‹ Les sept baisers de Buckingham [microforme]Chapitre 2 sur 24 · LES ESPIONS · texte numérisé non relu

LES ESPIONS

Deux femmes se promenaient dans le jardin d’un des plus beaux hôtels de la ville d'Amiens, par une magnifique soirée du mois de mai 1625.

Elles suivaient d’un pas lent et d’un air rêveur une longue allée de tilleuls qui descendaient jusqu’à la Somme.

Onze heures venaient de sonner à l’horloge de la cathédrale. Le silence profond de la nuit avait succédé depuis longtemps â ce bourdonnement du jour qui, dans les villes, est le symptôme du mouvement et de la vie

La lune montait lentement, et $ses rayons d’argent, se glissant à travers les feuilles tamisaient le sable jaune des allées du jardin de capricieuses arabesques.

L’air était tiède et embaumé. Le parfum des fleurs rafraîchies par l’ombre devenait à chaque minute plus pénétrant. Le lieu et l’heure semblaient admirablement propices aux tendres réveries et aux causeries intimes.

Les deux femmes étdient jeunes et belles; mais, quoiqu’elles parussent se livrer avec un entier abandon au charme d’un entretien confidentiel, l’oeil d’un observateur eût facilement reconnu entre elles une certaine inégalité de rang.

À la manière dont la plus grande redressait altièrement sa tête qu’encadraient les boucles longues et soyeuses d’une opulente chevelure cendrée, au feu qui jaillissait de ses prunelles d’émeraude, au geste naturellement impérieux de sa main blanche et mignonne, à l'expression noble ct fière, quoique gracieuse, de sa bouche petite et vermeille, enfin de la majesté de sa démarche se révélait une grande dame, et c’en était une en effet.

C’était une fière princesse espagnole et une tendre reine de France, c’était Anne d’Autriche.

Sa jolie compagne formait avec elle un vivant contraste.

Figure-vous un echarmante enfant, petite, blonde, frêle, d’une blancheur éblouissante, douée de grands yeux bleus aux ragards langoureux qu’ombrageaient des cils noirs et touffus, marchant avec indolence, faisant peu de gestes, comme si elle eût craint de briser ses membres délicats, et paraissant vouloir éviter la fatigue jusque dans l’action de parier, tant elle articulait les mots avec lenteur et du bont des lèvres .

Eh bien! chose singulière, ce léger défaut la faisait paraître encore plus ravissante, Les poètes de lb cour, à l’instar de M. de Voiture, l’avaient sou-

vent comparée à ces filles de l’air qui daignent à peine poser le bout de leur pied mignon sur les fleurs de la terre, mais qui n’ont plus la force de déployer leurs ailes pour reprendre leur vol aérien et regagner le ciel.

Une enivrante expression de bonté et de douceur souriait dans ses yeux et tout dans son visage, resplendissait de cette sérénité charmante et divine que l’on admire chez les madones de Raphaël.

Nul ne pouvait regarder mademoiselle Catherine d’Angennes, fille d'honneur de la reine, et surnommée la nonchalente par ses jalouses compagnes, sans dire que cette délicieuse personne devait avoir un coeur dévoué et loyal, et que ses traits si calmes ne devaient cacher aucun sentiment lâche ou vil. La voir c'était croire en elle sans lui demander ni promesse ni serments.

La reine et la confidente s’éloignèrent de l’hôtel en marchant doucement et avec précauton. On eût dit deux jeunes captives craignant de réveiller l2 géolier rébarbatif dont elles sont parvenues un moment à endormir la vigilance, et croyant à chaque pas entendre cliqueter à leurs oreilles le trousseau des clefs de leur prison.

N’ÿ avait-il pas, en effet, un peu d’évasion dans leur promenade?

Lorsqu’elles eurent atteint l'extrémité du jardin, elles pénétrèrent dans un berceau de charmille dont l’entrée faisait face à la rivière.

Là elles s’assirent sur un banc de marbre, d’où leurs yeux embrassaient un charmant paysage vaporeusement éclairé par la lune. Le doux murmure des flots venait mouri à quelques pas d’elles Chaque vague balançait ne étoile. On entendait bruire au loin et s’éteindre quelques chants mariniers. Mais ce n’était pas Pour jouir de ce spectacle que la

ns

reine de France errait à onze heures dans le jardin de son hôtel d’Amiens, comme une novice en maraude ou une none fugitive.

—Enfin nous sommes seules, ma chère Catherine, — dit-elle à mademoiselle d’Ar rennes; — nul ne peut nous voir ni nous entendre. Nous pouvons nous entretenir coeur à coeur, rare occasion pour une puissante reine dont les parole sont dictées d’avance par ce danseur de sarabandes qui règne sur le roi très-chrétien.

—Madame, prenez garde! — interrompit Catherine d’Angennes, en remarquant que sa noble compagne élevait un peu la voix.

—Oh! — continua la reine, — avec quelle impatience j’ai attendu ce jour où tu devais être de service auprès de moi, car tu es la seule Catherine, qui m'aime et comprenne mes douleurs, la seule en qui je puisse avoir confiance.

Vous vous trompez, madame, — dit doucement la jeune fille : — tous ceux qui vous entourent, tous ceux qui ont le bonheur de vous voir, si belle, si bonne et si grande de coeur, doivent vous admirer et vous aimer comme moi.

—Catherine, toi aussi tu vas devenir flatteuse ? dit là reine en la regardant fixement. — Doisje aprendre aujourd’hui à me défier de toi?—Mais mademoiselle d’Angennes, sans s’émouvoir de cette sortie impérieuse, conserva un regard si limpide et haussa les épaules d’un geste si plein d’insouciance et de câlinerie, que le doute s’effaça de l’esprit d'Anne d’Autriche, et qu'elle reprit seulement avec amertume: — Oh! je sais que mes dames d’atour et mes filles d'honneur protsstent toutes de leur dévouement à ma personne. Nulle reine veut-être n’a une suite plus belle, plus noble, plus nombreuse et qui paraisse plus empressée à fui

plaire. Pourtant, il n’est Pas une reine, une princesse, une femme qui soit réduite au cruel isole ment dans lequel je vis, si cela s'appelle vivre. Tu sembles étonnée, ma chère Catherine? Mu toutes ces femmes, tous ces Courtisans que je vois Papillonner autour de moi, si souples et si dévovés, ce sont autant d’espions placés par une main ennemie pour surveiller mes actions, interprét:r mes paroles et deviner mes pensées.

— Ce serait horrible! — murmura Catherin»:

d’Angennes,

— Aussi, — poursuivit Arne d’Autriche, — ma seule étude en leur présence est-elle de composer Mon maïntien, de farder mor visage, d’habituer mes lèvres au mensonge. Ma vie est une contrainte verpétuelle, et tandis que ma bouche grimace le sourire, je sens mon coeur brisé par le chagrin. Ah! monsieur de Richelieu, vous m'avez rendu la liberté bien amère!

— Grâce au ciel, — git Catherine d’Angennes, -- les affaires de L'Etat ont rappelé M. le cardinal à Fontainebleau, et nous voici pour quelque temps délivrées de sa présence.

— Hélas! je n’en suis pas plus libre, — reprit la rein en Soupirant, — Sj l’argus est parti, ses Yeux sont restés. Il a des messagers qui le servent avec tant de zèle et de célérité que toutes mes actions lui sont connues aussitôt et plus sûrement que si je lui adressais moi-même, heure par heure, un journal, Aussi, tu vois quelles précautions Je suis obligée de prendre, et de quel mystère je m’enloure pour avoir avec toi un seul moment d’entrelien. Es-tu bien sûre au moins que personne ne nous ait vres soptiro

Vous pouvez être tranquille, madame, — répondit avec calme la demoiselle d’honneur, — si nous

avions été vues, la vieille madame de Lannoy serait déjà sur nos talons, pérorant comine un conseiller au parlement et suppliant Votre Majesté de ne pas exposer la fraîcheur de son teint aux intempéries de la nuit.

— Eh! mon Dieu! Catherine, n’est-ce pas ell»

que j'entends venir? — Toutes deux gardèrent le silence; mais ce n’était que le vent qui agitait doucement les feuilles de la charmille. Quilques feuilles tombèrent sur les épaules des charmantes effrayées. — Tu ne sais pas Catherine? — poursuivit enfin la reine après avoir reconnu la cause puérile de sa peur, — j’ai reçu des nouvelles de Boulogne. =

Et, en prononçant ces derniers mots, Anne avait encore baissé le ton de sa voix frémissante d’émotion, conime si elle eût .“u être environnée d’espions aux écoutes.

— Comment! — dit mademoiselle d’Angennes avec surprise, — il s’est trouvé un mesager assez adroït pour arriver jusqu’à nous?

— Tes idées vont trop loin, mignonne, — reprit vivement la reine. — Hélas! non, personne n'est venu secrètement.. et personne n’eût pu le faire. Aussi ne sais-je sien de plus que madame la reine mère, qui m'en à communiqué la nouvelle.

— Et cette nouvelle? — demanda la jolie nonchalante avec une expression de curiosité qui ne lu était pas ordinaire. ;

— C’est, répondit Anne d'Autriche ,dont le calme semblait affecté, — que ma soeur la reine d’Angleterre est arrivée en bonne santé à Boulogne, mais qu’elle y a trouvé la mer si méchante que de plusieurs jours, peut-être, il lui snra impossible de Poursuivre son voyage.

— Quel dommage que madame Henriete n’ait

pu prévoir ce contre-temps et demeurer à Amiens jusqu’à ce que Ja mer se montrât plus complaisante! Nous y aurions gagné quelques fêtes et surtout de la gaieté.

— Tandis que nous sommes profondément trisles et ennuyées, — qit la rein

e. — N'est-ce pas, Cathc ine, que depuis le départ de ma soeur tout

semble avoir changé d’aspect autour de nous? Plus de joyeuses Promenades, plus de chasses, plus de danses dans les jardins illuminés, plus de galantes collations au son des violons et des guitares! Quelques froides et cérémonieuses entrevues avec Marie de Médécis, voilà nos seules distractions. C’est le silence et le vide à la place du bruit et de la foule, la mort au lieu de la vie dans cette cité si animée, si joyeuse et si retentissante il Y à trois jours à peine!

— Et cela pour une Personne de moins!

Ta mademoiselle d’An moue malicieuse.

— Tu as raison, l'absence de ma soeur...

ajouta d’une voix un peu troublée la belle Anne.

— Ce n’est point de la reine T’Angleterre que j'ai voulu parler, madame.

— Méchante! .— qit la fière princesse dont les joues s’empourprèrent d’une rougeur que l’obscurité cacha heureusement, — Mais j'ai tort, — reprit-elle, — Pourquoi dissimulerais-je Connaïis mes plus secrètes pensées? Eh Catherine, cet abattement, cet ennui, qui m'opressent, j'ignorais tout cela lorsqu’#7 était ici, La vie me semblait une fête, rire sur tous les visages, je ne me lée, car,

—soupigennes en faisant une petite

avec toi qui bien! oui,

lire

rine ,de se croire aimée et de comprendre enfin que l’on vit aux battements de son coeur!

— Ah! — murmura la fille d'honneur, — c’est un si beau cavalier et un si magnifique seigneur que M le duc de Buckingham!

— N'est-ce pas, — interrompit Anne d’Autriche, — n'est-ce pas mignonne, qu'il serait impossible d’en citer un autre dont les manières fussent aussi grande et aussi nobles, dont le langage fût à la fois ausi tendre et aussi respectueux, le coeur aussi généreux et dévoué! n’est-ce pas que Buckingham laisse bien loin derrière lui dans le chemin de la courtoisie, de la grâce et de la magnificence, les dix-sept jeunes seigneurs dont s’enorgueillit la cour de France?

— Les dix-sept dangereux, il est vrai, sont totalement éclipsés par cet astre éblouissant, — répliqua mademoiselle d’Angen:es d’un ton un peu piqué, — mais Votre Majesté oublie que M le comte de Fargy a eu l'honneur d’être présenté au roi, à l’occasion du mariage de Madame

— Et que par conséquent il fait partie de la cour de France, — reprit la reine en souriant: — non, Catherine, je ne l’ai point oublié... Ce que j'oubliais, c’est que, pour chacune de nous, pauvres femmes, il existe un homme supérieur à tous les autres; et que pour toi c’est le comte de Fargy. Je me plais du reste à reconnaître les belles qualités de ce jeune gentilhomme, qui partage avec le duc l’honneur d’être cordialement détesté de M. le cardinal.

—- Et qui le lui rend, je vous le iure, avec autant de prodigalité que le noble lord d’Angleterre,

La reine par un geste rapide appuya sa belle main sur les lèvres de mademoiselle d’Angennes

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