QUELLE PITIÉ
Je ne sais si vous vous connaissez en symptômes physiognomoniques : mais quand vous verrez un homme dans la même position, vous pourrez parier hardiment qu'il s'ennuie à la mort. Je serai volontiers de moitié dans votre enjeu.
J'ai dit que la phrase que je préparais était une espèce d'interrogation, et vous savez qu'il y a des interrogations affirmatives qui témoignent une imperturbable conscience de soi-même, et auxquelles on ne pourrait répondre négativement sans offense, « Grand » Dieu, ai -je de l'esprit, mon cher Breloque? ne » trouves - tu pas cette histoire admirablement ra- » contée? »
C'est dans ce monde-là que j'avais jeté ma question. Quand j'apert^-us ^vdoo^u^^ \e lançai mon moule dans le jardm d'm\ ei^c^èW^^v \^<SfcV^. VvsnîNj^^^--
de ma connaissance, qui s'en est souvent servi lis.
î second des moules entre lesquels j'avais à choisir,
ce moule dubitatif où Ton feint de jeter une ée incertaine, pour se faire répondre ce que l'on ^e : « Entre nous, cela est-il bon ou mauvais? tes-moi, mon cher Breloque, si vous êtes un peu ntentde cette histoire? »
lis ces concessions répugnaient à ma dignité. — lispositions de Breloque étaient d'ailleurs si mani- $, et le moule de la question' ironique sied si bien, épit d'un auteur blessé!
Il paraît que M. Breloque n'est pas extrêmement :isfait? » dis-je d'un ton amer, cloque releva d'un coup de tête son béret basque lonté d'une plume de cigogne (c'était ce jour-là costume de cérémonie), écarquilla les jambes, rocha les bras du corps, ouvrit les deux mains m plan exactement horizontal, et de la voix d'un teur de place qui entonna les vers suivants :
— Des deux amants d^Aigueperse, Apprenez le cas piteux.
Ils sont nés par grand' détresse
Aveugles de leurs deux yeux... —
vous comprends. Breloque; vous voulez dire que et n'est pas neuf, et'je voudrais qu'il le fût moins •e. Les productions de l'esprit ne vivent que par la î. Oseriez-vous comparer une mîvvxNm^ OwKS\^ÇiW lage.,.
— Pourquoi pas, dit Breloque, une mauvaise chanson de village qui dit ce qu'elle doit dire^ vaut bien un roman maniéré. —
Maniéré !
— G*est le mot. De rafiectation pour de la grâce, du sentimental pour du tendre, de la déclamation pour de l'éloquence, du conmiun pour du naïf. —
Breloque!...
— Je vous dis la vérité. Monseigneur. Je ne suis pas le fou de votre altesse pour rien. Si vous n*ètes pas content, réveillez don Pic, et parlez-lui de catachrèses. —
Je ne vous ai jamais vu de cette humeur!... Quoi, mon joli chien lui-même?....
— Cet épagneul à longues oreilles ? Il a le poil /?oh, comme s'il descendait tout verni et tout glacé d'un tableau de Watteau. Ah! qu'il est loin du chien de Brisquet! —
Et qu'est-ce, au nom de Dieu, que le chien de Brisquet?
— Le chien de Brisquet! dit Breloque, hélas, ce n'est qu'un chien; mais c'est un chien, un véritable chien , dont l'histoire ne contient ni descriptions inutiles, ni discours aux périodes sonores, ni combinaisons dramatiques , ni artifices de mots. Son histoire , c'est tout bonnement l'histoire du chien de Brisquet.—-
Et cette histoire?..
— L'd voici , dit Breloque : —
DÙMiOI QË BOHÊME. 503
c| Câ-^^^
(Dp position.
Monseigneur ,
En notre forêt de Lions , vers le hameau de la Goupillière , tout près d'un grand puits-fontaine qui appartient à la chapelle Saint-Mathurin , il y avait un bon homme, bûcheron de son état , qui s'appelait Brisquet, ou autrement le fendeur à la bonne bâche, et qui vivait pauvrement du produit de ses fagots , avec sa femme qui s'appelait Brisquette. Le bon Dieu leur avait donné deux jolis petits enfants, un garçon de sept ans qui était brun , et qui s'appelait Biscotin , et une blond ine de six ans qui s'appelait Biscoline. Outre cela , ils avaient un chien bâtard à poil frisé, noir par tout le corps si ce n'est au museau qu'il avait couleur de feu , et c'était bien le meilleur chien du pays , pour son attachement à ses maîtres.
On l'appelait la Bichonne , parce que c'était peut-être une chienne.
Vous vous souvenez du temps où il vînt tant de loups dans la forêt de Lions. C'était dans l'année des grandes neiges , que les pauvres gens eurent sv %\!^wi'^\sNft. ^i*. vivre. Ce fut une terrible désolaliotv À*d\\^\^ v^^^-
soi UISTOIKE
Brisquet , qui allait toujours à sa besogne , et qui ne craignait pas les loups , à cause de sa bonne bâche , dit un matin à Brisquette : c Femme, je vous prie de ne » laisser courir ni Biscotin ni Biscotine , tant que H. le » grand-louvetier ne sera pas venu. Il y aurait du dan- » ger pour eux. Ils ont assez de quoi marcher entre la » butte et rétang, depuis que j'ai planté des piquets » le long de l'étang pour les préserver d'accident. Je > vous prie aussi, Brisquette, de ne pas laisser sortir - » la Bichonne qui ne demande qu'à trotter. >
Brisquet disait tous les matins la même chose à Brisquette. Un soir il n'arriva pas à l'heure ordinaire. Brisquette venait sur le pas de la porte , rentrait, ressortait et disait en se croisant les mains : « Mon Dieu , qu'il est attardé!... »
Et puis elle sortait encore, en criant : « Eh ! Brisquet! y>
Et la Bichonne lui sautait jusqu'aux épaules, comme pour lui dire : — NMrai-je pas?
a Paix! lui dit Brisquette. — Ecoute, Biscotine, va » jusque devers la butte pour savoir si ton père ne re- )) vient pas. — Et toi Biscotin, suis le chemin au long » de rétang, en prenant ; bien garde s'il n'y a pas de piy> quets qui manquent. — Et crie fort, Brisquet ! Bris- » quetl...
« Paix ! la Bichonne ! »
Les enfants allèrent, allèrent, et quand ils se furent rejoints à l'endroit où le sentier de Tétang vient couper celui de la bulle *. a MoY^wim^^^W^vs^cotiu^ je retrouonii notre pauvre pcve, ox^Y^^sX^^wv*^^^ \sn:^\sî^^\s^>j;^.^
« Pardienne, dit Biscotine, ils m'y mangeront bien aussi. »
Pendant ce temps-là , Brisquet était revenu par le grand chemin de Puchay, en passant à la croix aux ânes sur l'abbaye de Mortemer , parce iqu'il avait une bottée de cotrets à fournir chez Jean Paquier. — « As-tu vu nos enfans? ]> lui dit Brisquette.
« Nos enfans? dit Brisquet. Nos enfans ? mon Dieu ! sont-ils sortis ?»
« Je les ai envoyés à ta rencontre jusqu'à la butte et à l'étang, mais tu as pris par un autre chemin. »
Brisquet ne posa pas sa bonne hache. Il se mit à courir du côté de la butte.
« Si tu menais la Bichonne ? lui cria Brisquette. »
La Bichonne était déjà bien loin.
Elle était si loin que firisquet la perdit bientôt de vue. Et il avait beau crier : « Biscotin, Biscotine ! » on ne lui répondait pas.
Alors, il se prit à pleurer, parce qu'il s'imagina que ses enfans étaient perdus.
Après avoir couru longtemps , longtemps, il lui sembla reconnaître la voix de la Bichonne. 11 marcha droit dans le fourré, à l'endroit où il l'avait entendue , et il y entra, sa bonne hache levée.
La Bichonne était arrivée là, au moment où Biscotin et Biscotine allaient être dévorés par un gros loup. Elle s'était jetée devant en aboyant , pour que ses abois avertissent Brisquet. Brisquet d'un coup de sa bonne hache renversa le loup raide mort, mais il était trop tard pour la Bichonne. EWe tvvi n\ni\\V ^v^^^^n^n^s^.
oOO HIST01li€
Brisquet, Biscotin et Biscotine rejoignirent Brisquette. C'était une grande joie, et cependant tout le monde pleura. Il n'y avait pas un regard qui ne cherchât la Bichonne.
Brisquet enterra la Bichonne au fond de son petit courtil sous une grosse pierre sur laquelle le maître d'école écrivit en latin :
c'est ici qu'est la bichonne, le pal'vkb cbikn de bbisquet.
Et c'est depuis ce tems-là qu'on dit en commun pix)verhe : Mallieitreux comme le chien à Brisqnel, qui nallil (/uune fois au bois, et que le loup mangit.
3v{|umi'ittalioit
Brelo(|ue ne se croyait pas obligé comme moi aux circoiilocutioiis embarrassées d'un auteur timide qui essaie sa première composition devant un auditoire imposant. Il se tenait là, ferme du jarret, le poignet à la hanche, le front haut et l'œil assuré, comme un acteur tragique du Premier Théâtre qui semble proférer le Ptandile Cives ! Si\ suWWàwce, m'interloqua tellement que je cherchai (\'cU\s wva \wv\w \\\v\ Vv^wNasjw^ \vi V>^\s\-
DU nOI DE BOHÈME. J307
kich pour me donner une contenance ; mais je Tavais rejetée avec indignation/ le jour néfaste où elle me fit perdre, comme vous savez, l'intéressante leçon du démonstrateur de momies.
— Qu'en pense monseigneur ? dit-il .
Pouvez-vous, Breloque... repris-je en rougissant. — Cela est bon pour une histoire de nourice.
— Qu'y manque-t-il, à votre avis ? (Je m'en rapporterais volontiers à don Pic de Fanferlucbio, s'il ne dormait pas. Le bon homme ne fait plus autre chose depuis que vous l'avez mené à l'institut.) Le sujet est simple, mais intéressant. Les épisodes s'y rattachent facilement, ou plutôt fout un corps essentiel avec lui. La.péripétie est frappante et naturelle, le dénouement pathétique et inattendu ; et il en sort , comme dans la fable antique , une espèce d'adage qui se grave profondément dans la mémoire. Parlerons-nous des caractères ? ils sont tracés avec tant d'habileté que l'exiguité du cadre n'ôte rien à leur développement, et qu'il n'est personne, après avofr entendu l'histoire du chien de Brisquet, qui ne connaisse aussi parfaitement Brisquet, sa femme, ses enfants et son chien, qu'au bout de trois mois de résidence à la Goupillière. Vous ne passeriez pas vous-même à la porte d'une hutte de bûcheron de la forêt de Lions, devant laquelle aboie un chien noir à la barbe flamboyante, sans vous écrier : Breloque, nous ne sommes pas égarés 1 voici la maison de Brisquet !
Que dirai-je des localités ? Vous n'avez besoin ni de boussole, ni de guides, ni de cavle^s, \iv dL'VC\\\^v^\\vi.> \>\
fÀÏ^ MISTOlliE
de statistique, ni d^almanach, pour vous diriger dans le pays, et s'il sortait de la hutte dont je viens de parler une bonne femme encore fraîche, à la physionomie bienveillante, au regard un peu soucieux mais trèsdoux, qui vous dit : Puisque monsieur va du côté de Mortemer, il aura le plus court entre la butte et l'étangt mais le chemin n'est pas sûr — vous lui répondriez presque sans réfléchir : Mille grâces, madame; mon intention est bien de prendre par le grand chemin de Puchay, en passant à la Croix aux Anes. Hélas! si Homère avait imprimé, un caractère de vérité aussi naïf à sa belle topographie épique , dont je suis loin d'ailleurs de contester le mérite , nous connaîtrions mieux la campagne de Troyes que la plaine Saint-Denis. Quant au style , je suis obligé d'avouer qu'il n'est ni pittorescjue , ni romantique , ni poétique , ni oratoire ; mais il est ce qu'il doit être, clair, simple, expressif, approprié aux personnes et aux choses, intelligible à tous les esprits; et par conséquent essentiellement convenable. —
Je me mordis les lèvres jusqu'au sang. Les Amours de (Mcrvais ei (l'tjiilalie étaient déjà imprimées ; mais je lançai bien loin mon exemplaire en papier de Chine par-dessus les piquets de l'étang de la Goupillière.
Après cette belle péroraison , Breloque se rengorgea comme un orateur de la rive gauche de la Seine , qui lit dans le Moniteur les trois immenses colonnes, imprimées en petite nompareille , ou en parisienne , ou en sédanoise , au moyeu desf^uelles il a prouvé la veille , lUHiv le plus jivanA uwxwVvx^e vV sv^s v v\w«v^\.\»5\\s. ^v>^v\^
DU ROt >DE BOHÊME. 309
peut très-bien faire d'une vessie une lanterne en mettant une bougie allumée dedans.
J'avais cependant quelque chose à répondre, car toute mon humilité ne me défend pas d'un accès d'impatience. — »
Mais je pose en fait qu'il n'y a pas un seul homme un peu honorablement placé dans la société qui ne puisse juger par expérience de l'immense et subite diversion que produit dans l'esprit le plus préoccupé le brouissement d'une chaise de poste qui s'arrête devant votre hôtel , surtout quand vous êtes par hasard le seul locataire résident. — ^-
Pif, paf, piaf, patapan. —
Je crois , en vérité , que cela mérite un autre chapitre.
3nocntton
Pif paf piaf patapan.
Ouhiyns ouHïyns. Ebrohé broha broha, Ouhiyns ouliiyns.
Hoé hu. Dia hurau. Tza tza tza.
Cla cla cla. Vli vlan. Flic flac. FlaHaHac.
Tza tza tza. Psi psi psi. Ouistle.
Zou lou hu, Aiurlurlu. Ouisilc,
mais je le surpris dans une de ces attitudes caractéristiques qui épargneraient les frais d'une question au bailli interrogant de V Ingénu. Son bras droit était tourné en quart de cercle à la hauteur de sa tête, sa main tendue et largement déployée ;' sa bouche se relevait convulsivement dans le sens opposé, c'est-à-dire de droite à gauche, comme pour étouffer un bâillement sous une grimace ; et son épaule sinistre, qui est naturellement assez difforme, se rapprochait spontanément de son oreille, de manière à exprimer presque aussi distinctement que la parole une idée que vous traduiriez ainsi en langue vulgaire :