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CHAPITRE PREMIER

Le désintéressement. Ses manifestations diverses.

Qu'entend-on dans la vie ordinaire par le mot désintéressement? Un homme désintéressé est celui pour qui l'argent n'a pas l'attrait fascinateur qu'il exerce sur les âmes vulgaires ; sans professer à son égard le mépris doctrinaire des philosophes, qui prêchent le dédain des richesses, il l'estime à sa juste valeur, qui est médiocre, et ne juge pas à propos de s'en occuper de trop près. 11 ne cherche pas toujours son avantage et fera aussi volontiers ce qui ne rapporte rien que ce qui rapporte. Il ne songe pas à la rétribution et au besoin s'y dérobe ; l'axiome que toute peine mérite salaire n'est pas fait pour lui ; il préfère la peine gratuite. Alors même que l'argent n'est qu'une équitable rémunération, il ne l'accepte qu'avec une certaine pudeur et comme chose accessoire. Il n'exige pas rigoureusement son dû et aime mieux laisser une partie de ce qui lui appartient que de réclamer et de contester. Dans un partage peu lui importe de ne pas recevoir exactement la moitié ; s'il manque quelque chose, il en fait sans rien dire cadeau à son

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partenaire et pour un peu l'inégalité lui paraîtrait juste, car le plaisir de celui-ci à avoir plus est plus grand que le désagrément pour lui d'avoir moins. Il ira volontiers jusqu'à la délicatesse, qui est un tour ingénieux d'avantager autrui sans en avoir l'air, alors que rien n'y oblige et par raffinement. 11 apporte dans les questions d'argent une modération bienséante. Comme le convive bien élevé se sert avec discrétion, il ne témoigne pas d'un appétit dévorant ; en vérité cet appétit, il ne le ressent pas et ne fait point de façons. Il a une réserve innée, un dégoût du profit. La stricte honnêteté n'est pas suffisante pour lui ; il la dépasse par une noblesse d'âme naturelle ; on peut être en confiance avec lui ; en affaires il est gentilhomme.

C'est là la forme la plus apparente du désintéressement, celle qui frappe les yeux ; on aurait tort d'imaginer qu'elle le représente tout entier. On prétend qu'il y a de l'or partout dans la nature ; il en est de même du désintéressement ; mais il faut savoir le découvrir; car il se cache, parfois il s'ignore. Le fond en est toujours le même ; c'est le dédain de l'argent, autant dire une certaine indifférence pour la satisfaction des besoins matériels, puisque, dans notre société où tout se paie, c'est l'argent qui la procure, une tendance à se mettre au-dessus dYu\;

il consiste à s'éprendre de choses plus élevées, plus dignes d'occuper nos pensées ; c'est un déplacement de l'axe de notre activité ; l'homme désintéressé au sens usuel du mot est au contraire énormément intéressé, mais il l'est par ce qu'il juge supérieur; comme la femme de l'Evangile, il a choisi la meilleure part, il abandonne l'autre à qui s'en contente.

Le savant est, comme nous autres, un être qui mange, boit, s'habille et s'abrite, mais de cela il n'a cure ; il agit comme si le nécessaire n'existait pas ou devait venir par surcroît. Il s'est voué à la recherche de la vérité et s'y absorbe. Il est banal de rappeler que la plupart de ceux qui font des découvertes importantes, qui en tireraient, s'ils voulaient, un gain notable, ne les considèrent pas comme une valeur qu'on peut monnayer ; pour eux la découverte est tout, les conséquences pécuniaires rien. Dira-t-on qu'ils visent à la gloire? Ce serait méconnaître les conditions actuelles du travail scientifique. La découverte retentissante n'est pas donnée à tous; elle n'est pas nécessairement le couronnement d'un labeur obstiné. Tant qu'une découverte n'est pas faite, on ignore si on la fera ; on applique une méthode, on a conçu une hypothèse, on fait des expériences pour la vérifier, sans préjuger si on aboutira. C'est à cela que le savant se consacre et il ne s'inquiète pas si la chance le favorisera, si c'est lui ou son voisin qui deviendra célèbre. Il sait qu'il ne franchira peut-être qu'un échelon et que c'est son

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successeur qui s'en servira pour atteindre le but. Il se peut qu'il n'arrive qu'à une vérité sans conséquence dans La pratique et qui ne sera appréciée que des gens du métier. Le public n'a dans la bouche que le nom de Pasteur; combien d'autres, familiers aux. seuls initiés, méritent une égale vénération! Le vrai savant n'a pas forcément du génie. Il ne se demande point s'il passera à la postérité. 11 ne pontifie point, ne remplit pas un sacerdoce, laisse aux charlatans le profit, la vanité, la gloriole. 11 fait de la science pour elle-même ; il est le type accompli du désintéressement.

Plus encore que le désintéressement du savant, celui de l'artiste est conforme à la nature des choses. Certes un certain enthousiasme peut présider à la recherche de la vérité scientifique ; pourtant la raison froide et lucide y a la plus grande part. 11 n'y aurait pas contradiction à ce que le savant emploie une certaine dose de son intelligence à la poursuite de l'intérêt. L'artiste, lui, travaille dans la fièvre, dans le bouillonnement des idées. Hanté par l'idéal, il n'a commerce avec les choses que pour en dégager le trait caractéristique, la valeur cachée que n'aperçoit pas le vulgaire. Les réalistes les plus décidés ne sont pas de patients photographes ; alors même qu'ils peignent le laid, ils l'accusent avec une intensité qui fait frémir, ou bien ils l'enveloppent de l'éclat de la couleur, du rayonnement de la lumière, du mystère de l'ombre ; d'une façon ou de l'autre ils

le transfigurent. Ils voient autre chose que nous et nous apprennent à voir. Chez Théodore Rousseau les vieux chênes tordus, puissants, éternels, vainqueurs de la foudre et de l'ouragan, tendant vers le ciel leurs bras désemparés, ont autrement d'allure et de fierté que leurs modèles de la forêt. Les impressionnistes ne nous ont-ils pas révélé le charme exquis de nos paysages, de nos villages en apparence les plus prosaïques, en versant à flots sur eux le soleil, en les faisant vibrer dans la clarté ou s'assombrir dans la brume ? L'artiste n'est jamais en contact qu'avec l'image presque effacée, défectueuse et incomplète du beau. C'est de cette indication partielle qu'il extrait les créatures resplendissantes et immortelles, la Vénus du Titien, la Joconde de Léonard, les Vierges de Raphaël, les pures et délicieuses figures d'un Fra Angelico ou d'un primitif de Sienne, que nul œil humainn'avait entrevues etqui viennent parfaire l'œuvre de la Nature créatrice. Comment l'artiste, dont l'imagination suscite ces types radieux et qui vit avec eux, pourrait-il en même temps se préoccuper des choses de la terre et songer au potau-feu ? 11 faut choisir et son choix est fait. Aussi le bourgeois, le philistin, confiné dans ses soucis d'argent et qui ne lève jamais le regard vers le ciel bleu, est-il pour lui l'être détestable par excellence. Les excentricités des rapins, qui ne craignent rien tant que de ressembler au parfait notaire ou au gros rentier, ne sont que la traduction exagérée et amusante

du noble sentiment qui enivre l'artiste et l'élève audessus de la platitude terrestre. Ils sont admirables, ces jeunes gens qui, au lieu de s'assurer une existence confortable, poursuivent leur chimère dans la pauvreté. Plus que le savant ils s'inquiètent de l'approbation du public et rêvent à la gloire ; c'est que la condition même de leur travail est bien différente ; quand le savant tient son résultat, il sait ce qu'il vaut et n'a besoin de l'assentiment de personne pour juger de l'importance de sa découverte ; l'artiste est défiant de son œuvre, il ne peut l'apprécier sûrement et c'est pour cela qu'il est avide de savoir ce qu'on en pense; la renommée, c'est pour lui le témoignage nécessaire et la certitude qu'il a réussi.

Le désintéressement est la qualité dominante de l'artiste. 11 y a des exceptions. Certains maîtres arrivés exigent de leurs œuvres des prix qui montrent qu'ils ne font pas fi de l'argent. Encore faut-il voir ce qu'ils en font. Peu thésaurisent. La plupart le dépensent avidement à s'entourer d'objets d'art, d'antiquités, d'étoffes chatoyantes, à meubler somptueusement leur atelier ou leur hôtel. Par là ils charment leurs yeux, excitent leur imagination et créent dans la magnificence. Ces artistes grands seigneurs auraient-ils autant d'élan et de génie entre quatre murs mornes et nus ? L'argent n'est bien souvent pour eux que le moyen de réaliser leur rêve de beauté. Il n'y a qu'un seul type d'artiste intéressé ; c'est celui qui, ayant imposé son genre au public.

répète cent fois le même tableau, que se disputent les marchands et qu'achètent les amateurs bornés ; mais celui-là n'est plus un artiste. On prête ce joli mot à Henner vieillissant : « Je n'ai jamais rien gagné, quand j'avais du talent; maintenant que je n'en ai plus, je gagne ce que je veux. »

Descendons à des exemples moins éclatants.

C'est le sort commun que d'exercer une profession qui fait vivre. De moins en moins nombreux sont ceux qui peuvent s'y soustraire. Osera-t-on parler de désintéressement à propos d'une profession rétribuée? Est-ce contradictoire? La logique brutale répond oui. Si l'on entre dans la pratique et l'examen plus délicat des choses, on s'aperçoit qu'elle se trompe.

Pour quiconque a vécu dans l'ancienne Université — et je ne suppose pas que la nouvelle ait dégénéré — la question ne se pose même pas. Ils étaient par centaines ces travailleurs obscurs, qui, après le labeur opiniâtre exigé pour des examens difficiles et durs, pourvus dans un lycée d'un poste maigrement rétribué, s'adonnaient à leur tâche, qui était, comme on le disait alors — et l'expression ne mérite pas qu'on en rie — de former l'esprit et le cœur des jeunes élèves : démêler les aptitudes de chacun, encourager les forts, ne pas négliger les faibles, inspirer à

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tous l'amour du travail, développer l'imagination, le jugement, le goût, révéler les belles choses, telle était la préoccupation qui remplissait leur existence. Strictement économes dans leur intérieur, ils attendaient une promotion qui diminuât un peu la gêne ; mais leur zèle ne se ralentissait pas, si elle tardait, et n'en était pas accru, quand elle arrivait. Pour leur dévouement cela n'entrait pas en ligne de compte. Ils avaient le feu sacré, beau mot qui n'a rien perdu de sa fière allure, parce qu'il est vieilli. Leur besogne était lourde : souvent quatre heures par jour à tenir attentif un auditoire nombreux. Et ce n'était là que la moindre part de leur travail. Rentrés chez eux, ils préparaient la classe suivante ; car ils voulaient que leur enseignement fût plein et nourri. Ils n'étaient pas mondains; comment l'eussent-ils été, après une journée de fatigue et quand leurs soirées même ils croyaient les devoir à leurs élèves? Quelques promenades, des causeries avec leurs collègues sur des sujets d'enseignement, la vie de famille, tels étaient leurs distractions et leur repos. Ils étaient sévères, parce que le travail est chose sérieuse et qu'on n'instruit pas en amusant; leurs élèves le comprenaient et ne leur savaient pas mauvais gré ; ils sentaient qu'avec de pareils maîtres ils ne perdaient pas leur temps et que la vie n'est point une récréation. Ponctuels, ceux-ci passaient chaque jour au même instant aux mêmes endroits, affairés, indifférents aux curiosités do la

rue, et leur passage indiquait l'heure aux ménagères, qui finissaient parles connaître de vue. Pour rien au monde, ils n'auraient voulu être en retard, encore moins manquer leur classe. Il fallait pour cela une maladie grave et ils se tourmentaient de la crainte que le progrès de leurs élèves n'eût à souffrir de leur absence. Ils étaient parfois frondeurs envers des chefs exigeants sur la quantité du travail a fournir, mais incompétents pour la qualité ; la qualité, ils la donnaient de plein cœur et par surcroît. Et pendant trente ou quarante ans ils menaient sans regret, sans ennui cette existence, jusqu'à leur retraite, quand ils la prenaient ; car, pour beaucoup, mourir dans sa chaire n'était pas une métaphore. J'ai vu l'un d'eux tomber inanimé, en tournant le bouton de la porte de sa classe, dans les bras des externes qui attendaient son entrée. Avec quelle fierté, avec quel entrain ils revêtaient leur robe pour aller retrouver des auditeurs qui les appréciaient et les aimaient ! Et c'était là leur plus douce récompense. Leurs anciens élèves dispersés dans la vie, entrés dans des carrières diverses, en apercevant leur vieux professeur qui ne les reconnaissait pas, allaient au-devant de lui, lui serraient les mains, se mettaient à sa disposition, lui exprimaient leur reconnaissance, quelquefois même pour sa sévérité salutaire. Le vieux professeur rentrait chez lui ravi : il était payé.

On s'étonne qu'il se trouve encore des instituteurs

accomplissant leur devoir avec désintéressement, lorsqu'on songe qu'après quarante ans de République leur nomination et leur avancement se font encore au gré des influences politiques, au lieu de reposer sur ces deux bases fondamentales, le mérite et l'ancienneté ; et cela les a conduits à un scepticisme désabusé à peine croyable. Ils désirent à peine dépendre uniquement de leurs chefs naturels, parce que ceux-ci ne seraient pas plus indépendants que les préfets et auraient presque toujours la main forcée. Pourtant, en face du petit nombre des turbulents, l'immense majorité répugne à suivre la voie dans laquelle on les pousse, celle de l'avancement facile et rapide, du aux services électoraux. 11 leur faut de la droiture et de la conscience, puisque ceux qui prennent à tache de les pervertir sont maîtres de leur sort; ils ont d'autant plus démérite, qu'ils sont en butte à bien des méfiances, à bien des hostilités qui ne sont pas d'ordre pédagogique, et surtout que leur besogne est plus ingrate, car ils ont affaire à de tout jeunes enfants et leur mission est d'apprendre les éléments. Un ministre disait récemment : « Nous avons un enseignement supérieur; nous n'en avons pas d'inférieur. » Cela prouve que la forme lapidaire se prête aussi bien à enchâsser une sottise qu'une idée juste. En fait, étant donnée la multiplicité des connaissances qu'on demande à l'instituteur, il n'a pas la possibité d'approfondir ; il les prend dans des manuels ; on lui fournit la science toute faite, sans

qu'il puisse vérifier par lui-même si elle est bien faite, et il la transmet. Son rôle est strictement professoral. En outre, il s'adresse à des intelligences frustes, qui trouvent que les racines du savoir sont amères et que l'école buissonnière a plus de charme. Sur la reconnaissance des parents il n'a guère à compter. Cependant il donne sa peine sans la mesurer. Il se met à la portée des plus humbles, se proportionne aux débutants. Il n'est pas rebuté par l'insouciance, la paresse, la scolarité irrégulière. Le geste noble du semeur, il l'a toute l'année. Il passe une grande partie de son existence dans le même village ; il vieillit entre les murs de la même classe, s'efforçant d'avoir le plus d'élèves possible reçus au brevet, à peine effleuré par les éloges banals qu'un ministre indifférent déverse de temps à autre sur l'enseignement primaire, à défaut d'autre chose à lui offrir. Il aura fait quelque bien ; cela lui suffit ; tout ce que sauront jamais des centaines d'ouvriers et de paysans, ils le lui devront; il les aura sauvés de l'ignorance profonde et totale.

Le désintéressement est relativement facile pour le corps enseignant ; c'est une si douce chose de consacrer sa vie à apprendre et à instruire, qu'on se détache aisément des préoccupations matérielles ; d'autres professions semblent porter en elles-mêmes moins de réconfort et d'attrait.

L'ancienne administration française a suggéré un nombre incalculable de plaisanteries à beaucoup de gens qui avaient de l'esprit et à quelques-uns qui n'en avaient point. Se moquer des fonctionnaires a toujours été le passe-temps favori du Français, qui n'a pas réussi à en être un. Cependant c'est par l'ensemble de ces fonctionnaires, que s'accomplissait le travail indispensable à la vie d'une nation, et ce travail était bien fait. 11 était lent, l'atmosphère des bureaux portant à la somnolence, retardé par une multitude de formalités, qu'on regardait comme tutélaires et qui l'étaient quelquefois; l'acte utile sortait avec peine des paperasseries accumulées par une administration convaincue qu'elle faisait d'autant plus de besogne qu'elle dépensait plus d'encre et de papier. Mais tout finissait par arriver et arrivait régulièrement. Le fonctionnaire était honnête ; s'il soupesait à la fin du mois ses émoluments et les trouvait légers, il ne les considérait pas comme sa seule raison d'être. 11 s'identifiait avec sa fonction, dont il avait une haute idée. Il se montrait rarement affable avec le public, troupeau qu'il était chargé de diriger à travers les méandres et les broussailles des règlements et auquel il était naturel qu'il lit sentir sa supériorité. Mais, si désagréable que fût cette morgue bureaucratique, elle prouvait tout au moins qu'il avait le respect de sa charge et qu'il prétendait la remplir dignement. Sa solennité même était un gage de sérieux. La plupart du temps

c'était tout en haut, dans les postes reluisants accordés par faveur que s'étalait l'arrivisme dédaigneux du devoir. 11 n'avait pas intérêt à communiquer sa désinvolture au personnel de ses subordonnés, auquel en imposaient le prestige des chefs et la belle ordonnance de la hiérarchie. Ces serviteurs modestes, dociles à l'impulsion, étaient des rouages industrieusement agencés, qui rendaient tout ce qu'on attendait d'eux. Ils croyaient à l'infaillibilité de l'administration, dont ils avaient l'honneur de faire partie. Un jour en Allemagne, où se conservent pieusement ces traditions antiques, à Heidelberg je remettais à la poste un paquet auquel je tenais et, comme j'appelais sur lui toute l'attention du préposé, il me répondit avec gravité : « Monsieur, depuis qu'il existe en Allemagne une poste impériale et royale, il ne s'est jamais rien perdu ! » Cette absurde et touchante confiance a longtemps régné chez nous ; elle était une garantie. Le parfait « rondde-cuir » ne fut-il pas préférable à l'ingénieux saboteur actuel? Il était souvent médiocre, mais d'une médiocrité adéquate à ce qu'il avait à faire. Il n'était pas un instrument de progrès, mais une pièce utile d'un mécanisme sûr. Ennemi des nouveautés, s'il paralysait parfois les réformes utiles, il arrêtait les nouveautés inconséquentes et brouillonnes ; les ministres avaient à compter avec leurs bureaux. La preuve de son désintéressement, c'est que son ambition suprême, c'étaient quelques centi-

mètres de ruban rouge après de longues années d'inaltérable dévouement. On ne mène avec des hochets que des hommes pour qui l'argent n'est pas tout.

11 en est ainsi de toutes les professions ; toutes peuvent être exercées dans un esprit élevé de désintéressement.

En dirons-nous autant du travail manuel? On prétend qu'il est noble; c'est une opinion qu'on émet dans le but de flatter les ouvriers pour s'en servir ou dans celui de les attacher à leur sort par une de ces illusions qui dorent l'existence, comme le soleil dore les nuages. Pour ma part je ne vois pas quelle noblesse il peut y avoir à soulever de la terre avec une pioche et une pelle et à la mettre dans une brouette pour la transporter ailleurs, à raboter une planche, à disposer des pierres les unes sur les autres et à jeter du mortier dans les joints, à étendre un badigeon ou de la couleur sur un enduit. Tout cela est utile, indispensable ; mais les choses les plus utiles ne sont généralement pas les plus relevées. Sans doute l'habileté technique s'ajoute à l'effort musculaire ; c'est ce qui différencie les métiers; lorsqu'elle n'est qu'une prestesse de main, ce n'est qu'une routine ; à mesure que l'artisan se rapproche de l'artiste, il monte d'un degré, parce qu'il met en jeu plus d'intelligence ; d'où la conclusion qu'il n'y a dç

véritablement noble que l'effort de l'intelligence et que c'est suivant qu'elle intervient plus ou moins dans le labeur matériel que celui-ci change de physionomie ; le simple emploi de la force physique laisse l'homme au niveau du bœuf, qui tire la charrue, ou de la grue, qui élève un fardeau. Mais le travail manuel le plus bas vient s'ennoblir par l'intention, par la volonté, par ce qu'on y met de soi-même. L'ouvrier peut exécuter sa tâche avec une nonchalance toute mécanique ; il peut s'y appliquer pour qu'elle soit bien faite. 11 poursuit alors un idéal, approprié à ses facultés et à ses moyens, mais qui est tout de même un idéal. J'ai connu un vieux maçon, qui avait construit ou réparé à peu près tous les murs d'un château, et, pour qu'ils fussent solides, résistants aux intempéries, fiers et droits, il avait peiné de son mieux ; il ne les revoyait pas sans une satisfaction profonde et disait : « C'est moi, qui ai bâti cela \ » A sa manière il avait fait une œuvre et trouvé le moyen, le seul qui existe, de rendre noble un travail vil.

On considère de nos jours le travail comme une marchandise ; soit ; c'est en tout cas une marchandise d'une espèce particulière. Le manœuvre, qui loue ses bras, les loue pour un salaire qu'il discute avec l'employeur; il échange une certaine quantité d'énergie contre de l'argent; mais le marché n'est point tout à fait pareil à celui qui a pour objet, par exemple, une pièce de drap ; la pièce de drap a une valeur qui

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lime exactement ; elle équivaut juste à son prix. Il n'en est pas de même du travail manuel; les bras n'agissent point par eux-mêmes; ils obéissent au cerveau; c'est lui qui les dirige, qui leur imprime l'ardeur, l'adresse ; cette direction est quelque chose d'impondérable, qui n'a pas figuré dans le marché, dont le manœuvre s'est réservé la libre disposition et qui, échappant à une appréciation rigoureuse, n'était pas en effet vénal. 11 n'a vendu que la partie matérielle de lui-même, il n'est pas un simple mercenaire; s'il remplit sa tâche avec toute sa bonne volonté, toutes ses facultés, pour elle-même et en cherchant à se contenter, il a ajouté bénévolement une valeur qui n'était pas comprise dans la somme convenue et qui ne se paie que par un remerciement : il a été désintéressé.

Quand l'activité humaine se déploie, elle aime à le faire de bonne grâce, de toute sa puissance ; elle tend vers un résultat qu'elle se propose d'atteindre et qui est comme sa récompense naturelle, indépendante du gain. 11 ne faut pas dire à l'ouvrier que son métier est noble; mais il est juste de lui rappeler que, quel qu'il soit, il peut l'exercer noblement. Cela dépend de lui et c'est à cela qu'il doit mettre sa fierté. Les théoriciens, qui lui persuadent que le désintéressement est une duperie, qu'il doit mesurer sa peine à l'argent gagné et qu'ainsi il est quitte, atrophient à plaisir en lui le meilleur des instincts de L'homme et le plus naturel. Us le ravalent au rang d'un instru-

ment. Ils prétendent en faire un travailleur conscient; ils n'en font qu'un homme diminué.

Un philosophe prouvait le mouvement en marchant; pour constater le désintéressement, il suffît d'ouvrir les yeux et de regarder autour de soi. C'est une fleur délicate, qui n'éclôtpas dans toutes les âmes avec la même splendeur; mais toutes en ont la semence. Certains s'emploient à l'empêcher de lever et à la flétrir; ceux qui ont pour mission d'instruire et de former les jeunes gens doivent s'appliquer à provoquer chez eux les sentiments désintéressés qui s'ignorent, à les développer lorsqu'ils sont faibles et à favoriser leur élan. Ce n'est pas seulement au point de vue social qu'ils font par là œuvre pie ; que deviendrions-nous en effet, si chacun ne faisait de sa besogne que le moins possible et le plus mal possible? Il y a une autre raison, plus haute et, le mot est à sa place, désintéressée : ces sentiments font partie intégrante de l'âme, ils y ont été déposés par la nature ; les laisser dépérir, à plus forte raison les extirper, c'est mutiler la personne humaine.

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