‹ Les sept chateaux du roi de Bohème: Les quatre talismans (volume 2)Chapitre 13 sur 33 · HISTOIRE DE DOUBÂN LE RICHE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE DOUBÂN LE RICHE

cigneur, je suis né à Fardan, qui est une petite ville du Fitzistan , dans le royaume de Perse, et je m'appelle Douban. Je suis Taîné de quatre enfants mâles, dont le second s^appelait Mahoud, le troisième Pirouz , et le quatrième Ébid , et mon père nous avait eus tous les quati*e d*uae seule femme qui mourut fort jeune, ce qui le décida sans doute à se remarier, pour qu'une autre mère eût soin de nous. Celle qu*il nous donna dans ce dessein n'était guère propre à servir ses vues , car elle était avare et méchante. Comme notre fortune passait pour considérable, elle fit le projet de se l'approprier , et mon père ayant été obligé de s'absenter plusieurs mois , elle résolut de mettre ce temps à profit pour exécuter ses desseins. Elle feignit de s*adoucir un peu en notre faveur pour nous inspirer plus de confiance, et les premiers jours ainsi passes avec plus d'agrément que nous n'étions accoutumés à en trouver auprès d'elle, cette mauvaise personne nous leurra tellement des mer^ veilles du Fitzlstan et du plaisir que nous goûterions à y voyager en sa compagnie , que nous en pleurâmes

joie. Nous partîmes, en effet, peu de temps après,. s une litière bien fermée , dont elle ne soulevait ais les portières , par respect , disait-elle , pour la ]ui défend aux femmes de se laisser voir, et* nous igeâmes ainsi pendant soixante journées, sans aperlir ni le ciel ni la terre, tant il s*en fallait que nous ions nous faire une idée, du chemin que nous (is parcouru et de la direction dans laquelle nous is conduits. Nous nous arrêtâmes enfin dans uim , épaisse et obscure , où elle jugea à propos de ; faire reposer sous des ombrages impénétrables au 1 , et je ne doute pas que ce ne fût cette forêt que qui sert de ceinture à la montagne de Caf , elle est elle-même , comme vous savez , la ceindu monde. Nous nous divertîmes assez bien dans endroit , en buvant des vins qu'elle avait apportés »nt nous ne connaissions pas l'usage. Ces breuvages idus nous plongèrent dans un sommeil si profond , me serait difficile d'en déterminer la durée» Mais le fut la douleur de Mahoud , celle de Pirouz et ienne, car notre jeune frère Ebid dormait encore, d nous ne retrouvâmes au réveil ni la femme de père ni la litière qui nous avait amenés ! Notre lier mouvement fut de courir , de chercher , d'ap- • à grands cris ; le tout en vain. Nous comprîmes

aisément le piège où nous étions tombés, car s déjà vingt ans et mes deux frères puînés une

année de moins , parce qu'ils étaient jumeaux.

;e moment nous nous abandonnâmes au plus hw-

déscspoir et nous remplîmes les airs de nos cris ,.

G CONTES FA.ITASTIQLËS.

sans parvenir toutefois à réveiller notre frère Ebid qui paraissait occupé (l*un rêve gracieux , car le malheureux enfant riait dans son sommeil. Cependant nos cla^ meurs devinrent si fortes ^ qu'elles attirèrent vers nous le seul habitant de ces affreux déserts. C'était un génie de plus do vingt ooudées de hauteur , dont l'œil unique scintillait comme une étoile de feu , et dont les pas retentissaient sur la terre conune des rochers tombés de la montagne. Mais il faut convenir qu*il avait d^ailleurs une voix douce et des manières gracieuses qui nous rassurèrent tout de suite.

« C'est bravement crié, garçons , dit-il en nous abordant , mais c'est une affaire faite , et je vous dispense volontiers de vous égosiller davantage , d'autant que je n*aime pas le bruit. La gryphone a délogé à tire-d'aîle et sans se faire prier aussitôt qu'elle vous a entendus ; et vous n'ignorez pas certainement , puisque vous mettez tant de zèle à mes intérêts , que mon maître le roi Salomon , trompé par les faux rapports de ce méchant animal , lui avait donné l'autorité souveraine dans mes Etats, jusqu'au jour où une voix humaine viendrait troubler le silence de ces solitudes. C'était à peu près comme qui aurait dit l'éternité, car il n'était guère probable que vous prissiez un jour fantaisie de venir brailler ici, au lieu de faire endêver messieurs vos parents à domicile. Grâces au ciel, tout est pour le ttiieux , et il ne me reste plus qu'à vous récompenser suivant vos mérites. Vous verrez, petits, que je sais être ''^connaissant ^ car je vais vous gratifier entre vous trois ^^ tout ce qui peut combler les désirs de l'homme

ur la terre, savoir : la fortune, le plaisir et la cience.

c Et (l*abord pour toi , continua-t-il en me passant n ruban au cou et en me montrant un petit coifret ui y était suspendu , cette amulette aura la propriété e te faire posséder tous les trésors cachés que nous mlons aux pieds sans les connaître , et de t'enrichir B tout ce qui est perdu.

ff Toi qui n*es que médiocrement joli garçon , dit-il Hahoud avec la même cérémonie , tu m'auras Tobliition d*étre aimé , du premier regard , de toutes les mmes que tu rencontreras dans ton chemin. Ce n'est is ma faute si tu ne fais pas un bon établissement. « Toi , dit-il à Pirouz , tu devras à ce talisman Temre le plus universel qu'il soit possible d'exercer sur le. nre humain, puisqu'il te fournira des moyens inllibles de calmer toutes les douleurs du corps et de érir toutes ses maladies... — Gardez bien ces preux joyaux , ajouta-t-il enfin , car c'est en eux seuls e résident les merveilleux talents dont vous voilà êtus , et ils perdront toute leur puissance au mo-* snt où vous en serez séparés. »

En achevant ces paroles, le génie nous tourna le > , et nous laissa plongés dans le plus profond éton-> nent.

^ous ne revînmes à nous que peu à peu , et sans us conmiuniquer nos premières réflexions qui s'arrêent probablement sur la même idée. Le génie n'avait posé en notre faveur que de trois amulettes , et il it probable qu'il n'en possédait pas davantage ;

Ebid, qui n'avait pas été appelé au partage prendrait mal notre soudaine fortune , et peut-être il exigerait de nous une nouvelle répartition qui nous serait également funeste à tous , puisque la vertu de nos amulettes , exclusives à chacun de ceux qui venaient d*en être dotés, ne pouvait se communiquer à d'autres. Un sentiment de justice naturelle révolterait son cœur contre le caprice de cette destinée inégale et nous en ferait un ennemi toujours prêt à contrarier nos'desseins et à troubler nos jouissances. Que vous dirais-je, seigneur? Nous eûmes la cruauté d'abandonner cet innocent enfant qui n'avait que nous pour appuis , en essayant de nous persuader réciproquement que le génie en prendrait soin , mais sans autre motif réel que la honteuse crainte de l'avoir à notre charge. Cette abominable action , qui devait être l'éternel tourment de mon cœur , n'a pas encore été expiée par tous les maux que J'ai soufferts.

Nous marchâmes pendant quelques jours , en nous servant de ce qui nous restait de nos provisions , et soutenus par les brillantes espérances que nous fondions sur nos talismans. Mahoud , qui était le plus laid de nous trois et qui voyait d'avance toutes les belles soumises à son ascendant vainqueur, devenait à chaque pas , plus insupportable d'impertinence et de fatuité. C'était en vain que le ruisseau où nous allions puiser notre breuvage lui annonçait insolemment deux fois par jour qu'il n'avait pas changé de visage. L'insensé commençait à prendre plaisir à la reproduction de souimage , et se pavanait devant nous , dans ses grâces

ridicules , de manière à nous inspirer plus de pitié que de jalousie. Pirouz qui n*âvâit jamais rien pu apprendre, tant il avait l'esprit borné , n'était pas moins fier de sa science que Mahoud de sa beauté. Il parlait avec assurance de toutes les choses qui peuvent être soumises à l'intelligence de l'homme , et imposait hardiment des noms baroques à tous les objets inconnus que nous présentait notre voyage.

Quant à moi , qui me croyais le mieux traité de beau- ^up, parce que j'avais assez d'habitude du monde K)ur savoir déjà que toutes les voluptés de l'amour et [)ute la célébrité du savoir s*y achètent facilement au dx de Tor, je tremblais que mes frères ne fissent e leur côté les mêmes réflexions , et j*osais à peine le livrer au sommeil sans leur rappeler que nos amuîttes perdraient toute leur valeur dans les mains de eux qui s'en seraient emparés. Cette précaution même e me rassurait pas entièrement , et il m'arrivait rarelent de céder aux fatigues de la journée , sans avoir nfoui la mienne à l'écart dans le sable du désert, ou 3us un lit de feuilles sèches. Pendant la nuit, le moinre bruit me réveillait en sursaut ; j'éprouvais des inuiétudes qui ressemblaient à des angoisses; je me approchais furtivement de mon talisman , je le déteriis avec d'horribles battements de cœur et je ne dorlais plus.

Ces préoccupations, qui nous étaient sans doute commues , avaient fait naître entre nous la défiance et la aine et nous en étions venus au point de ne pouvoir lus vivre ensemble. Nous résolûmes de nous séparer ,

et de marcher tous trois dans trois directions différentes, en nous promettant, de la bouche plutôt que du cœur , de nous retrouver un jour. Là-dessus , nous nous embrassâmes froidement, et nous nous dîmes un adieu qui devait être étemel.

Le lendemain , je restai seul avec mes rêves, sans autre nourriture que les fruits sauvages des forêts ; ils me manquaient déjà depuis le matin , et la faim me pressait d'une manière cruelle , quand , au détour d'mi ravin profond , je tombai au milieu d'une caravane de marchands ou d'une embuscade de voleurs nomades, je n'aijamais su lequel. J'allai cependant m'asseoir avec sécurité dans le rang le plus épais de la bande, parce que mon amulette venait de me découvrir un mystère dont j'espérais tirer parti avec elle : c Mes amis, leur dis-je d'un ton résolu , vous voyez parmi vous un pauvre jeune honune qui ne possède au monde que ces simples vêtements , mais qui peut vous rendre tous les plus heureux et les plus opulents des mortels. Gomme je suppose que vous n'avez pour but, dans vos périlleux voyages , que de vous enrichir par des gains licites , je viens vous offrir une fortune immense et facile, sans autre condition que de la partager avec vous. Voyez s'il vous convient de m'accorder la moitié d'un trésor que mes glorieux ancêtres ont caché dans ces solitudes , et ce qu'il me faut de chameaux pour la transporter dans la ville la plus voisine. Je prends le divin prophète à témoin que je vous cède l'autre part, et qu'elle est assez considérable pour combler l'ambition de vingt rois. »

Sur rassentiment empressé de toute la troupe : « Fouillez le sol de ce champ , repris-je aussitôt , et divisez les charges en égales portions entre vos chameaux et les miens. Je vous répète que la moitié est ma part , et que je ne veux rien de plus , car Mahomet m*a inspiré d'enrichir les premiers croyans que je trouverais dans le déseirt. i»

L'événement répondit à ma promesse. L'or était presque à fleur de terre, et tous les chameaux furent chargés avant la nuit. Quoique le pays parût tout-à-fait nhabité , nous préposâmes les plus vigilants à la garde le la caravane , et , comme il n'y avait pas un de nous fui crût pouvoir compter aveuglément sur les autres , e suis assez porté à croire que pei*sonne ne dormit. >^ous commencions à recueillir le premier fruit des ichesses.

Les jours suivants se passèrent assez paisiblement, à ouir entre nous de l'idée de notre bonheur , et à nous lonfier nos projets. Seulement , à mesure qu'ils se déeloppaient dans notre esprit , nous concevions la posibilité d'en étendre la portée dans une proportion presque infmie , et au bout d'une semaine , le plus moléré de la troupe était mécontent de son lot ; car l'inatiable cupidité des riches leur crée, au milieu de sur prospérité apparente, une pauvreté relative plus lifiicile à supporter que la pauvreté absolue des maleureux de la terre. J'avais remarqué cette disposiion dans mes compagnons , quand nous nous arrétânes pour camper sur l'emplacement d'une ville antique ont la vaste enceinte et les ruines superbes annon-

CONTRS FASTASTIQCES.

çaicnt la vieille capilalu d'un grand peuple. Mon talisman m'y décelait pre^iue à chii<|ue pas des trésors mille r()is plus précieux que le iiûti"e, mais nos Wlos do somme pliaient dtjà sous un fardeiu qui l'alentisstiil considérablement leui niarclie , et l'avarice dont j'étais poshMt me faisait eraindie daiilcurs de nou- \tdu\ pirtapes Sous piete\te dt. visiter ces moow-

menls dont la munificence n'avait frappé que moi , je

ignai d(Mic du reste do la caravane pour marquer r , par des signes faciles à retrouver , les lieux K^Iaient tant de gages de mon opulence future , ne rentrai au camp qu'excédé de fatigue et m. Je fus étrangement surpris de Tagitation qui lait à mon approche , mais elle no tarda pas à \ expliquée :

îune homme, me dit un de ces voyageurs que jV ^marqué parmi les plus déterminés de la bande, le savons ni qui vous êtes, ni d*où vous venez ; et ( dix jours que nous sonunes ensemble, vous pu nous &ire connaître, en aucune manière les particuliers que vous prétendez faire valoir sur aor dont nous nous sommes rendus maîtres.

dant nous sommes vingt, nous avons vingt cha> :, et le traité que vous nous avez malicieusement i vous a rendu possesseur de la moitié de nos taux et de la moitié de notre trésor , tandis que jtié de la charge d'un seul chameau nous est à chacun, comme si quelque privilège imprimé 3 front , de la main d'Allah , nous avait livrés à n serviteurs et en esclaves. Les règles de l'équité (lie voulaient que ces richesses fussent également » entre tous, et nous y consentirions encore, 16 votre orgueil et votre perfidie méritassent un ide traitement , si vous acceptez l'Offre que nous lisons de la vingtème partie de nos charges. Au-* it , nous examinerons la valeur de vos titres dans érité de notre justice, et nous verrons s'il ne îonvient pas de vous mener prisonnier à Bagdad

pour y rendre compte de l'origine de ce précieux dépôt, dont le secret est probablement caché dans la conscience de quelque assassin. i»

Pendant qu*il parlait , j*avais réfléchi. Mon amulette, qui me donnait la connaissance des trésors enfouis, ne me révélait rien sur leurs maîtres légitimes , etj^étais , au reste , assez avancé dans l'étude de la politique pour ne pas espérer que les titres les plus sacrés prévalussent contre le fisc. L'immense fortune que je venais de découvrir et de jalonner me consolait d'ailleurs aisément de la perte de quelques misérables millions, car je l'évaluais à l'équivalent de tout ce qu'il y a d'or en circulation sur la terre ; je me contentai donc de sourire avec toute la grâce dont j'étais capable, en méditant ma réponse :

<r Eh quoi! mes chers camarades! m'écriai-je, une difficulté si légère a-t-elle menacé un moment de troubler notre union ? Je venais vous apporter moi-même la proposition que vous me faites , et le seul regret que j'éprouve est de ne vous avoir pas prévenus. Autant \ que chacun de vous , et pas davantage , voilà le vœu auquel mon esprit s'était arrêté. Prenez donc neuf de mes chameaux , et chargez celui qui me reste de la part qui me revient. C'est tout ce que j'exige de vous. » Ces paroles achevées , je m'associai gaiement à la réfection commune , et je m'endormis ensuite avec tranquillité, en rêvant aux trésors inépuisables dont je venais de m'assurer la conquête.

Le lendemain , et plusieurs jours encore , nous continuâmes à marcher sans qu'il nous arrivât rien de no-

table. Seulement , de soleil en soleil , la caravane devenait plus pensive et plus triste , et il était aisé de liscemer dans chacun de nos chameliers des mouvements alternatif de jalousie et d'inquiétude. Il fut même luestion de quelques vols qui amenèrent des rixes »nglantes parmi ces aventuriers , dont le moindre avait le quoi acheter une province. D'un autre côté , les proisions étaient fort diminuées , et de toutes les rations aniienne était devenue la plus parcimonieuse. Dix fois 'avais regretté que le génie ne m'eût pas accordé , au ieu du talisman qui annonce le gisement des trésors , elui qui m'aurait fait deviner quelque silo inconnu ou 3ulement quelque racine nourrissante. Et pourtant, ous nous encouragions mutuellement à patienter, irce que notre route s'avançait. Des indices connus de »us ceux qui pratiquent le désert nous faisaient espé- T d'arriver incessamment à un bourg ou à un village , de nous y établir en souverains. Partout la souveineté appartient à l'or.

Un jour enfin , livré à mes alarmes habituelles , îtais à peine parvenu à clore mes paupières , au moent où l'aube commençait à blanchir les horizons du îsert , quand je fus tout à coup réveillé par un coup i yatagan qui faillit me plonger dans l'étemel someil. Je n'eus que la force d'entr'ouvrir un œil mount pour m'assurer près de moi que mon chameau y était plus, et pour porter à mon talisman une ain défaillante, qui le trouva encore. Un cri, qui 'aurait perdu , manqua heureusement à ma douleur , je retombai soudain dans un profond évanouisse-

18 COTCrCS FANTASTIQUES.

une humilité moins timide qu'on n'aurait pu Tatr tendre de ma fortune et de ma condition , mon amo* {ette m*ayant fourni pendant ma convalescence on moyen sûr de lui prouver que je n'étais pas ingrat.

c Généreux scheick , m'écrisd - je en me relevant dans ses bras qui me pressaient avec tendresse, voto dans l'heureuse circonstance , qui m'a valu tes bons offices, une marque signalée de la protection du Diett parfaitement juste que nous adorons , et qui voa-* lait que je servisse d'instrument au rétablissement de tflt prospérité et de ta grandeur. Un secret dont j'ai hérité de mes pères m'enseigne que tes aïeux ont caché dios Iqs fondements de ce palais, pendant une longue suito de siècles , des trésors qui surpassent en richesses le trésor même des califes. Tu vas t'en assurer en bissai détourner à l'instant la pierre de tes souterrains, et creuser la terre de tes jardins, à quelques palmes au^ dessous de la profondeur que la bêche peut atteindre. Redeviens donc opulent et renommé parmi les hommes, vertueux Abou-Bedil : loue Allah , qui ne peut jamais être assez loué, et ne refuse pas ta bénédiction à ton esclave fidèle. »

Abou-Bedil parut pensif, se mordit les lèvres, et me fit asseoir.

« Mon fils, me répondit -il. Dieu est grand et sa puissance est infinie. Je suis assez assuré de l'effet des remèdes dont je t'ai prescrit l'usage , pour ne pas attribuer l'hallucination dont tu es frappé aux vertiges qui sont quelque fois la suite d'une blessure mal guérie. J'avais d'ailleurs entendu parler, par mon père, da

rexîstence de ces trésors , et tu t'étonneras peut-ôtre que je n*aie point cherché à m'en assurer la possession. C'est que l'étude et l'expérience m'ont appris qu'il n'y avait de trésors réels que la modération , qui est la sagesse. Les dons innocents de la nature ont suffi jus- (p'iei à mon bonheur , et je ne m'exposerai point à sttàrer la pureté d'une vie simple et facile , en versant dm la coupe que Dieu m'a donnée le dangereux poi- M des richesses ; mais ta découverte , si elle se trouve ^nnie, m'enlève le droit de persister dans un dédain qui lenit préjudiciable à ta propre, fortune. Dans tous tes pays policés , l'homme qui découvre un trésor ^é peut légitimement en réclamer la moitié , et je ii^querais aux devoirs de l'équité la plus commune , si je te privais des avantages que tant d'or acquis sans tavail et sans périls semble promettre à l'inconsidération de ta jeunesse. Tu vas donc toi-même frendre possession de ces biens, à supposer qu'ils existent réellement , dans les vastes souterrains sur lesquels mon manoir est bâti. Seulement, je te supplie, au nom de la reconnaissance que tu me témoignais tout-à-l'heure et que tu dois réserver plus particulièrement au souverain auteur de toutes choses, de me laisser pour ma part les trésors enfouis sous le sol de mon jardin , non pas que j'imagine qu'ils puissent être plus considérables que les premiers, mais parce qu'on ne pourrait les extraire sans détruire les plantations dont je tire ma nourriture, et les fleurs que je cultive pour le plaisir de mes yeux. Dieu me préserve de sacrifier jamais, à la folle envie d'entasser dans mes coffres le métal corrup-

leur qui engendre Ums los maux, le parfum d'une 1 seule rose! •

Après avoir prononcé ces paroles Abou -Bedil se retira dans ses bains, car c'était l'heure des ablutions.

Quant à moi, je fis I appeler des ouvriers, je les conduisis dans les souterrains, et je leur ordonnai de les dépaver sous mes yeux dans toute leur étendue. Les lingots de l'or le plus pur y étaient entassés en si grande quantité qu'après en avoir composé la charge de toutes les bêtes de somme qu'il fut possible de se procurer dans le pays, j'eus le regret d'en laisser presque autant que je pouvais en enlever ; mais je ne manquai pas de me faire honneur de ma modération forcée, en exagérant devant le scheick le nombre et la valeur des trésors que je lu! laissais , comme s'il avait dépendu de mot de les lui ravir. « Tu sauras donc oii les retrouver , dit le vieillard en souriant , quand tu auras épuisé ceux qui t'appartiennent , car je fais vœu , sur le saint livre du Koran, de n'y loucher de ma vie. Donne maintenant à ceux qui ont travaillé sous tes ordres tout ce qu'ils auront la force d'emporter de ce métal , et commandeleur de recouvrir le reste avec toute la solidilé qu'ils sont capables de nicUre dans leurs ouvrages. Puisse

être plus profondément enfoncé encore dans les es de la terre, et y demeurer jusqu'à ce que mes 'en retirent ! Il n*y fait du moins point de mal. » s si impatient de jouir de mon opulence que je t à partir le lendemain avant la naissance du e sdieick était debout comme moi, mais c'était Sittempler le lever du soleil et pour visiter ses Quand il me vit disposé à m'éloigner : « Mon dil-il, veuille le ciel t'étre désormais plus favo- ■Til ne Ta été jusqu'ici ! Tu es riche entre tous imes, et la richesse entraîne à sa suite plus de rs que tu n'en peux prévoir. Soulage ceux qui it , et nourris ceux qui ont faim : c'est le seul ;e de la fortune qui mérite d'être envié. Évite le r, qui est un piège tendu par les mauvais esprits

es les plus innocentes. Evite même la faveur de ui sont puissants, car on ne l'obtient presque qu'au prix de la liberté et du bonheur. Cherche iant à te concilier leur bienveillance et à t'assurer »pui, par les moyens dont tu te servirais pour te des clients dans la classe moyenne , c'est-à-dire s présents proportionnés à leurs besoins ou à leur té. Toutes les classes sont également soumises à iction de l'or ; il n'y a que le taux de changé. Ne pe pas d'acheter au même prix la protection des ^ns, sans laquelle il serait insensé de compter sur tection du maître. Je n'ai plus que trois mots à r à mes conseils : Sois indulgent et miséricorenvers tout le monde, ne te mêle pas des affaires ues , et tâche d'apprendre un métier, d

Là-dessus , Abou-Bedîl me bénit , et retourna , tranquille, à ses roses.

Tandis que je cheminais vers Badgad, je méditais ces sages conseik dans mon esprit , et je pressentais de plus en plus la nécessité de signaler mon entrée dans la ville par un magnifique présent au calife ; mus je n*y pouvais penser sans m'effrayer du sacrifice que je serais obligé de foire à cette mesure de prudence , et je promenais sur mes trésors un regard inquiet et jaloux , en cherchant des moyens de ne pas m'en séparer. Nous arrivâmes enfin aux portes de la cité souveraine, dans une plaine propre à notre campement, qui s'étendait sur un des côtés de la route. Le côté opposé était occupé par une autre caravane , dans laquelle je n'eus pas de peine à reconnaître les bandits qui m'avaient dépouillé au désert , avec leurs chameaux chargés de mon or.

Les vêtements que j'avais reçu de la libéralité d'Abou-Bedil me déguisèrent heureusement à leurs yeux et je passai assez près d'eux pour m'assurer de ma découverte sans exciter leur défiance. Comme je m'étais accoutumé à la perte de ces richesses , et qu'elles n'auraient fait en ce moment qu'augmenter mes embarras , cette rencontre inopinée me suggéra un dessein qui sa^ tisfaisait à la fois mon avarice et ma vengeance, et que je me hâtai d'exécuter, après avoir mis mon escorte sur ses gardes contre de si dangereux voisins. J'entrai donc seul à Bagdad, et je me rendis sur-le-champ au palais du calife , car c'était l'heure où il tient ses audiences, qui sont ouvertes à tout le monde.

Il faut VOUS dire, seigneur, que l'empire des califes venait de recevoir un de ces rudes échecs qui ont enfin causé sa ruine', et que le souverain régnant n'avait trouvé moyen d'y porter remède qu'en levant sur ses peuples, un impôt exorbitant qui menaçait de devenir une source de sédition et de révolte. C'est dans ces circonstances que je me présentai devant lui , non sans colorer mon histoire d'un de ces mensonges que la mystérieuse origine de ma fortune me rendait à tout moment nécessaires , car c'est là l'inconvénient inévitable de toute fortune qui n'a pas été acquise par un dioit légitime ou par un travail assidu.

€ Souverain commandeur des croyants , lui dis-je après m'étre prosterné trois fois et avoir frappé trois fois de ma tête le pavé de son palais, tu vois à tes pieds le malheureux Douban , prince du Fitzistan, chassé de ses États par l'ambition cruelle d'un frère, et qui vient chercher dans les tiens une demeure hospitalière et un tranquille repos. Le Très-Haut me garde pourtant d'aggraver les charges de ton empire des frais d'une hospilitc importune ! J'ai soustrait mes trésors à la rapacité de mes ennemis, et la part que d'aflfreux malheurs m'ont laissée suffit largement aux besoins d'une existence digne du rang que j'ai tenu dans la Perse. Par un fatal hasard , j'en avais dirigé la plus faible portion par les voies ordinaires , et c'est celle qui m'accompagne aujourd'hui. L'autre, que j'escortais de ma personne dans les routes du désert, m'a été volée par mes esclaves , qui m'ont assassiné et laissé pour mort dans une région éloignée. Miraculeusement sauvé du trépas,

3f C0:(TE8 FAXTASTIQVBS. I

j'ai rejoint ce matin la première partie de mon «mvù '

aux portes de Bagdad, et le Tout-Puissant a permis que je reconnusse l'aulrc dans une caravane voisine , au moment oià je venais déposer à tes genoux l'assurance de mon dévouement rdial. Ccllc-tà, qui peut dispenser tes peuples du paiement d'un impôt rigoureux et difficile à prélever, et qui te fournira de surcroît tout ce qu'il faut d'or pour satisfaire à l'entretien de ta magnificence roj-alo, l'appartiendra sans réscne, si tu daignes

en recevoir l'hommage. Il suffira , pour la faire entrer dans ton trésor, que tu m'accordes une troupe de soldats disposés à s'en emparer sous mes ordres, et que tu m'autorises à faire justice de mes assassins. »

€ Nous recevons ce que tu nous offres, et nous t'accordons ce que tu nous demandes, répartit le calife ; mais ce n'est point à cela que nous bornerons nos grâces. Il y a trois mois que notre grand-visir cherche à ■emédieraus: embarras de l'empire, sans y avoir réussi, andis que la vivacité de ton intelligence vient de nous IP^livrer en un moment. Hâte-toi d'exécuter ce que

nous proposes, et de prendre sa place auprès de car telle est notre volonté. »

langage me frsqppa de confusion et de terreur , que je comprenais pour la première fois que la ne tient pas lieu de tout. J'étais à peine initié à la oonnrâsance des lettres vulgaires, et, par conséquent, ineapalde d'exercer les fonctions de grand-visir , dont réloignement où j'avais toujours vécu des affaires me faisait concevoir une idée extravagante. Je ne me trouvais d'aptitude réelle qu'à être riche, éioX pour lequel j'imaginais qu'on a toujours assez d'esprit, et les exemples ne me manquaient pas. D'ailleurs, s'il faut l'avouer, j'estimais ma condition fort au-dessus de celle du grandvisir et du calife lui-môme , et je m'étais proposé plus d'une fois , dans mes projets de grandeur future , d'acheter un jour l'empire du monde. Je déclinai donc, sous les prétextes les plus spécieux que mon imagination me put suggérer, la haute faveur dont m'honorait le coranoand^*^'* des croyants , et je fus assez heureux

pour colorer mon orgueil des apparences de la modcsùe et de la vertu. Il n'y a rien de plus aisé que de se donner les honneurs de la modération quand on n'a rien à désirer.

Le soir, les voleurs de mon or furent pendus , sacs qu'il leur eût profité , et le trésor dont leur crime les avait rendus mittres passa dans les caisses du califCi qui n'en profita pas davantage.

Le lendemain, j'achetai dos palais, des maisons de campagne, des meubles somptueux, des esclaves innombrables, des femmes de toutes les couleurs ei de

tous les pays. Les jours suivants, je mis en route des caravanes bien escortées pour allci" recueillir dans la ville du désert, les richesses immenses que je prétendaisyavoir enfouies, et j'ordonnai leurs voyages de telle manière que chaque soleil devait me ramener, pendant une longue suite d'années , autant de biens que j'en

avais amassé jusque-là. Je fis ereuser des souterrains d'une étendue prodigieuse pour y enfermer tous les nouveaux trésors que la terre devait accorder à mes "ecnerches, et je m'abandonnai ensuite à la mollesse et i la volupté, au milieu de mes maîtresses et de mes latteurs, sans aucune défiance de l'avenir, le service [ue j'avais rendu au calife me rassurant complètement ur les efforts que mes ennemis pourraient faire pour l'enlever sa protection.

Il s'en fallait cependant de beaucoup que je fusse à abri de tout danger, et je n'eus que trop tôt l'occasion e m'en apercevoir. En rendant l'impôt inutile, j'avais rite les préposés du fisc qui recueillent toujours la leilleure part de tous les impôts possibles. J'avais aigri ! sot orgueil de la populace elle-même qui souffre imitiemment qu'on se mêle des affaires, et qui ne veut is qu'on puisse se flatter de lui avoir imposé l'indé- 3ndance et le bonheur. J'avais humilié l'ambition des *ands, qui rougissaient devoir leurs honneurs répudiés ir un aventurier, et, la vanité des riches, dont mes proisions scandaleuses avaient rendu le faste impuissant ridicule. Loin de me savoir gré de mon refus, le visir regardait comme un moyen plus sûr de m'emparer 3 sa puissance, en l'avilissant dans ses mains, et en le faisant , par mes largesses , des créatures dans le 3uple. Le calife, indigné de ne pouvoir lutter avec moi 3 magnificence, avait épuisé en vain ses ressources et m crédit par des emprunts ruineux, et il se tenait renrmé depuis quelque temps, sous prétexte de maladie, ms la misère de son palais. Telle était la position des

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choses, quand on m'annonça que le grand-visir dem dait à me parler.

J'allai le recevoir en grande pompe, et je rintro(! sis , en affectant une humilité insolente , dans le ] riche de mes appartements. C'était un homme déjà l'âge , que j'avais toujours dédaigné de voir , malgré sages conseils d'Abou-Bedil, et dont toute la physio mie annonçait la plus honteuse avarice. Son œil < creux , fauve , éraillé ; sa figure hâve et plombée pa longs soucis ; son dos était voûté en quart de cer comme celui de ces malheureux ouvriers qui vaillent aux mines; son corps grêle, épuisé pai privations, chancelait sur ses frêles appuiç, cor un chalumeau vide que la foulx du moissonneur a blié en passant. Il pressait sur sa poitrine un man d'une étoffe assez riche , probablement dérobé aux pouilles de son prédécesseur , mais dont la trame ne présentait plus qu'un tissu finement travaillé à qui menaçait de se rompre de toutes parts. Il en n soigneusement les pans avant de s'asseoir , pour n( l'exposer aux chances périlleuses d'un frottement , me parla ainsi :

€ Voyageur du Fitzistan , me dit-il , j'aurais le < de vous aborder avec des paroles de colère , car avez oublié le respect qui est dû à notre au{ mattre , en lui donnant pour un hommage libre ci n*est, en effet, qu'une très faible partie du tribut dont vous étiez tenu envers lui ; mais sa mansu( toute-puissante impose silence à notre justice. Je donc vous signifier en son nom, et par égard pour

[ualité d'étranger qui peut excuser votre ignorance, [ue la moitié des trésors dont vous vous êtes notoirenent emparé en maintes et diverses parties de ses Etats, ssquels s'étendent aux bornes du monde, relève de sa >ropriété souveraine, et que vous ne pourriez la retenir raîtreusement sans encourir la peine justement infligée ux crimes de lèse-majesté, c'est-à-dire la mort et la ;onfiscation. »

A ce dernier mot, qui avait une valeur particulière lansla bouche du grand-visir, ses lèvres longues et itroites se relevèrent par les coins ; ses petits yeux énoncés brillèrent d'une lumière ardente , et son regard ivide supputa d'un clin d'œil plus rapide que l'éclair la valeur de mes meubles et de mes bijoux.

Ses intentions et ses regrets étaient trop manifestes x)ur échapper, en moi, à cet esprit de prudence, déjà éprouvé, qui est la sagesse et le tourment des riches; nais ma résolution était prise à l'égard des voleurs de X)ur comme à l'égard des voleurs du désert , et j'étais lécidé d'avance à tous les sacrifices, parce qu'il n'y ivait point de sacrifice qui pût compromettre une forlune inépuisable. Je prévoyais d'ailleurs que le calife et le visir seraient obligés d'enfouir une partie de mes richesses ; et comme ils étaient beaucoup plus vieux que tnoi, Je savais bien où retrouver un jour l'or qu'ils n'auraient volé. Ce n'était qu'une espèce de dépôt que 'espérais reprendre avant peu, grossi de leurs propres économies.

« Seigneur, répondis-je avec un sourire un peu forcé, quoique mes trésors ne doivent rien à la succession

dO CONTES FANTASTIQUES.

d*Abou-Giafar-Almanzor, premier calife de Tlrak} ^ que je me fusse fait scrupule d*en recueillir d'autres que ceux qui me viennent de mes pères, je me soumettrai sans réserve aux ordres de notre mattre , qui ne peut jamais se tromper ; je le prierai même d*agréer tout ce que je possède , au lieu de la moitié qu'il réclame, heureux que sa bonté souveraine me laisse une natte où reposer ma tête, et un burnous pour m'envelopper. Je ne prétends en distraire , si votre grâce le permet, que ces deux coupes , chacune d'une seule émeraude taillée par Ali-TaflSs , et qui contiennent les diamants royaux de ma famille depuis le règne de Taher-le-Grand. »

c Deux coupes d'une seule émeraude chacune , et toutes remplies de pien*es précieuses ! » s'écria le grandvisir en bondissant sur mon divan.

c J'avais depuis longtemps destiné ces deux inestimables joyaux, continuai-je sans m'émouvoir, à enrichir le trésor particulier du plus grand ministre qui ait imposé à cet empire la douce sagesse de ses lois. C'est à vous, seigneur , qu'ils appartiennent , et c'est dans la seule intention de vous les offrir que je me les suis conservés. Puissent-ils vous paraître dignes de tenir une place modeste parmi les magnificences de votre palais! i>

« Prince Douban, répondit le grand-visir en se soulevant d'un air de bienveillance sur ses mains sèches et crochues , nous aimons à reconnaître dans ce présent , qui nous est singulièrement agréable , la somptueuse libéralité de vos illustres ancêtres , et nous vous prions

de croire à notre bénigne et infaillible protection. » Un instant après , il fit charger trois cents chameaux ie mes dépouilles, et il me quitta, en me félicitant , par les paroles affables et louangeuses , sur mon mépris our les richesses.

I] s'en fallait de beaucoup que je fusse parvenu à ce lut degré de la sagesse humaine. Je me consolais sans fort d'un jour de mauvaise fortune > dans l'attente de es convois , et il n'en manqua pas un seul. Mes mains se remplirent , mes souterrains se comblèrent » l'or 'envahit de tous côtés ; et comme je ne pouvais suffirele dépenser et à le répandre, je cmignis quelquefois l'il ne vînt me disputer la place étroite que je m'étais ser>'ée pour vivre simplement, et commodément à la anière des autres hommes. Deux mois se passèrent nsi en sollicitudes et en embarras , dont les pauvres it au moins le bonheur de ne pas se faire d'idée, et je ois que je serais mort à la peine si le grand-visîr n'a- LÎt pas jugé à propos de mettre un terme éternel à mes ►ucis par une nouvelle visite.

Il se présentai cette fois dans un autre appareil, c'est- •dire accompagné de cent eunuques noirs précédés î leurs chefs, et brandissant autour de leur tôte des bres éblouissants , dont l'aspect me saisit de terreur , ir je n'ai jamais été fort brave , et il n'y a rien quinde le cœur plus lâche que la richesse. L'abominable eillard entra sans être annoncé, s'assit sans que je m priasse , et , fixant sur moi ses yeux rouges de core : « Infâme giaour ! me dit-il , tu n'as donc pas aint de lasser par tes crimes la miséricorde du calife

et celle du ciel ! Non content de nous avoir dérobé la moitié de nos droits dans les trésors que tu accumule sans cesse , tu as contracté un pacte sacrilège avec les mauvais esprits pour convertir en or la plus pure substance de nos peuples bien-aimés , et jusqu'aux éléments nourriciers qui germent dans les moissons et qui mûrissent dans les fruits de la terre. De tels forfaits auraient mérité un cbâtiment qui étonnât le monde entier ; mais le calife , dont la bonté est infinie, adoucissant en ta faveur la rigueur de sa justice , en considération de quelque service que tu as rendu naguère au pays , et réduisant ta condamnation aux termes les plus favorables, veut bien se contenter de te faire étrangler aux prochaines fêtes de son glorieux anniversaire. La même sentence nous donnant Uinvestiture de tous t66 biens passés et présents, provenant d'hoirie ou d'acquêts , nous daignons en prendre ici possession par-devant toi , pour que tu n'aies à en prétexter ignorance : et sur ce , gardes , qu'on le conduise hors de notre présence , aussitôt qu'il sera possible : car la vue des pervers est un supplice pour la vertu. »

Il n'y avait rien à répondre à cette allocution, puisque mon jugement était prononcé. Je baissai donc humblement la tête sous le sabre des eunuques , et je me disposai à gagner la prison où j'allais attendre le jour assez prochain des exécutions solennelles. J'atteignais à peine à la porte de ma salle des cérémonies , quand la voix aigre et fêlée du grand-visir vint vibrer à nos oreilles. « Holà ! dit-il , qu'on ramène ici ce misérable, •et qu'on le dépouille à mes yeux des magnifiques vête-

LES QUATRE TALISMANSt 35

ments qu*il a l'audace d*étaler jusqu'au milieu des calamités publiques que ses sortilèges ont attirées sur lo pays. Le sayon le plus grossier et le plus vil est trop bon pour le couvrir. Ayez soin de placer ces étoffes somptueuses dans notre vestiaire pour quelque usage charitable auquel nous les avons réservées^ car nous savons un homme de bien dont le nom est en bénédiction parmi le peuple, qui s'est toujours habillé avec une simplicité extrême, à cause de sa grande modestie, et qui relèvera encore ces riches parures par sa grâce et sa bonne mine. — Attendez, attendez, s'écria-t-il comme par réflexion , qu'est-ce donc que le coffret qui pend à cette chaîne d'un brillant métal sur la poitrine de cet infidèle ? Qu'on me le fasse voir à l'instant ! C'est qu'il est Bn vérité aussi remarquable par le travail que par la matière! Si j'en juge à son poids, il doit être de l'or le plus pur ; les pierres dont il est incrusté sont si fines qu'on les croirait dérobées à la couronne de Salomon, et la ciselure en est si délicate qu'elle ne peut avoir été travaillée que par les péris. Je me proposais , au premier abord , d'en faire présent à Fatime*, la plus jeune de mes esclaves , à qui je n'ai jamais rien donné, mais je m'avise qu'il convient mieux de le conserver dans mon trésor , dont il ne sera certainement pas la pièce la moins rare. »

En achevant ces exécrables paroles , le vieux coquin passa la chaîne de mon amulette autour de son cou.

c Tu ne t'es pas trompé en tout sur la valeur de ce joyau , voleur maudit que Dieu punisse par des tourments étemels, m'écriai-je en rugissant de fureur.. Le

34 COMTES PASTASTIQIIES.

coffret que tu me ravis , c'est le talisman merveilleux

qui me donnait la connaissance de tous les trésors de la

terre. Si Timpatience de ton insatiable avarice avait pu

^e satisfaire des biens que je lui aurais donnés , j'aurais

changé en six mois tous les palais en or, et je t'aurais

fait marcher dans tes jardins sur un sable de diamants.

Il t'en aurait moins coûté de distribuer des royaumes

à tes esclaves qu'il ne t'en coûte aujourd'hui de les

parer d'un misérable collier d'argent faux. Meurs donc

de désespoir et de rage , hcnnme stupide et détestable ,

car ce talisman dont tu t'es si indignement 'emparé

vient de perdre toute sa vertu en tombant dans tes

mains profanes. Il ne révèle pas même , à l'instant où

je parle , l'endroit mystérieux où j'ai caché mes plus

précieuses richesses. »

En effet , le talisman était devenu muet , et le grandvisir le savait déjà. Cette idée l'avait frappé du coup de mort ; on l'emporta évanouie , et l'on me traîna en prison.

Peu de temps après le visir mourut , au milieu de ses sacs d'or , du regret de n'en pouvoir augmenter le nombre. Le calife s'empara de son héritage et de mes trésors les plus cachés , et il dévora en voluptés passagères ces vains restes de ma fortune , qui ne servirent qu'à l'amollissement et à la corruption de sa cour. Le peuple même énerva son courage dans les délices de ses fêtes. L'ennemi profita de ces jours d'ivresse et de délire pour planter ses tentes au milieu du vieux royaume d'Abou-Giafar ; et avant le joyeux anniversaire du couronnement où je devais être pendu, l'empire en-

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tier avait péri, parce qu*il s'y était trouvé un homme trop riche. Tels furent les effets réels du talisman que le génie de la montagne de Caf m'avait donné pour la ruine d'une nation et peut-être pour la ruine du monde.

Les gouvernements qui succédèrent à celui de ce voleur couronné s'emparèrent tour à tour de la direction des affaires au nom de la justice et de l'humanité, car il paraît décidément que c'est un des meilleurs moyens possibles de tromper les hommes. L'insigne persécution dont j'étais victime fut la seule oubliée, parce que la splendeur de mon ancien état m'avait fait autant de rivaux qu'il y avait de riches, et autant d'ennemis qu'il y avait de pauvres, et qu'il n'était d'ailleurs personne à Bagdad , qui, par violence ou par adresse , n'eût tiré à soi quelque bonne part de mes dépouilles. Les cachots ne me furent ouverts qu'au bout de trente ans par une insurrection populaire, et je me trouvai heureux de m'échapper de la ville, où j'avais déployé tant de faste, à la faveur d'un incendie.

Ma première pensée fut de me Vendre au modeste manoir d'Abou-Bedil , non pas que j'espérasse de le trouver encore vivant , mais parce que je me flattais qu'il n'avait pas révélé à ses héritiers le trésor de ses jardins. Hélas l je ne parvins pas sans de longues recherches à en connaître la place. Les ouvriers que j'avais employés s'étaient souvenus de ce mystère; peu de temps après mon départ , ils avaient égorgé le vieux scheick et sa famille; la terre, bouleversée au loin, leur avait rendu son funeste dépôt , il n'y restait pas

mémo une des plantes nourricières que ses mains avaient cultivées, et qui auraient pu soulager ma faim. Ainsi j*avais porté dans cette maison , pour prix d'une si douce hospitalité, les plus effroyables malheurs; et CCS horribles calamités, dont le tableau me suivait partout où je portais mes pas, c'était le talisman de For qui les avait produites !

Il fallut donc me résigner à ma destinée , et tendre la main de ville en ville à la pieuse charité des passants , plus souvent secouru par les pauvres que par les heureux de la terre , dont la prospérité dessèche le cœur comme elle avait desséché le mien ; car mon aveugle opulence n'a pas laissé dans sa courte durée, je l'avoue en rougissant de honte et d'indignation , la trace d'un bienfait de peu de valeur, dont la reconnaissance puisse aujourd'hui me payer l'intérêt. Vingt ans se sont écoulés depuis , et c'est dans cet état d'opprobre que je suis arrivé ce matin à Bagdad, attiré, seigneur, par la renommée de votre inépuisable compassion pour les misérables , afin de mendier un faible secours à votre porte , où j'ai trouvé ces deux vieillards. »

Cette histoire est celle de Douban le riche , qui avait eu à sa disposition tous les trésors inconnus, qui s'était proposé , à vingt ans , d'acheter tous les royaumes et toutes les tles du monde, et qui vivait depuis cinquante ans des alimens grossiers de la prison et des ressources incertaines de l'aumône.

Quoiqu'elle ne me paraisse pas fort amusante , le vieillard bienfaisant de Damas l'avait écoutée avec plus d'attention (jue je ne serais capable de lui en prêter

moi-ménie, si j'étais obligé de la relire. Mais, l'heure s'avançait, il se leva en bénissant ses hôtes, et en les ajouiiiaDt au lendemain pour entendre la suite (le leurs récits.

e lendemain , les trois vieillards , voyageurs se rendirent chez le } vieillard de Damas, à l'heure où ils étaient conviés. Ils reçurent chacun une bourse d'or comme la veille , et s'assirent au banquet avec un parfait c(mten- . tement, car ils n'avaient été depuis longtemps ni si bien , accueillis ni si heureux. Douban le riche paraissait surtout s'étonner d'être si à son aise dans ses afiaires, et de vivre si laidement.

Quand le repas fut terminé , le bon vieillard de Damas se tourna du côté du second des trois vieillards qu'il ivait k sa droite, et lui témoigna par une douce inclinaticm de télé qu'il aurait aussi plaisir à entendre son hiatmre. C^lui-ci ne se fit pas prier davantage, et ra- ' eoDta ce qa'oo valire :

o8 CONTES FANTASTIQUES.

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