‹ Les sept chateaux du roi de Bohème: Les quatre talismansChapitre 34 sur 41 · DU ROI DE BOHÊME ET DE SES SEPT CHATEAUX · texte numérisé non relu

DU ROI DE BOHÊME ET DE SES SEPT CHATEAUX

« Je ne peux pas dire de Fauteur de cet ouvrage ce » que disait Tacite d'Othon, de Galba et de Vitellius : » necbeneficio,nec injuria cognitus. J'en parlerais au con- » traire , si mon impartialité ne l'emportait sur toute » autre considération, comme Corneille de Richelieu :

c II m'a fait trop de bien pour en dire du mal; t II m'a fait trop de mal pour en dire du bien,

« C'était un de ces êtres accidentellement identiques » à notre existence , dont nous sommes obligés de to-

1 Un volume in-8* cartonné à l'anglaise et orné de 50 vignettes gravées sur boi« par Porret, d'après les dessins de Tony Jokannot , prix :

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» lérer l'intimité indivisible pendant toute la vie, sans » concevoir à leur égard ni une affection ni une haine » permanente, et dont nous recevons cependant tour j> à tour ces deux impressions, suivant les dispositions » de notre esprit , et surtout suivant celles de nos af- » faires ; balancés d'heure en heure entre le besoin de » nous affranchir violemment d'un tyran incommode, » et celui d'accueillir toutes ses fantaisies, de caresser » tous ses caprices, et de lui prodiguer du temps, de » l'or et des hochets. Heureusement, il a creusé entre » nous un intervalle immense en abordant la périlleuse » et ridicule carrière des lettres, et en vendant son » esprit aux monopoleurs et aux libraires :

Puisqu'Albe Va nommé, je ne le connais plus.

» Ou plutôt je le connais assez pour être sûr qu'il » n'attend de moi qu'une impartialité rigoureuse, dont 9 cet article sera probablement le seul exemple dans » tous les journaux passés, présents et à venir. 9 Jusqu'ici la réputation de l'auteur dont nous par- » Ions est due tout entière à la vogue momentanée d'un » morceau d'éloquence qui avait pour titre : Éloge 9 tfune maîtresse pantoufle , et qui resta inédit après 9 avoir fait pendant trois séances consécutives les dé- 9 lices de la Société des Bonnes-Lettres. Il est vrai qu'à » la dernière lecture, l'anagnoste accablé s'endormit si 9 profondément qu'avant qu'il pût s'en apercevoir, le » manuscrit entra en communication immédiate avec » la flamme de la bougie, et se consuma jusqu'à l'an- » gle presque imperceptible de sa partie inférieure qui

» restait machinalement saisi entre le pouce et l'index » du patient, de sorte qu'il n'en existe aujourd'hui que » des vestiges imparfaits, dans lesquels l'infatigable An- » gelo Mal et le docte Furia ont eu beaucoup de peine » à retrouver vingt-deux mots, et un point d'exclama- » tion, dont il serait absolument impossible de compo- » ser un sens logique, et même un non-sens roman* » tique, aussi absurde qu'on puisse l'imaginer.

* Nous n'avons donc à le juger que sur ceux de ses » ouvrages qui ont subi l'épreuve de la publicité (si

* l'on peut appeler publicité l'existence d'un livre im- » primé qui n'est pas lu ) , c'est-à-dire sur un petit vo- » lume de poésies, composé au collège , ou du moins à » l'âge où l'on devrait être au collège , et sur un mince » roman dont le succès , inconnu de tout ce qui s'oc- » cupe de littérature et de critique, a été vivement con- » testé pendant un mois chez les marchandes de mo- » des. On jugera du mérite des vers par l'oubli total où » ils sont tombés au bout de deux jours, cinq heures » et quelques minutes, quoique recommandés par une » affiche coquette à cadre de filigrane, et ornés d'une » délicieuse vignette de Devéria.

» Comme nous nous proposons d'être justes avant » toutes choses, nous aimons à reconnaître que la

* prose du pseudonyme Théodore n'est pas tout à fait » aussi mauvaise que ses vers ; qu'elle n'est même pas » dépourvue de ce luxe fluide de syllabes, de cette » pompe arrangée des mots , de cette faconde par Itère, » comme dit Montaigne, ampuUas ac sesquipedalia » verba, comme dit Horace , qui séduisent jusqu'à un

» certain point les oreilles peu exercées et les esprit» » peu judicieux ; mais ce bourdonnement de phrases

* sonores , si laborieusement, si péniblement étudiées » sur toutes les touches de la parole humaine , si in* » fructueusement soumises à un diapason dont la vi- » bration n'est sensible que pour le très petit nombre » des (Mettant i de la prosodie, cette mélodie déplacée » est jetée sur des conceptions si nulles, si dénuées » de goût et de raison, si faussement saisies et si gau- » chement ordonnées, que nous ne l'avons jamais en- » tendue retentir à travers le vague immense des idées » de l'auteur, sans crier, comme Fontenelle à la sonate : » Prose! que me veux- tu ? et sans regretter du fond de «notre cœur l'inimitable naïveté du Petit Chaperon » rouge, ou l'énergie gothique de Robert-le-Diable.

» Il faut avouer cependant que de toutes les extrava-

> gances dont s'est avisé le plus obscur, hélas! et le

» plus infatigable des arrangeurs de périodes (c'est lui-

» même qui a trouvé pour elles l'heureuse comparai-

» son de l'instrument à cordes qui ne résonne que

* parce qu'il est vide), il n'y en a point d'aussi pi- » toyable que Y Histoire du roi de Bohême et de ses sept » châteaux.. Nous doutons en vérité qu'il existe dans » aucune langue un terme propre à caractériser l'intré- » pidité du scribe téméraire qui n'a pas craint de con- » trefaire gauchement ce que le talent même ne saurait

* imiter, l'originalité d'un écrivain unique dans son » espèce et à jamais unique dans tous les âges; car si » Sterne avait été réservé par la providence du génie, » à cette époque raisonnable, sérieuse et puissante,

» où toutes les vérités utiles peuvent se montrer sans » masque , il aurait jeté bien loin de lui la béquille > de Trim et les grelots de Tristranv ! Il y avait cepen-

* dant au fond de son ingénieuse satire un intérêt, » une famille, une action, un roman. Dans l'ébauche » insignifiante du copiste, que je ne vois que la fas- » tidieuse paresse d'un phrasier de profession, qui » couvre le papier de mots tirés au hasard à l'inépui- » sable loterie des dictionnaires, et lancés avec fracas » au travers d'un livre comme les dés du trictrac. » Cette monomanie sans exemple ne peut même s r ex- » piiquer que par un accident physique, tel que l'ao » tion trop verticale des rayons du soleil auxquels » l'auteur a exposé imprudemment dans ses voyages » lointains la boîte osseuse dont les physiologistes font » le mystérieux scrinium de nos facultés rationnelles, » et qui ont tellement desséché, à travers la frêle

* enveloppe de son sinciput trois fois trépané , ce long » chiffon nerveux roulé en tampon qu'on appelle vul- » gairement le cerveau, que celui de notre auteur est » réduit, de l'avis de tous les anatomistes, à des » proportions incomparablement inférieures en dimen- » sion, consistance et capacité, à celles de l'organe » occulte qui tient lieu du sensorium commune au plus » petit des animalcules microscopiques, vulgairement » connus dans la science sous le nom d'infusoires.

» Il devra les ménagements dont nous avons usé » envers lui à cette considération, et pour les porter , » avec toute la bienveillance dont nous sommes capa- » blés, à leur expression superlative, nous convien-

» drons qu'il n'est pas donné à tout le monde d'étaler , » au courant de la plume , tant de cynisme pédantes- » que et tant de grotesque érudition. Ce faste de science » mal placée n'annoncerait cependant que de fortes » études mal faites par un homme qui se souciait peu » d'apprendre et qui se souvient mal d'avoir appris ; » mais nous avons d'excellentes raisons de pensef que » son savoir se réduit à quelque adresse de mémoire. » Ce que nous aimerions mieux trouver dans Y Histoire » du roi de Bohême et de ses sept châteaux , et ce que » les lecteurs y chercheront vainement, ce sont des » aperçus fins, la critique du temps, la satire de cir- » constance , et surtout la gaîté. L'idée d'écrire un » livre pareil quand on n'a jamais été remarqué par » l'esprit de saillie , qu'on est devenu triate , et qu'on » est presque vieux, est une de ces extravagances » malencontreuses qui n'ont signalé de tout temps que » des esprits disgraciés. N'est-ce pas une singulière » ambition à un écrivain profondément morose , que » paraissent ulcérer d'incurables douleurs, que de se » jouer avec une marotte? N'est-ce pas une folle dé- » ception que celle d'un homme sérieux d'études et » de mœurs, qui essaie de réjouir les curieux au » bruit d'un grave tambourin et d'un galoubet senti- » mental ? Quelle prétention ose-t-on fonder sur une- » pareille entreprise? Celle, peut-être, de passer, a dans un avenir de quelques semaines, pour le plus » jovial des écrivassiers mélancoliques, ou pour le plus » triste des romanciers bouffons ! Il y a , je l'avoue , » dans cette combinaison extraordinaire de la folle

» ironie d'un esprit aigri, et du sombre désabusement t d'un cœur trompé , quelque chose qui mérite plus » de pitié que de dérision; mais c'est un de ces » malheurs de position dont le public ne tient pas » compte aux auteurs qui l'ennuient; et nous serions t bien surpris s'il existait en Europe un désœuvré assez » dénué de sens, ou un prodigue assez dégoûté d'ar- » gent pour laisser tomber sur le comptoir du libraire » la plus petite fraction de la plus menue monnaie

* du plus vil métal qui ait été illustré d'une effigie im- » périale, royale ou consulaire, en échange de ces

* feuilles ineptes , noircies d'encre d'imprimerie à la » honte de la civilisation.

« Ce texte nous amène naturellement à solliciter de d la haute sagesse des chambres une loi de répression » contre les barbouilleurs ignares qui font du bienfait » de la presse un sujet d'opprobre pour le genre hu-

* main, en avilissant l'art divin des maîtres de la pen- » sée et du style. Ce sera le sujet d'un autre article. »

(La suite au numéro prochain.)

156 ilISTOIBE

ComirrsaHoit.

DON PIC DE FAWFERLUCmO.

Comment, monseigneur, sans égard pour notre haute position sociale!!!

Sans respect pour notre littérature principesque!!!

— Oh! rare et généreuse fierté de l'homme de lettres digne de ce nom!!!

— Oh! que j'ai toujours admiré la noble indépendance du journaliste qui a pris pour devise le vitam impendere vero du philosophe genevois!

THÉODORE, avec un dépit concentré.

Dites plutôt le nil minari deBolingbroke!

BRELOQUE

avec une assurance qui ne témoigne pas en faveur de sa modestie.

Heureusement, nous pouvons nous couvrir comme d'un bouclier de la devise de Marot :

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