MATERIA
Scilicei: | color.
( opus vel fictitio.
Primùm, materia.
. » Id est , de animdlibus , et prœcipue de imectit selige- * nis in génère ; item de bombycibus et bombylis ; item de' » erucis , spectris , larvis , cutreliis , chrysaHdibup., papi- » lionibus , imaginions.
r Et de millionibus diabolibus qui puissent t'èm-
porter in infernibus, dit Breloque. —
Secundkm , color.
» — J'aurai l'optique , ladioptrique, lacatoptrique;
9 L'aposcopie, la catascopie , la métoposcopie, Thé-
» lioscopie , la physioscopie , la microscopie , la
» mégascopie, la polyscopie, lapériscopie, la kaleï-
» doscopie ; le panorama, le diorama, le néorama, le
» géorama, le cosmorama, le pantostéréorama ; le
» prisme ,. la lanterne magique , et la lorgnette d'opéra.
» Nous donnerons en passant un croc en jambe à
178 HISTOIKE
» Newton, une nazarde au père Mersenne, et un grand » coup de pied dans le ventre à Algarotti...
— Je te les rendrais volontiers ! dit Breloque. —
Tertiitm , —
(Breloque mit son bonnet de nuit.)
» — Si nous considérons le ruban vert dans ses rap- » ports avec l'histoire des arts , de l'industrie, du com- » merce et de la civilisation , depuis l'origine des idées
* plastiques sur lesquelles ont été moulées toutes les » formes typiques de la pensée , dans son infatigable
* et persistante .création.
— Nous arriverons probablement au déluge, dit Breloque?.., —
» — J'y arrivais. Le premier ruban vert dont H ait » jamais été question , si toutefois Astruc ne s'est pas » trompé dans ses curieuses Conjectures si*r les maté-
* riaux qui a servi ont Moïse pour ta composition de la
> Genèse... Écoute, Breloque, le premier de tous les » rubans verts...
— Je voudrais bien qu'il eût servi à te serrer le cou, dit Breloque. —
» — ... C'est évidemment celui que la colombe de
> l'arche rapporta dans son bec ; mais le profond Sa-
> muel Bochard pense que cette prétendue colombe » était un goéland, et il n'est véritablement pas pro-
> bable que Noé, qui ne manquait point de sens quand » il n'était pas ivre, ait confié une pareille mission à » un oiseau terrestre, lui qui avait une si belle vo- » lière d'oiseaux amphibies à son bord. Aussi , indé- » pendamment de la colombe et du corbeau de la
» Vulgate, Jean. Le Pelletier croit y voir un butor.
— Trois butors, ni plus ni moins, Jean Le Pelletier, Bochart, et toi, dit Breloque... —
» — Le ruban que cet oiseau anonyme, pseudonyme, » ou plutôt polyonyme, offrit au nouveau chef de la » race humaine, et dont la couleur est devenue depuis » celle de l'espérance, présentait sans doute aux yeux » le riant aspect de la verdure qui allait parer la terre
• reconquise. Ce fut un ruban vert, Breloque (c'estrà- » dire un tissu vert que nous appelons improprement » ruban par un déplorable abus de la cçtachrèse) , et » non pas un rameau, comme le prétendent quelques » damnés talmudistes, infatués des niaiseries ('e la
* massore, des rêveries du mishnisme, de la routine » des traditionnaires, et des dix Séphirots de la cabale.
— Ce sont eux qui ont fait tomber mon dernier mélodrame, dit Breloque.
» Il est vrai que Leusden a lu rameau contre l'auto- » rite de Gabriel Sionite qui a lu ruban, mais comme » ils sont morts tous les deux, juifs, apostats, maranes, » réprouvés, et qui plus est lépreux et insolvables, sub » jiuiice lis est, ou bien, res agitur in lite.
— Allons nous coucher, dit Breloque. — -
» — Nous avons heureusement sur. cette question » l'autorité omnipotentielle, entends-tu, Breloque ? de » notre ami Herbinius qui témoigne que les arbres et » les rameaux immenses dont les eaux du déluge étaient » chargées avant leur retraite, ayant pu fournir aisé- » ment à l'oiseau voyageur cette garantie équivoque...
— Oh! que ces arbres et ces rameaux immense
eussent potentiellement fourni de beaux mâts potenciformes et de belles fourches potentielles pour t'y suspendre archipotencialement par la gorge, dit Breloque. —
» — Et que ces rameaux et ces feuillages qui abon- » daient partout, et que l'ambassadeur ailé avait tant de » facilité à recueillir, ne donnant aucun caractère mi- » raculeux à sa mission, il était moins possible et par » conséquent plus méritoire de croire qu'il avait rap- » porté un ruban, dans un temps où l'on ne fabriquait » pas de rubans et où l'on ne connaissait pas l'usage de » la soie. Ce raisonnement est peut-être même ce qui » restera de plus authentique dans le genre systémati- » que, problématique, emblématique, hypothétique et » sophistique de la critique et de l'hypercritique ascé- » tique, mystique, parénétique, éthique, enclitique, » éclectique, gnostique, dogmatique et scholastique, » per omnia sœcula $œculorum. »
— AMEN, dit Breloque. —
i^NMP:^8f!:'
aberration.
— Où diable en étions-nous de la monographie du ruban vert quand je me suis endormi, dit Breloque ?
» — 11 m'est avis, répondit don Pic, que je vous ai laissés chez la marquise de Chiappapomposa , au moment où saisissant le ruban vert de sa sonnette avec une dignité toute romaine : — elle descendait da la chaste Lucrèce, par les hommes —
« En vérité, je ne vous reconnais pas, Théodore! ■ mais finissez donc, finissez, au nom du ciel, ou je • vais sonner Spinette. »
• Et monseigneur qui n'en savait pas davantage , révérence gardée, s'imagina que la marquise de Chiappapomposa sonnerait.
» Mais quand la marquise de Chiappapomposa aurait sonné, il eût fallu voir vraiment que Spinette s'avisât de Venir !
» Vous auriez ravagé tous les postes avancés, dix-huit lieues à la ronde —
» Brûlé la tente et les pavillons, les fascines et les gabions, les ponts-levis et les palissades, la ville et les faubourgs —
» Marché, la torche allumée à la main, à travers les greniers, les arsenaux et les magasins à poudre —
■ Le feu aurait commencé à courir de la mine à la contre-mine, de la mèche à l'arquebuse, delà batterie au tonnerre —
« Et la marquise de Chiappapomposa aurait sonné toutes les cloches et toutes les clochettes,
Les sings, les tocsins et les sonnettes,
Les grelots et les crotales,
Les sistres et les tabales,
Les triangles et les atabales ,
I^es tympans et les tympanons ,
Les tympanioles et les tymbales ,
Les cymbes! les cymbalons et les cymbales,
Les burbelins, les curbelins et les crembalins ,
Les cri-cris et les crin-crins,
Les bombardes et les tarabats ,
Les castagnettes et les tambours de basque ,
Les tam-tams et les crécelles ,
Les beffrois et les carillons ,
Le clarum tinlinnabulum de Catulle, et la clocqua tilw bans de Merlin Coccaïe ;
La campana de Vililla qui annonçait d'elle-même , suivant le bon homme Quinonez , l'avènement d'un pape , et celle de Sainte-Marie de Carabaça qui allègrement se trémoussait et cantilénait joyeusement aux vigiles de l'Assomption —
La sonnerie de Saint-Rôch et de Saint-Eustache , le Bourdon , Georges d'Amboise et la Samaritaine —
Toutes les cloches enfin de toutes les dimensions qui se trouvèrent clochatoirement rangées selon leur ordre chromatique au dernier concile des cloches, où fût carillonniquement altisonnée la canonisation de Janotus de Bragmardo — que Spinette ne serait pas venue! »
« Non , mordieu ! elle ne serait pas venue ! »
Cransittoit.
— Foin de la pédanterie et des pédants , continua Breloque. Ce maudit barbacole,que voici m'a tellement matagrabolisé le cerveau de ses nomenclatures scientifiques que j'ai presque oublié de parler chrétien.
« — Il n'en faut plus qu'autant pour arriver à tout , répondit don Pic. Veux-tu que je t'ouvre à deux battants la porte des universités ? — Quand le magnifique rec-
teur t'aura successivement décerné baccam lauri et togamdoctoris, comment lui répondras-tu ?
— Monseigneur et messieurs , je né me suis jamais ennuyé comme aujourd'hui , depuis la dernière séance de la société asiatique.
» — C'est cela et ce n'est pas cela. Écoute , Breloque : '
» Messieurs , je ne puis me défendre , en vous écoutant, d'une disposition somnolente, accompagnée de spasmes» d'hiatus et de rictus, qui aboutit de plus en plus à chacun de vos discours, au dernier degré de prostration, de torpeur et de céphalalgie.
— Céphalalgie ! je suis mort !
c — Non, Breloque, tu t'ennuies.
— Moi aussi , dit Victorine !
mystification.
— N'est-ce que cela , dit Breloque , et suflit— il pour s'asseoir magistralement in curiâ et in prœsidio , de commenter pœdagogicc la thèse de ce grand niais de prince de la Mirandole , de omnibus rébus scibilibus ou autres bibus , et d'argumenter in baroco dans le patois de l'écolier limousin ? M'y voilà. Faveie linguis :
t Paracelse nous avait conduits dans l'insigne caupone de son architriclin quotidien, où se réunissent de temps en temps Dioscoride , Archimède , Abélard , Boèce et l'abbé de Latteignant.
» Farinacius observa le premier que l'air ambiant contenait infiniment peu de calorique, et l'absence de ce véhicule lui avait tellement exulcéré le derme , que vous n'auriez su distinguer s'il fallait y voir ambustion ou érythême pernionculoïde, ce qui est une chose effrayante à penser.
» Mais Flavius Josèphe s'était déjà muni de quatre prismes ligneux , longs de trois bonnes palmes d'Italie, taillés grossièrement dans le patula fagns du premier vers des Bucoliques, et il s'empressa de les déposer sur un échafaudage assez ingénieux qui se terminait du côté des spectateurs par des masques cynocéphales.
» Budée s'empara ensuite d'un petit parallélogramme
de fer à vives arrêtes, et en frappa brusquement à coups précipités un fragment de silex semi-diaphane, jusqu'à ce que cette percussion eût détaché du métal quelques molécules en état de flagrance ou de flagration scintillaire, qui répentinement comburèrent un agaricus desséché qui était tenu par Sulpice Sévère.
» Covarruvias ayant placé cet agaricus (j'ai toujours .pensé que c'était un bolitu.8 , comme l'avance péremptoirement Triptolème dans ses scholies sur \es juvenilia de saint Babolin) , Covarruvias, dis-je, l'ayant placé 60us les prismes dont j'ai parlé plus haut , fit jouer adpropecircumextraforaneivagoflabralimodulatoirement au moyen d'une espèce d'outre de peau hircine alternativement comprimée et dilatée entre deux trapèzes ébénins, armés de manipules spatuliformes et tubulairement terminés par un cylindre creux, une si grande quantité d'azote et d'oxigène dans la proportion requise de 79 à 21 , qu'il en résulta deux phénomènes :
• Le premier, qui fut expliqué par Apulée, c'est que ce mélange perdit une partie de son oxigène, qui fut absorbé par le carbone au profit de la combustion ;
» Le second, qui fut démontré par Nicolas Bourbon l'ancien (il était de Vandœuvre) c'est que le calorique dégagé devait progressionnellement exciter une dilatation volupteuse du tissu cellulaire de Farinacius ; mais Farinacius ne s'en souciait plus guère. Il avait 60uiflé dans ses doigts.
• Quant à la partie cibique des épules qui se coin-
posait surtout d'esques proprement inhastées et méthodiquement inassées, Ocellus Lucarius m'avoua en secret qu'on aurait eu beaucoup de peine à leur donner un degré de cocture parfaitement isochrone sans une invention qui fait trop d'honneur à l'esprit humain pour que je la passe sous silence. C'est une machine dont les combinaisons sont d'une complication effrayante, qui a de grandes roues et de petites roues, des tenons, des mortaises, des vis, des chevilles, des clés, des clous, des écrous, des crans, des crémaillères, des chaînes, des chaînons, des chaînettes, des cordés, des poids, des leviers, des poulies, des ressorts, des balanciers, des caisses, des consoles, des pieds, des appuis, des contreforts, et qui fait tourner avec une grande précision un axe de fer pointu.
» Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'il n'est point question de cette machine dans Diophante.
9 II n'en est point question dans les commentaires de Bachet et de Méziriac.
» Il n'en est point question dans la description du cabinet de Grollier de Servière.
> Il n'en est point question dans les Maihematici ve~ teres qui ont été si magnifiquement imprimés au Louvre.
> Il n'en est pas plus question dans les petits Manuels que dans VAlmanaeh de Liège, le plus savant et le plus complet de tous les recueils qu'on a imprimés cette année.
» Il n'en est pas plus question dans Papin et dans Parmentier que dans Pline et dans Apicius.
i Elle a échappé aux investigations industrielles de
M. Charles Ùupin , comme aux élucubrations vraiment économiques de cet illustre M. de Rumford qui nous a fait manger au Temple de si mauvaises soupes. » On conjecture seulement que c'est de dépit de ne l'avoir pas inventée qu'Empédocle se précipita la tête la première dans un cratère de l'Etna , au bord duquel lord Hamilton a retrouvé ses pantoufles. »
tarification.
— Que je suis bête, observa judicieusement mon libraire, en lançant sa pantoufle contre un vieux buste
de Popocambou. C'est un tournebroche !
— L'auteur tire à la page , dit malignement l'imprimeur , en laissant couler d'une main leste une pincée de coquilles sur le talon mobile de son composteur. C'est un tournebroche !
— Bon pour la plaisanterie, dit le pressier, en renversant sa mitre de papier r sur l'occiput, et en rabattant fièrement son châssis , sans avoir pointé la feuille; mais c'est un tournebroche 1
— Je ne veux savoir ni A ni B , dit le prote, le carpe et le métacarpe largement imposés sur les deux casses de l'A et du B capitales , si ce n'est pas un tournebroche !
— Ils ont des idées maintenant que c'est vraiment à en perdre la tête, dit la brocheuse, en transposant avec une intrépidité incroyable les deux feuilles les plus ontologiquement enchaînées que j'aie jamais écrites; mais, dis-donc, Élodie, ça ne te fait-il pas comme à moi l'effet d'un tournebroche ?
— Sauf quelques allusions réservées , dit le censeur , en déposant sa plume au bec imbibé de carmin , il est difficile que M. le procureur du roi voie là autre chose qu'un tournebroche !
— L'idée n'est pas fine et l'expression n'est pas heureuse, dit le journaliste , les deux mains dans les poches de son pantalon , et arpentant de ses deux autres pieds les compartiments de son parquet, mais je ne trouve aucun inconvénient dans l'état actuel des choses à supposer que c'est une espèce de tournebroche.
— Je consens à ne manier jamais ni la brosse ni le
pot à colle, dit l'afficheur, en étalant hardiment son placard à contre-sens, si ce n'est pas un tournebroche.
— Au diable l'ignare ignorantissime qui a manqué sa thèse ! s'écria don Pic consterné , en laissant tomber de tout son poids sa tête encyclopédique sur le dossier éraillé de mon vieux fauteuil noir. Il a oublié la leccarda, mio Teodoro, id est, vas adipis exceptorium , vulgà dictum une lèchefrite ! —
Mais le conseil de l'université n'y entendait pas malice , et quoiqu'il ne fût pas plus au fait de la question que vous n'y fûtes oncques après la lecture des fanfreluclies antidotées de notre maître Àlcofribas , une homélie pindarique à Saint-Thomas d'Aquin, ou une leçon de théologie en Sorbonne, il n'y eût si petit docteur qui affirmativement n'opinât du bonnet; —
Et Breloque passa joyeusement inter eximios.
Numération.
Il ne manquait plus à Breloque pour être investi des droits , privilèges , immunités et exemption de
science qui sont attachés au doctorat que YApprobatur du fameux docteur Abopacataxo , grand logarithmier de l'impénétrable consistoire de Brouillamini.
Le grand logarithmier était assis devant un parallélogramme d'ardoise, sur la tablette duquel on remarquait, d'un côté, un long fragment d'une substance blanche, mate, friable, cassante, crétacée, taillée en cône aigu ; de l'autre , une espèce de madrépore mou, irrégulier, volumineux, léger, poreux, compressible, élastique , dont le nom ne se trouve pas dans Yarron parce qu'il était obscène en latin. Il tenait ouvert un rouleau de papier imprimé, chargé défigures astrales, de calculs généthliaques , d'emblèmes sidéraux et de signes constellés, que Breloque prit d'abord pour le grimoire ; mais à la fin, après y avoir regardé plus attentivement , il s'assura que ce n'était que le Messager boiteux.
A l'aspect de la thèse de Breloque , le grand logarithmier s'arma de son compas , puis procéda à la mesurer magistralement dans toutes ses dimensions. Ensuite , et après je ne sais quelle invocation sourde, il se mit à tracer et effacer alternativement sur la table magique des lignes horizontales de caractères arabes qu'il nommait l'un après l'autre , comme autant de formules évocatoires , posant ou retenant à voix haute ceux de ces hiéroglyphes diaboliques qui convenaient à son exécrable opération.
Le sorcier suait d'ahan , et Breloque tremblait de tous ses membres.
Après cela le docteur Abopacataxo (lessina une
grande croix latine 9 entre les croisillons de laquelle (ô profanation !) il se hâta de promener obliquement la main , portant, avec la fureur d'un démoniaque, ses symboles sacrilèges aux quatre points cardinaux de l'horizon , comme pour échelonner toute l'armée de Satan autour de la thèse de pauvre Breloque !
Les dents de Breloque s'entrechoquaient et claquaient de strideur, comme celles des maudits de l'Evangile.
Ce n'est pas tout. Breloque le vit distinctement recueillir quelques-uns de ces rébus cabalistiques sur la dernière ligne de la table aux talismans , les séparant sortilégialement par formidables et portentîfiques mimographismes tironiens , en manière d'Abraxas , ou autre argot amulétaire ; tels que
Tirets minoratifs —
Doubles tirets «qualitatifs =
Points superposés copulatifs ;
Doubles points superposés comparatifs ; ;
Croix de saint André multiplicatives X
Et terminant le tout par la lettre X, qui est sacrée , profane et abominable , léthale et stygienne , aux yeux de Dieu et des hommes , ainsi qu'il est écrit :
« — Et quand le diable devrait m'emporter , » s'écria le docteur Abopacataxo, « je dégagerai cette damnée d'inconnue !
A cette horrible et blasphématoire imprécation , Breloque pensa voir apparaître Proserpine elle-même , et ses cheveux se hérissèrent sur son front t
(Imaginez-vous que je n'avais jamais pu lui faire
comprendre le méchanisme de la plus simple addition, sans en excepter celle de Dioclès de Smyrne.)
<r Sage Breloque , » dit enfin le grand logarithmier de l'impénétrable consistoire de Brouillamini , « vous » pouvez vous tenir pour assuré que votre thèse se » composant à peu près comme il appert de six pages
* d'impression , au caractère, format et justification de
* l'Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, et » ces pages étant formées, plus ou moins, de vingt- » quatre lignes très-espacées , ad exiguitatem voluminis » vitandam , dont chacune contient trente-huit lettres , » ou il ne s'en manque guère , elle doit renfermer, par » approximation, sauf erreur, et abstraction faite de»
n virgules, des points, des blancs, des moins > des 9 espaces , des réticences et des parenthèses , des qua- » drats et des quadfatins , une somme totale de types » d'imprimerie qu'on peut évaluer à cinq mille quatre
• cent soixante-douze , si Barème n'a failli. Et comme » la proportion des consonnes aux voyelles dans la » langue vulgaire dont vous avez fait usage , est corn- » munément de cinquante-cinq sur cent , moyennant
• caution de Court de Gébelin et du président de » Brosses , ce qui résulte , comme vous savez , de la
• surabondante pararogie des lettres fictives de nos
• pluriels nominaux et verbaux , vous redevez à l'u- » niversité cinq voyelles pour cent, en échange d'au- ■ tant de consonnes valables , bien conditionnées, et » livrées sans avarie et sans déchet, les consonnes et » les voyelles étant actuellement au pair dans les hautes » études , ce qui ne s'est pas vu , et née se verra peut- » être pas de cinquante générations scholastiques. »
— Oh ! oh ! que voilà qui est beau ! s'écria Breloque: mais ma thèse?
— « Vous auriez éprouvé un autre genre d'ineonvé- » nient en italien, où la proportion des voyelles aux » consonnes est au contraire des soixante-deux cen- » tièmes, ou, si vous l'aimez mieux, de soixante-deux » sur cent... »
— Cela m'est parfaitement égal, dit Breloque, en se grattant velocissimè l'oreille dextre, ce qui est chez lui le signe d'utie impatience immodérée ; mais ma thèse , ma thèse!.. .
< — Eh ! quel parti auriez-vous pris, » continua le
DU ROI DE BOHÊME. i95
docteur, sans s'apercevoir qu'il avait été interrompu ; « qu'auriez-vous dit, sage Breloque, si vous aviez eu » affaire à la langue islandoise ou à lalangue chéroquoise, > dans lesquelles la masse relative des consonnes est » exactement comme celle d'un régiment au corps * des officiers et sous-officiers ? Il n'y a qu'une voyelle » par escouade. »
— Brrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr, fit Breloque, avec autant d'intrépidité que s'il y avait eu derrière lui un régiment de consonnes — mais le poète lauréat les avait toutes embauchées. —
— Brmtrrrrrrrrrrrrrrrrrr, fit Breloque ! Me parlerezvous de ma thèse?
« — Vous pouvez vous tenir pour assuré, sage Bre- » loque, que votre thèse se composant à peu près , » comme il appert... »
— Eh ! je le sais du reste, murmura Breloque, pâle de colère — Mais, ma thèse, ma thèse ! continua-t-il d'une voix météorique. Ai-je fait thèse doctorale pour solution numérale? ne voyez-vous en ma thèse quintessenciale autre combinaison que relie d'articulations consonnantes et vocaliformes, autre conséquence que chiffres?
« — Nulle, répondit le grand logarithmier : Science, » Morale, Philosophie, Religion, Littérature, Politique, » je m'en soucie comme d'un zéro tout seul. Nombre » est partout , tout est par nombre , par nombre , * est tout. C'était le sentiment de Pythagoras , grand » logarithmier *des Crotoniates. Mon affaire est de » numérer sans plus , et numérant , je numère nud mériquement, barémiquement philosophiant, philo-
• sophiquement barémisant, logarithmisant pindari-
• quement, pindarisant logarithmiquement , buvant
• d'autant, et le tout joyeusement. •
— Par la vertu de Dieu, si je brisais les trente-deux dents qui garnissent tes deux mandibules d'un coup de la main que voici, dit Breloque, en lui montrant le poing fermé, me dirais-tu combien il y a de doigts là-dedans?
c — Cinq, répondit le grand logarithmier, sans se » déconcerter, lesquels sont composés de quatorze » phalangues. •
— Tu en as menti, reprit Breloque, en relevant l'index et en le lui enfonçant dans l'œil. J'ai perdu la dernière phalange de celui-là au siège de Kœnigsgratz, qui est, afin que tu le saches, le plus fort dçs sept châteaux du roi de Bohême! —
Hélas! nous aurons bien de la peine à y arriver de cette campagne !
3ntcdocution.
« Tuas vu, m'écriai-je!... tu verras!... infortuné » que je suis!... » —
Mais ce n'est pas le docteur Abopacataxo qui dit cela. Le docteur Abopacataxo est retourné à ses chiffres, et le pauvre Gervais à son histoire. Le voici qui parle à mes côtés, comme à l'instant où don Pic de Fanferluchio l'a si sottement interrompu. —
« Tu verras!... le miroir, qui n'était pour toi » qu'une surface froide et polie, te montrera ta vi-
* vante image. Sa conversation, muette mais animée,
• te répétera tous les jours que tu es belle, et quand tu » reviendras au malheureux aveugle, il ne t'inspirera
* plus qu'un sentiment. Tu le plaindras d'être aveugle, t parce que tu concevras que le plus grand des » malheurs et de ne pas te voir. Que dis-je! tu ne re- » viendras pas! pourquoi reviendrais- tu? quelle est » la belle jeune fille qui aimerait un pauvre aveugle ! . . .
. » Ah ! malheur sur moi ! je suis aveugle ! —
» En disant cela je tombai sur la terre, mais elle » me suivit en me pressant de ses mains, en liant ses » doigts dans mes cheveux, en effleurant mon cou de » ses lèvres, en gémissant comme un enfant. — Non,
• jamais, jamais, je n'aimerai que Gervais. — Tu te » félicitais hier d'être aveugle pour que notre amour
» ne s'altérât jamais ! je serai aveugle s'il le faut pour » ne point laisser de souci à ton cœur. Veux- tu » que j'arrache cet appareil?.... Veux-tu que je » brise mes yeux?... —
» Horrible souvenir j'y avais pensé !...
» Arrête, lui dis-je, en saisissant violemment le » rocher pour user sur lui l'excès de force qui me » tourmentait. — Nous parlons un langage insensé » parce que nous sommes malades ; toi, de ton bon- » heur , et moi , de mon désespoir. — Écoute : —
» Je repris ma place, elle la sienne. Comme mon 9 cœur battait !
• Écoute, continuai-je — il est fort bien que tu » voies, parce que maintenant tu es parfaite. — Il est » indifférent que je ne voie pas et que je meure — » abandonné — parce que c'est le destin que Dieu » m'a fait ! — mais jure-moi de ne jamais me voir, de » ne jamais chercher a me voir ! Si tu me vois, tu seras » forcée malgré toi à me comparer aux autres, à ceux » qui ont leur esprit et leur âme dans leurs yeux, à » ceux qui parlent du regard, et qui font rêver les » femmes avec un des traits qui jaillissent de leur
• prunelle, ou un des mouvements qui soulèvent » leurs sourcils. Je ne veux pas que tu puisses me 9 comparer ! je veux rester pour toi dans le vague de » la pensée d'une petite fille aveugle, comme un rêve,
• comme un mystère. Je veux que tu me jures de ne » revenir ici qu'avec ce bandeau vert — d'y revenir » toutes les semaines — ou au moins tous les mois, » tous les ans une fois !... d'y revenir une fois encore !
Ah ! jure-moi d'y revenir une fois encore, et de ne pas me voir!...
» — Je jure de t'aimer toujours, dit Eulalie en pleurant. —
» Tous mes sens avaient défailli. J'étais retombé à ses pieds. M. Robert me releva, me fit quelques caresses, et me remit dans les mains de ma mère. Eulalie n'était plus là.
» Elle revint le lendemain, le surlendemain, plusieurs jours de suite ; et mes lèvres n'avaient pas cessé de trouver ce bandeau vert qui entretenait mon illusion. Je m'imaginais que je serais le môme pour elle tant qu'elle ne m'aurait pas vu. Je croyais apprécier dans mes réminiscences les impressions d'un sens dont j'ai à peine joui, et il me semblait qu'elles ne suffiraient pas à la distraire du prestige délicieux dans lequel nous avions passé notre enfonce. Je me disais avec une satisfaction insensée : elle est restée aveugle pour moi, mon Eulalie 1 elle ne me verra point! elle m'aimera toujours!...
» Et je «ouvrais son ruban vert de baisers, car je n'aimais plus ses yeux.
» Il arriva un jour, après bien des jours, et si cela était à recommencer je les compterais — il arriva, je ne sais comment vous le dire, que sa main s'était unie à la mienne avec une étreinte plus vive, que nos doigts entrelacés s'humectèrent d'une sueur plus tiède, que son cœur palpitait ici , à remuer mon sarreau, et que ma bouche, à force d'errer, retrouva de longs cils de soie sous son bandeau vert.
• — Grand Dieu! m'écriai-je, est-ce une erreur de » de ma mémoire ? Non, non, je me souviens que,
• lorsque j'étais tout enfant, j'ai vu flotter des lumières » sur les cils de mes yeux, qu'ils portaient des rayons
■ des feux arrondis, des taches errantes, des couleurs, » et que c'était par-là que le jour se glissait avec mille » étincelles aiguës pour venir m'éveiller dans mon ber-
• ceau... Hélas! si tu allais me voir!
» — Je t'ai vu. me dit-elle en riant, et à quoi m'au- » rait servi de voir si je ne t'avais pas vu ? Orgueil- » leux ! qui prescris des limites à la curiosité d'une •» femme dont les yeux viennent de s s'ouvrir au jour î
» — Cela n'est pas possible, Eulalie... — Vous » m'aviez juré!...
» — Je n'ai rien juré, mon ami, et quand tu m'as
■ demandé ce serment je t'avais déjà vu. Du plus » loin que l'esplanade permit à Julie de te découvrir... » le vois-tu, lui disais-je ? — Oui, mademoiselle ; il a » l'air bien triste. — Je compris cela ; je venais si tard ! » — Reste, le ruban n'y était plus. On m'avait dit
• que cela m'exposerait à perdre la vue pour toujours». » mais après' t'avoir vu je n'avais plus besoin de voir. » Je ne remis mon bandeau vert qu'en m'asseyant au- » près de toi.
• — Tu m'avais, vu. et tu continuas à venir. Cela » est bien. Qui àvais-tu vu d'abord ? — M. de Maun noir, mon père, Julie — et puis ce monde immense, » les arbres, les montagnes, le ciel, le soleil, la créa- » tion dont j'étais le centre, et qui semblait de toutes y> parts (prêté à se précipiter sur moi au fond do
DU ROI DE BOHfcni*. 201
• je ne sais quel abîme où je me croyais plongée. i — Et depuis que tu*m'a vu ?
» — Gabriel Payot, le vieux Balmat, le bon Terraz, i Cachât le géant, Marguerite...
» — Et personne de plus ?...
• — Personne.
• — Comme l'air est frais ce soir!... abaisse ton » bandeau : tu pourrais redevenir aveugle.
• « — Qu'importe 1 je te le répète, je n'ai gagné à » voir que de te voir, et à te voir que de t'aimer par
• un sens, de plus. Tu étais dans mon âme comme tu » es dans mes yeux. J'ai seulement un nouveau motif
• de n'exister que pour toi. Cette faculté qu'ils m'ont » donnée, e'est un nouvel anneau qui m'attache à ton » cœur, et c'est pour cela qu'elle m'est chère l Oh ! je » voudrais avoir autant de sens que les belles nuits ont » d'étoiles pour les occuper tous de notre amour i je
• pense que c'est par là que les anges sont heureux > entre toutes les créatures. —
» C'étaient ses propres paroles, car je ne puis les ou- » oublier. La conquête de la lumière avait encore exalté » cette vive imagination, et son cœur s'était animé de » tous les feux que ses yeux venaient de puiser dans le » soleil.
i Mes jours avaient retrouvé quelque charme. On
• s'accoutume si facilement à l'espérance! l'homme est » si faible pour résister à la séduction d'une erreur » qui le flatte! Notre existence avait pris d'ailleurs un » nouveau caractère, je ne sais quelle variété mobile et 9 agitée qu'Eulalie me forçait à préférer au calme pro-
fond dans lequel nous avions vécu jusque-là. Ce banc de rocher sur lequel vous êtes assis n'était plus pour nous qu'un rendez-vous et qu'une station, où nous venions nous délasser en doux entretiens du doux exercice de la promenade. Le reste du temps se passait à parcourir la vallée, où Eulalie seule me servait de guide, enchantant mon oreille des impressions qu'elle recueillait à l'aspect de tous ces merveilleux tableaux que la vue découvres la pensée. Il me semblait quelquefois que son imagination, comme une fée puissante, commençait à dégager mon âme des ténèbres du corps, et à la ravir, éclairée de mille lumières, dans les espaces du ciel, en lui prodiguant des images gracieuses comme des parfums, des couleurs vives et pénétrantes comme les sons d'un instrument; mais bientôt mes organes se refusaient à cette perception trompeuse, et je retombais tristement dans la morne contemplation d'une nuit éter^ nelle. Ce funeste retour sur moi-même échappait rarement à la sollicitude de sa tendresse, et alors elle n'épargnait rien pour m'en distraire. Quelquefois, c'étaient des chants qui me ramenaient par la pensée au temps où nous étions aveugles tous deux, et où elle charmait ainsi notre solitude; plus souvent, la lecture qui était devenue pour nous une acquisition nouvelle et singulière, quoique nous en eussions possédé le secret sous d'autres formes et par d'autres procédés; la bibliothèque des aveugles est extrêmement bornée, et il faut que les sensations de la vue soient bien plus vives et bien
plus rapides que celles du tact, car depuis qu'Eulalie avait appris à lire autrement qu'avec ses doigts, les idées qui se développaient sous ses yeux me parvenaient subites et fécondes, comme celles d'une con- versation animée. Mon attention entraînée dans l'es- ' sor de sa parole perdait son action sur moi-même, et je croyais vivre dans une nouvelle vie que je n'avais encore ni devinée ni comprise; dans une vie d'imagination et de sentiment, où je ne sais quels êtres d'invention, moins étrangers que moi à moi, venaient surprendre et duper toutes les facultés de mon cœur. Quelle vaste région de pensées magnifiques et de méditations touchantes s'ouvre à l'être favorisé qui a reçu du ciel des organes pour lire, et une intelligence pour comprendre 1 Tantôt c'était un passage de la Bible, comme le discours du Seigneur à Job, qui me confondait d'admiration et de respect ; ou comme l'histoire de Joseph et de ses frères, qui plongeait mon cœur dans une tendre émotion de pitié; tantôt c'étaient les miracles de l'épopée, avec la naïveté presque divine d'Homère, ou avec la religieuse solennité de Hilton. Nous lisions aussi des romans, parmi lesquels un instinct bien vague, bien confus, que je n'ai jamais cherché à m'expliquer, me faisait affectionner Werther. Eulalie préféra d'abord ceux dont le sujet s'appropriait à notre situation. Une passion vivement exprimée, une séparation douloureusement sentie , les pures joies d'une chaste union, la simplicité d'un ménage rustique, à l'abri de la curiosité intéressée et de la
■ fausse affection des hommes, voilà ce qui troublait sa » voix, ce qui mouillait ses paupières; et quoiqu'on » parlât moins souvent dès lors de notre mariage quand » l'ordre de la lecture du soir amenait quelque chose » de pareil, elle m'embrassait encore devant son père.
» Au bout de quelque temps, je crus remarquer qu'il » s'était fait un peu de changement dans le goût de
• ses lectures. Elle se plaisait d'avantage à la peinture des » scènes du monde; elle insistait sans s'en apercevoir » sur la vaine description d'une fête ; elle aimait à re-
* venir sur les détails de la toilette d'une femme ou de i l'appareil d'un spectacle! Je ne supposai pas d'abord » qu'elle eût entièrement oublié que j'étais aveugle, et » ces distractions froissaient mon cœur sans le rompre. » J'attribuais ce léger caprice au mouvement extraordi- » naire qui se faisait sentir dans le château, depuis que » H. de Maunoir en avait renouvelé l'aspect par un des » miracles de son art. M. Robert, plus heureux, sans » doute! plus disposé à jouir des faveurs de la fortune 9 et des grâces de la vie, du moment où sa fille lui » avait été redonnée avec toute la perfection de son or- » ganisation et tout l'éclat de sa beauté, aimait à réunir » ces nombreux voyageurs que la courte saison d'été » ramène tous les ans dans nos montagnes. Le château, 9 on peut encore vous le dire, était devenu en effet un » de ces manoirs hospitaliers d'un autre âge, dont le » maître ne croyait jamais avoir fait assez pour embeHir » le séjour de ses hôtes. Eulalie brillait dans ce cercle > toujours nouveau, toujours composé de riches étran- » gers, de savants illustres, de voyageuses coquettes et
DU BOI Mr BOHÊME. 208
• spirituelles ; elle brillait parmi toutes les femmes, et » de cet attrait de la parole, qui est, pour nous infor- » tunés, la physionomie de l'âme, et de mille autres » attraits que je ne lui connaissais pas. Quel incroyable » mélange d'orgueil et de douleur soulevait ma poi- » trine jusqu'à la faire éclater, quand on vantait près » de moi le feu de ses regards, ou quand un «jeune » homme, niaisement cruel, nous complimentait sur la » couleur de ses cheveux!...
» Ceux qui étaient verius pour voir la vallée y pro-
• longeaient volontiers leur séjour pour voir Eulalie. « Je comprenais cela. Je n'avais pas à regretter son » affection, qui semblait ne pouvoir s'altérer jamais, et » cependant J'éprouvais qu'elle vivait de plus en plus » hors de moi, de nous, de cette intimité de malheur » qu'on ose ,pas réclamer, et* qui coûte le bonheur » quand on la perd. Je souhaitais l'hiver plus impa- » tiemmeni que je n'avais jamais souhaité le souffle » tiède et les petites ondées du printemps. L'hiver dé-
• siré arriva, et M. Robert m'apprit, non sans quelques » précautions, non sans m'assurer qu'on se séparait de » moi pour quelques jours tout au plus, et qu'on ne » mettrait à m'appeler que le temps nécessaire pour » se faire à Genève un établissement commode; il > m'apprit qu'il partait avec elle, qu'ils allaient passer » l'hiver à Genève, — l'hiver si vite passé 1... l'hiver « passé si près!...
» Vous entendez bien : — si vite!... un hiver des » Alpes! — si près!... à Genève, à l'extrémité des mon- 9 tagnes maudites! —une route que le chamois n'ose-
» rait tenter en hiver ; — et j'étais aveugle!
» Je restai muet de stupeur. Les bras d'Eulalie s'en- » lacèrent autour de mon cou. Je les trouvai presque
• froidspresque lourds. Elle m'adressaquelques paroles, » tendres et émues, si ma mémoire ne me trompe pas,
• mais ce bruit passa comme un rêve. Je ne revins » complètement à moi qu'au bout de quelques » heures. Ha mère me dit : Ils sont partis, Gervais,
• mais nous resterons au château! —
» Damnation! m'écriai-je, rtotre cabane a donc dis- » paru sous une autre avalanche! — Non, Gervais, la » cabane est là, et les bien&its de M. Robert m'ont » permis de l'embellir. — Eh bien ! lui répondis-je en » me jetant tout en pleurs [dans ses bras, jouissez des » bienfaits de M. Robert! je n'ai pas le droit de les re- » fuser pour vous... mais, au nom du ciel, allons-
* nous-en
» J'avais eu le temps de réfléchir à notre position. Je » savais qu'elle n'épouserait pas un aveugle, et je me » serais refusé à l'épouser moi-même depuis qu'elle » avait cessé d'être aveugle sans cesser d'être riche.
• C'était le malheur qui nous rendait égaux; et, » du moment où cette sympathie s'était rompue , o je perdais tous les droits que le malheur m'a » donnés. Qui pourrait remplir l'intervalle immense » que Dieu a jeté entre la merveille de là création, un » ange ou une femme, et le dernier de ses rebuts, un orphelin aveugle ? Mais, que le ciel me pardonne ce
* jugement s'il est téméraire! je croyais qu'elle ne » m'abandonnerait pas tout-à-fait, et qu'elle me réser-
» verait, près d'elle, le bonheur d'entendre, dans un » endroit où elle passerait quelquefois, ou flotter sa
• robe de bal, ou crier le satin de ses souliers, ou tom- » ber de sa bouche ces mots plus doux au moins qu'un » éternel adieu : Bonsoir, Gervais !
» Depuis ce temps-là, je n'ai plus rien à raconter, » presque plus rien.
» Au mois d'octobre elle m'envoya un ruban, à ca- » ractères imprimés en relief, et qui portait ; ce ruban
» EST LE RUBAN VERT QUE j' AVAIS SUR MES YEUX. — Je'
• ne l'ai pas quitté. Le voilà.
» Au mois de novembre le temps était encore assez » beau. Un des gens de la maison m'apporta quelques
• présents de son père. Je ne m'en suis pas informé. » Au mois de décembre les neiges recommencèrent.
» Dieu ! que cet hiver fut long ! Janvier, février, mars, » avril, des siècles de désastres et de tempêtes! et au » mois de mai les avalanches qui tombaient partout, » excepté sur moi!
» Quand deux ou trois rayons du soleil eurent
• adouci l'air et égayé la contrée, je me fis con-
• duire sur la route des Bossons, à la rencontre des » muletiers ; mais ils ne venaient pas encore. Je sup- » posai que l'Arve se débordait, qu'une autre mon-
• tagne menaçait la vallée de Servoz, que le Nant-Noir » n'avait jamais été si large et si terrible, que le pont » de Saint-Martin s'était rompu, que tous les rochers » de Maglan couvraient les bosquets de leurs ruines » suspendues depuis tant de siècles, que l'enceinte for- » midable de Cluse se fermait enfin à jamais, car j'avais
• entendu parler de ces périls par les voyageurs et par
• les poètes. Gepen4ant il arriva un muletier, il en » arriva deux. Quand le troisième fut venu, je n'atten-
• dis plus rien. Je pensai que toute ma destinée était » accomplie. Huit jours après on me lut une lettre » d'Eulaiie. Elle avait passé l'hiver à Genève. Elle 9 allait passer l'été à Milan!
» Ma mère tremblait pour moi. Je ris. Je m'y étais
• attendu, et c'est une grande satisfaction que de sa- » voir jusqu'à quel point on peut porter la douleur.
» Maintenant, monsieur, vous connaissez toute ma » vie. C'est cela. Je me suis cru aimé d'ube femme, et » j'ai été aimé d'un chien. Pauvre Puck ! »
Puck s'élança sur l'aveugle. — « Ce n'est pas toi, lui » dit-il, mais je t'aime puisque tu m'aimes. »
— Cher enfant, m'écriai-je, il en viendra une aussi qui ne sera pas elle, et que tu aimeras parce que tu en fieras aimé!
c — Vous connaissez une jeune fille aveugle et incu-
• rable ? • reprit Gervais.
— Pourquoi pas une femme qui te verra et qui t'aimera?
c — Vous a-t-on dit qu'Eulalie reviendrait? •
— J'espère qu'elle reviendra ; mais tu aimes Puck parce qu'il t'aime. Tu aimeras une femme qui te dira qu'elle t'aime,
t — C'est bien autre chose. Puck ne m'as pas trahi.
• Puck ne m'aurait pas quitté. Puck est mort. »
— Écoute Gervais, il faut que je m'en aille. J'irai à Milan — je la verrai — je lui parlerai, je le jure — et-
puis, je reviendrai —- mais j'ai aussi des douleurs à distraire» des blessures à cicatriser — tu ne le croirais pas, et cependant , cela est vrai! pour échanger contre ton cœur qui souffre, mon cœur avec toutes ses angoisses, je voudrais pouvoir te donner mes yeux!...
Gervais chercha ma main et la pressa fortement. Les sympathies du malheur sont si rapides !
— Au moins, continuai-je, il ne te manque rien de ce qui contribue à l'aisanee. Les* soins de ton protecteur ont fait fructifier ton petit bien. Les bons Chamouniers regardent ta prospérité comme leur plus douce richesse. Ta beauté te fera une maîtresse ; ton cœur te fera un ami !
« — Et un chien I... dit Gervais.
Àh ! je ne donnerais pas le mien pour ta vallée et pour tes montagnes, s'il ne t'avait pas aimé! —Je te tfonne mon chien . . .
« Votre chien! s'écria-t-il, votre chien !... —Non, non !... monsieur, cela ne se donne pas ! » —
Voyez comme Puck m'avait entendu! il vint me combler de douces caresses, mêlées d'amour, et de regret, et de joie. C'était la tendresse la plus vive, mais une tendresse d'adieu; et quand d'un signe -qu'il attendait je lui montrai l'aveugle, il s'élança fièrement sur ses genoux, et une patte appuyée sur le bras de Gervais, me regarda de l'air assuré d'un affranchi.
— Adieu, Gervais! — Je ne nommai pas Puck : il m'aurait suivi. Quand je fus au détour de l'esplanade je l'aperçus, honteux, sur la lisière de la forêt. Je m'approchai doucement, il recula d'un seul pas, et puis éten^
dit sur ses deux pattes une tête humiliée. Je passai ma main sur les ondes flottantes de sa longue soie , et, avec un serrement de cœur, mais d'une voix sans colère, je lui dis : Va...
Il partit comme un trait, se retourna encore une fois pour me regarder, et rejoignit Gervais.
Du moins il ne sera plus seul.
3neurrection.
Je l'avais promis à Gervais. Huit jours après j'étais à Milan.
Donc Pic de Fanferîuchio alla seul à la bibliothèque Âmbrosienne. Breloque et moi nous aurions donné toutes les éditions de ce fameux Lavagnia, revues par ce docte Goninus Montbritius, pour une représentation des faits héroïques et des tragiques aventures de Polichinelle — et quelque chose me criait :
c Voilà l'heure, voilà le moment. Entrez, messieurs; » entrez , mesdames ! il y a bonne et nombreuse corn- » pagnie , et l'on ne paie qu'en sortant. C'est ici qu'on / » montre le seul et véritable Polichinelle. Il est présent , « il est vivant ! Vous allez voir comme il remue les » yeux ; vous allez voir comme il montre les dents,
> vous allez voir comme il fait la grimace en mangeant
• son macaroni tout brûlant!... »
POLICHINELLE!!! m'écriai-je!
Polichinelle, Fétiche original et capricieux des enfants!
Polichinelle , Grotesque Achille du peuple !
Polichinelle , Modeste et puissant Roscius des carrefours !
Polichinelle , Inappréciable Falstaff des âges infortunés qui n'ont pas connu Shakspear !
POLICHINELLE!!! dis-je!
Polichinelle, Simulacre animé de l'homme naturel, abandonné à ses instincts naïfs et ingénieux !
Polichinelle , Type éternel du vrai dont les siècles paresseux ont tardé trop longtemps à saisir le galbe difforme , mais spirituel et plaisant !
Polichinelle , Dont le thème orignal enchanta souvent les loisirs de Bayle , et ranima plus d'une fois la paresse assoupie de La Fontaine !
POLICHINELLE ! ! ! je le repète !
Polichinelle, Inépuisable orateur, philosophe imperturbable, intrépide et vigoureux logicien !
Polichinelle, Grand moraliste pratique, infaillible théologastre, politique habile et sur!
Polichinelle, Seul arbitre légitime:(il faut bien en convenir une fois à la face des na-
tiens), seul juge compétent et irrécusable des Godes et des Institutes, des Digestes et des Pandectes, des • Nouvelles et des Authentiques , des Constitutions et des Chartes, des Extravagantes et des Canons !
O Polichinelle, Toi dont la tête de bois renferme essentiellement dans sa masse .compacte et inorganique tout le savoir et tout le bon sens des modernes !
O POLICHINELLE ! ! ! enfin !
J'en étais là de cette magnifique invocation (je ne la donnerais pas pour celle de Lucrèce, surtout dans la traduction que vous savez), quand une longue rumeur, sombre et houleuse comme le stridor procellœ de Properce, ou la tempestas sonora de Virgile, vint s'éteindre en zmorzando à mon oreille, après avoir parcouru tous les degrés du chromatisme effrayant des ouragans, de la place du Dôme au Pozzo :
Vivent Polichinelle et Brioché ! criaient les uns ; malédiction sur Girolamo!
Vivent Polichinelle et Girolamo ! criaient les autres ; malédiction sur Brtoché 1 Malédiction éternelle sur toi , profane et stupide vulgaire ! Puisque vous êtes d'accord sur Polichinelle, vous, Girolamistes entreprenants, et vous, Briochistes obstinés , qu'importe quelle main le fera jouer , et dans quelle bouche sera placée la pratique aigre et criarde qui lui prêtera une voix !
Quant à moi , revenu un peu tard des préventions insensées des partis , j'ai jeté l'ancre de mes résolutions
ou roi de Bonfcntf. 245
I sur une pensée invariable. Je ne ferai plus de vœux que
pour Polichinelle.
©teecrtûtian.
Tout le monde sait, ou tout le monde devrait savoir, que le théâtre des marionnettes, qui fait aujourd'hui nos délices, fut institué par l'immortel Brioché, précepteur de €roque-Mitaine, et que, depuis la mort de ce grand homme (je parle de Brioché, car la gloire de Croque-Mitaine ne m'a jamais ébloui), on n'a rien changé aux profils de son proscenium, aux décorations de sa cella, aux costumes de ses comparsi, à la conduite de son scenarium, à la triple unité de son poème. La moindre infraction à cette espèce de latrie que les pro-
fesseurs professent immémorialement pour Brioché, était admonestée par les Universités, tarée par les Parlements, inquinée parles Capitulaires, témérée par les Édits, fulminée par les Bulles ; non que Brioché fût un personnage très-orthodoxe, ni qu'il eût donné de grandes garanties de son savoir-faire dans la science de l'éducation, s'il faut s'en rapporter à Plutarque et à Quinte- Curce; mais parce qu'il y avait quelque chose de réellement effrayant dans son encyclisme intellectuel.
En politique, on lui doit ces dés pipés qui produisent à volonté toutes les chances possibles dans la science ardue des gouvernements, moyennant que les rois s!en servent avec dextérité, et que les peuples n'y regardent guère. —
En morale, il a enseigné aux sages inoccupés l'art de passer innocemment le temps en faisant crever des baguenaudes entre leurs doigts. —
En statique il était parvenu (chose difficile à croire, et qui ne s'est jamais renouvelée dès lors) à peser infailliblement l'ombre d'une happelourde. —
En optique, il avait déterminé, à quelque différence près, qui devient tout-à-fait insensible dans l'usage commun, la portée moyenne du rayon visuel d'un colimaçon borgne. —
11 était le seul homme de son temps qui fendît isocoliquement un cheveu en quatre, et qui jouât péripatétiquement des gobelets stagyriens. —
Hais il mourut de regret de n'avoir pu expliquer la nuance inconstante et versicolore des eaux de Robec qui passent à Rouen , parce qu'il s'était obstiné à suivre
leur cours, au lieu de le remonter jusqu'à la porte du teinturier.
Les successeurs de Brioché étaient donc en possession consacrée de faire parler Polichinelle, quand Girolamo parut.
Il est vrai de dire que Girolamo n'inventa rien, car on n'a jamais rien inventé depuis qu'on a inventé Polichinelle.
Mais le théâtre de Brioché était si ridiculement étroit (Polichinelle le franchissait d'une enjambée !) —
Les planches de Brioché étaient revêtues de lambeaux si usés, à peine rajeunis de siècle en siècle, comme le vaisseau ravisseur d'Énée, par des lambeaux si disparates, et d'une si hurlante assimilation. — Les marionnettes de Brioché étaient si fatiguées,
Si tronquées,
Si pratiquées,
Si critiquées,
Si attaquées,
Si antiquées,
Si gothiquées,
Si mastiquées,
Si impliquées,
Si compliquées,
Si déloquées,
Si déplaquées,
Si disloquées.
Si interloquées.
Si embreucoquées,
Si imbriquées,
Si Intriquées,
Si étriquées,
Si détriquées,
Si défriquées,
Si défroquées,
Si détraquées,
Si patraquées,
Si pelues,
Si trépelues,
Si velues,
Si farfelues,
Si pollues,
Si solues,
Si dissolues,
Si moulues,
Si vermoulues! — L'histoire de Polichinelle était si monotone — Le jeu du bâton de Polichinelle était si connu — La grande machine du diable qui emporte tous les personnages, quand on n'en a plus besoin, était si passée de mode —
Brioché d'ailleurs était si bien mort, et Girolamo si puissamment vivant ! . . .
Mais j'ai promis de ne rien décider entre Girolamo et Brioché.
Ce qu'il y a de certain, c'est que le théâtre de Girolamo est tout neuf;
C'est que le devis en est neuf;
C'est qu'il est construit à neuf;
C'est qu'on Ta peint à neuf,
Badigeonné à neuf,
Vernissé à neuf,
Décoré à neuf,
Tapissé à neuf,
Ciré à neuf,
Frotté à neuf,
Machiné à neuf.
C'est qu'il est très-profond, très-large, très-élévé;
C'est qu'il réunit toutes les conditions que vous voudriez trouver réunies dans votre propriété, si par hasard vous en aviez une;
C'est que Polichinelle n'est jamais exposé à s'y précipiter dans le trou du souffleur, ou à s'y casser la tête contre le manteau d'Arlequin. — Polichinelle y parait de la tête aux pieds, c'est-à-dire deux fois plus grand que dans la loge parallélogrammatique de Brioché.
(Et notez bien parrallélogrammaliqve, adjectif pittoresque qui en dit plus qu'il n'est long :
Su ILdXBtB
J'ai seulement regret de devoir la construction de .cette figure géométrique au classique Despréaux.)
Sans Girolamo, on ne saurait pas que Polichinelle a des sabots; et les sabots de Polichinelle sont un des caractères les plus spéciaux, les plus intimes, les plus complets de la physionomie originale de Polichinelle —
Le Polichinelle de Brioché est tout au plus un buste —
Le Polichinelle de Girolamo est presque un homme —
L'abbé d'Aubignac opine, à la vérité, que tout serait perdu en littérature si l'envergure du compas qui embrasse les deux points extrêmes du diamètre de la loge de Polichinelle s'agrandissait d'une ligne :
Mais le docteur Schlegel lui répond, avec son assurance ordinaire, que la grandeur de la loge de Polichinelle ne fait pas la moindre chose à la question, et qu'il ne voit aucun inconvénient à le faire danser dans la grande salle du palais, moyennant que la corde soit assez longue.
L'académie des Èterni de Zéronienté, sur le rapport de sa commission des Sempiterni, trancha brusquement la difficulté. Elle fit couper les deux oreilles à Schlegel et les deux jambes à Polichinelle.
Ce jour-là, Girolamo afficha relâche.
méditation,
Par Popocambou (c'était le juron de Confucius), par Popocambou, m'écriai-je, en laissant tomber le Punch de Gruyshanck sur mon somno,
Mes lunettes dans leur étui,
Mon éteignoir mécanique sur ma bougie,
Mes paupières sur mes yeux,
Mon gourra sur ma tête,
Ma tête sur ma main,
Ma main sur mon oreiller,
Et la balle studieuse d'Aristote dans une coupe insonore où elle ne retentissait plus. —
Par Popocambou, répétai-je d'une voix forte, et je ne crains pas cependant qu'elle ait réveillé personne de l'étage babélique où mon hôtesse m'a logé —
ParPo... po... cam... bou Il me semble qu'on
aurait jugé plus sainement cette question à l'institut de Tombouctou.
ncwigation
Tombouctou, qu'aultrement nommez Tombut, ou Tumbut, ou Tumbuctu, est je ne sçay quelle ville, sise en je ne sçay quel païs, sous je ne sçay quel degré de je ne sçay quelle latitude ; ains , si en croyez ces vieilles cy, au perpendiculare antipode de la capitale de Sapience, qui est Sens-Commun ; et en recepvrez notoire et quidditative certaincté , perforaminant d'icelle nostre capsule tellurienne , ne plus ne moins que le practiquez, vous esbattant ocieusement à transfiler unions indicques et menues semences perlières ; ce que taisant dextrement et sans circumbilivagination, vous ne faillirez oncques, beuveurs, de yssir en Tumbuctie.
Des Tumbuctiens, rien ne vous sera présentement narré en ceste mirifique et seigneuriale histoire que ne treuviez ja grabelé aux livres de navigaige. Toutesfois n'en croyez mie ce fol ravasseur de Claude Ptolémée géographe, car il ne desgoise de Tumbuctu que goffes, bourdes, trupheries, gaberies lucianicques, et phantasies abhorrentes à nature , telles que hommes cacomorphes et siléniens à la queue de six empans.
Mercy de Dieu, que n'en avez-vous de tant supellative amplitude, vous aultres paillards de plat pais, d'autant que c'est chouse moult belle à veoir et à grand prouffict de mesnaige, comme il se peut apertement cognoistre es moutons de Tartarie. Mais je vous affie par Golfarin, qui fut nepveu de Carmentran (par ma part de paradis, je n'oseroys : je ne suis tant hypercritiquement oultrecuidé!) , que pour transgredir jusqu'à icelle joyeuse et caudipotente nation, il convient que marchiez encores on ponent dudict Tumbuctu le port de treize sarbacanes et la longueur de ce bastonnet.
Tumbuctiens sont gens à priser entre tout humains , frisques, guallants, coquarts ; bien advenants en leur maintien, bien advantagez en nez ; idoines à tous jeux plaisants, bons rencontres et honnestes devis ; aguts affineurs et desnicheurs de cailles chapperonnées , et voulentiers aymants mieulx cent messes dictes qu'un voyrre de vin bu : au demouiant, féaulx subjects, beaux payeurs d'impôts, et furent aussy bons christians que le fustes oncques; mais les béats petits pères encucullionnez de l'ultime concile, vous les fulminarent et vous les excommuniarent comme serpes , pource qu'ils s'estoyent mescomptez, en barbottant leurs oraisons et menus suffraiges , au numbre des poils de la cabre de monseigneur saint Pacosme. Que Dieu en soit loué partout! Matière de bréviaire.
apparition.
Je ne sais si vous avez remarqué comment s'accomplit le mystérieux phénomène des songes. Artémidore et Apomazar ne s'en sont jamais douté.
Au moment où ces paroles insignifiantes, tinstitut de Tombouctou, s'assourdissaient lentement avec la dernière de mes idées, dans le silence toujours croissant du sommeil, je ne sais quel organe vibratile et sonore en prolongeait encore le retentissement à travers les échos presque muets de mon intelligence assoupie, et quelles touches inconnues les faisaient rebondir à mon oreille, comme les notes confuses d'une voix éloignée. ,
Qu'est-ce qu'un institut? , .
Cela existe -t- il? ,
Quelqu'un en a-t-il parlé?
Y a-t-il un autre institut que celui de Tombouctou?
Que fait-on d'un institut à Tombouctou ? . . .
Les habitants de Tombouctou sont-ils sauvages ? .
Quelles sont les circonstances urgentes et les nécessités invincibles qui les ont réduits à inventer l'institut? . . . . L'institut de Tombouctou?
Là finit à peu près la première opération de l'esprit dans l'homme qui s'endort , vous voyez qu'elle est encore assez conforme à Tordre de la dialectique ;
mais le dernier acte de réflexion de la pensée raisonnante est à peine terminé, que la perception qui lui échappe tombe dans le domaine d'un autre sens, qui est ordinairement celui de la vue. Votre conversation avec vous-même est achevée, mais elle n'a fait que changer de forme. L'objet de la discussion est devenu actif et sujet. Le juge de la discussion est devenu passif et témoin. La méditation trompée a fait place à un spectacle. Un tableau animé se développe aux yeux de votre imagination. Vous voyez se presser sur des banquettes, ou se carrer sur des fauteuils, des figures ennuyées qui contemplent des figures ennuyeuses, que dominent de quelques pieds d'autres figures effrayantes d'importance et désolantes de nullité. Deux idées jumelles surgissent tout à coup de votre cerveau:
— l'iNSTITUT et TOMBOUCTOU.
Voilà les localités connues, les personnages établis, les costumes déterminés comme dans un drame allemand ; mais je ne sais comment vous faire comprendre l'organisation de l'institut de Tombouctou, si je ne vous raconte son histoire ;
Et nous n'irons pas la chercher bien loin, car je la tiens.
(Exploration.
t II y avait une. fois un roi qui aimait son peuple... »
« — Cela commence comme un conte de fée , dit » Jalamir. *
« C'en est un aussi, répondit le druide. *
Mais je ne sais pas pourquoi je volerais ce magnifique début à Rousseau.
Aimeriez-vous mieux Tacite?
« Il y avait longtemps que Tombouctou était gou- » verné par des rois... >
Ou voulez-vous que nous entrions en matière avec Suétone?
« Popocambou-le-Chevelu atteignait à peine à sa » seizième année... »
Ce qu'il y a de certain, c'est que de tous jes souverains de l'univers (il n'est question ici ni de César , ni de Galba, ni de Charles-le-Chauve) , le plus riche-
ment fourni en cheveux qui ait jamais existé , c'est Rçpocambou-le-Chevelu.
Et ce favorable hasard lui avait inspiré sympathiquement un goût si prononcé pour les amples chevelures, et pour les perruques académiques , scientifiques, philosophiques, sophistiques, doctorales, médicales, théologales, judiciaires et universitaires, qu'il s'était formé une collection de perruques, unique chez toutes les nations, et qui manque essentiellement à notre musée royal.
A part cette innocente manie
(Celle de Denys, tyran de Syracuse, dit Breloque, était de maîtriser des vers, et de les débiter inhumainement à tout venant; celle de Néron, de baller et mimer sur les tréteaux avec les mimes et baladins ; celle de Commodus Hercules, de boxer dans l'arène avec les gladiateurs ; celle de Henri V d'Angleterre, de hausser le temps à grand renfort de brocs dans les tavernes de la Cité, avec les roule-bontemps et joyeux compagnons ; celle de Henri VIII, de controverser dans les écoles avec les prédicants , et il faisait rage d'arguer;)...
A part ce goût passionné, mais inoffensif, Popocambou-le-Chevelu était une espèce de sage ; et c'est, au dire de Marc-Aurèle, le plus grand éloge qu'on puisse faire d'un homme, surtout quand cet homme est roi, et qu'il est roi de Tombouctou.
Popocaipbou, las des flatteurs, le pire des ennuis de la royauté ; las même de ses délices et de ses gloires, s'était renfermé dans son musée favori comme dans un
sérail. Il y vivait en philosophe contemplatif, au milieu de ses perruques; il se réjouissait dans ses perruques comme Salomon dans ses œuvres, il méditait sur ses perruques, il consultait ses perruques, et il les quittait quelquefois avec ce sentiment de douce satisfaction que procure une vérité acquise , et qu'il avait bien rarement emporté de son conseil d'état.
Pendant ce temps là, le gouvernement marchait, et le peuple n'avait jamais été aussi heureux de subir l'influence des perruques que depuis qu'il n'y avait plus de têtes dedans,
Comme la pensée, la parole et la presse étaient libres à Tombouctou, Popocambou-le-Chevelu, qui ne voyait plus personne* mais qui lisait tout, comprit qu'il n'était pas loin d'arriver à la forme la plus parfaite de gouvernement possible.
« — Et cependant, dit-il, si je mets un sot sous » cette perruque savante!
» Un homme cruel et insidieux sous cette perruque » judiciaire...
» Un homme artificieux et avide sous cette perruque » administrative...
» Un homme lâche ou irrésolu sous cette perruque » martiale...
» Un hypocrite pervers sous cette perruque chaste • et modeste qui appelle la confiance et le res- » pect. .
» Ah ! mon Dieu ! s'écria Popocambou, en rabattant ù ses longs cheveux sur ses yeux , qu'il est difficile de » gouverner ! » —
Et, après un moment de réflexion, il inventa les têtes à perruque.
Procréation.
Tombôuctou possédait alors un de ces grands hommes que les peuples n'apprécient ordinairement que lorsqu'ils les ont perdus. C'était un mécanicien philosophe, et peut-être nécromant, qu'on appelait Mistigri, soit qu'il eût reçu du hasard ce nom patronymique, qui est, à la vérité, un nom comme un autre, soit qu'il lui eût été donné par allusion à quelque ressemblance fortuite avec le valet de tréfile.
Ce puissant génie, longtemps flatté par les deux factions religieuses qui se partageaient l'empire et qui recherchaient à l'envi son appui , avait fini par être repoussé de toutes deux, parce qu'il s'était refusé à se prononcer dans la dangereuse question qui les divisait. Il aima mieux se condamner à l'exil que de décider si le hanneton sacré qui a fondé les îles de la mer , comme personne n'en doute, était mâle ou femelle.
Popocambou-le-Chevelu, que son excellente éduca-
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tion et la direction solennelle qu'avaient pris depuis peu ses études royales, élevaient, comme je l'ai dit, fort au-dessus du vulgaire , était tout à fait de votre avis et du mien sur cette scabreuse controverse. Il savait à merveille que le grand hanneton est hermaphrodite, mais il ne le disait pas.
Popocambou-le-Chevelu avait donc royalement abandonné Mistigri à ses ennemis, en se réservant de se souvenir de lui quand il en aurait un besoin urgent. —
Dans l'occasion dont nous parlons , il lui fit une énorme commande de têtes à perruque.
L'affaire des têtes à perruque ramena Mistigri à la cour. Précédé par la renommée de ses têtes à perruque, il y entra comme si jamais il n'en était sorti. La question du sexe du grand hanneton s'agita bien dans quelques gazettes récalcitrantes et arriérées sur le siècle; mais les hommes positifs, qui sont toujours en majorité dans les affaires, s'arrêtèrent aux têtes à perruque, et Mistigri fut fait ministre d'état.
« Voilà qui est étonnant, dit le roi... — Mais c'est » que je les reconnais ! On croirait qu'ils ont posé. »
(Mistigri sourit.)
« Enfin j'aurai donc, reprit Popocambou-le-Chevelu, » des ministres à perpétuité, un conseil inamovible, » et, si faire se peut, une académie immortelle. En » vérité il ne leur manque que la parole ! »
— Mes têtes à perruque parleront quand votre majesté l'ordonnera, répondit Mistigri, en s'inclinant avec une dignité respectueuse.
• Quand je l'ordonnerai ! s'écria le roi , je voudrais
» en entendre une tout à l'heure, dût-il m'en coûter » la plus belle de mes perruques ! •
— Votre majesté, reprit Mistigri, n'a qu'à soulever la perruque de celle de ces têtes qu'il lui plaira le plus d'ouïr, et v qu'à frapper de son doigt une des protubérances qu'elle y remarquera, et qui sont plus ou moins prononcées suivant le degré d'intelligence mécanique que j'ai trouvé à propos de donner à mes têtes à perruque.. —
Popocambou-le-Chevelu n'avait pas attendu la fin de la phrase. — « Mais il n'y a pas la moindre protubé- » rance, mon cher Mistigri. Je ne donnerais pas un . copeck pour échanger contre cette tête de bois celle de > mon grand séraskier. Elle est lisse comme un
• œuf! »
— Il est vrai, dit Mistigri, mais la sagesse de votre majesté en trouvera facilement l'emploi. Vous en ferez un grand seigneur assidu au petit lever, un dignitaire de naissance, un conseiller de faveur, un académicien de fortune, un ministre de transition, un journaliste officiel. — Passez. —
« — En voici un dont la tête est chargée de petites
* protubérances à l'infini ? »
— Esprit superficiel qui touche à tout et qui n'est propre à rien ; ce que les sots appellent un homme universel.
« — Que signifie cette protubérance unique ? »
— Esprit tranchant et absolu qui a concentré toutes ses facultés sur une idée, à défaut d'en pouvoir réunir deux; ce que les niais appellent un philosophe.
« Comment nommes-tu dans celui-ci cette protubé- » rance insolente? »
— L'orgueil. C'est un dévot.
« — Et cette autre si remarquable dans celui-là ? •>
— La cupidité. C'est un philanthrope,
wm%»
<r — Et cette bosse monstrueuse? »
— L'ambition. C'est un indépendant.
« — Il me prend envie de faire parler une de mes » têtes à perruque, dit Popocambou , en imprimant » fortement le pouce sur une protubérance usée à force » d'avoir servi. •
SIRE, c'est un grand et beau jour pour nous, dit la tête à» perruque. . .
— Ah ! divin Popocambou ! s'écria Mistigri, lâchez le
ressort. Je connais cette tête là. Elle dit toujours la même chose, et elle ne sait ce qu'elle dit.
On ne se fait pas d'idée de la joie de Popocamboule-Chevelu à cette séance d'épreuve. Il pouvait enfin concilier sa tendre estime pour les perruques avec son ancien amours pour la société, et retrouver, quand il le voudrait, la conversation docile et le cérémonial obséquieux de son palais parmi ses courtisans de bois.
« — Homme sublime! dit-il à Mistigri avec une pro- » fonde expansion, comment pourrai-je récompenser » ton génie? *
— En me demandant là vérité quand vous en aurez besoin, répondit Mistigri.
« — Et me dirais-tu si le hanneton sacré n'est pas » hermaphrodite? s'écria Ropocambou. »
— Je n'ai jamais ni vu ni tenu ni connu le hanneton sacré, repartit Mistigri.
« — Eh bien, reprit Popocambou, palpe sans crainte » ma tête royale, et dis-moi avec sécurité ce que si- » gnifient mes protubérances dominantes. »
Mistigri exposa son astrolabe, déroula ses livres sibyllins, interrogea ses cartes et ses tarots, convoqua Eteilla, Decrempset Spurzheim; Apollonius de Thiane, Cabanis et Simon le magicien ; Agrippa, Phaetti et Lavater ; Comte, Gall et Cagliostro. Il jeta ses dés fatidiques. 11 lança ses talares et ses osselets. Il fit pirouetter le toton, il fit bruire le rhombus; et, la main appliquée sur les vastes protubérances frontales du bon roi de Tom- J)ouctou :
— Elles signifient, dit Mistigri, que la première prin*
cesse qui fut honorée des bonnes grâces de votre majesté aimait beaucoup la danse, o — Hélas! soupira Popocambou-le-Chevelu... » (On sait que j'ai toujours cherché à placer dans mes écrits les plus sérieux quelque trait de sentiment.)
* Hélas ! continua-t-il en sanglotant, elle ne pouvait » pas danser! sa pantoufle était trop étroite. »
IDbtinctitfn,
<• — Vous êtes donc décidément sorcier? reprit Popocambou-le-Chevelu. »
— Non, sire, répondit Mistigri ; je suis cranologue. « — Alors, dit le roi, c'est bien différent. »
Rr numération.
Cependant le bon Popocambou, jaloux de récompenser magnifiquement Mistigri, car il fut naturellement plus généreux et plus reconnaissant qu'on n'incline à l'être d'ordinaire en ce gentil métier d'autocrate, lui octroya le droit de blazonner son écu d'armes d'une tête à perruque, ce qui était tenu et réservé dans les constitutions héraldiques de Tombouctou pour faveur hyperbolique et royale :
Et, en outre, la chasse libre, exclusive et privilégiale dans toute l'étendue de son empire, de toute espèce de volatiles farfallesques et culiciformes, portant bouches, dents, pinces, crochets, mâchoirs, mandibules, pompes, trompes, suçoirs, rostres, proboscides, aiguillons, langues, ligules, palpes, lèvres, spires, ou autres instruments instus-susceptifs, lesquelles bestioles sont vulgairement désignées sous le nom de papillons de jour ou de nuit, de mouches urbaines, rurales, paludivagues; ou silvatiques, savoir :
Sphynx,
Phalènes,
Noctues,
Noctuelles,
Bombyces,
Pyrales;
Zygènes,
Alucites,
Sésies,
Hépiales,
Teignes, Ptérophores, qui ont les ailes mignardement empennées, comme ailes d'oiseaux, et découpées en menus rameaux, à la façon de l'éventail de nos bachelettes ;
Libellules,
Demoiselles,
Ascalaphes,
Hémérobes,
Myrmiléons, Éphémères : vous en avez pu voir au fleuve Hypanis ;
Semblides,
Phryganes,
Perles,
Panorpes,
Tenthredons, Ichneumons à queues bifides et trifides, qui sont vampires de chenilles, larves, nymphes, chrysalides et aurélies ;
Évanies,
Typhies,
Scolies,
Guêpes,
Chrysides,
Leucospes,
Andrènes ,
Avettes, ou abeilles melliflues,
Frelons,
Crabrons,
Bourdons,
Cynipes,
Diplolèpes
Urocères,
Dolères,
Cryptes.
. Allantes,
Némates,
Ptérones,
Céphaléies,
Orysses,
Trachètes, Sirèces,
Trémaces,
Aulaques,
Fènes,
Stéphanes,
Anomalons,
Bracons,
Antéons,
Céraphrons,
Pompiles,
Céropales,
Sphèces:
Misques,
Ampulèces,
Psènes,
Stignies,
Apies,
Larres,
Dimorphes,
Plésies,
Taques,
Sapygues,
Myrmoses,
Bembèces,
Stizes,
Thynnes,
Masarides,
Simbléphiles,
Mellins,
Arpactes,
Alysons,
Phylantes,
Cercères,
Gonies,
Miscophes,
Dinètes,
Cémones,
Hélores,
Oxibèles,
Prosopes,
Nomades,
Pasites,
Épéoles,
Cératines,
Bélytes, ^ Lasies Grocises, Trigones, Trachuses Xylocope . de vos jours vous ne trouvâtes plus rudes besogneurs dans les vieilles souches ; Doriles, Labides, Figites, Chélones.
Cleptes, Omales, Codres, Cinètes, Chalcides, Psiles, Myrmes, Fourmis ailées, Termes, Termites, Mutiîles, Brèmes, Attes, Maniques, Tipules, Bibions, Rhagions, Syrphes Asiles,
Conopes,
Stratyomes, Stomoxes, qui piquent outrageusement en temps d'orage; — Maringouins, — Cousins : ce fut un d'iceux qui fanfarait tempêtueusement dans la chambre à coucher de mon oncle Tobie : quand celui-ci, ouvrant la fenêtre : « Va, pauvre bête, lui dit-il bénignement, » le monde est assez grand pour nous deux.
Moustiques: je n'en vis jamais tant que de Tarascon au pont du Gard, mais Mistigri n'y avait pas passé ;
Céroplates,
Cténophores,
Chironomes, Hirtées, Scatopses, Lertes, Mydes, Siques, Sciarres, Herméties, Xylophages, Athérices, Némotèles, Pangonies, Heptatomes, Heptatopotes, Chrysopes : ô de quelle benoite et riante couleur ils ont la prunelle!
Cythérées Volucelles, Anthraces, Bombyles, Ploades, Empides, Tachydromies, - Hybotes, Damalides, Dioctries, Laphries, Dasypogons, Céries, Myopes,
Millions, Milésies, Mérodons, Bacques, Diopses, Loxocères, Scalophages : fi, les vilains!
Lauxanies, Oscines»
Thérèves, Rhingies, Oestres, Tabans : de cette race était le moucheron qui poignit si véhémentement le lion d'Ésope ; Éristales, Achiades, Scaevas, Sargues, Vappons, Calobates, Néries, Doliphopes, Daques, Tachines, Ocyptères, Téphrites, Distyes, • Acrocères, Hénope?,
Scenopins, Trineures,
Hippobosques, et autres innumérables animalcules innommés que vous pouvez voir danser par un beau soir d'automne, chantant, sifflant, grisolant, murmurant , susurrant , sonnant , tonnants barytonant , bourdonnant et fredonnant, dans un rayon du soleil.
Mais la noblesse du pays, grièvement irée et dépiteuse qu'un simple clerc pût giboyer à cœur joie dans la plus belle part de ses apanages, profita d'un nouveau règne qui survint peu à près, et des licences du joyeux avènement, pour harper monseigneur du grandveneur, et le faire hisser bien et beau à l'angle de la plate-forme de la grande pyramide qui regarde du côté de Villers-Cotterets , où l'infortuné Mistigri fut par lesdites mouches misérablement dévoré. Et ceci arriva, si les chroniques ne m'affolent, un certain jour d'une certaine hebdomade d'une certaine lune d'un certain mois d'un certain an d'une certaine olympiade d'un certain lustre d'une certaine indiction d'un certain siècle d'une certaine hégire ou d'une certaine ère qui avait cours bien longtemps avant le premier usage des montres de bois. Aussi ne saurais -je vous dire l'heure.
Mais c'est à cela que se réduisent, quoiqu'en aient gribouillé ces damnés menteurs d'Hellènes dans leurs paperasses poétiques , la création des hommes par les Titans et la punition de Prométhée. Entendez toujours par là, je vous prie, l'invention des têtes à perru-
ques organiques , et la déplorable fin de Mistigri livré aux mouches.
Et voilà comment les plus grandes difficultés se simplifient quand on porte un peu de philiosophie dans l'histoire.
Précaution.
Et je dois ajouter que dans cet. état — je veux dire l'état de l'homme qui dort —
(Ne serait-ce pas vous ?)
— Il ne reste guère des idées acquises qu'un petit nombre d'aspects saillants et caractéristiques qui suffisent pour les nommer , mais dont la véritable expression s'évanouit bientôt sous une foule de formes capricieuses. Ces légères superficies de l'être réel , égarées dans le vague au souffle de l'imagination , se croisent , se mêlent, se confondent, variant de couleur et d'éclat suivant le jeu bizarre du prisme éblouissant des songes. Le sommeil, aveugle tyran de la pensée, s'amuse à tromper nos impressions les plus familières , et à les déconcerter, comme un charlatan habile, par des impressions opposées. A peine ses doigts ont fait vibrer une corde harmonieuse et fantastique, et le voilà déjà qui brode sur les notes majestueuses une grossière bacchanale ou un vaudeville grivois. A peine la décoration changeante qui lui obéit a-t-elle offert à vos regards la chaire vénérable du savant, qu'elle laisse apparaître les tréteaux grotesques de Mondor et de Gratelard ; car il est de la nature de cette âme irrationnelle
qui veille en nous quand nous dormons, de ne pas laisser échapper une perception sublime sans la tarer de quelque empreinte de ridicule ; et c'est ce qui a fait dire à un sage que les rêves étaient la parodie de la vie. Allez, allez, mon cher Breloque , la véritable science est trop indulgente pour s'offenser des atteintes de votre marotte étourdie. Elle sait que les découvertes qui reculent ses limites ont quelquefois un côté plaisant, et elle pardonne au sommeil, parce que le sommeil, est bouffon.
Installation
Depuis la mort de Popocambou- le -Chevelu, ses perruques avaient été longtemps oubliées au gardemeuble. On ne les montrait plus que dans quelques occasions extraordinaires, comme les nippes de Charlesle-Téméraire au grand jubilé de Berne, et le ressort des protubérances s'était rouillé irréparablement dans les meilleures têtes, Il est pénible d'avouer que les trois quarts de l'institut de Tombouctou ne servaient qu'à faire tapisserie; mais on y revenait toujours; parce qu'il y avait réellement quelque chose de merveilleux dans l'industrie du mécanicien, et que Tombouctou est d'ailleurs de toutes les villes du monde celle où l'on a le plus de temps à perdre.
Mistigri avait été si heureux dans l'expression de ses figures, qu'il n'en était pas une qui ne parût s'occuper d'un objet ou s'adonner à une étude , comme si elle eût été organisée à la manière des créatures raisonnables, et c'est ce qu'on n'avait jamais vu qu'à l'intitut de Tombouctou.
11 y en avait qui criblaient très méthodiquement les mots de la langue dans un grand sas académique. ' Il y en a avait qui les belutaient sophistiquement, et qui eil tiraient un grand profit en vendant la recoupe
à je ne sais quels malotrus fainéants pour en faire quelques lippées.
Il y en avait qui épluchaient des pronoms, qui triaient des conjonctions, qui vannaient des particules, et qui écossaient des adverbes.
Il y en avait qui faisaient passes deux ou trois idées des grands écrivains à travers une filière classique ; et qui les dévidaient proprement sur une bobine sans fin.
Il y en avait qui les étendaient sur un laminoir ou qui les écrasaient sous un cylindre, jusqu'au moment où elles parvenaient au plus parfait degré de platitude possible.
J'en vis un qui concassait grammaticalement des étymologies latines dans un beau mortier despautérien. — Dieu! quelle riche opération!
J'en vis un autre qui était parvenu à faire un rubis spinelle plus gros de moitié que le bloc d'ambre carabe d'où fut tirée la statue colossale de Popocamfcou , -sans employer autre ingrédient que de la granie de pimprenelle soigneusement élaborée; mais je l'ai retrouvé depuis vendant des rosaires pour vivre, et criant corone, corone, au parvis Saint- Antoine de Padoue.
Le plus habile de tous vint me proposer une magnifique entreprise ; celle d 'unpont suspendu qui devait aboutir de Tombouctou à la rue Folie-Méricourt, sous l'entresol de Victorine, et celle d'un tunnel non moins ingénieux, qui débouchait à travers quelques milliards de millimètres au juste milieu de la chambre à coucher de Fanny; mais il ne put jamais élever ses
premières assises à plus de deux pieds anglais audesus du terrain, à cause des grands vents de tramontane qui couraient dans ce pays-là.
On ouvrit les portes à un savant vénérable, bien connu par la patience méritoire avec laquelle il essayait depuis cinquante ans de peser la matière et l'esprit, dans deux bassins de toile d'araignée qui n'avait pas résisté une seule fois à l'expérience. Il entra fièrement avec ses balances vides, mais il ne perdit guère à l'événement. — Il n'avait pas laissé tomber une idée en route.
Je remarquai parmi eux une douzaine de jeunes gens de bon air qui mêlaient assez industrieusement des feuillets de papier où étaient figurés des rois, des dames et das valets , et qui les distribuaient fort élégamment en cinq paquets, comme au jeu de brelan. — Oir m'assura qu'ils croyaient faire des tragédies.
La séance s'ouvrit, suivant l'usage, par un morceau d'apparat qui avait été demandé à la tête la plus oratoirement organisée de l'institut de Tombouctou. On commença par disposer devant l'orateur je ne sais combien de fioles industrieusement préparées par le grand abstracteur de quintessences verbales et grammaticales, et sur lesquelles on lisait : verbes, adverbes, conjonctions , par tien tes , substantifs , adjectifs. Celle-ci était la plus remplie, et, pour le dire en passant, celle qui avait la meilleure mine. Il mêla tout cela délicatement dans un verre de mesure, et saupoudra ensuite sa mixtion d'une immense quantité de voyelles, de tropes et de points d'exclamation. Puis frappant
sa tête de bois d'une main de bois, et la renversant en arrière de manière à décrire sur le pied de la machine un angle obtus de cent trente-cinq degrés , il s'ingurgita la potion sonore, et s'en gargarisa éloquemment pendant une bonne heure d'horloge, suivant la formule, aux applaudissements réitérés de l'auditoire. Il est vrai de dire que c'était le borborygme le plus harmonieux qu'il fût possible d'imaginer, et que vous y auriez pris grand plaisir, à cela près que le fils de l'enchanteresse Craca, qui entendait le langage des animaux comme le sien propre, n'y saisirait pas, dans toute la succession des siècles, la plus minime portioncule de sens, ce qui fit que plusieurs dames de l'assemblée se pâmèrent par trop forte contention d'esprit.
Quelqu'un m'assura que la plupart de ces têtes ne vivaient que de se gargariser ainsi en public trois ou quatre fois l'an. Aussi puis-je vous jurer, sur là pantoufle de Popocambou, (qu'elles étaient étiques, anhémiques et chlorotiques, ni plus ni moins que les malades guéris du docteur Sanguisorba.
EïfiUition
On tira ensuite un rideau derrière lequel étaient assis à deux tables tbériacales et orviétanesques deux personnages dont l'attitude me rappela les marchands de catholicon que nous vîmes en 1593 aux états de la ligue.
La table du premier était couverte de hauts, grands, gros, longs, larges et profonds bocaux où flottaient, dans une liqueur limpide, une multitude d'animaux que je n'avais jamais rencontrés qu'au pays de tapisserie» tels que —
Lycisques léporigènes,
Écureuils cornifères»
Connils emplumés,
Hérissons inermes,
Limaces lépidoptères,
Anguilles quadrumanes,
Lamproies inoculées,
Sauterelles de main, de selle et de brancard,
Hannetons de juillet caparaçonnés à la moresque,
Tortues acrobates,
Huîtres vertébrées, et autres rares merveilles,
« Messieurs, dit le jeune professeur, . , . . .
» Ce que je viens de vous rappeler de nos théories » académiques, reprit-il après un moment de repos, » me dispensera d'insister sur les motifs qui m'ont dé- » terminé dans la classification des Anomalates, ou » animaux à mâchoires improprement appelées mons- * trueuses. Vous savez qu'après avoir reconnu l'action
» sublime de la nature dans ces créations extra-nor- » maies, qui ne lui font pas moins d'honneur que
» celle des mâchoires les plus régulières, nous avions » divisé nos Anomalates en trois grandes familles, savoir :
» 1° Les Polyodontes , ou mâchoires à rangs de dents » multiples. Cette magnifique mâchoire que j'ai l'hon- » neur de vous soumettre est la mâchoire d'Hercule » l'ancien, qu'il ne faut pas confondre avec cette foule » d'Hercules de nouvelle fabrique que vous trouvez dans » les Mythographes. Celui-ci est bien reconnaissable à » ses trois rangs de dents qui sont fort curieusement » décrits dans Appolodore. Cette particularité ne s'est » renouvelée depuis que dans un bon homme de Clè- » ves dont les mandibules nous ont été obligeamment » communiquées par le savant Mentzelius.
» 2° Les Monodontes, ou mâchoires à une seule » dent. Ce genre nous fournit deux spécimen bien re- » marquables. Voilà, messieurs, dans ma main droite, » la mâchoire de Pyrrhus, roi d'Épire, et, dans ma » main gauche, celle de Prusias, fils du roi de Bithy- » nie, qui naquirent monodontes, de la mâchoire su- » perne, comme il est écrit en Plutarque. La mâchoire » de Pyrrhus est d'autant plus intéressante qu'elle a » été retrouvée sous un tesson de poterie qui provient » apparemment de la cruche de grès avec laquelle il » fut tué par une vieille femme , le jour de la prise » d'Argos.
» 3 ° Les Anisodontes, ou mâchoires défectueuses j> par excès ou par défaut, qui n'ont pas pu se ranger » dans ces deux premières divisions, et notamment les » brèche-dents. »
(J'écoutais de toutes mes oreilles !)
« Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans ce genre, » et peut-être dans tout ce que nous savons et dans » tout ce que nous pouvons conjecturer sur les mâ- » choires passées, présentes et futures, c'est la mâ- » choire de Popocambou-le-Brêche-dent »
(Je respirai).
« Popocambou-te-Brèche-dent, dont il est question » ici , est , comme vous le savez tous, messieurs, le = trois millième roi de l'illustre dynastie des Popocam- » bides, selon le calcul d'un de nos plus illustres chro- « nologistes , à moins qu'il ne soit que le treizième, » comme le pense un autre ; mais le choix est assez •> indifférent, puisque ces deux savants ont partagé le » prix d'histoire cette année. »
(Attention profonde est soutenue. — Quelques voix de l'amphithéâtre : Ecoutez ! écoutez f )
« La mâchoire de Popocambou-le-Brêche-dent, » continua-t-il, en ouvrant respectueusement un reliquaire d'or, marqueté d'argent comme les colliers de la Sulamite, dont il exhiba je ne sais quoi de mandibuliforme, qui n'a plus de nom dans aucune langue, pour parler comme Tertullien, « la mâchoire de Popo- » cambou-le-Bréche-dent, messieurs, c'est cela. »
(Les applaudissements éclatèrent.)
« Tout le monde peut y remarquer l'absence d'une des » hautes dents incisives, et comme cette particularité » se rencontre souvent dans des mâchoires vulgaires, » à la suite de certaines maladies ou de certaines per- » eussions, je vous prie d'ohserver qu'elle n'est point » accidentelle dans Popocambou-le-Brèche-dent. Elle
* résulte de la conformation des os maxilaires de » ce grand prince, c'est-à-dire du défaut d'alvéole à » cette partie de son auguste mâchoire, où vous cher- » cheriez inutilement jusqu'à la verrucosité dentiforme » des quadrupèdes ovipares et jusqu'à la strie denti- » vaque des oiseaux. »
(Mouvement.)
a S'il y eut jamais quelque chose de doux et d'ho- » norable dans nos recherches, messieurs, » dit l'orateur, en finissant , avec l'expression d'une satisfaction modeste, « c'est surtout d'avoir pu constater que » le monarque adoré dont Tombouctou conserve si pré- » cieusement le souvenir, appartenait, par sa mâchoire, » au troisième genre de notre classe des anômalateg. *
(Ici l'enthousiasme parvint au dernier degré.)
Et je me retournai dans mon lit.
tf*l)umatiait.
Je m'étais tourné précisément du coté de la seconde table, qui était occupée par un vieux petit antiquaire, sec, pâle, racorni, fruste, frotté, fourré, rouillé, rogné, usé, limé, dépatiné, qu'on avait trouvé* entre deux
amphores, dans une crypte anté-diluvienne, en fouillant les fondations de la grande pyramide, et qui devait à son éternité momiesque le privilège de figurer à perpétuité comme fondé de pouvoir pour toutes les momies qui peuvent se rencontrer sur le globe depuis les étroits étuis des Guanchos jusqu'aux profondes caves des Egyptiens. Son bureau était flanqué de quatre fières momies, dressées, le point sur la hanche, le nez au vent, l'œil émérillonné, la jambe tendue et alerte , momies princières et royales —
Il y avait devant lui une autre momie, si gracieuse, si fluette et si mignonne !
Tant de candeur brillait sur son front ingénu ! Tant d'amours se jouaient sur son sein demi-nu !
— Que ce bras voluptueux devait embrasser avec do ;
ceur le corps d'un amant ! — Qu'il devait fléchir avec abandon sur le bras d'un amant, ce corps souple et délicat! —
Je ne sais quelle puissance invincible m'entraînait vers cette momie ! j'y volais, si le respect ne m'avait arrêté.
c Messieurs , dit l'antiquaire, la jeune personne que » vous voyez est la grand'mère de Popocambou. »
©pcration.
» Doux et touchant modèle de toutes les vertus, » continua l'antiquaire en s'adressant à la momie —
« Faut-il que vous ayez été ravie, dans k fleur de » votre printemps, à une grande nation dont vous étiez » l'ornement et l'espérance ! . . . .
>» Funeste et incompréhensible destinée, qui ne mon- » tre à la terre les plus rares perfections que pour lui » apprendre que rien n'est durable ici-bas, et que ces
DU ROi DE BOHÈME. 289
» types divins de la plus parfaite organisation humaine » sont ceux qui s'effacent le plus vite !....
» Qu'il nous soit permis du moins, chaste et glo- » rieuse tige de nos maîtres, de verser des larmes in- » tarissables sur votre sort, et de semer tous les ans de » nouvelles fleurs sur votre tombeau ! Fille et aïeule
» des rois, que la terre vous soit légère !
Après cette allocution pathétique, il s'arma d'un bistouri fraîchement émoulu , l'introduisit profondément clans la gorge de la reine-mère, entre les deux clavicules, et l'ouvrit longitudinalement jusqu'à l'ombilic.
Le but de cette opération, qui nous glaça d'une sainte horreur, Breloque et moi, était de vérifier si le sujet de la démonstration était, en effet , comme on l'avait supposé, cette jeune et belle princesse, l'Isis, l'Astarté, la Vénus de. Tombouctou, Y Aima Popocamba de je ne sais quel guiriot ouolof — et personne n'ignore qu'une vieille loi du pays oblige les gens de qualité à porter leur extrait mortuaire dans l'estomac, pour la commodité des recherches scientifiques.
« C'est elle, » dit l'antiquaire, en présentant du bout des doigts à l'assemblée expectante un mignon rouleau de vélin,
Noué d'une faveur blanche, Doré sur tranche,
Et tant net,
Tant frisque, et
Tant coquet —
Et tant blanc,
Tant galant,
Tant gentil, Tant subtil, Tant joli, Tant poli, Tant rosé, . Tant frisé, Tant sadin, Tant badin, Tant chéri, Tant fleuri, Tant uni, Tant bruni, Tant peigné, Tant soigné, Tant lié, Tant plié, Tant lissé, Tant plissé, Tant brodé, Tant bordé, Tant gardé, Tant fardé, Tant riant, Tant friand, Tant brillant, Tant vaillant, Tant plaisant, Tant luisant, Tant gaillard, Tant mignard,
Tant vermeil
Au soleil,
Tant paré,
Tant ciré,
Tant ambré,
Tant moiré,
Tant bien ouvré,
Tant honoré,
Tant décoré,
Tant coloré,
Tant diapré,
Tant chamarré,
Tant bigarré,
Tant illustré,
Tant figuré,
Tant miniature,
Tant peintureluré, Que vous auriez juré,
Qu'il l'avait tiré De sa manche.
« C'est elle! » répéta-t-il extatiquement, avec je ne sais quel mélange indescriptible d'étonnement joyeux et de joie étonnée.
Mais il faudrait avoir vu, pour en juger, une pintade qui a retourné dans sa mangeoire un bracelet de rubis, ou une de nos poules qui vient de trouver un couteau à manche de nacre.
» Vous pouvez vous en assurer, continua-t-il; en » débrouillant avec moi le rébus que voici , et pour » l'explication duquel la société royale des dénicheurs
> patentés d'hiéroglyphes vous donnera une grosse » prime payable à votre choix sur un zodiaque ou » sur un obélisque, sur un sphynx ou sur une pyra- ■» mide, marchandise en hausse. »
(Ah! comme j'y regardais!)
Mais je veux que le diable m'emporte si j'y vis autre chose que
Onoerotales de Syrie,
Fleurs de lotus mystifrisées,
Oisons bridés,
Gigognes statipèdes,
Escarbots globifères,
Gamardes tettonnières à la croupe de lionne,
Magots accroupis au visage de chien, et autres balivernes isiaques et osiriaques, lesquelles notre antiquaire déchiffrait aussi couramment que vous auriez fait votre benoit patet- écrit en lettres moulées.
Malheureusement ce fut à si basse voix —
Et notez que j'avais juré d'oublier mon cornet acoustique toutes les fois que j'assisterais à une lecture!
L'assimilation des idées de l'orateur était d'ailleurs si compacte,
Leur filiation si brusque,
Leur consanguinité si intime,
Leur concaténation si serrée,
Leur collusion si adhérente,
Leur isologie si indestructible,
Leur concision si laconienne , que quiconque en aurait perdu...
Je ne dis pas une période !
"Mais une phrase — Je ne dis pas une phrase ! '
Mais une incise — Je ne dis pas une incise!
Mais une fraction pleine, significative et
complexe , comme le substantif et l'attribut,
ou comme le pronom et le verbe — Je ne dis pas une fraction de sens !
Mais un mot — Je ne dis pas un de ces mots essentiels qui se tiennent debout !
Mais une simple racine verbale — Je ne dis pas une racine verbale!
Mais une syllabe aussi nulle qu'on puisse la
supposer — Je ne dis pas une syllabe ! \
Mais une lettre caractéristique — Je ne dis pas une lettre caractéristique !
Mais une lettre euphonique,
Une lettre étymologique,
Une lettre mimologique,
Une lettre phraséologique,
Une lettre battologique,
Une lettre anagogique,
Une lettre diagogique,
Une lettre paragogique — Je ne dis aucune de ces lettres parasites !
Mais une cédille,
Une tilde,
Un tréma,
Une clôture de parenthèse, Une apostrophe, Un accent, Une virgule, Un soupir, Un esprit, Un séphir, Un point-voyelle — Quiconque, dis-je, aurait perdu dans cette lecture la plus infiniment petite division de la pensée humaine qu'il soit possible de soumettre A Bacon, A Leibnitz, Et à moi, n'en saurait pas plus long sur la grand'mère de Popocambou que le bon Mistigri n'en sut jamais sur le sexe équivoque du grand hanneton. —
Et voyez donc un peu à quoi sert la science ! — Pauvre Mistigri ! —
Je conviendrai que, tourmenté d'une inquiétude curieuse, du besoin studieux de stimuler cet organe intelligent qui contient l'âme, et qui dort toutefois comme le corps quand il est fatigué, je recourus à mon tabac d'Espagne. — Mais j'étais préoccupé par une attention si puissante— Les ressorts de mon intelligence étaient tendus avec une vigueur si insolite —
Mes facultés, absorbées par la contemplation de cette momie et par le développement de son histoire mystique, étaient si incapables d'ubiquisme —
Mon moi intellectuel et mon moi matériel avaient fait jn divorce si abrupt et si complet —
Et il en résultait naturellement que la spontanéité de mes mouvements physiques était si mal réglée par le$ opérations de mon esprit —
Qu'il arriva enfin ce qui vous est probablement arrivé quelquefois en pareille occasion : —
Après avoir fait glisser dix fois sous mes doigts ces ais légers de cytise poli dont on ajuste avec tant de goût les charnières imperceptibles dans le village maudit où les Anglais prirent Wallace
(Cet épisode me mènerait fort loin, et je le crois d'ailleurs souverainement inutile.)
Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ouvris ma botte à l'envers, et que la poudre caustique se répandit dans ce savant atmosphère avec une effrayante soudaineté. — Quelques milliers de têtes à perruque, surprises par sa vapeur étourdissante , pirouettèrent sur leurs pivots ; et les quatre grandes momies de la table des démonstrations, éternuèrent si hautement que tout le monde se réveilla.
J)0*Ut0tl<
Et je me trouvai au milieu de ma chambre, une jambe chaussée et l'autre nue,
IDtetrartton.
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fttrrption.
Vous m'accuserez peut-être d'avoir perdu beaucoup de temps avant de m'acquitter de la commission de Gervais ; car depuis que je suis à Milan, nous avons eu relâche au théâtre de Girolamo, un voyage à Tombouctou, une espèce . d'excursion en Egypte , et une séance de l'institut. C'est bien long. Heureusement, je puis vous répondre en toute sûreté de conscience, et ma montre de Breguet à la main, que je suis arrivé à % Milan au soleil couchant, que je n'ai pas dormi plus de vingtnsept minutes, et que me voilà prêt pour la soirée de la marquise de Chiappapomposa, l'idole de ces jours
d'enfant où une coquette effrayait l'amour en lui montrant le cordon d'une sonnette.
Au moment où j'entrais dans le salon, mes regards tombèrent sur le cordon de la sonnette. — Je rougis.
— Il y avait dix-huit ans que je ne m'étais trouvé à Milan. Je m'approchai de la marquise avec un sentiment de componction qui tenait encore plus de la honte que du regret, et je n'élevai les yeux jusqu'à elle qu'en tremblant — je la reconnus à peine.
— Pas si bête, dit Breloque. —
jeune lecteur, qui que tu sois... (mais quel âge avez vous, s'il vous plaît ? Mettons vingt-trois ans à la Saint-Sylvestre; c'est à prendre ou à laisser, et je crois vous traiter en ami.)...
jeune lecteur, si tu es condamné à vieillir !... si ton front riant doit se voiler un jour de cheveux empruntés — et je compatis à ton malheur, fussent-ils ajustés avec plus d'art que la perruque galante d'un académicien de Tombouctou — si quelque souvenir du jeune âge trouve encore place alors dans ton cerveau refroidi... rêve, rêve souvent à ta première maîtresse
— il n'y a point de passe-temps plus doux — Mais garde-toi bien de la revoir.
Tout le monde sait ce que c'est qu'une soirée de Milan. De l'embarras, quand on entre, de la curiosité quand on est entré, de la timidité quand on est connu, de la gêne quand on ne l'est pas ; des jeunes filles qui s'épient avec inquiétude ; des jeunes hommes qui se toisent avec intrépidité ; des femmes quelque peu mûres toute panachées, toute pavanées, tout enlumi-
nées, qui viennent faire assaut entr'elles de mensonges officieux, et chacune de son côté, de médisances clandestines ; des importants fatigués de leur vie de représentation, et qui se croient obligés cependant à en étaler tous les soirs dans un cercle nouveau le magnifique ennui; le poète à la mode, enfin, débitant, le sourcil élevé en signe d'inspiration, des vers flasques et froids que l'inspiration a trahis, les écoutant sans rivaux, et fier de les entendre résonner sous les voûtes du palais, à la faveur d'un écho qn'ils ne trouveront ni dans le public ni dans la postérité.
Mais ce qui surtout ne manque jamais dans un cercle, ce que vous trouverez infailliblement à Inverness comme à Raguse, à Cadix comme à Tobolsk, à Odessa comme au Caire; ce que vous trouveriez peut-être aujourd'hui à Tombouctou , c'est . un brillant et hardi jeune homme, à la cravate fashionable , aux cheveux en coup de vent, au claque rond doublé de satin cerise, au gilet mandarin de Valencia, aux bas gris de perle brodés de coins à jour, au lorgnon scrutateur, à l'impertubable assurance, à la voix haute, que vous avez rencontré une fois chez Tortoni, ou près de qui vous avez bâillé un soir à Favart, et qui, sans s'informer si vous voyagez ou non sous le bon plaisir de M. de Metternich, vous jette d'un bout de salon à l'autre un salut familier...
« Mais c'est lui, c'est Théodore, le prince le plus.ai- •> mable delà confédération... Eh! cher ami, que je » t'embrasse!... >.
— Maugrebleu de toi, dit Breloque ! —
« Quel heureux événement, » continue-t-il en vous liant d'un bras familier, en appuyant sa main sur votre épaule, et en vous faisant cavalièrement pirouetter devant toute l'assemblée» pour qu'il ne reste de doute à personne sur l'intimité de cette amitié soudaine et inévitable!
« Mais, reprend-il à plus basse voix, c'est que tu es ici ». nouveau venu! c'est que tu as besoin de Cicérone, et '
• comme je suis depuis cinq jours à Milan , tu ne » pouvais pas tomber mieux pour te mettre au fait » delà chronique galante du pays... »
— Et il n'avait pas cessé de parler ; mais pendant que ces phrases venaient mourir à mon oreille, comme le bourdonnement confus d'un insecte importun, mes yeux s'étaient arrêtés sur une jeune femme de la plus rare beauté et de la parure la plus éclatante, qui était là, seule, rêveuse, mélancolique, appuyée contre un des attiques de la colonnade. —
« Ah ! je comprends, me dit-il ; c'est par là que » tu veux commencer : mais cela n'est réellement » pas mal ! je reconnais ce goût exercé qui te distin- » guait jurait tous les amateurs; c'est une affaire à » essayer. Dans sa position, on est au premier venu, et » un homme qui arrive avec tes avantages !... J'y avais » pensé, mais j'ai été pris plus haut. »
— En vérité, repartis-je en le mesurant. C'est possible ! —
« Allons ! Le cœur est est occupé l Tu n'as d'atten- » tions que pour elle! Conviens qu'il serait fâcheux
* que ces beaux yeux noirs ne se fussent jamais ou-
» verts à la lumière '.'..• — Uue voulez-vous dire! o Ce que j e veux te dire ? C'est qu'elle est née aveugle. •> C'est la fille d'un riche négociant d'Anvers qui n'avait » eu que cet enfant d'une femme qu'il perdit jeune. 11 • paraît qu'il eut à la même époque je ne sais quel vio~ » lent chagrin. »
— Vous croyez? —
» Il le faut bien, puisqu'il quitta sa maison qui était,. » dit-on, plus florissante que jamais, et s'éloigna d'Àn- » jrers en laissant de magnifiques présents à ses em- » ployés et des pensions à ses domestiques. •
— Et puis, que devint-il? repris-je avec l'impatience d'une curiosité qui s'accroissait 'par degrés? —
• Oh! C'est un roman... qui t'ennuierait... >
— Breloque aurait dit volontiers : Vous ne m'ennuyez plus. Je dis : Vous ne m'ennuyez pas. *
a Eh bien, que sais-je, moi? Ce bon homme alla où » nous allons tous une fois, pour dire que nous y » sommes allés ; dans cette froide vallée de Chamouny » dont je n'ai jamais compris les tristes merveilles, et, » chose étonnante, il s'y fixa pendant quelques années.. » N'as-tu pas entendu parler de lui?... Un nom bouc- » geois... M. Robert... C'est cela. »
— Comment vous appelez-vous?
« Étourdi, tu l'as oublié! je m'appelle de Rober— » ville. ■
C'est comme moi, dit Breloque à mon oreille. Je m'appelle de Breloqueville, descendant de l'obscure famille des Breloque.
— Enfin? repris-je... —
• Enfin, continua-t-il, un oculiste rendit la vue à » cette petite fille. Son père la conduisit à Genève... et
* à Genève elle devint amoureuse d'un aventurier qui » l'enleva, parce que son père le refusa pour gendre. »
— Son père avait jugé ce misérable. —
« Il l'avait d'autant mieux jugé qu'à peine arrivé à
* Milan' l'aventurier disparut avec tout l'or et tous les » diamants qu'il était parvenu à soustraire. On assure » que ce galant homme était déjà marié à Naples, et > qu'il avait encouru une condamnation capitale à » Padoue. La justice le réclamait. »
— Et M. Robert ? —
• H. Robert mourut de chagrin, mais cet événement ne fit pas grande impression. C'était une espèce de visionnaire, un homme à idées bizarres, qui, entr'autres extravagances, avait conçu pour sa fille l'établissement le plus ridicule. Croirais-tu qu'il voulait la marier à un aveugle ? »
— La malheureuse! —
c Pas si malheureuse, mon cher ! Peu considérée à » la vérité; c'est la conséquence nécessaire d'une faute
* chez ces pauvres créatures : mais la considération,
* cela ne sert qu'aux pauvres. »
— Est-il vrai! —
« Comme je te le dis. Regarde plutôt ! Ah ! mon ami ! » On a bien des privilèges avec deux cent mille francs » de rentes, et des yeux comme ceux-là! »
— Des yeux! des yeux! malédiction sur ses yeux! ce sont eux qui l'ont donnée à l'Enfer! —
ftrtribution.
Il y a dans mon cœur un levain horrible de cruauté.
Je voudrais que ceux qui ont fait souffrir les autres souffrissent une fois tout ce qu'ils ont fait souffrir...
Je voudrais que cette impression fût déchirante, et profonde, et atroce, et irrésistible; je. voudrais qu'elle saisit l'âme comme un fer ardent ; je voudrais qu'elle pénétrât dans la moelle des os comme un plomb fondu; je voudrais qu'elle enveloppât tous les organes de la vie comme la robe dévorante du Centaure.
Je voudrais cependant qu'elle durât peu , et qu'elle finît avec un rêve.
J'avais fixé sur Eulaïie un de ces regards arrêtés qui font mal aux femmes quand ils ne les flattent pas — Je ne sais plus où je l'avais appris. — Elle se releva du socle qu'elle embrassait si tristement, et se tint devant moi, immobile et presque effrayée.
Je m'approchai lentement : — Et Gervais ! lui disje... —
« Qui? »
— Gervais! —
« Ah! Gervais! » reprit-elle, en appuyant sa main sur ses yeux.
Cette scène avait quelque chose d'étrange qui étonnerait l'âme la plus assurée. J'apparaissais-là comme un intermédiaire inconnu, la pénitence, ou le remords.
— Gervais! repris-je avec véhémence en la saisissant par le bras, qu'en as-tu fait ? — Elle tomba. Je ne sais-pas si elle était morte,
(Êquitiition
Tant que cette espèce mulièbre existera, tant qu'elle dansera, tant qu'elle tournera, tant qu'elle se trémoussera, tant qu'elle s'évertuera, tant qu'elle sautillera, tant qu'elle frétillera, vous les verrez toutes finir par maie envie de vénusté, ou par rage de vanité, dit Breloque. — C'est ce qui a perdu Patricia, Patricia ellemême, une jument de si riche encolure et de si beau pelage, une jument de race, une jument de château,
une jument titrée, une très-ndble jument; la jument des fous en titre d'office et du Prince des sots.
Oh! que c'était, ma foi. une grande, belle, énergique et vigoureuse jument. C'est qu'elle ava^t gagné sa litière dans les batailles! C'est que vous n'auriez pas lu un livret de ce temps-là où il ne fût question de Patricia!
ffic, Fredegarius;
Illic, Gregorius Turonensis ;
Qui Àriosto ;
Quà, Tasso;
Ci, Mézeray ;
Ça, Daniel ;
And, Shakspeare himseif.
Et Dieu sait, dit M. de Voltaire, si elle fit merveille à Fontenoy!...
— Tu as connu Patricia, Breloque? —
Je le* crois bien! j'ai failli la monter...
Et pourquoi ne l'aurais-je pas montée?
Triboulet la montait.
Caillette la montait.
Brusquet la montait.
Thoni la montait.
Sibilot la montait.
Angoulevent la montait.
Molinet la montait.
Taupih la montait.
Patz la montait.
Jouan la montait.
Drumoinet la montait.
Mistanguet la montait.
Tabarin la montait.
M. Guillaume la montait
DU ROI DE BOHÊME. w 275
Bluet d'Arbères, comte de Permission, la montait.
Polyte la montait, Polyte, le plus sage des fous, qui en a tant remontré à l'abbé de Bourgueil.
Pape-Thenu la montait, qui eut l'honneur d'être de son vivant bouffon de l'empereur Charles-le-Quint.
Maretz la montait; Maretz, qui se flattait d'avoir fait sourire ce triste Louis XIII, et qui a disputé un moment la faveur royale au brillant Cinq-Mars, et au petit Barradas.
Langeli la montait; le malheureux Langeli que Boileau a si injustement ravalé au niveau d'Alexandre.
Eh! que je l'eusse bien montée si je l'avais voulu !
Quand je la vis, quoique un peu décrépite, elle sentait encore sa jument de bon Heu. Elle hennissait encore d'impatience et de courage, elle sollicitait la mêlée, elle appelait les combattants. Elle sorbaït du pied la terre, elle {rendait son mords des dents, ut dicitur ubiquaque. Ce fut une fière jument.
Mais Patricia finit de vieillir. — Et Patricia, je dois le dire, ne s'était jamais fait remarquer par son esprit. L'habitude de la cour acheva de la perdre, et depuis qu'il lui fut permis de remplacer par des talons de maroquin ses fers brûlants et poudreux, elle devint ce que vous l'avez vue, bégueule, bigote, précieuse, pecque, pimbêche et pimpesonée, comme une bête de jument.
Elle se mit à employer son temps en passes, en pétarades, en mascarades et en fanfares;
A courir le cirque pour faire valoir ses grâces ;
A faire dorer ses gourmettes, à faire tinter ses sonnettes, à faire admirer ses courbettes;
A poursuivre, à l'opposé du soleil, la sotte bête! l'ombre de ses grands plumets.
Elle courait, elle trottait, elle galopait, elle volait, elle frivoiait, elle caracolait, et c'est bonheur si elle n'a pas cassé le cou à- Triboulet.
Voilà qu'un jour, Malotru, le palefrenier de céans, vint nous dire, en tournant de ses larges mains son grand, gros, gris, gras, vilain bonnet : « Sauf votre respect, messieurs, ce n'est plus guère la peine de trier la paille de Patricia sur le volet, de cribler son avoine au tamis de soie, de ne la brosser qu'à belles étrilles de vermeil, et de dépenser dix fois plus d'argent à la broderie de sa housse qu'il n'en faudrait pour entretenir toutes les écuries de nos gens d'armes.
Patricia butte.
Patricia est borgne.
Patricia est boiteuse.
Patricia est fourbue,
Patricia est poussive.
Patricia est brèche-dent comme Popocambou.
Patricia ne sert plus à rien.
Patricia a fait son temps.
Patricia a vécu. »
— Tu as vu mourir Patricia, Breloque? —
Peu s'en faut. — « Qu'il est pénible, me dit-elle, en détournant d'un geste languissant ses courtines de velours usé, qu'il est cruel de se voir abandonnée du monde et de Triboulet, quand on descend du cheval de Job et de la jument de Gargantua, ou de quelques illustres personnes de la même espèce! Vous verrez cela dans ma généalogie! »
Madame, lui répondis-je, en baisant respectueusement son sabot, tout finit dans ce monde transitoire. Triboulet, dont vous me faites l'honneur de parler, est allé depuis longtemps, lui-même, rejoindre ses aïeux, qui s'étaient cru immortels ; et la loge du prince des sots (le dernier s'appelait Nicolas Joubert) est fermée depuis plus de deux cents ans à l'hôtel de Bourgogne, malgré l'arrêt du Parlement, qui lui en confirma la possession le 19 février 1608, sur le plaidoyer de maistre Julian Peleus, à ce que m'a dit don Pic de Fanferluchio.
« Que m'importe? répondit-elle avec impatience; je n'en suis pas moins, en vertu d'ordonnances et de lettres-patentes, la jeune, belle et fringuante jument du Prince des sots. — »
Si jeune, si belle, si fringuante, que vous en auriez donné cent comme elle pour l'ânesse de la laitière !
Et voilà ce qui en est de la vanité des femmes et des juments!
Jmpodttton.
Ce que j'avais à cœur de savoir — car j'étais bien persuadé que la jument de Triboulet devait mourir ni plus ni moins que celle du neveu de Charlemagne —
Ce que j'avais à cœur de savoir — mais ce n'est pas en dire assez!
Ce qui m'obsédait jour et nuit , ce qui dévorait dans ma vie des semaines, des mois et des années, ce qui a transformé en cruelles souffrances les joyeux oublis de ma florissante jeunesse —
Et que diable avais-je à démêler , je vous le demande, avec la jument de Triboulet?
C'était l'invincible besoin, c'était la volonté déterminée de vérifier si ce malencontreux écuyer parviendrait à ressusciter sa jument ou à monter sur une autre. —
« Il est vrai, » dit Breloque, » plus ému qu'il n'appartient à son caractère, <r il est vrai, monseigneur, que » lorsque vous avez monté longtemps une bonne » jument,
» Vous êtes fait à son pas;
» Vous êtes fait à son entre-pas;
» Vous êtes fait à son amble ;
» Vous êtes fait à son aubin ;
» Vous êtes fait à son trot;
» Vous êtes fait à son galop.
» Vous rallonge», vous la soutenez, vous la retenez, » vous l'enlevez sur place;
» Vous la faites tourner, piaffer, danser, sauter, » cabrioler, pirouetter, virevolter, avec un baiser gym- » nastique ou un popisme cavaleresque.
« Mais que voulez-vous qu'on fasse d'une jument » morte? »
— Crois-tu, dis-je, en interrompant Breloque, avec
* un attendrissement concentré, qu'il ait jamais pu re-
* trouver une pareille jument? —
« Il en a trouvé plusieurs, répondit Breloque. Jo le » vis dernièrement chevauchant une grande jument, » venue d'Angletere, qui est cousine do la jument » de John Bull, qui est cousin de Triboulet. C'était»
* ma foi, une jument leste et preste , vivace et témé- » raire, large de croupe, tranchante de garot , forto
* d'encolure, souple de hanches, solide de paturon, » bonne à monter et h descendre comme le Bucéphal » du roi Prançois, et dont tout le monde s'accommo- » derait, bien qu'elle soit un peu rcHivc à son cavalier, » mais que nous ne monterons ni vous ni moi. »
— Et pourquoi ne monterais-je pas la jument banale de ce fou aux Mes innombrables que tu appelles le Prince des sots ? —
« Si votre altesse le trouvait bon, oserais-je lui de- » mander d'abord combien elle paie de contribution » personnelle, foncière, mobiliaire, directe et indirecte » sur toute l'étendu6 de sa principauté ? »
— La juste somme à laquelle l'infâme Judas Isca-
280 histoiri:
riote, de patibulaire mémoir î , osa taxer la vie de l'homme-Dieu — trente deniers de métal de cloche, sauf mon instance en dégrèvement. — Mais qu'est-ce que cela fait à l'affaire ? —
« Gela y fait tout, et c'est précisément l'enclouure. » Toute cette chevance ne suffirait pas à escompter » votre patente de gentilhomme, ou votre licence de » prince, si elles n'étaient déjà entérinées à Tombouc- » tou, car la noblesse est hors de prix, et, aussi les ju- » ments. Nul n'enjambera plus une cavale céans (foin » des maquignons ! ) , s'il ne paie au moins au trésor » cinquante belles pièces d'or de bon aloi, pesantes, » luisantes, sonnantes et trébuchantes, et on ne mon- - terait pas cette année une jument politique à meil- » leur marché , quand on sortirait tout frais émoulu » de l'Hippodrome. Tant vaut l'impôt , tant vaut » l'écuyer. »
Je suffoquais d'indignation!
— Eh quoi! m'écriai-je, il serait dit que j'ai passé les jours d'une robuste adolescence à trotter à la plate « longe, à presser à cru les flancs des cavales récalcitrantes de l'Andalousie, à surmener des juments barbaresques qui n'avaient jamais senti le frein, à mettre à quia les professeurs les plus huppés d'équitation et d'hippiatrique , et qu'on me défierait impunément de monter comme un autre la jument de Triboulet ! —
€ Il est trop vrai, » reprit Breloque d'un ton résolu : a Vous réuniriez en vous seul « Grison, » Fiaschi ,
• Vargas,
» LaBroue, » Malateste, » Pluvinel, » Tapia de Salcedo, » Menou, » Cavendish, » Imbotti, » Winter,
* Ridinger, » Eisenberg, » Ruzé,
» Laguérinière,
» Saunier ,
» Garsault,
» Solleyzel,
» Drumond de Mol fort,
» Dupaty de Clam ,
» Montfaucon de Rogles,
» Mottin de la Blâme ,
» Astley,
» Pembroke,
» Thiroux,
x> Mazuchelli,
» Gambado,
» Vitet,.
» Amoureux,
» Bourgelat,
» Robinet,
» Cabero,
» Lafosse, * Flandrin, » Huzard, » Chabert, » Et Franconi....
» Je dis plus! vous feriez le saut du ruban et celui » du cerceau avec le Rossinante de don Quichotte ou » le Criquet de don Japhet d'Arménie, que vous ne se- » riez jamais reçu au manège où elle manœuvre qua- » drupédalement, la monture financière du Prince des » sots, si vous ne parvenez, par quelque riche héritage » que vous n'attendez guère, ou par quelque rare in- » dustrie que je ne vous connais pas, à exiber un jour » à la porte le bordereau d'une bonne contribution éli- » gibilifiante. »
— J'aimerais mieux, Breloque, je le jure par le plus beau des coursiers du soleil, qui s'appelait Phlégon! — j'aimerais mieux monter toute ma vie un vieux cheval rompu, fourbu, courbu, courbatu, féru, crochu, bleymu, gras-fondu,
Entretaillé, encloué, couronné, bouté, épointé, court-jointé , arqué, brassiqué,
Cornard, panard, pansard, pinsard,
Siffleur, cagneux, rampin, fortrait, poussif et variqueux,
Tout rongé de fies , de soies, de mules, de formes , de peignes , de clous , de râpes, de fusées, d'ancœurs, de suros, de javarts, d'osselets, de molettes, de malandres, de solandres , de cerises , de crevasses, de capelets, de crapaudines, de furoncles, d'anthraces, de
phlegmons, de jardons, de charbons, de bubons, de vessigons et d'éparvins, que cette jument capricieuse et intéressée!... —
« Hélas, monseigneur, elle ne vaut guère mieux de » l'heure qu'il est! » repartit Breloque en poussant un long soupir , et en essuyant ses yeux de la manche de son pourpoint : — «c Hélas ! monseigneur, continua-t- » il, si vous saviez comme ses palefreniers l'ont tra- » vaillée!....
» Comme ils l'ont chamaillée!...
» Comme ils l'ont tiraillée !...
» Comme ils l'ont éraillée ! . . .
» Comme ils l'ont ba taillée!...
» Comme ils l'ont bretaillée?...
» Comme ils l'ont ferraillée!...
» Comme ils l'ont harpaillée!...
» Comme ils l'ont tenaillée ! . . .
> Comme ils l'ont fouaillée 1 . . .
» Comme ils l'ont dépenaillée!...
» Comme ils l'ont encanaillée ! . . .
» Comme ils l'ont appareillée ! . . .
» Comme ils l'ont habillée \. . .
* Comme ils l'ont étrillée 1 . . .
» Comme ils l'ont toupillée ! . . .
» Comme ils l'ont écouvillée ! . . .
» Comme ils l'ont gaspillée ! . . .
» Comme ils l'ont grapillée 1 . . .
» Comme ils l'ont mordillée 1 . . .
* Comme ils l'ont pointillée ! . . .
» Comme ils l'ont tortillée ! . . .
» Comme ils l'ont houspillée !...
» Comme ils l'ont déguenillée !... ,
» Comme ils l'ont dépouillée ! . . .
» Comme ils l'ont embrouillée !...
» Comme ils l'ont barbouillée !...
» Comme ils l'ont charbouillée ! . . .
» Comme ils l'ont tribouilléel...
» Comme ils l'ont souillée, fouillée, et farfouillée !..
* Comme ils l'ont croquevillée ! . . .
» Comme ils l'ont pretintailléel...
* Comme ils l'ont fretinfretaillée!,.. »
— En vérité, Breloque ?... —
« A n'y pas reconnaître figure de jument depuis le » toupet jusqu'à la sole!... »
— La pauvre bête ! ! ! —
Dotation.
« Eh! mon Dieu, dit Breloque, avec un pareil bordereau de contribution, sur quoi vous proposez-vous, monseigneur, de constituer notre dotation ? Sur quoi fonderez-vous ce noble majorât Théodorien, qui est, pour le dire entre nous , et sans que cela nous passe, la plus sol'de espérance des aristocraties futures? »
— Sur quoi ? Breloque ! — As-tu vu 1 araignée errante au bout de son fil et chassée par les airs? Demande-lui où elle va l'attacher? A un arbre que les vents ont planté.; au coin d'une muraille ruinée par le temps, que de malheureux bergers avaient bâtie pour se mettre à l'abri de l'orage; au revers d'une fosse creusée pour le premier venu ! N'est-ce rien pour un être organique et sensitif que la destination de l'araignée I n'est-ce rien pour un être mort qu'une fosse de six pieds ? Aux géants près, que l'on t'a montrés à la foire, presque tous les hommes y seraient à l'aise. Ahl Breloque, si toutes les créatures qui ont rampé sur ce yionceau ou sur ce morceau de boue (car cette variante du Telèmaque est encore en question). . . si quelque Gracchus des morts venait réclamer en leur nom une ' part proportionnelle de la superficie de la terre, une répartition agraire du cimetière commun, pour y dormir éternellement, la fosse d'une fourmi, cher Breloque, deviendrait à plus haut prix, sur le tarif des enterrements, que ne le sont aujourd'hui les funérailles d'un Empereur !
Et tu veux qu'un prince déchu , trop heureux cent fois d'avoir une fosse pour espérance.... —
11 est douteux, du moins, au point où en sont les choses, que la Sainte-Alliance ait le loisir de s'occuper de ma principauté , quoique ma principauté soit, en conscience, tout aussi réelle, tout aussi essentielle, tout aussi substantielle, tout aussi plénipotentielle, que bon nombre des principautés que la Sainte-Alliance a reconnues de huit nu dix lunes en çà —
Et d'ailleurs les rois de la terre sont si chiches, depuis quelque temps,' de leurs apanages terriens, que je ne vois pas, à vrai dire, un coin de la carte politique de l'Europe où l'on puisse me donner désormais pour indemnité de ma principauté perdue, ce qu'il faudrait d'espace à un pauvre petit garçon de Barcelonnette, ou de la vallée d'Argelès, pour faire danser sur une tablette de 'sapin émincé Pierre de Provence et la belle Maguelonne :
Pierre avec sa toque espagnole relevée d'un bouton de verre , son juste-au-corps de panne rouge râpée, galonné d'or faux , et ses bottines de basane d'une couleur équivoque, battues d'un gland flottant ;
Magdeleine avec son petit cbapeau de feutre noir, la plume de coq à l'oreille , la camisole de vieux satin verd, et la jupe de futainp...
— Je n'ai donc plus qu'à disposer de ce qui me reste, et je te fais, Breloque, mon exécuteur testamentaire. —
« Ohl s'écria Breloque, que de joyaux! »
ÏDonation
— Mais, si je procède, Breloque , à l'inventaire de mon garde-meuble, ne va pas supposer, dans ta con-
fiance étourdie, que c'est pour lutter une fois de ma- . gnificence avec Jacques Cœur de Bourges, ou le riche Ango de Dieppe, ou les Fourques d'Augsbourg, ou Nicolas Flamel, de la paroisse Saint -Jacques -la- Boucherie, ou cet honnête lunatique qui a ramassé tant de milliards en diamants de Gayenne. L'imbécile orgueil de la fortune ne m'a jamais séduit.
Je veux seulement laisser à ceux que j'ai aimés un gage plus durable , hélas ! que cette existence qui m'échappe, de la tendresse inextinguible qui enflammait mon cœur , avant que la mort en eût fait une froide cendre :
A Victorine, la seule mèclie de cheveux qu'ait épargné mon désespoir, dans les tribulations que sa coquetterie et ses caprices m'ont fait souffrir. Oh! que la moindre des perruques de ce bon prince trichiomane me viendrait maintenant à propos!
A Dioclès de Smyrne , une moyenne proportionnelle très-exacte entre le jugement d'un idéologue et l'imagination d'un commentateur —
A Henri Dodwell, une belle carte de mes lods, fiefs et alleus, pour être jointe à la prochaine édition des Petits géographes —
Au docteur Abopacataxo , le fond de ma bouteille à l'encre —
A la marquise de Chiappapomposa, une sonnette fêlée qui n'a point de battant —
A Patricia, un mors de bride usé au milieu, et incomplet de ses deux bossettes, contre lequel j'ai eu la sottise d'échanger, sur le quai de la Ferraille., le tuyau
d'une vieille pipe que j'avais fumée à Wagram —
Au sublime Mistigri, un petit bon bomme Godenot en bois de sureau, long de deux pouces trois lignes, avec son babit de papier vert, pour en faire une espèce d'académicien —
A Popocambou, la meilleure de mes deux pantoufles : mais qui diable lui en donnera la semelle?
Tu distribueras le reste à ton escient, mon cher Breloque : scilicel, ou si licet, ou sic licet :
(Quelle vive extase n'auraient pas procuré ces belles variantes à mon vieil et grand ami, Joseph Scaliger!)
La rose sèche que je détachai de sa tige, en la frappant du pied, dans un mouvement de, sensiblerie romantique, auprès du Rocher des aveugles ; —
Item , quelques plumes de la dernière mue de ce fameux Lori rouge et vert qui savait quatre pages, et une demi-douzaine de rubriques. S'il n'était pas mort intempestivement pour sa gloire et pour la mienne, il y a longtemps qu'il éclipserait toutes les renommées du barreau ; —
Item, la brochette dont je m'étais servi pour élever le merle surprenant de Jeannette, qui disait : Je vous aime, comme Jeannette, et qui l'oublia moins promptement qu'elle ; —
Item, trois graines du réséda que Lubin avait donné à Lubine, et qu'elle arrosait de ses larmes, notre douce Lubine, en regardant de sa mansarde la rue Saint- Martin-bleu-d'yeux, s'il revenait pas de Flandre, l'ami |ui était mort à Walcheren!... —
Item, le fétu qui devait arrondir le nid de mon hi-
rondelle , mais elle ne se souciait plus de son nid. L'orage qui cassa notre dernière vitre, Breloque,"avait tué ses petits!... —
Item , un pépin de la poire que mordit ma chère Thérèse, un moment avant d'expirer, en me disant : Théodore... j'ai encore soif —
Item, l'épingle dont se piqua Justine pour écrire de son sang qu'elle m'aimerait toujours ; (sa blessure d'épingle n'était pas fermée qu'elle m'avait trompé trois fois). —
Item , un denier de fabrique régné qu'elle m'avait laissé pour gage de fiançailles... —
Item, la pellicule d'oignon d'un mirliton percé sur lequel je préludais à seize ans :
Sitôt que notre cour aime...
Et que j'ai usé depuis longtemps à jouer :
Félicité passée..., etc.
Item y ceci, Breloque, mérite attention! le crayon numérivome du grand logarithmier, et tous ses ouvrages par dessus le marché! —
Item, enfin
— Hem , dit Breloque d'un air sournois , il reviendra quelque chose de tant de trésors à votre fidèle intendant. —
J'y venais, Breloque. Je te donne, écoute bien ! je te donne d'abord ma bibliothèque.
— Bon ! dit Breloque, un mince bouquin qui n'a ni commencement, ni fin, ni milieu, et que les rats ont mangé par les bords ! —
Je ne me rappelle guère ce qu'il contient.
— Des pages sans suite, dans lesquelles on découvre à peine, sous de larges moisissures, quelques phrases hétéroclites : — Philosopher , c'est apprendre à mourir. — De la terre sur la tête, et en voilà pour jamais. — Oh allez-vous, gens de la noce? — Attendez, attendez, monseigneur! Qu'est-ce là? Que les andouilles ne sont point à mespriscr entre humains! — Vertudieu! la belle parole! —
Assez, Breloque. Tu as là dedans toutes les vérités essentielles à la conduite morale de la vie. Ne cherche point à pénétrer plus avant dans les secrets de notre infirme et misérable nature. Ce n'est cependant pas à ce don que se bornent mes bienfaits.
— A la bonne heure! dit Breloque. —
Je te donne, Breloque, tous mes droits, immunités et privilèges, sur la principauté de Nihil-no-not-nigth.
— Merci!! dit Breloque. —
Plus, le produit net de la seconde édition de notre Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux.
— Merci!!! dit Breloque. —
Plus, Breloque, mes quatre brevets de l'ordre du Lis, de Tordre du Saint-Sépulchre, de l'ordre du Phœnix, et de l'ordre de l'Éperon d'or.
— Merci!!!! dit Breloque. —
— Et puis!!!!! ajouta Breloque interdit. —
— Et puis!!!!!! répéta-t-il d'un ton rechigné. —
— Car enfin !!!!!!! grommola-t-il entre ses dénis. —
— Et en récapitulant tout cela sur ses doigts !!!!!!!! — Et puis, quelque chose de plus précieux encore.
— Ah ! ah ! dit Breloque, respirant. —
Je te donne ma voiture, Breloque, ma jolie voiture de voyage, celle qui nous a ramenés de Tombouctou, et qui nous conduira peut-être un jour en Bohême. ,
— Oserais -je demander à monseigneur où Ton remise sa voiture ? reprit Breloque en ricanant. —
Partout, Breloque, et voilà ce qui en fait la commodité. Avec la sonde d'un puits artésien , je la ferai descendre aux entrailles de la terre. Connais-tu, Breloque, les couches des six créations? As-tu découvert dans les carrières de Montmartre le squelette végétal d'une juncacée qui était plus haute que le Pic de Ténériffe? As-tu rêvé quelquefois ces sauriens aux ailes immenses qui auraient avalé d'une seule inspiration des armées d'éléphants et d'hippopotames? Que dirais-tu d'un insecte dont le poids eût effondré sur & base immortelle la pyramide inverse de Tombouctou ? Ce n'est rien que cela. Ma voiture peut te conduire dans des abîmes où ne plongera jamais le seau hasardeux du mineur, et où nous laisserons bien loin derrière nous les futiles hypothèses des Yulcanistes et des Neptuniens. Je te suspendrai, Breloque, à ce point central du, diamètre de la terre , où la puissance isosthène de l'atmosphère ambiante s'équilibre si absolument avec celle de la gravitation que le corps le plus lourd et le plus impondérable dont tu puisses te faire idée, un discours d'inauguration , une épître de circonstance, une leçon de métaphysique, y resterait, chose difficile à croire, éternellement immobile entre ses pôles éternels.
— Je ne veux pas y aller, dit Breloque. —
As-tu vu, quelquefois, sur le ruisseau de notre vil* Iage, une valve de noix sèche qui fuit comme une pirogue, emportée par le courant ; tantôt pirouettant sur un petit flot qui tourbillonne , tantôt échouée sur un rescif, entre deux pieds de flambe ou deux feuilles de nymphœa ; délaissée comme une vieille carcasse de vaisseau à la suite d'une sécheresse, remise à flot par une averse, et voguant sans mât, sans rames et sans pavillon, au gré de la pluie et du vent? C'est la voiture nautique avec laquelle je parcours les immenses replis de la ceinture du globe! Je descends le long cours des fleuves, à travers des rivages qu'enrichit une pompeuse végétation , je rois les villes répéter leurs panoramas magnifiques dans le cristal immense que je laboure de ma quille assurée. J'arrive aux mers, sur mon tillac humecte par l'écume d'argent d'une marée favorable, ou par les gouttes d'eau qui tombent en perles des ailes frémissantes du cormoran. Bientôt les oiseaux disparaissent. A peine je vois encore quelque poisson volant refermer ses nageoires membraneuses, desséchées par un rayon de soleil, et tombant de haut dans la mer; ou bondir quelque bonite égarée. L'Océan m'est ouvert avec* ses îles et ses mondes... Veux-tu, Breloque, te diriger vers le passage nord de l'Amérique, ou bien irons-nous troubler, sur les rives enchantées d'O-Tahiti, le sommeil d'une jeune reine ?. . .
— Diable, dit Breloque ! —
Si cependant tu l'aimais mieux, vois-tu la bise emporter l'aile d'un papillon mort — ou bien le duvet impalpable qu'elle a chassé d'un nid nouvellement
abandonné — ou bien la foliole tournoyante de la graine de tilleul — ou bien l'aigrette argentée d'une flosculeuse qui monte en se balançant comme un aérostat, et s'enfuit, pour aller jeter au revers de la montagne ses légères ancres de soie — ou mieux encore, ces flocons d'un blanc neigeux qu'une vierge des planètes a laissé tomber de sa chevelure, et que la plus légère émanation de ton souffle renvoie au ciel d'où ils sont descendus...? Voilà ma voiture aérienne, celle avec laquelle je visite les Soleils...
Et si tu voulais voyager dans la gouttière la plus voisine...?
— Ma foi non! dit Breloque... —
J'aurais à ton service l'équipage invisible du rotifere, et nous visiterions avec lui un microcosme incomparablement plus vaste que l'univers qui a été donné à la science par le télescope d'Herschell.
— Va pour votre voiture, dit Breloque en sautant. Toujours va qui roule, et au bout du fossé la culbute; mais si le docteur Abopacataxo était ici, il vous démontrerait, par raison arithmétique, monseigneur, que tout votre capital ne vaut pas six-blancs. —
C'est cependant, mon cher Breloque, tout ce qui reste dans ce vieux bahut de sapin que notre hôtesse nous a prêté.
^Supputation.
. Si je vais tout d'un trait en Bohême, dis-jele matin à mon réveil — le calcul n'est pas difficile !
Mes aventures à l'amphithéâtre de Vérone demandent au moins un volume ;
Mes promenades sentimentales et romanesques sur le lac de Corne, un volume;
L'escapade que Breloque fit faire à cette fringante nonnette de laTorre dei Çonfizzi, un volume, à moins que je ne le garde pour mes confessions; mais le public est si pressé! >
Je ne puis pas en conscience méditer en moins d'un volume sur les ruines de Venise. Je connais un libraire qui en ferait six. ,
En n'employant que trente-deux volumes à la description consciencieuse de tout le pays, depuis les basses lagunes jusqu'à la contrescarpe de Konigsgratz — quand je ne partirais que de Trévise et du marché aux poissons, — il me faudrait bien ric-à-ric trente-six volumes préliminaires.
Je dois déclarer que celui-ci n'est pas compris dans le compte.
Or, si je donne une minute par jour à la sensation,
Une minute par jour à la perception,
Une minute par jour à l'appréhension,
Une minute par jour à la compréhension,
Une minute par jour à la réflexion,
Une minute par jour à la discussion,
Une minute par jour à l'intuition,
Une minute par jour à la méditation,
Une minute par jour à l'invention,
Une minute par jour à la disposition,
Une minute par jour à la distribution,
Une minute par jour à l'exécution,
Et quatorze cent vingt-huit minutes à la distraction et au sommeil (c'est réellement la moindre mesure de délassement et de repos qu'on puisse dispenser à une vie occupée de labeurs si vastes et si sérieux); —
Cela fait quatonse cent quarante minutes dont je me départirais quotidiennement en faveur de Y Histoire du roi de Bohême et de ses sept chdteaax.
Mais la composition du premier volume m'ayant coûté trente ans, trois semaines et quelques heures, — nous ne compterons que trente ans pour éviter le calcul des fractions, — je ne pourrais guère fournir ma dernière livraison avant le mois de mars de l'an vingt-neuf cent neuf.
Et d'ici à l'an vingt-neuf cent neuf? — Ma foi! je reverrai Gervais auparavant. — De Milan \ Chamouni, vous n'avez qu'une promenade, surtout en traversant la mer de glace par le pays d'Aoste, comme lady Very-Mad, et miss Frolicsome. — Et vous êtes à peu près sûr au moins de ne trouver ni les argoulets du fisc, ni les argousins de l'alliance.
©relation.
C'était l'heure — c'était la place — et c'était le rocher. Seulement, Gervais n'y était pas.
Le soleil y donnait en plein, et toutes les pâquerettes étaient fleuries, et toutes les violettes parfumaient l'air. Il n'y avait pas jusqu'à la rose des Alpes qui n'eût repoussé.
Mais, Gervais n'y était pas.
Je m'approchai de son banc. Il y avait oublié son long bâton de cytise recourbé, noué d'un ruban vert avec des caractères imprimés en relief. Cette circonstance m'inquiéta.
J'appelai Gervais. — Une voix répéta : Gervais. Je crus que c'était l'écho.
Je me tournai de ce côté , et je vis venir Marguerite qui menait un chien en lesse. Us s'arrêtèrent. Je reconnus Puck, et Puck me reconnut à peine. Il était tourmenté d'une autre idée, d'une idée indéfinissable. Il avait le nez en l'air, les oreilles soulevées, les pattes immobiles, mais tendues, pour se préparer à la course.
— Hélas, monsieur, me dit Marguerite, auriez- vous vu Gervais ? —
Gervais? répondis-je. Où est-il?
Puck se tourna de mon côté comme pour me regarder > parce qu'il m'avait entendu. Il s'approcha de
moi de toute la longueur de sa lesse. Je le flattai de la main, et il la lécha — et puis, il reprit sa station.
-r- Monsieur, me dit-elle, je vous remets bien maintenant. C'est vous qui lui avez donné*cet épagneul qu'il aime tant, pour le consoler de la perte de son barbet qu'il avait tant aimé. Le pauvre animal n'a pas été huit jours dans la vallée qu'il a été frappé d'une goutte sereine comme son maître. Il est aveugle. —
Je relevai les soies du front de Puck. Il était aveugle. — Puck détourna la tête, lécha encore ma main, et puiè hurla.
— C'est pour cela, continua dame Marguerite, que Gervais ne l'avait pas amené hier. —
Hier, Marguerite ! il n'est pas rentré depuis hier !
— Ah! Monsieur! c'est une chose incompréhensible, et qui étonne tout le monde. — Imaginez-vous que nous eûmes dimanche un grand orage, et qu'il arriva chez nous un seigneur, je jurerais que c'était un mylord anglais, qui descendait du Buet avec un chapeau de paille tout enrubané, et un bâton à glacier, embecqué de corne de chamois, mais mouillé, mouillé, mouillé ! . . .
Qu'importe celai
— Pendant que j'étais allé chercher des fagots pour le sécher, M. de Robertville resta seul avec Gervais.
M. deRobertville!...
— C'est son nom; — et je ne sais ce qu'il lui dit. Mais, hier, Gervais était si triste! Cependant il paraissait plus pressé que jamais de venir à l'esplanade, si pressé que j'eus à peine le temps de jeter sa mante bleue sur ses épaules, parce qu'il avait beaucoup plu
H1ST01RB
la veille, comme je vous ai dit, et que le temps était froid et humide, c Mère , me dit-il quand nous sor- » limes, je vous prie de retenir Puck et d'en avoir » soin. Sa pétulance m'incommode un peu , et vous * savez que si la lesse m'échappait, nous ne pourrions » pas nous retrouver l'un l'autre. » Je l'amenai ici, et quand je vins le rechercher, je ne le trouvai pas. —
Gervais, m'écriai-je! mon bon Gervais!
— Gervais! mon fils Gervais! mon petit Gervais! disait cette pauvre femme. —
Et Puck ! Il mordait sa lesse, et il sursautait autour de nous.
*HÙ»~+
Si vous lâchiez Puck, lui dis-je, il retrouverait peutêtre Gervais?
Je ne sais si j'avais réfléchi à ce moyen ; mais la lesse était coupée.
J'eus à peine le temps de m'en apercevoir. Puck prit son élan, fit quatre bonds, et j'entendis un bruit comme celui d'un corps <|ui tombe, dans le gouffre de l'Arveyron,
Puck! Puck!...
Quand je fus là, le petit chien avait disparu, et je ne vis surnager qu'une mante bleue sur le gouffre qui tourbillonnait.
humiliation.
Depuis que don Pic de Fanferluchio s'était avisé que toutes les questions de critique verbale que pouvait soulever ma narration se réduisaient à la fameuse catachrèse, du ruban vert, il avait reposé sa tête sur le dossier, et il dormait d'un sommeil un peu agité, parce qu'il rêvait à trois étymologies, sur lesquelles son opinion n'est pas encore fixée, celle de Baccara, celle de Farandole, et celle de Calembredaine.
Je cherchai donc des yeux Breloque qui formait à lui seul tout mon auditoire (Victorine était au bain, ou ailleurs); et je remarquai avec plaisir qu'il ne dormait probablement pas. Il était debout :
J'allais l'interroger sur l'impression qu'avait produite en lui l'histoire des amours de Gervais et d'Eulalie,
mais je le surpris dans une de ces attitudes caractéristiques qui épargneraient les frais d'une question au bailli interrogant de Y Ingénu. Son bras droit était tourné en quart de cercle à la hauteur de sa tête, sa main tendue et largement déployée ; sa bouche se relevait convulsivement dans le sens opposé, c'est-à-dire de droite à gauche, comme pour étouffer un bâillement sous une grimace ; et son épaule sinistre, qui est naturellement assez difforme, se rapprochait spontanément de son oreille, de manière à exprimer presque aussi distinctement que la parole une idée que vous traduiriez ainsi en langue vulgaire :