XVIII DU FANTASTIQUE EN LITTÉRATURE
que Dante s'y précipitât, sur le torrent des siècles, sans ménagement pour les formes circonscrites d'une timide épopée, et ce qu'il a conservé des idées universellement reçues est au contraire une concession très-ingénieuse et très-légitime au mytisme de son époque, qui étoit de sa propre nature une des pièces essentielles de la Divine Comédie, mais qui ne pouvoit en former l'âme exclusive dans cette conception de géant. Aussi l'enfer de Dante ne ressemble à aucun des innombrables enfers que la sombre mélancolie des poëtes a inventés, et qui rappellent plus ou moins entre eux le vade in pace du monaehisme et la chambre des tortures de l'inquisition. Dans son architecture colossale, il contient tous les enfers, et il est propre à recevoir pendant les siècles éternels toutes les générations des méchants. Cette création atrabilaire ne doit pas être mesurée au compas de l'artiste et aux unités du rhéteur. Sa grandeur est dans sa liberté sans frein, dans le droit conquis de faire jouer incessamment sur le miroir à mille facettes de l'imagination tous les aspects de la vie, tous les reflets de la pensée, tous les rayons de l'âme. Il ne faut lui chercher, je ne dis pas un modèle, mais un objet de comparaison que dans l'Apocalypse de s^int Jean ; il faut moins lui chercher des imitateurs heureux dans les siècles qui l'ont suivi; car c'est ici l'œuvre spéciale d'une époque, et l'homme de génie qui l'a conçue étoit à lui seul l'expression d'un siècle dont on ne peut séparer son individualité sans la mutiler. Ce qui a passé de lui dans des écrits modernes, comme le rêve du parricide, dans les Voleurs, comme la prosopopée désespérante de Jean-Paul où Jésus- Christ vient révéler le néant éternel aux âmes innocentes des limbes, comme la vision incomparable du condamné,