ne verra en eux que des étrangers gênants et pouvant devenir dangereux ; il sera bien obligé d'adopter visà-vis d'eux une ligne de conduite. Il commencera peut-être par les ignorer le plus possible ; il ne fuira pas dans un désert, ce qui n'est point pratique, mais il fera le désert autour de lui ; il n'aura qu'un minimum de rapports avec un minimum de gens ; c'est la misanthropie. Or, pour peu qu1il soit intelligent, il s'apercevra que la misanthropie est un faux calcul et un jeu où l'on est sûr de perdre. Quand on fuit les hommes, ils s'écartent à leur tour et vous laissent ; or la somme des biens que procure la société est si grande qu'il est purement absurde de s'en priver volontairement ; c'est méconnaître son intérêt manifeste. Il fréquentera donc ses semblables avec l'intention bien arrêtée de tirer d'eux tout ce qu'il pourra d'utile et d'agréable, sans rien leur rendre en échange. Ceci est malaisé : les hommes se prêtent difficilement

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au métier de dupes et, quand ils ont commerce avec quelqu'un, ils entendent le mot au sens le plus réaliste. Si l'égoïste désire se faire bien venir d'eux, les assujettir à son accroissement, à son intérêt, à son bien-être, il sera contraint de feindre pour eux les sentiments affectifs qu'il s'est interdit d'éprouver, de jouer la comédie. 11 sera bientôt percé à jour, d'abord parce qu'on ne saurait tenir un rôle indéfiniment et sans repos, ensuite parce que la meilleure copie de l'affection n'est qu'une grimace qui ne trompe pas longtemps. En outre les bonnes paroles, quand elles ne sont pas suivies d'effet, sont une monnaie vite dépréciée. 11 lui faudra donc aller plus loin, payer de sa personne, passer aux actes, rendre des services réels, ne pas seulement avoir l'air de s'intéresser aux gens, mais faire tout ce qu'on fait quand on s'y intéresse en vérité ; sinon il sera traité en ennemi ou laissé à son stérile isolement. Dès lors où est le bénéfice? N'est-il pas plus fatigant de se déguiser en homme vertueux que de l'être naturellement? Pourquoi se donner tant de peine à prendre toutes les apparences de la bonté, quand il est si simple de la laisser tout uniment s'épanouir en soi ? Il y a quelque dix ans nos auteurs dramatiques se complaisaient par une sorte de gageure à mettre au théâtre des personnages « rosses », qui étalaient leur canaillerie, en faisaient la montre et l'érigeaient en système. Au fond la « rosserie » n'est qu'une naïveté ; c'est crier d'avance : « Garez-vous de moi ! »

L'égoïsme est très répandu, mais il est trop fin pour s'afficher ; de plus il est toujours mitigé et ne va point jusqu'aux dernières limites. Comme le ver dans le fruit n'en dévore et n'en salit que quelques parties, laisse le reste intact et n'en corrompt pas le goût, il se cantonne dans certains coins de l'âme humaine et ne l'envahit pas toute. Souvent, dans la vie courante, il ne s'exerce que sur les petites choses ; il est modeste et mesquin ; il se contente de disposer au mieux les menus détails de l'existence, de s'acoquiner aux aises quotidiennes, de les défendre aigrement contre tout dérangement intempestif; c'est un aménagement minutieux, auquel le vieux garçon excelle ; il cultive ses manies et se circonscrit dans la platitude et le terre à terre. Malheur à qui viendrait en étourdi bouleverser un si bel ordre! Ce n'est qu'un travers ; on rit de lui plus qu'on ne s'en irrite, parce qu'on suppose qu'en des circonstances graves, au delà de ces couches superficielles figées, on en découvrirait d'encore vivantes et que sous les apparences momifiées on retrouverait l'homme ; toutefois l'indice n'est pas bon.

Autrement menaçants sont les grands exploiteurs ; oiseaux de proie à large envergure, rapaces de l'espèce humaine, ils marchent les yeux fixés sur le but, se servant de leurs semblables comme d'instruments, qu'ils rejettent après les avoir utilisés. Toutefois, comme ces guerriers chinois hideux et grimaçants de l'ancien temps, ils sont moins terribles

qu'ils n'en ont l'air. Ils poursuivent de trop grands intérêts pour se soucier des petits; dans leurs audacieuses entreprises, ils ne peuvent tout moissonner; il y a souvent une fortune à faire à l'ombre de la leur; s'ils prennent la part du lion, celles qui restent satisfont des ambitions plus modérées ; on les connaît, on se tient avec eux sur la défensive et on profite de ce que, par nécessité, ils négligent.

Quelque face qu'il présente, l'égoïste crée autour de lui une atmosphère de méfiance hostile ; la répugnance qu'il inspire est en raison directe du venin qu'on lui suppose ; elle exerce sur tous ses actes une surveillance empressée et malveillante, au milieu de laquelle il n'est pas enviable de vivre. Elle ne vient pas uniquement du fait que nous savons que nous n'obtiendrons jamais de lui l'aumône de la moindre sympathie ; il nous fait ressentir ce que nous éprouvons à la vue d'un être noué, d'un débile, d'un malingre, avec le dédain en plus, parce que ce rachitisme psychologique est volontaire. C'est un anormal.

Peut-être mérite-t-il d'être plaint; car, cherchant toujours son intérêt, son bonheur, son plaisir, il ne parvient pas à l'atteindre ; vivre uniquement pour soi, ce n'est pas vivre tout entier. Ou bien il s'enlise hébété dans un prosaïsme matériel, sans idéal, sans élan et reste à un niveau très bas, se refusant tout ce qui fait le prix de l'existence. Ou bien il se blase.

parce qu'il vit dans un cercle très étroit, où rien ne se renouvelle et où la lassitude et le dégoût le prennent; il ignore qu'il y a près de lui un vaste domaine, celui des sentiments désintéressés et généreux, dont il s'est exclu, où tout est fraîcheur, lumière, épanouissement ; l'égoïsme est une restriction ; en se restreignant, on se rend malheureux.

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