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f. science ne contredit point les observations et les données de l'art, et je ne saurais admettre l'opinion de ceux qui croient que le positivisme scientifique doit tuer l'inspiration. Suivant moi, c'est le contraire qui arrivera nécessairement. L'artiste trouvera dans la science des bases plus stables, et le savant .-wijfSJl»' puisera dans l'art une intuition plus assurée.
Claude Bernard.
L'expérience journalière nous montre que chaque passion est accompagnée de gestes qui lui sont propres : expressions du visage ou attitudes de la tète, du tronc et des membres.
Depuis longtemps on a observé que dans la Irislesse et Yabattement tous les membres retombent le long du corps ; les traits du visage semblent eux-mêmes subir l'action de la pesanteur, comme s'il n'y avait plus dans l'organisme une force suffisante pour les maintenir
4 CHAPITRE r.
dans la position normale. Dans la gaîté, au contraire, tous les membres, tous les traits se redressent.
Ces relations entre les idées de tristesse et de joie, et la concentration ou l'expansion ont été mises en évidence dans les arts graphiques par Humbert de Superville avec les trois schémas suivants :
Charles Blanc, en les reproduisant dans sa grammaire des Beaux-Arts, s'exprime ainsi :
'( La simple inspection de ces trois figures éveille immédiatement trois idées différentes. Limage du centre, dont les lignes sonihori:[ontales, caractérise le calme; celle de gauche, dont les lignes sont expansires exprime un sentiment de gaité ; celle de droite, dont les lignes sont convergentes, répond à un sentiment de tristesse.
'( A ces trois images se rattachent encore d'autres idées : à la première, les idées d'équilibre et de sagesse; à la seconde, les idées d'expansion, d'inconstance et de volupté ; à la troisième, les idées de méditation, de recueillement et d'orgueil. Que si, au lieu de ces lignes arides et déjà si expressives, nous dessinions trois figures, nous aurions des s^'mboles vivants des trois états caractéristiques de l'âme humaine : la sagesse, la volupté, l'orgueil. Ces trois sentiments étaient exprimés
dans la religion antique par les trois déesses qui se disputèrent le prix de beauté : Minerve, Vénus et Junon. »
Le D' Descurct, qui a écrit un livre entier sur la Médecine des passions, a expliqué ces attitudes en disant que les passions modifient l'organisme de trois façons différentes, suivant qu'elles affectent agréablement, péniblement, ou qu'après avoir fait éprouver de la douleur, elles laissent réagir contre la cause des souffrances.
Dans le premier cas , soutient-il , elles poussent à l'extérieur toutes les forces vitales : dans le second, elles les refoulent vers les viscères; dans le troisième, elles les ramènent violemment de l'intérieur au pourtour. Et il conclut :
« Les passions gaies sont donc éminemment excentriques ; elles dilatent et épanouissent le visage qu'elles colorent par l'afflux de la chaleur et du sang.
« Les passions tristes sont comme concentriques ; elles contractent la figure, assombrissent les traits, font baisser la tête et diminuent d'une manière sensible la chaleur de la peau à laquelle elles impriment un teint pâle et plombé.
« Les passions mixtes participent de ces deux effets ; c'est-à-dire que, d'abord concentriques, elles deviennent d'^mtant plus excentriques que les individus sont doués d'une plus grande puissance de réaction. »
En vovant un chien rire, un enfant pleurer, un singe se mettre en colère, Darwin s'est demandé s'il n'y avait pas, dans la machine animale, une connexion étroite entre la production de certains sentiments et le mouvement de certains muscles.
Il a étudié la question avec sa sagacité habituelle et a établi trois principes qui lui paraissent rendre compte de la plupart des expressions et des gestes de l'homme ou des animaux sous l'empire de diverses émotions^
Voici quels sont ces trois principes :
I. — « Principe de l'association des habitudes utiles. Certains actes complexes sont d'une utilité directe ou indirecte dans certains états de l'esprit pour répondre ou pour satisfaire à certaines sensations , certains désirs, etc.; or, toutes les fois que ce même état d'esprit se reproduit, même à un faible degré, la force de l'habitude et de l'association tend à donner naissance aux mêmes actes, alors même qu'ils ne peuvent être d'aucune utilité. Il peut se faire que des actes ordinairement associés par l'habitude à certains états d'esprit soient en partie réprimés par la volonté ; en pareil cas, les muscles, surtout ceux qui sont le moins placés sous l'influence directe de la volonté, peuvent néanmoins se contracter et causer des mouvements qui paraissent expressifs. Dans d'autres cas, pour réprimer un mouvement habituel , d'autres légers mouvements sont accomplis et ils sont eux-mêmes expressifs.
II. — « Principe de l'antithèse. Certains états d'esprit entraînent certains actes habituels qui sont utiles, comme l'établit notre premier principe; puis, quand se produit un état d'esprit directement inverse, on est fortement et involontairement tenté d'accomplir des mouvements absolument opposés, quelque inutiles
' L'expression des émotions de l'homme el des animaux. — Paris, Rheinwald, 1874, in-S", p. 29.
qu'ils soient d'ailleurs. Dans certains cas, ces mouvements sont très expressifs.
III. — « Principes des actes dus à la constitution du système nerveux, complètement indépendants de la volonté et jusqu'à un certain point de l'habitude. Quand le sensorium est fortement excité, la force nerveuse est engendrée en excès et transmise dans certaines directions déterminées dépendant des connexions des cellules nerveuses et en partie de l'habitude; dans d'autres cas, l'afflux de la force nerveuse paraît, au contraire, complètement interrompu. Il en résulte des effets que nous trouvons expressifs. Ce troisième principe pourrait , pour plus de concision , être appelé pri?icipe de l'actio?i du système nerveux. »
Par quel mécanisme se produisent les réactions réciproques des sentiments et des muscles ? C'est ce qu'a expliqué Claude Bernard dans une de ses leçons au Collège de France.
« Les sentiments que nous éprouvons sont toujours accompagnés par des actions réflexes du cœur ; c'est du cœur que viennent les conditions de manifestation des sentiments, quoique le cerveau en soit le centre exclusif. — Dans les organismes élevés, la vie n'est qu'un échange continuel entre le système sanguin et le système nerveux. L'expression de nos sentiments se fait par un échange entre le cœ^ur et le cerveau, les deux rouages les plus parfaits de la machine vivante. Cet échange se réalise par des relations anatomiques très connues, par les nerfs pneumo-gastriques qui portent les influences nerveuses au cœur, et par les artères carotides et vertébrales qui apportent le sang au ccr-
veau. Tout ce mécanisme merveilleux ne tient donc qu'à un fil, et si les nerfs qui unissent le cœur au cerveau venaient à être détruits, cette réciprocité d'action serait interrompue et la manifestation de nos sentiments profondément troublée.
« La science ph3'siologique nous apprend que, d'une part, le cœur reçoit réellement l'impression de tous nos sentiments, et que , d'autre part , le cœur réagit pour renvoyer au cerveau les conditions nécessaires à la manifestation de ces sentiments. D'où il résulte que le poète et le romancier s'adressent à notre cœur pour nous émouvoir, que l'homme du monde exprime à tout instant ses sentiments en invoquant des réalités physiologiques.
« Quelquefois un mot, un souvenir, la vue d'un événement éveillent en nous une douleur profonde. Ce mot, ce souvenir, ne sauraient être douloureux par eux-mêmes, mais seulement par les phénomènes qu'ils provoquent en nous. Quand on dit que le cœur est brisé par la douleur^ il se produit des phénomènes réels dans le cœur. Le cœur a été arrêté, si l'impression a été trop soudaine : le sang n'arrivant plus au cerveau, la syncope et des crises nerveuses en sont la conséquence. On a donc bien raison, quand il s'agit d'apprendre à quelqu'un une de ces nouvelles terribles qui bouleversent notre âme, de ne la lui faire connaître qu'avec ménagements. Nous savons, par nos expériences sur les nerfs du cœur, que les excitations graduées émoussent ou épuisent la sensibilité cardiaque sans produire l'arrêt des battements.
« Quand on dit qu'on a le cœur gros, après avoir été longtemps dans l'angoisse et avoir éprouvé des émotions pénibles, cela répond encore à des conditions physiologiques particulières du cœur. Les impressions
douloureuses prolongées, devenues incapables d'arrêter le cœur, le fatiguent et le lassent, retardent les battements, prolongent la diastole et font éprouver dans la région précordiale un sentiment de plénitude ou de resserrement.
(( Les impressions agréables répondent aussi à des états déterminés du cœur. Quand une femme est surprise par une douce émotion, les paroles qui ont pu la faire naître ont traversé l'esprit comme un éclair, sans s'}' arrêter ; le cœur a été atteint immédiatement, avant tout raisonnement et toute réflexion. Le sentiment commun peut se manifester après un léger arrêt du cœur, imperceptible pour tout le monde, excepté pour le ph3''siologiste ; le cœur, aiguillonné par l'impression nerveuse, réagit par les palpitations qui le font bondir et battre plus fortement dans la poitrine, en même temps qu'il envoie plus de sang au cerveau, d'où résultent la rougeur du visage et une expression particulière des traits correspondant au sentiment de bienêtre éprouvé. Ainsi, dire que l'amour fait palpiter le cœur n'est pas seulement une forme poétique, c'est aussi une vérité physiologique. Quand on dit à quelqu'un qu'on l'aime de tout son cœur, cela signifie, ph}^siologiquement, que sa présence ou son souvenir éveille en nous une impression nerveuse qui, transmise au cœur par les nerfs pneumo-gastriques, fait réagir notre cœur de la manière la plus convenable pour provoquer dans notre cerveau un sentiment ou une émotion effective.
« Quand on dit que les grandes pensées viennent du cœur, cela équivaut à dire que les grandes pensées viennent du sentiment; car nos sentiments, qui ont leur point de départ physiologique dans les centres
nerveux, agissent sur le cœur comme les sensations périphériques. Chez l'homme, le cerveau doit, pour exprimer les sentiments, avoir le cœur à son service. Deux cœurs unis sont des cœurs qui battent à l'unisson sous l'influence des mêmes impressions nerveuses, d'où résulte l'expression harmonique de sentiments semblables.
« Les philosophes disent qu'on peut maîtriser son cœur et faire taire ses passions. Ce sont encore des expressions que la physiologie peut interpréter. On sait que, par sa volonté, l'homme peut arriver à dominer beaucoup d'actions réflexes dues à des sensations produites par des causes ph^'siques. La raison parvient sans doute à exercer le même empire sur des sentiments moraux. L'homme pourrait donc arriver, par la raison, à empêcher certaines actions réflexes de se produire sur son cœur; mais plus la raison pure tendrait à triompher et plus le sentiment tendrait à s'éteindre.
« La puissance nerveuse capable d'arrêter les actions réflexes est, en général, moindre chez la femme que chez l'homme; c'est ce qui lui donne la suprématie dans le domaine de la sensibilité physique et morale ; c'est ce qui a fait dire qu'elle a le cœur plus tendre que l'homme ? )>
M. Edwin Houston ' a cherché à pousser plus loin l'analyse.
« Je n'ignore pas, dit-il, que les opérations psychiques du cerveau ont jusqu'ici défié toute explication. On est généralement convaincu que le siège de l'activité
' Discours prononcé le i" mars 1892. à la section d'électricité de l'Institut Franklin.
CE QUI DÉTERiMINE LE GESTE. I I
psychique est le cerveau ; toutefois, la manière dont cet organe agit pour produire, pour conserver et reproduire la pensée est inconnue et le restera probablement toujours.
« En partant de cette seule considération que l'opération cérébrale ou pensée, quel qu'en puisse être le mécanisme exact, est accompagnée de vibrations moléculaires ou atomiques de la substance grise ou de toute autre matière de cette partie du cerveau qu'on appelle la cervelle, je me permets de proposer l'hypothèse suivante...
« Après vous avoir demandé de m'accorder comme Posiidatum l'existence de l'cther universel qui est généralement accepté aujourd'hui par les savants, et en songeant que cet éther traverse la matière mêmiC la plus dense, aussi facilement que l'eau passe à travers un tamis, il s'ensuit que les atomes ou les molécules du cerveau, qui sont la cause de l'opération cérébrale, baignent complètement dans l'éther. Or, puisque l'éther est un milieu de haute élasticité et très mobile, la pensée ou opération cérébrale, si clic est accompagnée de vibrations, doit nécessairement donner naissance, au sein de l'éther, à des mouvements ondulatoires ayant pour centres les atomes ou molécules du cerveau. En d'autres termes, l'acte de la pensée ou opération cérébrale exige une dépense d'énergie , parce qu'il suppose nécessairement la mise en mouvement de ces particules atomiques ou moléculaires du cerveau dont nous avons admis l'existence.
'( La nature exacte des mouvements qui, par hypothèse, accompagnent un état actif du cerveau doit nécessairement demeurer inconnue, tant que nous ignorerons la nature exacte du mécanisme qui est mis en
mouvement. Mais si un cerveau en activité développe de la pensée, parce que quelque chose est mis en mouvement, il s'ensuit naturellement qu'un cerveau absolument affranchi de produire de la pensée doit être en repos en ce qui regarde ce genre de mouvement. Un affranchissement absolu de pensée, dans un cerveau sain, est très probablement un état qui existe rarement. Au contraire, le repos relatif doit être très commun.
(( Il semble résulter, de la facilité avec laquelle cette curieuse fonction du cerveau appelée mémoire le met en état de rappeler facilement les particularités passées, que les cellules de matière grise ou autre du cerveau, qui concourent à la production de la pensée, peuvent être amenées à entrer dans certains groupements ou dans certains rapports les unes avec les autres. Grâce à la répétition continuelle de certains ordres de pensées, comme dans l'étude ou dans des observations répétées, les mouvements particuliers nécessaires pour reproduire cette pensée reçoivent probablement un pli ou une tendance à former des groupements plus ou moins permanents. Ainsi donc, lorsque le cerveau est mis en mouvement et, en quelque manière, frappé comme un instrument, ces mouvements se reproduisent et certains souvenirs se réveillent.
<( Comment ces mouvements peuvent-ils se produire? La réponse certaine parait être qu'ils se manifestent sous la double influence du dedans et du dehors. Il peut bien se faire que l'afflux du sang dans un cerveau en activité, qui (le fait est bien notoire) accompagne toute opération cérébrale active, n'est pas seulement destiné à nourrir et à reconstituer cet organe, mais aussi à lui fournir la force purement mécanique qui n'a qu'à agir
sur cet instrument si merveilleusement accordé pour éveiller les pensées dont il a déjà reçu l'empreinte, ou pour faire juger les combinaisons nouvelles qui ne lui avaient jamais été présentées auparavant. »'
L'hypnotisme permet de confirmer en grande partie les idées précédemment exposées.
On sait, en effet, que l'une des premières phases de i'h)'pnose, la phase cataleptique, est caractérisée par la suspension de toute volonté propre chez le sujet qui devient un véritable automate.
Les membres, tout en conservant la plus grande souplesse, restent fixés dans l'attitude qu'on leur donne, quelque pénible qu'elle soit en apparence. C est ainsi qu'on peut s'expliquer les positions prises par les sujets dans la période cataleptique, qui semblent contraires aux principes mécaniques de l'équilibre, parce que les vêtements ne permettent pas, en général, de s'en rendre un compte exact.
Dans les deux figures qui suivent, la figure de gauche montre la position extrême de renversement que peut prendre un sujet à l'état de veille sans risquer de tomber en arrière. La figure de droite fait voir jusqu'où peut aller ce renversement quand le sujet est en catalepsie. Il est facile de juger que, dans ce dernier cas, la verticale passant par le centre de gravité tombe encore dans la surface d'appui des pieds sur le sol. Le sujet étant alors comme un corps inerte, cette condition suffit pour qu'il ne tombe pas, tandis que
lorsqu'il est éveillé, la crainte d'une chute lui fait accomplir des mouvements désordonnés qui la provoquent. C'est à peu près ce qui se paisse pour un baigneur novice qui surnagerait naturellement s'il ne faisait pas d'efforts pour se maintenir sur l'eau.
Quand l'on imprime à l'un des membres un mouvement rythmique quelconque, comme celui d'envoyer des baisers ou de balancer le bras, le mouvement se continue jusqu'à ce que l'hypnotisé se réveille.
Si l'attitude donnée à un membre correspond à un état moral bien déterminé, tel que la colère, le défi,
l'effroi, la prière, l'extase, l'amour, l'humilité, la tristesse, etc., le mouvement du membre provoque dans les autres parties du corps, et spécialement sur les muscles de la lace, d'autres mouvements destinés à compléter l'e.xpression du sentiment dont il s'agit.
L'effet inverse se produit, mais plus difficilement, en développant sur la face par un mo3'en mécanique quelconque, tel que les attouchements électriques du D' Duchène (de Boulogne), le masque d'une passion : on voit alors les membres prendre peu à peu l'attitude qui convient à cette passion, et l'attitude se maintient jusqu'à ce qu'on vienne la changer.
Si maintenant, au lieu d'agir sur le corps du sujet, nous agissons sur son esprit, nous provoquerons des phénomènes tout à fait analogues. Comme il n'a plus aucune idée qui lui soit propre, il suffit d'en insinuer une dans son cerveau pour qu'il la fasse sienne et l'accuse avec toute l'énergie de son organisme concentrée sur une seule fonction.
Faites un mouvement devant lui : dès qu'il l'aura perçu, il l'imitera et le répétera jusqu'à ce qu'une autre idée soit imposée à son cerveau. Mettez entre ses mains un objet dont il connaisse l'usage, comme une brosse, il fera le geste de brosser et le continuera automatiquement. Si je lui dis qu'il a un oiseau dans la main, il le caressera, mais toujours de la même façon. Si j'éveille, d'une façon quelconque, l'idée d'une sensation, il éprouvera cette sensation.
Le geste parait donc , chez lui , du à la fois à la mémoire organique qui fait reproduire certains mouvements, quand une cause externe détermine d'autres
l6 CHAPITRE I.
mouvements qui leur sont habituellement associés, et à l'action réflexe de l'idéation sur le système musculaire grâce à laquelle, par un mécanisme inconnu, un sentiment détermine fatalement des attitudes spéciales quand la volonté n intervient pas pour arrêter cette manifestation.
C'est cette dernière propriété qui offre des ressources merveilleuses pour les Beaux-Arts et dont je vais successivement étudier les manifestations sous l'intluence des suggestions verbales et surtout des suggestions musicales qui nous permettront de mettre en évidence d'autres causes déterminatrices du geste.