CHAPITRE DEUXIÈME
Nos arts sont fils de la Grèce, mais ils se sont transformés. La race, le pays, les institutions, tout a contribué à modifier l'idéal recherché par l'artiste.
Chez les Grecs, où la vie peu compliquée se passait presque tout entière au dehors, « on s'intéresse, dit Taine, au corps; l'âme ne l'a pas subordonné, rejeté au dernier plan ; il vaut par lui-même. Le spectateur attache un prix égal à ses différentes parties, nobles ou non nobles, à la poitrine qui respire largement, au cou flexible et fort, aux muscles qui se creusent ou se renflent autour de l'échiné, aux bras qui lanceront' le disque, aux jambes et aux pieds dont la détente énergique lancera tout l'homme en avant pour la course ou pour le saut.
'' La tète n'est point significative ; elle ne contient pas, comme les nôtres, un monde d'idées nuancées, de passions agitées, de sentiments enchevêtrés ; le visage
l8 CHAPITRE II.
n'est point creusé, affiné, tourmenté. Il n'a presque pas d'expression ; il est presque toujours immobile.
(( Aujourd'hui, l'encombrement de la tête humaine, la multiplicité et la contradiction des doctrines, l'excès de la vie cérébrale, les habitudes sédentaires, le régime artificiel, 1 excitation fiévreuse des capitales , ont exagéré l'agitation nerveuse, outré le besoin de sensations fortes et neuves, développé les tristesses, les aspirations vagues, les convoitises illimitées.
<( A cet esprit, les arts plastiques ne suffisent plus. Ce qui l'intéresse dans une figure, ce ne sont pas les membres, le tronc, toute la charpente vivante ; c'est la tête expressive, c'est la ph3-sionomie mobile ; c'est l'âme transparente manifestée par le geste, c'est la passion ou la pensée incorporelle, toutes palpitantes et débordantes à travers la forme et le dehors. S'il aime la belle forme sculpturale , c'est par éducation, après une longue culture préalable, par un goût réfléchi de dilettante. »>
De là résulte une influence prépondérante donnée aujourd'hui à l'expression des passions, soit dans les arts du dessin, soit dans ceux du théâtre. Mais où et comment étudier cette expression ? L'artiste, s'il est activement mêlé au monde extérieur, pourra bien, parfois, saisir sur le vif les mouvements caractéristiques de la colère, de l'envie, de la joie, de la tristesse, etc.; mais, ces occasions seront fortuites et elles ne se présenteront vraisemblablement pas juste au moment où il aura besoin de les reproduire. Il sera donc obligé de se fier à sa mémoire et il se bornera à retenir les lignes générales. Aussi les traités de peinture contiennent-ils habituellement, soit des croquis, soit des descriptions plus ou moins complètes des principales attitudes passionnelles.
I^'clMiinemciU.
L'estime.
La toi.
La tranquillilc.
L'admiration.
La vénération.
Le premier essai de ce genre qui ait étô publié est dû à Charles Le Brun, premier peintre du Roi Louis XIV, Chancelier et Directeur de l'Académie de peinture et de sculpture. C'est une courte conférence laite devant cette Académie. I\lle tire toute sa valeur des dessins qui l'accompagnent et dont nous reproduisons ici les principaux avec quelques extraits du texte relatif aux attitudes du reste du corps pour lesquelles Le Brun n'a laissé que ces descriptions.
« Si V Admiration n'apporte pas grand changement
Le mépris.
L'horreur.
La frayeur.
C^ Le ravissement.
mépris.
^ La Iraveur.
dans le visage, elle ne produit guère d'agitation dans les autres parties du corps, et ce premier mouvement peut se représenter par une personne droite, a3-ant les mains ouvertes, les bras se rapprochant un peu du corps, les pieds l'un contre l'autre et en même situation. Mais dans YEstime, le corps sera un peu courbé, les épaules tant soit peu élevées, les bras plovés et joignant le corps, les mains ouvertes et s'approchant l'une contre l'autre, et les genoux plo3'és.
« Dans la Vénération/ le corps sera encore plus
Le dcsii .
La crainlc.
La haine.
L'amoui simple.
L'espérance.
La jalousie.
courbé que dans l'Estime ; les bras et les mains seront presque joints; les genoux iront en terre et toutes les parties du corps marqueront un profond respect. Mais en l'action qui marque la Foi, le corps peut être tout à fait incliné, les bras plo3'és et joignant le corps, les mains croisées l'une contre l'autre, et toute l'action doit marquer une profonde humilité.
« Le Ravissement ou Extase peut faire paraître le corps renversé en arrière, les bras élevés, les mains ouvertes, et toute l'action marquera un transport de joie.
Labatlement.
ExU'éme douleur corporelle.
La joie.
La irislesse.
Tristesse et abattement.
Douleur aifçue.
« Dans le Mépris et Y Aversion, le corps peut se retirer en arrière, les bras dans l'action de repousser l'objet pour lequel on a de l'aversion; ils peuvent se retirer en arrière, et les pieds et les jambes faire la même chose. Mais en Y Horreur, les mouvements doivent être bien plus violents que dans l'Aversion; car le corps paraîtra fort retiré de l'objet qui cause de l'horreur, les mains seront fort ouvertes et les doigts écartés, les bras fort serrés contre le corps, et les jambes dans l'action de courir.
Le pleurer.
I,a onlère-
La colère.
Le rire
Le chaffrin .
La colère.
« La Frayeur a bien quelque chose de ces mouvements, mais ils paraissent plus grands et plus étendus ; car les bras se raidiront en avant, les jambes seront dans l'action de fuir de toutes leurs forces, et toutes les parties du corps paraîtront dans le désordre.
« Toutes les autres passions peuvent produire des actions au corps selon leur nature; mais il y en a qui ne sont presque pas sensibles, comme Y Amour, YEspérance et la Joie ; car ces passions ne produisent pas de grands mouvements de corps.
Elonnement avec iVaveiir.
Colère mêlée de rage.
Douleur aiguë de corps et d'espi'il.
/ / *k.^T' Colère mêlée de
I jfyf^ désespoir.
Douleur avec résignation.
« La Tristesse ne produit qu'un abattement du cœur aussi bien qu'en toutes les autres parties du visage.
« La Crainte peut avoir quelques mouvements pareils à la Frayeur, quand elle n'est causée que par l'appréhension de perdre quelque chose ou qu'il n'arrive quelque mal. Cette passion peut donner au corps des mouvements qui peuvent être marqués par les épaules pressées, les bras serrés contre le corps, les mains de même, les autres parties ramassées ensemble et plo3'ées comme pour exprimer un tremblement.
« Le Désir peut se marquer par les bras étendus vers l'objet que l'on désire ; tout le corps peut s'incliner de ce côté-là et toutes les parties paraîtront dans un mouvement incertain et inquiet. Mais en la Colère, tous les mouvements sont grands et fort violents et toutes les parties sont agitées, les muscles doivent être fort apparents, plus gros et plus enflés qu'à l'ordinaire, les veines tendues et les nerfs de même.
« Dans le Désespoir, toutes les parties du corps sont presque en même état que dans la colère, mais elles doivent paraître plus désordonnées ; car on peut faire un homme qui s'arrache les cheveux, qui se mord les bras, qui se déchire tout le corps, qui court et se précipite.
« Il y aurait encore d'autres choses à remarquer, si nous voulions exprimer toutes les passions en détail et dans leurs circonstances; mais. Messieurs, vous agréerez ce petit échantillon du travail que j'ai fait pour suivre les sentiments de Monseigneur notre protecteur, et le recevrez comme un travail proportionné à ma santé et autant que me l'ont pu permettre mes autres occupations. »
\J Encyclopédie de Diderot et d Alembert a consacré au mot Passion un long article dont voici la partie la plus intéressante.
(i Telle est la structure de notre machine que, quand l'âme est affectée d'une passion , le corps en partage l'impression.
<i On a remarqué que la tête en entier prend, dans les passions, des dispositions et des mouvements différents. Elle est abaissée en avant dans l'humilité, la
honte, la tristesse ; penchée îi côté dans la langueur, la pitié ; élevée dans l'arrogance ; droite et fixe dans l'opiniâtreté. La tête fait un mouvement en arrière dans l'étonnement et plusieurs mouvements réitérés de côté et d'autre dans le mépris, la colère et l'indignation.
« Dans l'affliction, la joie, l'amour, la honte, la compassion, les yeux se gonflent tout à coup ; une humeur surabondante les couvre et les obscurcit, il en coule des larmes ; l'effusion des larmes est toujours accompagnée d'une tension des muscles du visage qui fait ouvrir la bouche; l'humeur qui se forme naturellement dans le nez devient plus abondante ; les larmes s'}^ joignent par des conduits intérieurs ; elles ne coulent pas uniformément et elles semblent s'arrêter par intervalles.
(( Dans la tristesse, les deux coins de la bouche s'abaissent, la lèvre inférieure remonte, la paupière est abaissée à demi, la prunelle de l'œil est élevée et à moitié relâchée, de sorte que l'intervalle qui est entre la bouche et les yeux est plus grand qu'à l'ordinaire et, par conséquent, le visage parait allongé.
« Dans la peur, la terreur, l'effroi, l'horreur, le front se ride, les sourcils s'élèvent, la paupière s'élève autant qu'il est possible; elle surmonte la prunelle et laisse paraître une partie du blanc de l'œil au-dessus de la prunelle qui est abaissée et un peu cachée par la paupière inférieure ; la bouche est en même temps fort ouverte, les lèvres se retirent et laissent paraître les dents en haut et en bas.
(( Les bras, les mains et tout le corps entrent aussi dans l'expression des passions; les gestes concourent avec les mouvements de l'âme : dans la joie, par exemple, les yeux, la tête, les bras et tout le corps sont agités par des mouvements prompts et variés ; dans la lan-
gueur et la tristesse, les yeux sont abaissés, la tête est penchée sur le côté, les bras sont pendants et tout le corps immobile ; dans l'admiration, la surprise et l'étonnement, tout mouvement est suspendu ou reste dans la même attitude.
<( Cette première expression des passions est indépendante de la volonté ; mais il y a une autre sorte d'expression qui semble être produite par la réflexion de l'esprit et par le commandement de la volonté et qui fait agir les yeux, la tête, les bras et tout le corps.
« Ces mouvements paraissent être autant d'efforts que fait l'âme pour défendre le corps. Ce sont au moins autant de signes secondaires qui répètent les passions et qui pourraient les exprimer. Par exemple , dans l'amour, dans les désirs, dans l'espérance, on lève la tète et les yeux vers le ciel comme pour demander le bien que l'on souhaite ; on porte la tête et le corps en avant, comme pour avancer, en s'approchant , la possession de l'objet aimé ; on étend les bras, on ouvre la main pour l'embrasser et le saisir. Au contraire, dans la crainte, dans la haine, dans l'horreur, nous avançons les bras avec précipitation contre ce qui fait l'objet de notre aversion : nous détournons les 3feux et la tète, nous reculons pour l'éviter, nous fuyons pour nous en éloigner.
« Ces moLivemenls sont si prompts qu'ils paraissent involontaires ; mais c'est un clfet de l'habitude qui nous trompe, car ces mouvements dépendent de la réflexion et marquent seulement la perfection des ressorts du corps humain par la promplitude avec laquelle tous les membres obéissent aux ordres de la volonté. »
En l'an XI, les frères Lemire, professeurs de dessin à
l'Ecole polytechnique , publièrent une collection de têtes d'expression représentant les différentes passions de l'âme, dessinées d'après les tableaux du Musée central des Arts de Paris.
Cette collection, gravée et éditée par Tassaert, comprend 24 planches in-folio avec les titres suivants :
1° La Colère interdite. — Tête de Pharisien, tirée du tableau représentant la « Femme adultère », peint par Nicolas Poussin ;
2" La Haine. — Tète de Docteur de la loi , tirée du tableau représentant la « Femme adultère », peint par Nicolas Poussin ;
3° La Tristesse. — Tète de Creuse, tirée du tableau représentant « Enée sauvant son père Anchise », peint par Le Dominiquin;
4° Le Ravissement. — Tête de sainte Catherine, tirée du tableau connu en Italie sous le nom des « Cinque Sancti », peint par Raphaël Sanzio ;
5° Le Sourire. — Tète de l'Enfant-Jésus, tirce du tableau représentant la « Sainte Famille », peint par Bernardino Luini ;
6° La Vénération. — Tète de l'Ange qui tient la balance, tirée du tableau représentant la « Vierge et sainte Anne », peint par Léonard de l'inci ;
7° Le Désir. — Tète tirée du tableau représentant (( Les aveugles de Jéricho », peint par Nicolas I-'oussin ;
8" La Sécurité. — Tête tirée du tableau repré-
sentant le u Portrait de Raphaël et de son Maître d'armes », peint par Raphaël Sanzio ;
9° La Compassion mêlée de douleur. — Tête de la Femme allaitant son père, tirée du tableau représentant « la Manne dans le désert », peint par A'^/co/a.s Poussin ;
10° La Jalousie mêlée de rage. — Tête de la Mauvaise môre , tirée du tableau représentant le « Jugement de Salomon », peint par Nicolas Poussin ;
11° Le Repentir. — Tête tirée du tableau représentant le '( Retour de l'Enfant prodigue », peint par Leonello Spada ;
12" L'Abattement. — Tête tirée du tableau représentant la « Mort de Saphire, femme d'Ananie », peint par Nicolas Poussin;
13° L'Epouvante. — Tête tirée du tableau représentant r « Enlèvement des Sabines » , peint par Nicolas Poussin ;
14° L'Humilité. — Tête de saint Bruno, tirée du tableau représentant ce Saint « refusant la mitre d'archevêque », peint par Eustache Lesiieiir ;
15° L'Attention, — Tête tirée du tableau représentant rt Rebecca et Eliézer » , peint par Nicolas Poussin ;
16" L'Envie. — Tête tirée du tableau à la détrempe représentant « L'homme sensuel )» , peint par Le Corrège ;
1 7° Le Rire. — Tête du Satyre qui attache les mains à Silène, à qui une iemme fait manger des raisins, peint par Antoine Coypel ;
i8° L'Inquiétude. — Tête tirée du carton représentant une « Ville incendiée que ses habitants abandonnent », peint par Jules Romain ;
19° La Résignation. — Tête de saint Gervais tirée du tableau de « Saint Gervais et saint Protais devant le consul Astasius » , peint par Eustaclie Le Sueur ;
20° La Ferveur. — Tête tirée du tableau représentant la (( Communion de saint Jérôme », peint par Le Domimquin;
2\° La Candeur. — Tête de la Vierge, dite vulgairement '( La Jardinière », peinte par Raphaël Sanzio ;
22° La Raillerie. — Tête du petit saint Jean dans le tableau de « Sainte Cécile et sainte Marguerite », peint par Augustin Carrache;
23° La Contrition. — Tête tirée du tableau représentant le « Crucifix aux Anges », peint par Charles Le Brun ;
24° L'Accablement. — Tête tirée du tableau représentant la « Vierge assise au bas d'une Croix », peint par Philippe de Champagne.
J'ai donné ici à titre de spécimen la reproduction, en demi-grandeur, de quatre de ces têtes : le Ravissement, le Désir, l'Humilité et l'Envie.