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Toutes les femmes rougirent, tous les hommes ri. canerent.
— Quel est ce seigneur si connu? — demanda le roi . ;
Apne d’Autriche était blanche comme un linge, Heureusement le cardinal seul la regardait en ce moment.
— Le duc George Villiers de Buckingham, — répondit lAngély.
Louis XIII Partagea l’étonnement général excits par cette réplique. Les filles d’honneur se mordirent les lèvres. Mademoiselle d’Angennes tordait ses mains crispées et sentait venir lVôrage par un pressentiment sinistre. Elle eût voulu Pouvoir s’échapper de cette foule, mais s’était impossible.
L’astrologue hocha la tête d’un air dédaigneux et repartit :
— Maître l’Angély, vous êtes mal renseigné.
—Oui-dà! — fit Je fou. -— Alors rectifiez mes erreurs, illustre devin. On s’instruit toujours en soupant.
— Le duc de Buckingham ne se trouva pas le méme soir à sept endroits, mais à ces sept endroits sept dames allèrent le chercher! — répliqua l’astrologue.
Ce fut une explosion de rires, de huées, de murmures, d’applaudissements et de menaces dans la foule des courtisans.
— Quelles sont ces dames? nommez-les! — q;.
rent quelques voix.
Angelo Catho continua :
— L'une des plus fières et des plus orgueilleuses beautés de la Cour voulait dérouler son arbre généalogique aux Yeux du duc et ]nÿ expliquer le mystère de ses armoiries, — Vingt sourires dénorcèrent mademoiselle de la Rochefoucauld, Pourpre d’indi-
gnation. — Le noble ambassadeur devait faire expérimenter à une autre la recette d’un souper à l'anglaise, — Mademoiselle de Grancey baissa la tête devant les regards moqueurs. — Celle-ci, — Poursuivit l’astrologue, — comptait surprendre, grâce à M de Buckingham, son plus fervent adorateur aux pieds d’une petite fermière. Celle-là espérait, à l’aide des esprits invisibles, attirer dans ses bras le galant dont elle était éprise. La plus économe voulait consulter le duc sur le poids et l’eau de ses diamants, car il est aussi fin connaisseur en Pierreries‘que Peu soigneux de ne pas les perdre. La plus tendre désirait obtenir de lui des renseignements sur le pays des sylphes, où elle désirait s’6tablir.
La foule riait, mais les six demoiselles d’honneur étaient atterrées sous le coup foudroyan?t de cette humiliation publique. L’astrologue ne les avait pas nommées, mais la cour et la ville les avait reconnues. Elles n’osaient même pas se défendre, car c’était se dénoncer elles-mêmes.
En ce moment l’Arménien qui avait sauvé mademoiselle d’Angennes perça les rangs :
— Et la septième? s’écria-t-il à l’astrologue d’une voix retentissante.
Monsieur de Fargy respira, car l'éclair d’un soup- Son avait traversé son esprit.
Cependant Catherine d’Angennes éperdue, chancelante, était Parvenue à $e rapprocher d’Anne d'Autriche, et elle s’Appuÿà contre son fauteuil.
a reine saisit Ia main brûlante de la Pauvre enfant et lui dit à voix basse :
— Tu as peur, mignonne ?
sus Madame, j'aurai du Courage jusqu’au out !
— Oh! je ne souffrirai pas que l’on t’accuse si 14-
chement, — reprit la reine, — Je ne te verrai pas d’un oeil calme et serein succomber sous ces hoëri. bles calomnies. Compte sur moi, Catherine, Je te justifierai, je leur dirai à tous que tu ne m’as pas quittée.
— Et vous vous perdriez, madame, — dit en frémissant la Pauvre enfant. — Non, ma chère maîtresse, laissez-moi achever mon oeuvre. Vous êtes l'honneur du royaume, vo:is, et moi je suis une simple fille indifférente à tous.
Au même instant elle tressaïllit devant le regard ardent et jaloux de Fargy, qui, Sous costüme d’Arménien, ne la quittait pas des yeux et s’étonnait de Plus en plus de son trouble et de son effroi.
Alors elle pria Dieu du fond de”son coeur d’empêcher l’astrologue de Poursuivre plus loin sa dé. nonciation infâme.
L’Angély semblait renoncer à continuer la Jutte. L’astrologue le toisait d’un regard superbe. Tout à coup le cardin
— Sire, — dit Richelieu, — votre fou n’entend rien aux interrogatoires. Je Vous amène un habile homme qui, avec deux lignes de l’écriture d’un prévenu et trois réponses de sa bouche, trouverait moyen de le faire pendre. Permettez-lui de poser une seule et dernière question à l’astrologue.
— Je l’écoute, — dit Louis XIII.
L'intervention du cardinal dans ce débat burlesque et terrible avait redoublé la curiosité et l’intérêt; tout le monde s'était levé.
— Le devin doit s’expliquer plus nettement, — dit le conseiller criminel d’une voix évidemment contrefaite. — Ay lieu de nous dire où le due de
Buckingham ne se trouvait pas, qu’il nous dise où il se trouvait!
Les respirations étaient suspendues, Un silence de mort pesait suür l’immense salle.
— Dans l'hôtel de la reine, — répondit d’une voix éclatante l’astrologue.
Deux cris se croisèrent dans l’air embrasé: deux
cris poussés par lArménien et Par mademoiselle d’Angennes.
qui paraissait tout à l‘heure devoir la sauver, à cette heure la déshonorait publiquement,
Frappée d’un coup de foudre, humiliée, confuse, elle s’évanonit de honte et de peur en voyant la reine mère, Marie de Médecis, qui s’écartait de son Contact avec dédain, et Anne d’Autriche qui se détournait pour cacher ses larmes de pitié.
Arménien se Précipita vers elle et prit ses mains dans les siennes :
— Catherine! Catherine! reviens à toi, — mur- Mura-t-il à son oreille. — Je ne les crois pas, les infâmes, Ils mentent, ils mentent, n’est-ce pas? — Puis, se penchant vers la reine, à voix basse, il lui cria: — Mais défendez-la donc! mais sauvez-la
donc, madame, vous voyez bien qu’elle meurt pour vous! Maïs Anne d’ i
ale pu-
r d’ennemis. Ella — mes, Ce dernier abandon frappa au coeur l’Arménien. — Ja reine ne lui vient Pas en aide, — pen-
sa-t-il, — Catherine serait-elle donc coupable? Oh! impossible, — Et s’élançant avec rage vers l’astrologue : — Vous en avez menti, maître Angelo Catho! — s’écria-t-il.
— Sur mon honneur, j'ai dit vrai.
— Si vous n’êtes nas un lâche, vous me rendrez raison de cette calomnie.
— S'il n’y avait pas un édit contre les duels, ce serait avec plaisir, monsrigneur.
* — Ah! vous abritez votre lâcheté sous les édits du cardinal. Vous êtes sans doute un de ses serviteurs, et le plus lâche de tous!
— Je ne suis pas un lâche, —- répliqua l’astrologue qui ne déguisa plus sa voix, — car fe n’arrête pas monsieur le comte de Fargy, qui devait être à Londres et près de madame Henriette, au lieu de me prouver à Paris. — L’Arménien reconnut avec terreur son ennemi, monsieur de Rochefort. — Et de plus, — reprit ce drenier, — je ne suis pas un lâche, car je vous donne rendez-vous à Bruxelles dans cinq jours. Là nous pourrons nous battre sans contrevenir aux lois.
Le comte de Fargy serra la main à son adversaire.
— Bien monsieur, je rétracte mon insulte, mais ce sera un duel à mort, n’est-ce pas?
— Soit; je me vengerai sur vous des outrages de votre patron, le duc de Buckingham.
— Et moi je me vengerai sur vous du cardinal, que sa robe rouge protège contre ma haine.
Ils se séparèrent et se perdirent dans ja foule. La fête continua. brillante et animée, jusqu’à cinq heures du matin. John Felton se hâta de quitter sa robe de conseiller criminel, s’équipa en simple matelot, et alla s’embarquer à Boulogne pour l’Angleterre.
Le lendemain, mademoiselle d'Angennes se présenta devant la reine pour faire ses adieux.
— Ne désespère pas de l'avenir, ma mignonne, — lui dit Anne d’Autriche en l’embrassant. — Cette scène odieuse n’a pu t’aliéner le coeur de ton généreux amant. Je lui répondrai de tn fidélité, et il ne mettra pas en doute ma parole royale,
— C'est vrai, madame, — répondit Catherine, — et je suis certaine que M. de Fargy n’hésiterait pas à m'’épouser pour réparer la honte de cette triste aventure. Mais je suis loyale et je l’aime, madame: aussi je ne veux plus consentir à cette union tant révée! ‘
— Tu ne veux plus! — répéta Anne d'Autriche avec surprise,
— Non, madame, — dit Catherine, — car je mettrai toujours l’honneur de M. de Fargy bien audessus de mon honneur personnel.
La reine n’osa insister, car elle admirait et comprenait cette héroïque élévation de sentiments.
Mademoiselle d’Angennes n’attendit donc pas les ordres du roi pour se retirer de la cour. Elle entrait le jour même aux Ursulines, tandis que M. de Far- £y partait pour Bruxelles. -
Huit jours plus tard, elle apprit la mort de l’infortuné jeune homme, tué en duel par le.comte de Rochefort, et qui ne lui avait guère disputé sa vie. Son noviciat terminé, Catherine prit le voile et usa de son existence par des austérités cruelles.
Les mémoires du temps assurent que mademoiselie d’Angennes fut élue abbesse quatre ans après, *t mourut le lendemain de son élection des suites d’une affection de poitrine.
Cependant la terrible scène de l’astrologue avait faït oublier à M de Fargy et à mademoiseile d’An
gennes l'entretien bizarre du cardinal de Richeliew et de John Felton.
La reine ne fut pas prévenue.
— Le 23 août de l’année suivante, au moment où le duc de Buckingham sortait de sa chambr:, à Pcrismouth, après avoir doné audience au due de Soubise et aux envoyés de la Rochelle, il reçut un cowa de couteau en pleine poitrine.
Tandis que l'assassin s’enfuyait, le duc n’eut que le temps d’arracher de sa blessure le manche du couteau en criant :
Ab! le misérable, il m'a tué.
Et il tomba mort entre les bras de son valet de chambre Patrice O’Reilly et du duc de Fryars.
Patrice ramassa un chapeau aù fond duquel était collé un papier contenant ces mots :
‘‘Le duc de Buckingham était l’ennemi du royaume; à cause de cela je l’ai tué.”
Toutes les fenêtres de la maison s’ouvrirent, et dix voix crièrent à la foule entassée dans la rue en attendant la sortie de Buckingham:
— Arrêtez l’assassin! il est nu-tête!
Un homme sans chapeau, calme, mais pâle, faisait partie de cette foule. Un valet de vénerie mit la main sûr lui en criant:
— Voici l’assassin.
— Oui,—répondit l’homme, —c’est moi qui ai tué le duc.
L’assassin déclara devant ses juges qu’il croyait avoir sauvé le royaume en tuant le plus perfide conseiller du roi, qu’il n’avait pas eu de complices, et
cita des exemples, tirés de la Bible pour se justifier et célébrer son actiar,,
Il se nommait John Felton.
1 mourut avec Un courage extraordinaire, en di. ‘ant d’une voix fervente :
— Mon seigneur Dieu, recevez mon âme dans vo. tre pars dis e* sauvez celle de Clary!
ce rom de f‘lary, des larmes brillèrent dans :.. YeUx: mais i] ne montra Aucun autre cigne de fai. esse,
Lorsque mademoiselle de Ville-aux-Clercs annonça, la Première, à la reine, le meurtre de Bucking.
am, Anne d'Autriche s’écria :
— C’est impossible! je viens de recevoir une lettre de lui!
Cependant elle tomba en défaillance dans les bras de ses filles d’honeur de service, Vile-auxCleres et d’'Hautefort.
Quelques heures après, Louis XIIT revint exprès de Saint-Germain au Louvre, Pour confirmer à sa femnie la fatale nouvelle, avee un joyeux sourire sur les lèvres et dans les yeux.
Voilà comment se vengeait Son Eminence monseigneur le cardinal de Richelieu.
Le prochain volume qui paraitra durant la première quinzaine d'Avril aura pour titre: