UL ROI UB BOHÊME. HZ
veux blonds et bouclés s'arrondissaient en larges anneaux autour de son cou nu , et flottaient sur ses épaules. Ses traits étaient graves sans austérité , tristes sans abattement. Sa bouche exprimait plus de déplaisir que d'amertume. Ses yeux seuls avaient un caractère dont je ne pouvais me rendre compte. Ils étaient grands et limpides , mais fixes , éteints et muets. Aucune âme ne se mouvait derrière eux.
Le bruit des brises avait couvert celui de mes pas. Rien n'indiquait que je fusse aperçu. Je pensai qu'il était aVeu^e.
Puck avait étudié toutes mes impressions, et au premier sentiment de bienveillance qu'il vit jaillir de mes regutis, il courut à ce nouvel ami. — Qui nous ex- {diqoéra l'entraînement de l'être le plus généreux de la nature vers l'être le plus infortuné , du chien vers l'aveugle! Providence! je suis donc le seul de vos enfants que vous ayez abandonné !...
Le jeune homme passa ses doigts dans les longues soies de Puck, en lui souriant avec candeur. — D'où me connais-tu, lui dit-il, toi qui n'es pas de la vallée ? J'avais un chien aussi folâtre, et peut-être aussi joli que toi ; mais c'était un barbet à la laine crépue — il m'a quitté comme les autres , mon dernier ami, mon pauvre Puck!...
— Hasard étrange! votre chien s'appelait comme le mien...
— Ahî monsieur, .me dit le jeune homme, en se soulevant penché sur son bâton de cytise; pardonnez à mon infirmité...
134 HISTOIUË
— Asseyez-vous , mon ami ! . Vous êtes aveugle !
— Aveugle depuis reufance.
— Vous n'avez jamais vu ?
— J*ai vu, mais si peu! J*ai cependant quelque souvenir du soleil, et^uand j'élève mes yeux vers la place qu'il doit occuper dans le ciel, j'y crois voir rouler un globe qui m'en rappelle la couleur. J'ai mén^oire aussi du blanc de la neige, et de l'aspect de nos montagnes.
— C'est donc un accident qui vous a privé de la lumière?
;' —Un accident qui fut, hélas! le moindre de mes' Malheurs? J'avais à peine deux ans qu'une avalanche cte^cendue des hauteurs de la Flégère écrasa notre pe- . tite maison. Bfon père, qui était guide dans ces montagnes , avait passé la soirée au Prieuré. Jugez de son désespoir quand il trouva sa famille engloutie par l'horrible fléau! Secondé de ses camarades, il parvint à faire une trouvée dans la neige et à pénétrer dans notre cabane dont le toit se soutenait encore sur ses frêles appuis. Le premier objet qui se présenta à lui fut mon berceau ; il le mit d'abord à l'abri d'un péril qui s'augmentait sans cesse, car les travaux mêmes des mineurs avaient favorisé l'éboulement de quelques masses nouvelles et augmenté l'ébranlement de notre fragile demeure. 11 y rentra pour sauver ma mère évanouie, et on le vit un moment, à la lueur des torches qui brûlaient à l'extérieur, la rapporter dans ses bras — mais alors tout s'écroula — Je fus orplielin, et on s'aperçut le lendemain qu'une goutte sereine, avait frappé mes yeux. J'étais aveugle.
m HOI l)K BOHÉMK. H^
— Pauvre enfant! ainsi vous restâtes seul, absolument seul !
— Un malheureux n'est jamais absolument seul dans notre vallée. Tous nos bons Chamouhiers se réunirent pour adoucir ma misère. Balmat me donna l'abri, Simon Coutet la nourriture, Gabriel Payot le vêtement. Une bonne femme veuve , qui avait perdu ses enfonts, se chargea de me soigner et de me conduire. C'est elle qui me sert encore de mère, et qui m'amène à cette place tous les jours de l'été.
— Et voilà tous vos amis ?
— J'en ai eu plusieurs, répondit le jeune homme i en imposant un doigt sur ses lèvres d'un air mystérieux, mais ils sont partis.
— Pour ne pas revenir?
— Selon toute apparence. J'ai cru pendant quelques jours que Puck reviendrait, et qu'il n'était qu'égaré... mais on ne s'égare pas impunément dans nos glaciers. Je ne le sentirai plus bondir à mes côtés... je ne l'entendrai plus japper à l'approche des voyageurs...
(L'aveugle essuya une larme.)
— Comment vous nommez-vous? — Gervais.
^— Ecoutez, Gervais — Ces amis que vous avez perdus... — expliquez-moi... —
( Au même instant, je fis un mouvement pour m'asseoir auprès de lui, mais il s'élança vivement à la place vide.)
— Pas ici , monsieur, pas ici !... c'est la place d'Eu-, lalie, et personne ne l'a occupée depuis son départ.
— Eulalie ? repris-je en m'asseyant à la place qu'il
venait de quitter; parlez-moi de cette Eulalie et de vous. Votre histoire m'intéresse.
— Je déclare , dit Victorine , qu'elle commence à m'intéresser aussi...
— Et que i)Ourrais-je lui refuser? — Décidément, Breloque, nous n'irons pas encore aujourd'hui en Bohême.
Ger\'ais parla donc ainsi :
Snerrtion.
Ou plutôt, il ne parla pas , car je l'interrompis brusquement en m'élançent dfe toutes les forces de ma pensée dans le bureau de rédaction du meilleur journal de répoque , V Infaillible, V Impartial ou le Désintéressé , distrait par une idée fixe que ma pudeur littéraire me force à enfermer au double tour, sous la clé de la parenthèse :
( La nécessité extrêmement urgente de m'assurer du débit de cette histoire ou de ce roman, de cette facétie ou de ce poème dont les libraires ne veulent point.)
Cependant, je l'avouerai î je ne quitte pas le récit de Gervais sans regret... Et je prends le ciel à témoin que je me souviens du récit de Gervais comme si je venais de l'entendre, et que*je l'écrirai avant d'être arrivé au salon.. A Tantichambre... Au porche... Au palier...
t>V nOI DE BOHEME. 127
iu grand escalier... Au vestibule... Au parvis... A la îour... A la porte... ATavenue...
Au tourne-bride du premier des sept châteaux du roi de Bohême.
Mais il est si bon et si sûr de se rendre compte soimême de soi-même à soi-même !
€e privilège est si commun, si comique, si commode, si conmiercial, et j*en ai si peu usé ! Tu me démentiras, si tu l'oses, démon avide et financier, qui présides au tarif des réputations !
— Qui nous empêche, dit Breloque, de lire demain, iâns toutes les archives des renommées contemporaines, ces lignes équitables écrites à notre gloire?
« L'illustre anonyme...
(Illustre à cause de notre magnifique souveraineté ie tiUiil-no-nol-nighl,)
» L'illustre anonyme ne se dérobera point à l'admiration publique 3 f. 50 c.
» On a reconnu dans son style le cachet d'un écri- » vain tendre, éloquent, énergique, harmonieux, su- D blime. . 7 f. 28 c.
» Qui a laissé bien loin derrière lui Cyrano de Ber- » gerac, Homère, Byron, Chateaubriand, le Seigneur » des Accords, Montesquieu et Turlupin . 9 f. 00 c.
» U Histoire Un roi de Bohême et de ses sept châteaux » devant produire une immense révolution dans la f> littérature...
— Quelles sottises dis-tu là. Breloque?
— Je fais un article de jdurnal.
— Dispense-loi de cette peine. En voilà un tout fait.
Va, mon ami, achète de la ^ire, puisque tu préfères œtte sotte fumée à la vapeur suave de mes cigares de la Havane. Achète de la gloire. Breloque, paie comptant et paie sans compter : autrefois elle était plus chère!... /
: — Empedocle Facquit à si haut prix qu*il n'est resté ilp, lui^que ses pantoufles. —
-^ Ses pantoufles, Bretl^ue, rien que ses pantoufles! c*est ce que je voulais te dire. — Pantoufle ! cemot&it vibrer dans mon cœur une de ces cordes douloureuses (|ui retentissent longtemps, et dont l'émanation s'harmonie sympathiquement aVec toutes les mélancolies de l'âme...
Que si j'avais encore, par fortune, un violon de Stradivarius ou d'Amati, et que je pusse le soumettre à la méthode savante de Baillot,, ou l'animer du doigté pathétique de Viotti ; —
Ou si je possédais seulement ce qu'il faut de la térébenthine de Kolophon (il en est question dans Meursius), pour faire crier moins disgrâcieusement le rauque archet d'un Amphion de village... —
Avec quelle impétueuse sensibilité je ferais passer dans votre ûme l'expression déchirante de mes souvenirs !
Mais j'ai beau attiser la mèche languissante ! l'huile qui reste dans ma lampe nous mènera tout au plus à la fm (le ce feuilleton.
ne uoi uif: bohème. iS9
^niudcription.