A!\[IV01«CES LITTERAIRES
HISTOIRE DU ROI DE BOHÊME ET DE SES SEPT CHATEAUX i .
« Je ne peux pas dire de l'auteur de cet ouvrage ce » que disait Tacite d'Othon, de Galba et de Vitellius : 38> nec bénéficia , nec injuria cognitus . J'en parlerais au con- » traire , si mon impartialité ne l'emportait sur toute » autre considération , comme Corneille de Richelieu :
c II m'a fait trop de bien pour en dire du mal; € Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien,
« C'était un de ces êtres accidentellement identiques » à notre existence , dont nous sommes obligés de to-
1 Un volume iii-8* carlooné à l'anglaise el orné de SO \ignelles gravées sur boi» par Porrel, d'après les dessind de Tony Jobapuot ;
vfeix :
Papier cavalier vélin d'Annonay, satiné .... 15 fr. Papier de Hollande, tiré k 13 exemplaires ... 30 fr. Papier de couleur, tiré k 6 exemplaires .... GO fr.
Papier de Chine, tiré k G exemplaires 120 fr.
A Paris, chez Dklah lb rRèass, éditeurs-libraires, rue du Battoir-Saiot'André-
des-Arcs, n. 19.
» lérer rintimité indivisible pendant toute la vie, sans » concevoir à leur égard ni une affection ni une haine /> permanente, et dont nous recevons cependant tour » à tour ces deux impressions , suivant les dispositions » de notre esprit , et surtout suivant celles de nos af- » faires ; balancés d'heure en heure entre le besoin de » nous affranchir violemment d'un tyran incommode, » et celui d'accueillir toutes ses fantaisies, de caresser » tous ses caprices, et de lui prodiguer du temps , de » Tor et des hochets. Heureusement, il a creusé entre jo nous un intervalle immense en abordant la périlleuse » et ridicule carrière des lettres, et en vendant son » esprit aux monopoleurs et aux libraires :
Puisqu'Àlbe Va nommé, je ne le œnnais plus,
» Ou plutôt je le connais assez pour être sûr qu'il » n'attend de moi qu'une impartialité rigoureuse, dont » cet article sera probablement le seul exemple dans » tous les journaux passés, présents et à venir. ^ Jusqu'ici la réputation de l'auteur dont nous par- )) Ions est due tout entière à la vogue momentanée d'un » morceau d'éloquence qui avait pour titre : Éloge » d*unc maîiressc pantoufle , et qui resta inédit après » avoir fait pendant trois séances consécutives les dé- » lices de la Sociéic des Bonnc^-LcUres, Il est vrai qu'à » la dernière lecture, l'anagnoste accablé s'endormit si » profondément qu'avant qu'il put s'en apercevoir, le » manuscrit entia en communication immédiate avec » la flamme de la bougie, et se consuma jusqu'à l'an- » gle pres(|ue imperceptible de sa partie inférieure qui
DU ROI DE BOHÊMK. iHi
» restait machinalement saisi entre le pouce et l'index » du patient, de sorte qu'il n'en existe aujourd'hui que » des vestiges imparfaits, dans lesquels l'infatigable An- » gelo Maï et le docte Furia ont eu beaucoup de peine » à retrouver vingt-deux mots, et un point d'exclama- » tion» dont il serait absolument impossible de compo- » ser un sens logique, et même un non-sens roman- » tique, aussi absurde qu'on puisse l'imaginer.
» Nous n'avons donc à le juger que sur ceux de ses » ouvrages qui ont subi l'épreuve de la publicité (si » l'on peut appeler publicité l'existence d'un livre im- » primé qui n'est pas lu ) , c'est-à-dire sur un petit vo- » lume de poésies, composé au collège , ou du moins à » l'âge où l'on devrait être au collège , et sur un mince » roman dont le succès , inconnu de tout ce qui s'oc- » cupe de littérature et de critique, a été vivement con- » testé pendant un mois chez les marchandes de mo- » des. On jugera du mérite des vers par l'oubli total où » ils sont tombès^au bout de deux jours, cinq heures » et quelques minutes, quoique recommandés par une » affiche coquette à cadre de filigrane , et ornés d'une » délicieuse vignette de Devéria.
» Comme nous nous proposons d'être justes avant » toutes choses, nous aimons à reconnaître que la » prose du pseudonyme Théodore n'est pas tout à fait » aussi mauvaise que ses vers ; qu'elle n'est même pas » dépourvue de ce luxe fluide de syllabes, de cette » pompe arrangée des mots , de cette faconde par Hère ^ » comme dit Montaigne, ampiillas ac sesqmpedalia » verha, comme à\t Horace , qui séduisent jusqu'à un
certain point les oreilles peu exercées et les esprits peu judicieux; mais ce bourdonnement de phrases sonores , si laborieusement, si péniblement étudiées sur toutes les touches de la parole humaine , si infructueusement soumises à un diapason dont la vibration n'est sensible que pour le très petit nombre des dileiianti de la prosodie, cette mélodie déplacée est jetée sur des conceptions si nulles, si dénuées de goût et de raison, si faussement saisies et si gauchement ordonnées, que nous ne Tavons jamais entendue retentir à travers le vague inunense des idées de Fauteur, sans crier, comme Fontenelle à la sonate : Prose! que me veuX'tu f et sans regretter du fond de notre cœur Tinimitable naïveté du Peiii Chaperon rongcy ou l'énergie gothique de Robert-le-Diable. » Il faut avouer cependant que de toutes les extrava- 9 gances dont s'est avisé le plus obscur, hélas! et le 9 plus infatigable des arrangeurs de périodes (c'est lui- » même qui a trouvé pour elles l'heureuse comparai- 9 son de l'instrument à cordes qui ne résonne que » parce qu'il est vide), il n'y en a point d'aussi pi- » toyable que Y Histoire du roi de Bohême et de ses sept » châteaux. Nous doutons en vérité qu'il existe dans » aucune langue un terme propre à caractériser l'intré- » pidité du scribe téméraire qui n'a pas craint de con- » trefaire gauchement ce que le talent même ne saurait n imiter, l'originalité d'un écrivain unique dans son » espèce et à jamais unique dans tous les âges; car si » Sterne avait été réservé par la providence du génie, 9 h rotto épociuo raisonnable, sérieuse et puissante,
» OÙ toutes les vérités utiles peuvent se montrer sans , » masque , il aurait jeté bien loin de lui la béquille 'j de Trim et les grelots de Tristram ! Il y avait cepen- "» dant au fond de son ingénieuse satire un intérêt ^ j» une. famille, une action , un roman. DansTébauche » insignifiante du copiste, que je ne vois que la fas- » tidieuse paresse d'un phrasier de profession, qui » couvre le papier de mots tirés au hasard à Tinépui- » sable loterie des dictionnaires , et lancés avec fracas » au travers d'un livre comme les dés du trictrac. » Cette monomanie sans exemple ne peut même s'ex- » pliquer que par un accident physique, tel que l'ac- » tion trop verticale des rayons du soleil auxquels » l'auteur a exposé imprudemment dans ses voyages » lointains la boîte osseuse dont les physiologistes font » le mystérieux scrimitm de nos facultés rationnelles, » et qui ont tellement desséché, à travers la frêle » enveloppe de son sinciput trois fois trépané , ce long » chiffon nerveux roulé en tampon qu'on appelle vul- » gairement le cerveau, que celui de notre auteur est » réduit, de l'avis de tous les anatomistes, à des » proportions incomparablement inférieures en dimen- » sion, consistance et capacité, à celles de l'organe » occulte qui tient lieu du sensorium commune au pliis » petit des animalcules microscopiques, vulgairement » cx)nnus dans la science sous le nom d'infusoires.
» Il devra les ménagements dont nous avons usé » envers lui à cette considération , et pour les porter , » avec toute la bienveillance dont nous sommes capa- » blés, à leur expression superlative, nous convieYi-
I3i HISTOIRE
» drons qu*il n*est pas donné à tout le monde d*étaler, » au courant de la plume, tant de cynisme pédantes- » que et tant de grotesque érudition. Ce iaste de science » mal placée n*annoncerait cependant que de fortes » études mal faites par un homme qui se souciait peu » d'apprendre et qui se souvient mal d'avoir appris; » mais nous avons d'excellentes raisons de penser que » son savoir se réduit à quelque adresse de mémoire. » Ce que nous aimerions mieux trouver dans YHutoire » du roi de Bohême et de ses sept châteaux , et ce que » les lecteurs y chercheront vainement, ce sont des » aperçus fins, la critique du temps, la satire de cir- » constance , et surtout la gaîté. L'idée d'écrire un » livre pareil quand on ji'a jamais été remarqué par » l'esprit de saillie, qu'on est devenu triste, et qu'on » est presque vieux, est une de ces extravagances « malencontreuses qui n'ont signalé de tout temps que » des esprits disgraciés. N'est-ce pas une singulière » ambition à un écrivain profondément morose , que » paraissent ulcérer d'incurables douleurs, que de se » jouer avec une marotte ? N'est-ce pas une folle dé- » ception que celle d'un homme sérieux d'études et » de mœurs, qui essaie de réjouir les curieux au » bruit d'un grave tambourin et d'un galoubet senti- » mental t Quelle prétention ose-t-on fonder sur une » pareille entreprise? Celle, peut-être, de passer, » dans un avenir de quelques semaines , pour le plus » jovial des écrivassiers mélancoliques, ou pour le plus » triste des romanciers bouffons ! Il y a , je l'avoue , »> dans celte combinaison extraordinaire de la folle
» ironfe d'un esprit aigri, et du sombre désabusement » d'un cœur tïx)nipé , quelque chose qui mérite plus » de pitié que de dérision; mais c'est un de ces » malheurs de position dont le public ne tient pas » compte aux auteurs qui l'ennuient; et nous serions j» bien surpris s'il existait en Europe un désœuvré assez » dénué de sens, ou un prodigue assez dégoûté d'ar- » gent pour laisser tomber sur le comptoir du libraire » la plus petite fraction de la plus menue monnaie i> du plus vil métal qui ait été illustré d'une effigie im- » périale, royale ou consulaire, en échange de ces » feuilles ineptes , noircies d'encre d'imprimerie à la D honte de la civilisation.
« Ce texte nous amène naturellement à solliciter de » la haute sagesse des chambres une loi de répression D contre lés barbouilleurs ignares qui font du l;)ienfait » de la presse un sujet d'opprobre pour le genre hu- » main, en avilissant l'art divin des maîtres de la peii- D sée et du style. Ce sera le sujet d'un autre article, jd
(Ln suite au numéro prochain,)