XII DU FANTASTIQUE EN LITTÉRATURE
cette époque de désabusement seroit en proie au plus violent désespoir, et la société offriroit la révélation effrayante d'un besoin unanime de dissolution et de suicide. Il ne faut donc pas tant crier contre le romantique et contre le fantastique. Ces innovations prétendues sont l'expression inévitable des périodes extrêmes de la vie politique des nations, et sans elles, je sais à peine ce qui nous resteroit aujourd'hui de l'instinct moral et intellectuel de l'humanité.
Ainsi, à la chute du premier ordre de choses social dont nous ayons conservé la mémoire, celui de l'esclavage et de la mythologie, la littérature fantastique surgit, comme le songe d'un moribond, au milieu des ruines du paganisme, dans les écrits des derniers classiques grecs et latins, de Lucien et d'Apulée. Elle étoit alors en oubli depuis Homère ; et Virgile môme, qu'une imagination tendre et mélancolique transportoit aisément dans les régions de l'idéal, n'avoit pas osé emprunter aux muses primitives les couleurs vagues et terribles de l'enfer d'Ulysse. Peu de temps après lui, Sénèque, plus positif encore, alla jusqu'à déposséder l'avenir de son impénétrable mystère dans les chœurs de la Troade; et alors expira, étouffée sous sa main philosophique, la dernière étincelle du dernier flambeau de la poésie. La muse ne se réveilla plus qu'un moment, fantasque, désordonnée, frénétique, animée d'une vie d'emprunt, se jouant avec des amulettes enchantées, des touffes d'herbes vénéneuses et des os de morts, aux lueurs de la torche des sorcières de Thessalie, dans Y Ane de Lucius. Tout ce qui est resté d'elle depuis, jusqu'à la renaissance des lettres, c'est ce murmure confus d'une vibration qui s'éteint de plus en plus dans le vide, et qui attend une impulsion nouvelle pour recommen-
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ccr. Ce qui est arrivé des Grecs et des' Latins devoit arriver pour nous. Le fantastique prend les nations dans leurs langes, comme le roi des aulnes, si redouté des enfants, ou vient les assister à leur chevet funèbre, comme l'esprit familier de César; et quand ses chants Unissent, tout finit.
Notre littérature moderne ne fui pas moins soumise que la littérature latine à l'esprit d'imitation. Mais l'invasion des Maures, si favorable, en ce point, au développement moral du moyen âge, avoit déjà transporté sur notre sol le génie vivace et producteur des jeunes poésies. Sans cet événement, la littérature classique, soigneusement perpétuée jusqu'à nous par le zèle admirable des moines, se relevoit tout entière et sans intermédiaire du sein de la barbarie, au premier appel d'une société avide des lumières de l'esprit, et c'est ce qui advint plus tard, quand l'imprimerie eut jeté à foison dans la circulation les œuvres de l'antiquité, c'està-dire une création littéraire toute faite. Singulière époque, où une génération de savants et de poètes reproduisit tout a coup les sophistes d'Alexandrie, les grammairiens du Bas- Empire et les versificateurs de la décadence romaine, comme un peuple d'Épiménides, inspirés d'une religion, d'une civilisation et d'une langue mortes, et qui ne différoient en quelque sorte d'eux-mêmes que par cette langueur d'organes et d'imagination qui trahit l'abattement d'un long sommeil. À leur aspect, le fantastique s'évanouit ; mais il éclairoit seul l'Europe depuis quelques siècles. C'est lui qui avoit inventé ou embelli l'histoire des âges équivoques de nos jeunes nations, peuplé nos châteaux en ruine de visions mystérieuses, évoqué sur les donjons la figure des fées pro-