DU FANTASTIQUE EN LITTÉRATURE. XI
d'une bête sauvage, demandez-en des nouvelles au peuple ou à Homère. La descente du roi d'Itaque aux enfers rappelle, sous des proportions gigantesques et admirablement idéalisées, les goules et les vampires des fables levantines, que la savante critique des modernes reproche à notre nouvelle école ; tant les pieux sectateurs de l'antiquité homérique, auxquels est si lisiblement confiée chez nous la garde des bonnes doctrines, sont loin de comprendre Homère, ou se souviennent mal de l'avoir lu !
Le fantastique demande à la vérité une virginité d'imagination et de croyances qui manque aux littératures secondaires, et qui ne se reproduit chez elles qu'à la suite de ces révolutions dont le passage renouvelle tout; mais alors, et quand les religions elles-mêmes, ébranlées jusque dans leurs fondements, ne parlent plus à l'imagination, ou ne lui portent que des notions confuses, de jour en jour obscurcies par un scepticisme inquiet, il faut bien que cette faculté de
oduire le merveilleux dont la nature Ta douée s'exerce sur un genre de création plus vulgaire et mieux approprié aux besoins d'une intelligence matérialisée. L'apparition des fables recommence au moment où finit l'empire de ces vérités réelles ou convenues qui prêtent un reste d'àme au mécanisme usé de la civilisation. Voilà ce qui a rendu le fantastique si populaire en Europe depuis quelques années, et ce qui en fait la seule littérature essentielle de l'âge de décadence ou de transition où nous sommes parvenus. Nous devons même reconnoître en cela un bienfait spontané de notre organisation ; car si l'esprit humain ne se complaisoit encore dans de vives et brillantes chimères, quand il a touché à nu toutes les repoussantes réalités du monde vrai,