‹ Les sept baisers de Buckingham [microforme]Chapitre 3 sur 24 · SAS · texte numérisé non relu

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afin de l'empêcher de continuer; et toutes deux sa turent, l'oreille tendue et retenant leur respiration comme pour mieux écouter.

Après deux minutes de vaine attente, Anne d’Autriche reprit à voix basse :

— Ce n’est rien. J'avais cru entendre craquer une branche. Je me serai trompée...

— Cependant il m'a aussi semblé entendre remuer derrière cette charmille, — dit doucement la fille d'honneur.

La reine pâlit, puis elle reprit courage, fit un signe impérieux à sa compagne, et toutes Jeux, se levant, passèrent derrière la charmille et ex firent le tour, Mais elles ne découvrirent rien.

Toutefois, la princesse, pour plu de sûreté, S'appuya sur le bras de mademoiselle d’Angennes et s’avança jusqu’à la rive de la Suinme, où il n’y avait plus ni charmilles ni arbres suspects.

Une barque, pour ainsi dire couchée au milieu des roseaux, ondulait doucement devant elles ; mais c'était une barque abandonnée, dont un amas de filets grossiers occupait seul le fond.

— Quelle existence, — murmura alors la reine, —— que celle que l’on passe à trembler au bruit d’une feuille qui tombe on d’un insecte qui se glisse sous l’herbe! — Puis elle reprit vivement en regardant mademoiselle d’Angennes: — Tu disais donc...

— Que le comte de Fargy a voué autant de haine à Son Eminence qu’il m’a voué d'amour à moi! Et il fait bien, car il ne pouvait trouver un chemin plus sûr pour arriver à mon coeur.

Anne d'Autriche frissonna, et, saisissant dans ses belles mains celles de sa fille d‘honneur :

— Oh! que tu es heureuse; Catherine, — qit.

elle d’Une ÿoix sourde et tremblante, — de pou-

té —

voir ainsi laisser parler tout haut ton âme! Cet amour qui fait ton bonheur, ton orgueil et ta joie, je suis obligée, moi, de le refouler au fond de mon coeur comme un sentiment vil et honteux. Tu t'y abandonnes librement ,en toute sécurité, ét tu souris d'avance aux beaux rêves que tu crées pour l’avenir, Moi j’épuise mes forces à le combattre, et je ne vois devant moi que douleurs et désespoir... j’étouffe sur ce trône auquel je suis scellée, dans ces palais qui me servent de prison, comme la religieuse qui aspire aux joies du monde et qui est condamnée par ses voeux à agoniser sous le cilice entre les quatre murs de sa cellule glacée, Et la religieuse, elle du moins, ne voit pas sans cesse étinceler et balancer à ses yeux les pommes d’or du bonheur terrestre, comme disent messieurs nos poëtes. Il y a un rideau tiré entre les religieuses et le monde... Elles n’entendent pas ses rires et ses joies, elles n’assistent pas à ses danses et à ses musiques, elles ne voient pas les amoureux échanger devant elles leurs regards furtifs et leurs serrements de mains... elles ne respirent point un air tout imprégné de tentations irritantes.….…. elles n’entendent pas résonner à leurs oreilles, comme une séduction divine, ces soupirs et ces aveux d’amour qui contrastent si fort avec la froideur offensante que me témoigne mon époux...

— Oh! que vous devez souffrir, madame! — dit la jeune fille effrayée de l'éclat fébrile qui brillait dans les yeux de la reine.

Mais celle-ci reprit avec un calme forcé :

— Oh! je connais mon devoir, Catherine. Je sais que je puis m'affliger du mépris... de l’aversion du roi très-chrétien... mais je ne dois pas rechercher à m’en venger. Son abandon ne servirait point d’excuse à une faute, car les fautes d’une rei-

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ne sont des crimés et ma fierté ne me permettrait pas même d’en avoir la pensée.., Je suis résignée à mon sort, Catherine,

— Pauvre duc! murmura la jolie fille d’honneur,

— Tu le plains, chère enfant, — dit Anne l'Autriche avec douceur,— tandis que moi je cherche à l'oublier, à effacer son souvenir de mon esprit, son image de mon coeur, .

— Vous avez une force de caractère que je n’aurais pas, madame, — répliqua Catherine d'Angennes, — et je ne puis que vous admirer comme toujours, car vous vous montrez bien supérieure aux autres femmes, dont l’âme est si fragile et si faible.

Mais à ces paroles empreintes d’une sorte d’ironie et de reproche, la fierté de la reine se fondit en larmes qui vinrent trembler romme des diamants an bord de ses longs cils.

— Eh bien! c’est ce qui te trompe, mignonne, — s'écria-t-elle alors, — et j'ai tort de n'être pas complètement franche avec toi! Mais je cherche bien à m’amuser moi-même, et ne voudrais-je pas éviter de Lire ce qui se passe dans mon propre coeur!... Oui, mon enfant, je crains d'avoir peutêtre été trop sévère envers le seul homme qui ait osé m’aimer. S’il était de mon devoir d'encourager un amour coupable, peut-être aurais-je dû lui témoigner au moins un peu de pitié... En me quittant, il ne me demandait qu’un souvenir pour consoler cette souffrance muette qu'il devait enfermer en son âme comme dans une tombe. Il eût voulu que, loin de moi, mon image restât présente à ses yeux comme ‘lle était gravée dans son coeur. J'ai refusé... C’est une cruauté, n'est-ce pas, Catherine? une cruauté que je me suis déjà reprochée,

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— Et que je réparerais bien vite si j'étais à votre place, dit {a fille d'honneur,

—Enfont, comment t'y prendrais-tu?

— D'abord je ferais faire mon portrait...

— Suppose que ce portrait soit exécuté, dit Ju reine en tirant un petit écrin caché dans le corsad> sa robe et le remettant entre les mains de mademoiselle d'Angennes.

— Oh! quelle délicieuse ressemblance! s’écria celle-ci qui avait ouvert l’écrin et présentait aux pâles rayons de la lune un charmant médaillon entouré de diamants.

—- Voilà bien le portrait, soupira Anne d'Autriches mais nous sommes à Amiens et Buckingham est à Boulogne,

— Mais la mer est grosse, m’avez-vous dit, chère maîtresse, et pour peu que Je voage de Madame soit arrêté trois ou quutre jours seulement, c’est trois fois plus de temps qu’il n'en faut pour franchir la distance,

— Tu ne songes pas, mignonne, à tous les dangers d’une mission si délicate. À qui oserais-je le confier?

— M. de Laporte vous a donné asse, de preuves d'attachement pour que vous n° puissiez pas douter de son dévouement et de son zèle à vous servir

— J'avais pensé à lui répondit froidement Anne d'Autriche. Laporte est un brave et fidèle gentilhomme, qui se ferait tuer Pour m'épsrgner un chagrin; mais il est tellement suspecc à M. le eardinal que ses moindres démarches sont minitieusement surveillées... Juge quel danger pour moi s’il était surpris, arrêté porteur d’un message que la hoine et la jalousie se chargeraient facilement de rendre criminel... Non, je ne puis employer La-

porte en cette occasion. Il faut que la personne à laquelle ce porirait sera confié n’inspire aucun soupçon à mes ennemis, mais il faut aussi que je sois sûre de sa fidélité. Il n’est point de faveurs en effet dont le chat-tigre ne consentît à puyer la truhison de:celui qui remettrait entre ses mains une preuve si compromettante.

Mademoiselle d'Angennes, qui avait écouté nttentivement la reine, parut réfléchir un moment,

— Madame, — dit-elle avec fermeté, — je vous réponds du dévouement ct de la loyauté de M. de Fargy.

Un rayon de joie brilln dans les yeux de ln reine.

— Tu crois, mignone, qu’il consentira à se charger de cette mission?

— Dites, madame, que, en lui donnant cetts marque de confiance, vous lui accordez la plus huute faveur qu'il ait jamais pu espérer dans ses réves d’ambition.

— Fais donc romme tu l'entendras, Catherine Je m’abandonne à toi.

— M. de Fargy n’a paru qu'une ou deux fois à la cour. L'attention n’est pas éveillée sur lui. Son absence d'Amiens ne sern même pas remarquée.

Demain je le verrai demain il partira.

—- Et, si les espions se mettent en campagne, —— ajouta la reine en souriant, — c’est sur ce pauv:e Laporte qu’ils auront les yeux ouverts. Notre plan est irréprochable. Ah! monsieur le card'nat vos êtes glorieux de votre finesse en affaires! Si les femmes pouvaient être ministres, il vais faudrait pourtant bien baisser pavillon devant elles.

Et, toute triomphante de sa nouvelle résolution, elle reprit lenter-ent le chemin de l’h‘!i avec «a

jolie compagne et rentra dans son appartement

sans que rien été aperçue.

Elle ne se fût doux songes, daït heureuse, vit sa disparition du jardin,

pût lui faire soupçonnet q\’elle eût

Pas endormie d’une sommeil aux confiante dans la pensée qui la rensi elle eût assisté à la scène qui sui-

peine s’était-elle éloignée que la charmille

à laquelle était adossé le banc de marbre s’entr’ou-

vrit, que les branches de l'arbre le plus voisin fré-

mirent et craquèrent, que la barque oubliée dans les roseaux se balança brusquement.

Une petite ombre brune sortit de la charmille et grommela d’une voix sèche et stridente comme un rire diabolique :

—Ah! madame la reine, vous vous défiez de nous, et vous vous croyez en sûreté en plein air! Ah! ah! ah! selon vous, il n’y a que les murs qui ont des yeux et des oreilles, et cette vieille Lannoy devient sourde et aveugle à l’heure du sommeil, car elle n’est pas une jeune et belle reine comme Y us, et elle n’a pas besoin de rester éveillée pour attendre les sérénades des amoureux et pour comploter le déshonneur de son mari. Mais il me semble que les pistoles de M le cardinal valent bien des sérénades, ma belle des belles, et que le plaisir de me venger de vos Mépris et de vos sarcasmes n'est pas moindre que celui que vous trouvez vous dédommager avec cet insolent Anglais de la

froideur de notre très-juste et très-redouté souve- Train, — Puis S’asseyant sur le banc de marbre, elle siffla doucement : Pxi##” psitt! Aussitôt un homme caché dans je feuillage de l'arbre voisin écarta “les branches, se mit à descendre avec précaution et vint tomber aux pieds de la comtesse de Lannoy. Un autre souleva l’amas de filets sous lequel il

. était caché au fond de la barque abandonnée, et,

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ride: sets

sautant sur la rive, s’approcha également de la noble espionne, âme damnée du cardinal, qui la récompensait de ses odieux services secrets en fournissant avec profusion à sa passion pour le jeu. Les deux espions subalternes attendirent dans une attitude respectueuse les ordres de madame de Lannoy. La vieille dame écrivit à la hâte quelques lignes bizarres sur des tablettes qu’elle tenait à la main, puis elle les remit à l’espion de la barque en lui disant: — Pour monseigneur le cardinal de Richelieu. Hâtez-vous! vous lui rapporterez vous-mêmes ce que vous avez entendu de la conversation de la reine avec cette petite sotte d'Angennes. — L’espion s’inclina, regagna sa barque, et, saisissant les rames cachées sous les filets, s'en servit avec une adresse merveilleuse pour se dégager des roseaux et remonter la rivière. La vieille comtesse, pendant ce temps, avait griffonné deux ou trois lignes sur un parchemin signé par 1: ministre. — Ceci, — dit-elle, se ‘ournant vers l’autre espion, — doit être remis à M. le gouverneur de la ville avant l’ouverture des portes, et transmis par lui au prévôt des archers. — Allez! L'homme salua jusqu’à terre madame de Lannoy, qui ne daigna pas l’honorer d’un regard, et, se glissant prudemment le long des charmilies, s’effacant comme s’il eût craint d’être trahi par son ombre, disparut sans qu’on entendit crier le bruit de ses pas sur le sable, — Voilà, j'espère, de la bonne besogne! — s’écria la vieille comtesse avec un soupir de satisfaction. Son Eminence n'’osera pas maintenant se dispenser de payer les cingcents pistoles que j’ai perdues la semaine AQ@nBFé lansquenet, sur parole, contre ce NEO Fargy. Ah! ah! ce beau joueur ne, se doute FF Î

que je viens de prendre ma revanche de toutes les parties qu’il m’a gagnées!

Elle rentra à l'hôtel en riant d’un rire hideux à la pensée de cette odieuse revanche.

Le lendemain ,vers le milieu du jour, un cavalier parfaitement monté sortait d'Amiens rar la porte qui ouvrait sur la route de Boulogr Il mMaintenait son chevai au Pas, comme s’il u avait eu d’autre but que de faire une Promenade. Mais, arrivé au premier coude formé par la route, il enfonça l‘éperon dans le flanc de sa monture et il disparut derrière le nuage de poussière que soulevait la rapidité de son galop.

+-COMMENT UN PRISONNIER TROUVA BON DE SAISIR, L'OCCASI"'T À LA JAMBE NE POUVANT LA PKENDRE AUX CHEVEUX

Un cavalier de trente ans environ, d’une belle taille et d’une noble figure, dont le maintien à la fois gracieux et fier trahissait le gentilhomme de bon lignage, bien qu'il fût assez simplement

vêtu, se laissait aller au caprice de son cheval. sur la route de Boulogne à Amiens, à deux ou trois lieues de la première de ces villes.

Ce voyageur, on plutôt ce promeneur, car il n’avai rien de ce qui constitue l’équipement d’un homme devant fournir une longue course, semblait toute fois très indifférent aux beautés du paysage qui se déroulait devant lui. Son regard restait invariablement fixé sur la crinière du magnifique animal qui le portait, et l'expression mélancolique et rêveuse de son visage accusait un esprit profondément attristé ou ennuyé.

Il eût probablement chevauché ainsi longtemps encore sans se rendre compte du chemin qu’il

‘ parcourait, si un bruit étrange ne fit venu le tirer tout-à-coup d’une rêverie qu'avait protégée jusquelà le silence de la route.

La nuit jetait déjà son voile sur toutes choses: mais le ciel n’était pas si obscur que notre gentilhomme ne pût apercevoir sur sa gauche, à travers un bouquet d’arbres, les fenêtres lumineuses d’upe maison d’où partait le bruit qu’il venait d’entendre,

Frappé d’une vague curisité il s’approcha et se trouva bietnôt en face d’une hôtellerie, C'était grande fête et ample curée pour l’hôte, à en juger Par le concert peu harmonieux d’une douzaine de voix rudes appelant et répondant sur tous les tons el auquel se mélait non moins agréablement le bruit de portes ouvertes ou fermées avec fracas en un incessant cliquetis de verres et de plats.

Honteux de s’être dérangé pour si peu, notre cavalier allait s'éloigner en se dirigeant cette fois du côté de Boulogne, lorsque dans un court intervulle de silence, il entendit une voix s’écrier :

— Dussé-je périr, j'en sortirai!

Cette voix, qui ne partait pas de l'intérieur de la maison, mais qui semblait sortir de dessous la terre, arrêta soudain le Mouvement rétrograde du cavalier; il comprit aux paroles parvenues à son oreille, qu’il se trouvait là quelqu'un dans l’embarras, et il se sentit tout d’abord naître l’envie d'intervenir. Il se mit donc à chercher l’endroit où pouvait être la personne qu'il venait d’entendre ; mais ce fut inutilement que descendu de cheval, il explora les trois ou quatre petits bosquets plantés pour l’agrément des Consomateurs aux deux côtés de la porte de l’hôtellerie : il ne put rien découvrir. Cependant, avant de se retirer définitivement, i résolut, pour l‘x quit de sa conscience, de faire le tour de la maison en rasant les murs et sur la pointe des pieds, invitant la victime à se décou-

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vrir par un grand nombre de pst! envoyés d’une voix discrète dans toutes les directions.

Tout à coup il sent quelque chose comme une main ou une griffe qui le saisit vigoureusement par la jambe; puis il entend sortir du pied du mur le mot ‘Silence!’ prononcé à demi voix. Aussitôt il se baisse et reconnaît, non sans surprise, que l'objet qu’i l’a ainsi appréhendé est en effet une main passée à travers le soupirail d‘une cave.

— Silence tant que vous voudrez! — fit le cavu- ! r en cédant à un premier mouvement de mauvaise hu:ueur ; — il était inutile de griffer ; vous pouviez vous contenter de me parler; j aurais, pourdieu! bieu entendu.

La main se retira

— Je vous fais mille excuses, — reprit la voix; dans la position où je me trouve, on a peu le temps de réfléchir, cet, pour peu quil se présente une apparence de bonne occasion, on s’empresse de la saisir aux cheveux.

— Vous voulez dire à la jambe? —- répliqua le cavalier. La voix ne put étouffer complètement un rire que partagen avec tous les ménagements possibles le cavalier désarmé par sa propre saillie. — Si mon aide peut vons être agréable, — reprit ce dernier d’un ton tout à fait radouci, — je suis prêt à vous offrir mes services; je vous prierai seulement de m’apprendre comment il se fait que pour le moment, vous vous trouviez pourvu d’un gîte si peu habitable. Ayez toute confiance en ma discrétion : je vous écoute. — En parlant ainsi; le cavalier s'était assis sur l’herbe et tenait sa tête inclinée afin de se mettre à la hauteur de celle du prisonnier, qui ne laissait voir à travers l’étroit soupirail qu’une moitié de son visage. Celui-ci se recueillit un instant et commença, d’une voix si

basse que les sons en étaient à peine distincts pour son interlocuteur. — Ne Pourriez-vous parler un peu plus haut? — fit Je cavalier. :

— Tout espoir serait perdu pour moi si les gens qui sont dans cette Maison étaient attirés par le bruit de notre entretien.

— Soyez rassuré à cet égard; il se fait ]à dedans un tel vacarme que, dussiez-vous crier de toute la force de vos Poyumons, votre voix n’y pénètrerait Pas plus que le frôlement des feuilles qui tremblent à la cime de ce peuplier. Mais, pour justifier une inquiétude aussi ombrageuse, il faut que Yous soyez compromis dans une affaire bien grave.

— Si grave qu'il ÿ va rien de moins que ma téte. :

— Qu'avez-vous donc fait?

— Une action toute naturelle chez un gentilhomme, mais qui est un crime irrésistible aux yeux de M. de Richelieu.

— Vous vous êtes battu en duel?

— Et j'ai tué mon adversaire

— Mauvaise affaire, en effet ; fussiez-vous un des favoris du roi, vous échapperiez difficilement à la sévérité de M le cardinal.

— Aussi n'avais-je pas perdu une minute, et déjà comme vous voyez, j’approchais de Boulogne où je comptais m’embarquer pour l'Angleterre. À une centaine de pas de cette hôtellerie, mon maudit cheval, épuisé de fatigue, s'est abattu; je n'avais Pas eu le temps de me relever que J'étais entouré Par quatre archers lancés sur mes traces, J'ai dégaîné, comme vous Je pensez bien; mais ]a partie etait inégale: les damnés suppôts du cardinal m'ont désarmé, puis conduit et enfermé dans cette cave, d’où je ne dois sortir que pour reprendre de- Main en leur Compagnie, la route d'Amiens.

— Diable! votre position n’est pas des meilleures; une prompte évasion peut seule vous tirer d'embarras.

— Eh pardieu! que cherché-je depuis une heure qu’on m’a plongé dans ce trou! Mais tous mes efforts ont échoué. La porte est d’une solidité à l'épreuve du bélier. J'ai roulé un tonneau que j'ai mis debout, et j'ai monté dessus afin d'atteindre à ce soupirail; mais le moyen d'y trouver un passage! c’est au plus si mon bras peut s’y mouvuir à l’aise. Lorsque vous vous êtes approché, je songeais au mgyen d'agrandir cette maudite ouverture.

— C’est une idée; peut-être, à nous deux, parviendrons-nous à l’exécuter .

— Bah! vous voyez bien que, pendant que je vous parle, ma main se promène sur ces pierres d'une résistance désespérante et qui “ont admirablement scellées!... Il n’y a peut-être dans toute la France une seule auberge de grande route qui ne soit pas une masure, et il faut que mon affreuse étoile me fasse tomber précisément dans celle-là ! Je voudrais que son propriétaire et le maçon qui l’a bâtie fussent tous les deux entre le griffes du diable.

— Attendez, j'ai un poignard d’une trempe excellente..

— Qui se brisera comme du verre au premier choc; d’ailleurs, pour obtenir une brèche suffisante, il nous faudrait dix fois plus de temps que nous n’en avons devant nous.

— C’est juste

Et tous deux se mirent à réfléchir .

— Par là mordieu! je ne trouve rien, — s’écria le prisonnier après un moment de silence; — seulrment, plus j'y songe et plus je suis résolu à

frustrer le cardinal du plaisir de faire couper une nouvelle tête. Vous avez un poignard, donnez-le moi. Je vous jure sur mon âme que, demain matin, les gens de Son Etminence ne me tireront pas d'ici vivant, et qu'avant de mourir je me serai donné la consolation d’en coucher quelqu'un sur ie carreau.

— Vous avez toujours le temps d’en venir à cette extrémité, — répliqua le cavalier; — la nuit est longue, et jusqu’à demain il peut se passer bien des choses... — Quel est le nombre des archers qui vous ont arrêté?

— Ils sont quatre : cependant ge vous prie de croire qu’ils n’avraient pas eu bon marché de moi si je n’avais été étourdi de ma chute.

— Se défendre contre quatre n’est pas impossible mai autre chose est de jes forcer à demander quartier, Ce serait folie de songer à les attac -r ouvertement: j'aurai recours à la ruse

— Quel est votre projet?

— Je n’en sais rien encore, mais je compte un peu sur le hasard et beaucoup sur quelque bonne inspiration. Voici mon poignard. Si je ne réussis Pas, vous en ferez le meilleur usage possible; pour moi, j'ai mon épée: elle me suffira. Prenez patience, mon gentilhomme; croyez à mon bon vouloir, qui vous est franchement acquis, et soyez convaincu qu’il ne dépendra pas de moi que demain vous respiriez l’air des champs en toute liberté. — Le cavalier se leva, serra la main du prison-

nier et remonta sur son cheval. I] regagna la route lentement et sans faire de bruit; puis, lorsqu’il fut à une distance de deux à trois cents pas, il fit une volte-face et revint au gaïvp jusqu’à la porte de l’hôtellerie, où il se mit à l'unisson du vacarme intérieur en appelant, jurant et frappant à coups re-

Mi de mis

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doublés. Mais ce ne fut pas sans peine qu’il parvint à se faire entendre; son impatience de jouée qu’elle était, commençait à devenir réelle, et déjà 11 songeait à l’expédient tout naturel d'enfoncer la porte, lorsqu’enfin elle s’ouvrit, mettant en présence du cavalier la face la plus rubiconde et le plus magnifique abdomen d’aubergiste qui se puissent imaginer. — Vous vous êtes bien fait attendre, mon maître!

Un sourire assez insolent vint tout d’abord se placer en guise de réponse sur les lèvres de l’hôte. La simplicité du costume du voyageur et l’absence de toute espèce de suite ne lui avaient pas, à la première inspection, donné une haute idée de l’impcrtance de ce personnage; mais un second coup d'oeil lui ayant fait reconnaître dans les traits du cavalier une distinction et une fierté, de même que dans sa monture une finesse de membres qui attestaient suffisamment que tous deux étaient de #obls race, il se hâta de donner un autre air à sa physionomie, et, se découvrant humblement le front il répondit de sa voix la plus mielleuse :,

— Mille pardons, mon gentilhomme: il se fait ur train là dedans! Et puis mon garçon est alité; j> n’ai pour m'aider que mes deux servantes: il faudrait que je fusse en même temps à la cave, dans la salle, à mes fournaux, c’est à perdre la tête! — Et passant subitement de la voix de tete à la voix de poitrine: — Holà! Jeannette, ici ! conduisez le cheval de ce jeune seigneux à l’écurie et ne lui épargnez pas la litière... Gothon, emparez-vous de ce porte-manteau que vous déposerez dans la petite chambre verte. Maintenant, mon gentilhomme, donnez-vous la peine d’entrer, et, si vous vous mettez en route demain matin, c’est que des affaires urgentes vous y contraindront.

L'hôte du Poulain couronné jouit, d’une réputation qui n’est point usurpée; on peut Y entrer, comme dans tous les autres, avec défiance, mais ce n’est jamais sans regret qu’on en sort.

— N'’emporterait-on que celui d'y avoir dépensé son argent! — s’écrin du fond de la salle une voix rauque : — allons, bavard maudit! dépêchetoi d'introduire ce voyageur et retourne surveiller la cuisine, d’où il s'échappe une odeur de roussi à soulever d’indignation l'estomac le plus doué de résignation.

— C’est bien; on y va!

fais, — répliqua l'hôte en vers sur l’auteur de cette intempestive observation. — Mon gentilhomme, attendez, je reviens prendre vos ordres dans la minute, ;

Le voyageur entra dans une salle basse où se tenaient assis sur des escabeaux,

autour d’une longue table, les quatre archers dont avait parlé le

Prisonnier ils préludaient au souper en se passant tour à tour une cruche de vin, avec laquelle nous ne dirons pas qu’ils prenaient patience, attendu que leurs cris retentissants ne cessaient d'aller sti-

muler l’activité de leur hôte jusqu’au fond de sa cuisine, ,

Il y en avait un ni ne criait: les

Dieu merci,

L L je ne puis être tout à la jetant un regard de tra-

L2 pourtant qui ne s’impatientait autres s’en étonnaient et le rail-

laient.

— Sacrebleu! Larose Comme ton estomac est Pacifique ce soir, — lui disait l’un : — après l’ex-

ercice forcé que nous ven lieues sans débrider!

— Ne voyez-vous pas, disait un autre, 1 contentement lu: conpe Fappétit?

rose se réconforte

ons de faire ! trente

— que Le digne Laavec la perspective des dix pisto-

les que l'on a promises à chacun de nous pour l’importante capture que nous venons de faire.

— Eh pardieu! — répondit Larose, — vous êtes hommes peut-être, vous autres, à faire la petite bouche et à retirer la main quand le trésorier de Son Eminence ouvrira sa caisse?

Non palsembleu! mais, si nous aimons l'argent c'est parce qu'il est rond et qu'on peut le faire rouler, tandis que toi tu te plais à l’entasser sous prétexte qu’il est plat.

— Eh bien! oui, je l’entasse, et j'ai pour cela mes raisons ,dont je ne dois compte à personne.

— Tes raisons, je vais te les dire: tu es un avaricieux.

Larose se leva, la figure empourprée de colère ; son antagoniste en fit autant. Mais le quatrième archer, qui n'avait encore rien dit et qui était décoré des insignes de sergent, frappa vigoureusement de son poing sur la table:

— Qu'est-ce à dire? une dispute? — Vous avez tort tous les deux; toi d’injurier les gens avant de savoir s’ils le méritent, et toi de te laisser soup: Çonner d’une vilenie plutôt que d’exposer tes motifs, qui n’ont rien que d’honorable. Non, messieurs, Larose n’est point un avare: il est bon frère, voilà tout. Sa soeur Georgette se meurt d’a- MOur pour un jeune homme dont elle serait déjà la femme si elle avait une dot, et Ini se.prive de tout pour amasser le plus tôt possible une dot à sa soeur,

— Puisqu’il en est ainsi, — dit l'adversaire de Larose, — j'ai eu tort; camarade, je te fais mes excuses. S

À ia bonne heure! — reprit le sergent, — et, pour sceller la réconciliation, buvons une santé en l’honneur de Georgette.

—, À Georgette! firent ensemhle tous les archers,

— Et que le ciel accorde à Larose une bonne et prompte récolte d’écus! — ajout le sergent,

voyageur suivait avec intérêt cette scène, que tout autre eût trouvée insignifiante lorsque l’hôte du Poulin couronné reparut dans la salle avec son majestueux abdomen et sa figure de Silène.

— Je suis à vous ,mon gentilhomme. Que préparerai-je pour le souper de Votre Seigneurie?

—— Vccupons-nous d’abord d’une affaire bien autrement pressée. Avez-vous ici un garçon alerte, intelligent, sur qui l’on puisse compter?

— Hélas! non. Pierre est alité, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous en informer; mais je puis, à son défaut...

— Vous! interrompit le voyageur €). su riant ; — eh bien! sellez un cheval courez x bride abattue jusqu’à Montreuil; présentez-vous chez le Bouverneur que vous ferez éveiller: demandez-lui un portefeuille amarant oublié par moi ce matin sur son bureau, et remettez-vous en route sans perdre une minute, — Allez! — I}/"ôte regarda le Yoyageur avec un sir de stupéfaction inidicible. — Ne m'avez-vous pas compris? — ajouta le gentilhomme,—L'affaire est grave :un message de M.

le cardinal de Richeliu à Sa Majesté la reine d'Angleterre... c’est un oubli que j'ai commis dans la précipitation du départ; je suis trop fati-

gué pour retourner moi-même à Montreuil, et l’on

n'attend demain à Boulogne au point du jour. AÏlons, courez! du zèle et de l’

point à vous en repentir, — Mais, — object invitant du zeste le

ardeur, vous n’aurez

a Î’hôte d’un ton piteux en voyageur à jeter un regard

ar.

ne et

icène, rsque salle

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LOL bride ez le z-lui \atin perà le le.— ntil- > M.

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sur sa personne. — Votre Seigneurie n'y songe pus; et d’ailleurs je serais physiquement en état de répondre à son désir que je me verrais encore obligé de refuser, n'ayant personne ici pour me remplacer pendant mon absence,

— Alors trouvez-moi dans le voisinage quelque autre messager; vingt pistoles à qui me raportera mon portefeuille avant le jour!

Notre voyageur qui avait eu soin de parler à haute voix, ne put retenir un sourire de satisfaction en voyant Larose se pencher à ‘oreille de son sergent.

— Je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous me demandez, mon brave, — fit Je sergent à La rose, — du moment qu'il s’agit de monseigneur le cordinal et que vous devez être de retour ici avant le jour, jene m’opposerai point à ce que vous profitiez d'une bonne occasion. Inutile de chercher ailleurs, notre cher hôte, poursuivit-il en s’adresà Sant à l’aubergiste : —- vniri nn de nes nrchere aui à | s’acquittera merveilleusement de la comm;.sion, si * toutefois ce gentilhomme le permet.

EE — J'accepte avec reconnaissance, — dit le voya-

geur. Et, jetant une bourse sur la table : — J’espère que ces arrhes activeront le zèle de mon digne messager. — Larose s’empara de la bourse, se confondit en remerciements, reçut les instructions du gentilhomme et sortit. Quelques minutes s'étaient à peine écoulées qu’on entendit sur la route le bruit d’un galop qui ne tarda pas à se perdre dans le lointain, Et d’un! — pensa le voyageur.—mais il en reste encore trois.

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