CE QUE COUTE L'AMOUR D’UNE REINE
Richelieu n’avait pas été dupe du noble dévouement de mademoiselle d’Angennes. Avide de connaître toute la vérité, surpris de l’absence simultanée de toutes les autres filles d’honneur, il mit Rochefort en campagne: et comme à cette époque les maîtres d’hôtels et les soubrettes n'étaient pas plus indifférents qu'aujourd'hui au tintement des pisto-
les, il eût bientt pénétré le mystère de la fameuse soirée du samedi.
Buckingham avait tout fait. C’était pour lui et par lui que les jeunes espionnes de la reine avaient déserté leur poste, à l’exception de mademoiselle d’Angennes, et le duc n'avait tenu parole qu’à cette fidèle amie de la reine.
L’énigme était facile à deviner pour un homme rompu à toutes les ruses et à toutes les intrigues. Furieux d’avoir été joué, il résolut de se venger.
Ne pouvant, faute de preuves, convaincre la reine d’une faute dont lui ne doutait pas, il s’étudia à changer peu à peu la froideur de Louis XIII à l’égard de sa femme en ‘haine et en antipathie.
La conspiration de Chalais le servit admirablement dans ce dessein.
Quant à la jolie fille d’honneur, il attendit, avee
la patience d’un tigre tapi dans les jungles, l'heure de l’atteindre dans son amour et dans son honneur, Six mois s'étaient écoulés depuis les scènes de l'hôtel d‘Amiens.
Par une belle matinée de décerabre, l'hôtel de ville de Paris s’anima soudainement d’une grande rumeur. Le greffier de la ville venait d’en remettre les clefs à un enseigne des gardes du corps, escorté d’exempts et d’archers, qui, au nom du roi, avait fait occuper aussitôt toutes les portes et issues.
Puis la place de Grève se couvrit d’arquebusiers et de gardes suisses, sous les ordres du capitaine des gardes, comte de Charost, et du duc de Montbazon, gouverneur de Paris.
La révolte et la guerre civile venaient-elles dnne d’éclater?
Non, car les rangs des soldats s’ouvraient devant des bandes pacifiques de galonins de cuisine à la téte desquels s’avançait majestueusement maître André, l’hôtelier de la friande mademoiselle de Grancey, et un ménétrier costumé aux couleurs de la ville, Les galopins de cuisine portaient sur leur tétes des mannes pliant sous le poids des pâtés, des volailles et du gibier.
Ce jour-là, les échevins de la bonne ville de Paris offraient une fête somptueuse à Leurs Majestés. *
Vers cinq heures, la nuit venue, une file de carrosses d’un côté, et une file de chaises de l’autre, débouchèrent vers les deux flancs du perron. Et ce fut aussitôt un assourdissant vacarme de pages, de laquais et de porteurs qui se gourmandaient avec les sergents chargés du maintien de l’ordre.
© gouvernement recevait les invités sous le vestibule; le greffier de la ville les engageait à monter l'escalier; les échevins et le prévôt des mar-
chands se tenaient à l'entrée de la salle de réception
Toutes les dames prirent place sur les gradins, élevés en amphithéâtre autour de 14 grande salle, qui était encore plongée dans l'obscurité et ressemblait au purgatoire se peuplant d’ombres errantes.
Tout à coup le prévôt merchands frappa la porte de sa baguette en criant: “Le roi arrive!’
Aussitôt une centaine de lustres à vingt chandelles descendirent tout allumés des plafonds et firent étinceler les diamants, les rubis, les broderies d’argent, lds satins ajustés de velours et d’hermine, les robes de drap rehaussées & or, semées de perles et de ferrets de pierres précieuses, qui formeient la toilette des dames.
C'était un éblouissant spectacle que celui de cette salle ceinte dans toute sa longueur de gradins, ce qui lui donnait l'apparence d’un gigantesque fer à cheval. Aux deux extrémités s’ouvraient les portes d’entrées, tendues de tapisseries et d’écussons armes de la viile, et se dressaient les estrades des musiciens, séparées l’une de l’autre par un rideau qui masquait la seconde salle où devait être servie la collation.
Les portes de la salle s’ouvrirent à deux battanis ” devant Leurs Majestés, que le prévôt et les échevins avaient été recevoir au bas de l'escalier, précédés de dix sergents de la ville qui portaient chacun deux flambeaux blancs.
Les vingt-quatre violons du roi jouèrent une marche que répétèrent au dehors les tambours des gardes et des suisses .
Louis XIIT entra, tenant par la main Anne d’Autriche, qui resta pâle et sérieuse au milieu d’un dé-
lire de joie qui bruissait et éclatait en furieux vivat.
Etait-ce pour rappeler à la reine un souvenir douloureux? Le roi portait l’élégant costume que Buckingham avait mis à la mode cette année-là parmi les dix-sept dangereux et les raffinés d'honneur de haut lieu: c’étaient le manteau court espagnol de velours incarnat brodé d’or, le pourpoint bleu clair, rayé d’or, à manches ouvertes, crevés de satin blanc, et les batites de cuir blanc de Russie, à entonnoir frangé de riches dentelles.
Quant à Anne d'Autriche, sa pâleur et sa tristesse étaient d'autant plus visibles que son habit de
satin vert brodé d’or et d’argent à la mode castilla-
“ne était plus splendide. Elle portait des manches
pendantes renouées sur les bras par de gros rubis en guise de boutons. Sa fraise ouverte laissait entrevoir son admirable gcrge. Coiffé d’un petit bonnet de velours vert surmonté d’une plume de héron, elle paraissait si adorablement belle qu , si Buckingham eût pu la contempler en ce moment, il se serait jeté sans nul doute à ses pieds devant tLute la cour.
Cependant le roi salua gracieuseinent les dames, et donna le signal des danses en prenant la main de la femn'e du prévôt des marchands, tandis que ce dernier recevait l’invitation de la reine.
Autour du ballet royal on commença alors le branle de la torche. Un cercle rapide de danseurs se forma, agitant les flambeaux et secouant des milliers d’étincelles. Les sept filles d’honneur da la reine faisaient partie de cette ronde Joyeuse.
Tout à coup un cri d’effroi s’éleva au milieu de de la ronde. Une étincelle s'était attachée aux dentelles d’une danseuse, et en une seconde la paurre femme avait été enveloppée d’un réseau de feu. Le
M ee Ge
cercle du branle se rompit; les danseuses s’enifui-
rent en poussant des clameurs d’épouvante, les
hommes eux-mêmes reculaient indécis.
Alors, un des spectateurs, déguisé en Arménien, qui avait suivi la ronde d’un regard sombre et avide, s’élança vers la jeune femme en l’enlaçant dans ses bras, chercha à l’envelopper de sa grande robe” Asiatique, à étouffer la flamme sous ses plis, et à la comprimer avec ses mains nues, qui bravaient héroïquement les morsures du feu, Grâce à la rapidité de son élan, il préserva le visage de la danseuse, arracha les lambeaux enflammés de s4 fraise, de ses dentelles, de ses manches pendantes et éteignit ces dernières cendres rougeoyantes sous ses pieds, t
Chose étrange! ce fut an moment où tout danger cessait que, contemplant le charmant visage de la jeune fille, évanouie de frayeur dans ses bras, il trembla de tout son CoTps en murmurant à voix basse avec une expression passionnée :
— Catherine! Catherine! — Cependant les dan- Seurs rassurés se rapprochaient de lui, après avoir tous éteint leurs flambeaux: mais l’Arménien releva la tête et s’écria: — Place! place! messieurs : il faut transporter cette jeune dame hors de la salle, où la chaleur l’empêcherait de reprendre ses sens,
Et, emportant ce précieux fardeau, il se précipita vers la porte d’entrée avant que les compagnes de mademoiselle d’Angenes, car c'était elle que le feu avait atteinte, eussent Pu arriver jusqu’à elle et lui porter secours.
Maïs cet incident fut si rapide qu’il ne troubla pas longtemps la joie et l’éclat du bal. Les danses Tecommencèrent avec plus d’entrain que jamais,
L’Aménien transporta mademoiselle d'Angennes
dans le cabinet particulier du prévôt des mrachands et, lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle Le vit à ses genoux, couvrant sa main de baisers ët de larmes. D'abord elle fut effrayée en se trouvant seule avec cet homme au costume singulier, que sa barbe à moitié brûlée ef son visage barbouillé de fard et de involontairement lorsque leurs regards se croisèfumée rendaient presque hideux : mais elle tressaillit rent, et quand il lui eût dit tristement :
— Catherine, ne me reconnaissez-vous pas?
Elle joignit les mains, se leva droite, malgré sa faiblesse, et s’écria :
— Monsieur de Fargy ici! et c’est vous seul qui avez eu le courage de me sauver! Oh! vous n’avez Pas eu peur pour vous! Comment ne vous ai-je pas deviné tout de suite?
—. M’aimez-vous toujours, Catherine? -— reprit ls comte.
Mademoiselle d’Angennes sourit, et sa rougeur fut accompagnée d’un doux sourire.
— Mais malheureux! — dit-elle soudainement, — comment avez-vous eu l’imprudence de venir à cette fête?
— Je voulais vous revoir, Catherine.
— Mais si vous étiez reconnu! murmura-t-elle. — Oh! cette seule pensée me fait frissonner. Ne rentre zpas dans la salle, monsieur le comte.
— J'ai tant de choses À vous dire, Catherine, tant de choses qui se sont amoncelées sur mon coeur, depuis six mois que nous sommes séparés, depuis six mois que je vis dans un enfer, car cette brillante cour d'Angleterre où vous n'êtes pas, c’est Pour moi un enfer d'abandon et de solitude!
En ce moment ils entendirent un bruit de pas qui se rapprochait dn enbinet. Mademoiselle d’Ângennes attira vivement le comte derrière les rideaux
qui masquaient les fenêtres, et mit un doigt sur les lèvres de son jeune amant.
Presque aussitôt deux hommes entrèrent dans le cabinet. C’étaient le cardinal ministre, pâle, maigre, les yeux brillants; et le prévôt des marchands, gros homme réjoui, qui se carrait majestueusemient dans sa belle robe de satin mi-partie,
— Vous pensez donc, monsieur le prévôt. — dit Richelieu, — que l’Anglais que vos archers viennent d’arrêter au moment où il affichait sur les murs de l'hôtel de ville un placard insultant pour notre ami et allié le duc de Buckingham, est le méme Personnage que nous a déjà dénoncé milord Rich, chargé d’affaires d'Angleterre?
— Certainement, mônseigneur, — répliqua le prévôt d’un air fin et sagace, — puisque le placard aposé aux murs de l'ambassade était écrit de la méême main.
— C’est une insolence qui crie vengeance !—dit le cardinal d’une voix forte.
— Le drôle mériterait d’avoir le poing coupé en place de Grève, — ajouta le prévôt.
Richelieu le regarda froidement, puis il lui dit avec brusquerie :
— Monsieur le prévôt, je suis curieux de voir ce capitan assez osé pour faire aux ministres et aux favoris des rois leur procès à coups d’épigrammes et de prophéties.
— Mais ce misérable n’est pas digne de comparaftre devant Votre Eminence, — réponditle prévôt.
— Tel est mon bon plaisir, — répliqua le cardinal. — Envoyez-le moi, et retournez danser au ballet, monsieur, Je veux l’interroger sans témoin.
Le prévôt s’inclina respectueusement et sortit à reculons.
Le cardinal s’assit dans un fauteuil, les yeux
fixés sur la porte avec impatience, comme s’il eût voulu presser la venue du coupable. Les deux amants n’osaient respirer. me
Des archers montèrent enfin l’escalier et parurent à la porte, poussant l'Anglais devant eux.
Le cardinal leur fit signe de se retirer et de le laisser seul avec cet homme. Ils obéirent.
L’Anglais le regarda avec surprise et lui dit:
— Vous êtes mon juge, et vous ne craignez pas que je vous tue?
— Non, — répliqua tranquillement Richelieu.— car tu haïs un autre homme. — L'’Anglais ne baissa pas ses grands yeux bleus clais, où luisait un feu sombre, dovant le regard pénétrant du cardinal. — Maintenant, — reprit ce dernier, je vais faire mon métier de juge. Quel est ton nom?
— John Felton, — dit l'Anglais en déployant une sorte d’orgueil emphatique qui coïncidait mal avec l’obscurité de ce nom; — mais je dois vous déclarer, monseigneur, qu’un enfant de la vieille Angleterre ne peut se recnnnaître justiciable des lois et ordonnances françaises.
— Soit! — fit le cardinal. — Alors je vais t'envoyer à milord Rich, ét vous vous expliquerez mieux entre compatriotes.
Une subite pâleur avait blanchi le visage jaunâtre de John Felton au nom de milord Rich.
— Non, non, je péchais par orgueil, —dit-il d’une voix soumise, — Je désire être jugé par Votre Euninence plutôt que par ce publicain que vou: appelez m'lord Rich.
— Bien! — reprit Riçhelieu. — Chacun son goût. Tuaurais pu faire un plus mauvais choix. Voyons! — est-ce toi qui as écrit et affiché de ta main et le placard susdit?
Et, déployant un grand parchemin que le prévôt
avait déposé sur la table, il lut lentement et d’une voix sonore où perçait un certain contentement :
“Qui gouverne le royaume? le roi Charles Ier. “Qui gouverne le roi? le duc de Buckingham. Qui ‘‘gouverne le duc? le diable Satanas.”?
Monsieur de Fargy regardait le juge et le coupable par une fente du rideau. Le juge souriait en lisant, et le coupable souriait en écoutant,
— Oh! — s’écria John Felton, — que West-il ici, ce Nabuchodonosor qui se bouche les oreilles Pour ne pas entendre les’pleurs des veuves et des orphelins, et les grincements de dents, des hommes?
— Tu avoues-donc ton crime? — demanda froidement le cardinal.
L’Anglais s’avança vers lui d’un air farouche, inspiré et hagard à la, fois, et, lui suisissunt le bras:
— Oh! qui f’es-tu Buckingham! que n’es-tu cette pierre de scandale et d’abomination ! que n’es-tu le superbe frappé de vertige qui jette dans la fosse aux lions les enfants ot femmes, et qui exile les fils de Sion sur les rives du fleuve de Babylone!
Une sueur moite ruisselait du front de l’Anglais, et il dardait sur Richelieu des regards cruels et égarés; mais le caydinal, sans dégager son bras, sans repousser l’énergumène ou s'éloigner de lui, continua avec le même sang-froid son interrogatoire.
— Pourquoi, John Felton, as-tu insulté en France le ministre d’un roi allié de la France?
— Parce que, répondit le fanatique, — je ne puis l’atteindre ici que par des ouvrages et de- menaces, et que le Nabuchodonozor maudit m'a ait bannir de l’Angleterre. ‘
— Tu tiens donc beaucoup à revoir ta brumeuse ville de Londres? — demanda Richelieu avec un accent de commisération.
— Si j’y tiens! — s’écria Felton dont les yeux s’illuminèrent d’un rapide éclair de joie.
— Qu'y veux-tu denc faire? — insista le cardinal. :
— Y tuer un homme! — répondit l’Anglais avec un air de résolution sombre et implacable.
— Et que t’a fait cet homme? — demanda Richelieu. Il est des cas où la vengeance est légitime.
John Felton se frappa le front comme pour se rappeler un souvenir de confusion et de honte, et répliqua d’une voix sourde et saccadée :
— J'étais lieutenant. J'avais trois blessures. J’aimais la blorde Clary Smithson, la fille de Harry Smithson, le drapier de la Cité. Elle m’aimait. Tout enfant, je lui avais appris à lire dans ma Rible, enfant moi-même. Mais le père ne voulait me donner Clary que le jour où je serais nommé capitaine. Clary, elle, assurait qu’elle m’aimait autant lieutenant que capitaine; mais les pères n’écoutent pas les jeunes filles, On m'avait déjà fait trois passe-droits pour des nobles. J’eus alors l’idée de m'adresser moi-même au lord-gardien des cinq ports duc de Buckingham. J'étais bien niais, n’est-ce pas? Le duc, qui était en conférence avec son tailleur, à ce que j’ai appris de son valet de chambre, Patrice O’Reilly, refusa de me donner audience. J’écrivis une requête, humble, suppliante, pressante, à cet illustre seigneur. Je ne reçus pas de réponse. Alors ma pauvre fiancée, ma douce Clary, la blanche et chaste fille, eut pour notre malheur à tous deux une inspiration mauvaise. Sans m'’en prévenir, sans prendre conseil de personne, un matin elle quitta la maison de son père avec cette liberté qu’autorisent les moeurs de nôtre pays, et elle se rendit d’un pied assuré, d’un coeur ferme, d’un front haut, à l’hôtel de ce pharisien maudit. À ce souvenir, le sang me
bourdonne aux tempes et J'ai froid dans le dos. Patrice O’Reilly, tout coeur de liége qu'il soit, m’a nssuré lui-même que, peu habitué à voir de si jeunes et si purs visages se présenter aux audiences du favori, il essaya de lui ôter tout espoir. Mais elle persista d’un air si honnête, si calme et si résolu à la fois, qu’il en fut touché et l‘introduisit près de cet Aman orgueilleux qui foulait les peuples sous ses pieds pour leur faire suer des impôts.
-— Eh bien! notre ami le due de Buckingham, lui le galant par excellence, résista-t-il aux prières sorties des jolies lèvres de tn Clary? il eût été bien difficile: mais j’aime à croire qu’il reconnût la justice de la demande,
— Oui, — dit à voix basse John Felton, — en sortant de cette chambre Clary emportait mon brevet de capitaine,
— Ah! je savais bien, — dit très-haut le cardinal, — que le duc ne pouvait avoir mérité que ta reconnaissance? Et tu veux retourner en Angleterre pour lui donner de nouvelles preuves? Je t’en fournirai les moyens.
John Feiton fit un bond de Joie, comme un chacal sautant sur sa proie, — Je vois bien, — ajouta le cardinal, — que tu plaisantais tout à l'heure en parlant de tuer un homme, Tu vas partir le coeur enivré de joie et ne pensant qu’à épouser Clary.
— Mais vous n’avez donc pas compris, monseigneur, — s'écria Felton avec un râle de fureur, — que Clary s'était éprise de ce sépulchre blanchi, et qu’il l’avait déshonorée! i
— Soupcçons d’amant, querelle d’Allemand, serment d’ivrogne! — dit ensouriant Richelieu toujouis blême et tranquille. ;
— Clary est morte le jour où j’ai déchiré le brevet qu’elle avait sollicité Pour moi et où je le lui ai
jeté au visage! — dit l'Anglais de sa voix inflexible.
— Bah! tu oublierns tout cela dans ln traversée, — reprit le cardinal, — et tu iras redemander à notre bon ami George Villiers ton brevet de capitnine. — Un nuage sombre passa sur le front du fanatique. Il avait-jugé son homme. Les deux amants, entrelncés derrière les rideaux, frémirent de la même épouvante et de ln même indignation. — Clary ne t’aimait donc pas? — demanda Richelieu à l’Anglais. |
—Elle m’aimait comme un frère, et elle a animé cet insolent Villiers comme un amant, — hégaya Felton semblable à un homme ivre.
Richelieu laissa échapper un sourire : après cette réponse, il était bien sûr que le fiancé de Clary ne pardonnerait pas au due de Buckingham et qu’il saurait mourir comme il saurait tuer pour son propre compte, sans dénoncer de complices et sans s’imaginer même qu’il en eût.
On pouvait lancer le chacal hors de sn cage.
— John Felton, — dit-il d’une voix solennelle, — tu retourneras en Angleterre; mris il faut d’abord que tu consentes à m’obéir cette nuit en tout ce que je t’ordonnerai. Acheter sa vengeance par le sacrifice d’une nuit est-ce trop cher?
— Non, — répondit l'Anglais, — ordonnez.
— Suis-moi done. J'ai un beau rôle à te faire jouer dans cette fête.
Et, marchant devant Felton, qui le suivait comme un chien son maître, il sortit du eabinet du prévôt, et leurs pas s’assourdirent bientôt sur l’escalier.
Alors M, de Fargy et mademoiselle d'Angennes
ia s’échappant de leur cache, se regardèrent face à face, Hot et ils se firent peur.
Catherine prit la main du comte, et, d’une voix altérée : ; — Pas une minute à perdre, — dit-elle, — C’est Dieu qui a voulu que vous m'emportiez dans ce cabinet. Il faut que j’avertisse la reine et que nous Prévenions un affreux malheur. Monsieur de Fargy nous pouvons toujours compter sur Vous, n'est-ce pas?
— Je suis votre bras, Catherine.
— Ah! vous aussi Vous retournerez à Londres.
Il faut que vous arriviez avant cet insensé. Son nom? John Felton ; oh! ce nom est gravé dans ma tête! Cette fois Vous ne fuirez pas devant vos ennemis, vous Partirez pour Sauver la reine et celui à qui vous devez votre liberté et peut être votre vie. Venez, rentrons dans la salle. Que le cardinal ne Puisse se douter que nous avons entendu cette horrible conversation.
argy lui offrit le bras, et ils revinrent dans la salle au moment où l’on tirait le grand rideau pour que Leurs Majestés entrassent au salon, où resplendissait le buffet d’argent de la ville.
gnifique vaisselle devaient briser
de fine faïence, que les convives après le souper. Tel était l'usage.
Louis XIIT s’assit, entouré de ses gentilshommes qui le servaient, tandis que les filles d’honneur servaient la reine, et il Porta un brinde (taost) à la ville.
Il se retourna et vit un petit homme maigre qui
enlevait ces plats d’une main adexfre et leS faisaient disparaître au fond d’un bissae de Proportions fabuleuse,
Cet homme était coiffé d’un bonnet à longuss
creilles et à crête de Papier; une marotte pendait à son poing, une énorme vessie à sa ceinture, et sa livrée aux couleurs royales, bleu, blane et rouge, retentissait d’une sonnerie de grelots et de clochettes,
C'était maître l’Angély, fou en titre d'office de £a Majesté.
— Ah çà! goinfre bâté, — dit le roi en TNT —que fais-tu céans, collé à mon dossier comme une huître à son rocher?
— Les fous sont aux échecs les plus proches des Tois, — répondit l’Angély d’une voix lugubre.
— Mais nous sommes à table pour collatior… :r et non pour jouer, prince des sots? — dit le roi.
— Prince vous-même, — répliqua l’Angély. - .
Oneques je n’eus d’autre sceptre que ma marotte.
— Assez drôle! — reprit Louis XIII en arrêtant la main du fou, qui essayait encore de lui escamoter un plat d’oranges et de craquelins. — Ne me laisseras-tu même pas manger une dragée dorée? Avec un appétit si pervers, je ne te conseille pas de jamais prendre femme et enfants.
— Oh! je sais bien que mademoiselle de Grancey ne voudrait pas de moi chétif! — dit l’Angély en Soupirant d’un air piteux et jouant de Ia prunelle du côté de la fille d'honneur, qui devint toute rouge et confusionnée, aux grands éclats de rire des assistants.
— Mais que veux-tu faire de toutes ces provisions de siége? — poursuivit Louis XIII en touchant du doigt le bissac hyperbolique.
— Sire, c’est pour prendre des orces et ne pas rempre dans le duel auquel je vais me livrer devant vous.
.— Un duel! — répéta Je roi en fronçant le sour-
eil,
nee
— Pardon, sire. J'oubliais les édits de Son Eminence, Je voulais dire un tournoi!
— Et quel est ton adversaire?
— Un grand astrologue qui prétend être ressucité du siècle de Louis XI, et prend le nom d’Angelo Catho. C’est Presque mon homonyme!
— Et avec quelles armes joueras-tu? A l'épée, à la dague, à l’arquebuse, à la hallebarde, à la fronde, à l’arc ou au canon?
— Oh! nous lutterons à armes courtoises, c’est-àdire à coups de langue. L’astrologue prétend connaître aussi bien l'avenir. que le passé, et je prétends, moi, lui inspirer le désir de rentrer à cent pieds sous terre,-en lui posant deux ou trois questions auxquelles je lui défie bien de répondre.
— Et où est donc ton astrologue?
— $ire, me voici! — dit une voix que mademoiselle d’Angennes crut avoir déjà entendue et qui la fit tressaillir.
Et un homme, enveloppé dans une grande simarre noire traînant sur les planches, la tête surmontée d’un bonnet pyramidalement pointu, le menton noyé dans les flots d’une barbe blanche postiche, s’avança vers la table, agitant une baguette de sycomore à sa main.
Louis XIII, qui était très-superstitieux, pâlit légèrement. Les courtisans se pressèrent autour de l’astrologue, s’attendant à une lutte divertissante entre ce grave Personnage et le fou du roi.
L’Angély se plaça en garde devant le nouvel Angelo Catho, et brandit sa marotte vers [ui comme "nc épée tandis qu’il frappait trois ‘ris du picd le plencher et qu’il faisait tinter le carillon de sos grelots.
— La lice est ouverte, chevaliers! - s'éerin Louis X:IT. — Laissez aller, messieurs!
Les courtisans éclatèrent de rire à ceite facétie royale. Ce roi morose et timide plaisantait si rarement.
— Angelo, je te défie de répondre à la première question que je vais t’adresser,— dit le fou.
.— Et moi j’adjure les planètes célestes que je te répondrai eu moins de temps que tu n’en mets à faire glisser un plat de cette table dans ton bissac.
— Eh bien! — reprit ’Angély — dis-moi, savant astrologue, s’il est possible qu’un homme se trouve le mêe jour, à la même heure,, dans sept endroits différents.
Le fou se mit à rire et à battre des mains. Ta reine, qui n’avait pas daigné jusqu'alors se retourner pour prêter attention, se réveilla de sa torpeur et regarda vivement PAngély. Sec filles d'honneur étaient déjà au premier rang des curieux, Tes yeux avides et la respiration haletante.
— Non, — répondit gravement Angelo Catho.
— Bah! tu es un triste sphinx, mon compère, — réplique l’Angély. — Où diable as-tu pris tes degrés en astrologie?
— Pas à ton école, maître fon! J'ai dit la vérité.
— Eh bien! si tu réponds non à ma question, moi qui ne suis pas astrologue, je réponds owi, illustre devin.
— Ce n’est pas tout de dire oui, il faut prouver, -— observa avec calme Angelo Catho.
— Je vais prouver.
La curiosité redoubla : les rangs de la foule se resserrèrent, toutes les têtes se penchèrent vers les deux jouteurs.
— L'aventure est arrivée à un seigneur, bin con ra de tous les assistants et encore plus de toutes les ascistantes, — reprit l’Angély.