SCÈNE PREMIÈRE. — une terrasM chei Albfrtos
H E L EN E, étendne sur des eoassiDs» dort en plein air ; ALBER" TUS s'approche avec précaution.
ALBERTDS. Voici Thcure où elle exhale son hymne au soleil levant... Elle repose encore... Caché là, sous ces lauriers-roses, je pourrai la voir et Tentendre à mon aise... Quand elle se croit seule, elle tire de sa lyre des mélodies plus étranges... femme inexplicable! créature sans égale, ou du mojns sans analogue sur la terre I quel lien mystérieux unit donc ta destinée à celle de cet instrument de musique? Pourquoi le tiens-tu ainsi embrassé pendant ton sommeil, comme une mère craignant qu'on ne lui ravisse son enfant? Que tu es belle ainsi, ignorante de ta beauté! Hélène! Hélène! je ne profane point ton chaste sommeil par des regards de convoitise ! Ta forme est belle, à ce que disent les autres; mais je n'en sais rien. Si j'admire ton front, et tes yeux, et ta longue chevelure, (î'est parce qu'à travers ces signes extérieurs, qu'on
appelle la beauté physique, je conlemple ta beauté intellectuelle, ton âme immaculée. C'est ton esprit que j'aime, ô vierge mélancolique î c'est lui seul que je veux connaître et posséder. C'est pour m'unir intimement avec lui que je veux pénétrer la langue inconnue par laquelle il se manifeste... La voici qui s'éveille. Elle redresse la lyre, elle l'appuie contre son sein... Ses mains languissantes ne touchent point les cordes... et pourtant les cordes s'émeuvent, la lyre résonne... Prodige qui échappe à toutes mes recherches!... (il se cache. La lyre résonne magnifiquement.)
l'esprit de LA LYRE. Évcillc-toi, fille dcs hommes, voici ton soleil qui sort de l'horizon terrestre. Prosterne ton esprit devant cette parcelle de la lumière infinie. Ce soleil n*est point Dieu, mais il est divin. Il est un des innombrables diamants dont est semé le vêtement de Dieu. La création est le corps ou le vêtement de Dieu; elle est infinie comme l'esprit de Dieu. La création est divine; l'esprit est Dieu.
Fille des hommes, je suis une parcelle de l'esprit de Dieu. Cette lyre est mon corps; le son est divin, l'harmonie est Dieu. Fille des hommes, ton être est divin, ton amour est Dieu.
"Dieu est dans toi comme un rayon qui te pénètre; mais tu ne peux voir le foyer d'où ce rayon émane, car ce soleil de l'intelligence et de l'amour nage dans l'infini. Comme un des atomes d'or que tu vois étinceler et monter dans ce rayon de l'orient, ô vierges I il faut briller et monter vers le soleil^ qui ne se couche jamais pour les purs esprits appelés à le contempler.
Fille des hommes, épure ton cœur, façonne-le comme le lapidaire épure un cristal de roche en le
n LES SEPT COBDES DE LA LYBE
taillant, aSn d'y faire jouer Téclat du prisme. Fais de toi-même une surface si limpide, que le rayon de Tinfîni te traverse et t'embrasse , et réduise ton être en poussière, afin de t'assimiler à lui et de te répandre en fluide divin dans son sein brûlant, toujours dévorant, toujours fécond, (l» lyre se tait.)
CHOEUR DES ESPRITS CÉLESTES. ÉcOUte, écOUte,
ô fille de la lyre I les divins accords de la lyre universelle. Tout cet infini qui pèse sur ton être, et qui l'écrase de son immensité, peut s'ouvrir devant toi, et te laisser monter comme une flanmie pure, comme un esprit subtil 1 Que tes oreilles entendent et que tes yeux voient I Tout est harmonie, le son et la couleur. Sept tons et sept couleurs s'enlacent et se meuvent autour de toi dans un éternel byménée. Il n'est point de couleur muette. L'univers est une lyre. Il n'est point de son invisible. L'universest un prisme. L'arc-en-ciel est le reflet d'une goutte d'eau; l'arc-en-ciel est le reflet de l'infini : il élève dans les cieux sept voix éclatantes qui chantent incessamment la gloire et la beauté de TÈlernel. Répète l'hymne, ô fille de la lyre ! unis ta voix à celle du soleil. Chaque grain de poussière d'or qui se balance dans le rayon solaire chante la gloire et la beauté de l'Éternel; chaque goutte de rosée qui brille sur chaque brin d'herbe chante la gloire et la beauté de l'Éternel ; chaque flot du rivage, chaque rocher, chaque brin de mousse, chaque insecte cnante la gloire et la beauté de l'Éternel I
£t le soleil de la terre, et la lune pale, et les vastes planètes, et tous les soleils de l'infini avec les mondes innombrables qu'ils éclairent, et les splendeurs de l'éther étincelant, et les abîmes incommensurables de Tempyrée, entendent la voix du grain de sable qui
LES SEÎ>T COBDES t>E LA LYBË 1S
roule sur la pente de la montagne, la voix que Tinsecte produit en dépliant son aile diaprée, la voix de la fleur qui sèche et éclate en laissant tomber sa graine, la voix de la mousse qui fleurit, la voix de la feuille qui se dilate en buvant la goutte de rosée ; et rÉterncl entend toutes les voix de la lyre universelle. Il entend ta voix, ô fille des hommes 1 aussi bien que celle des constellations; car rien n'est petit pour celui devant lequel rien n'est grand, et rien n'est méprisable pour celui qui a tout créét
La couleur est la manifestation de la beauté; le son est la manifestation de la gloire. La beauté est chantée incessamment sur toutes les cordes de la lyre infinie; Tharmonie est incessamment vivifiée par tous les rayons du soleil infini. Toutes les voix et tous les rayons de l'infini tressaillent et vibrent incessamment devant la gloire et la beauté de TÉter-
nelt
ALBERT us. D'où vicut douc qu'Hélènc semble écouter des sons inappréciables à mon oreille? La lyre est muette, et cependant Hélène est ravie en extase, comme si quelque chose planait sur elle en lui parlant... La voici qui reprend la lyre, comme pressée de répondre. Qu'a-t-elle donc entendu? (laiyre
rétonne.)
l'esprit de la lyre. Omes frères t parlez encore à la fille des hommes ! Aidez-moi à Tinstruire, afin qu'elle me connaisse, qu'elle m'aime et qu'elle me délivre. Faites-lui comprendre les mystères de l'infini, et la grandeur et Timmortalité de l'homme, cet atome divin que le souflle de Dieu aspire sans cesse pour nourrir et peupler un autre abîme de l'infini. (La lyre se tait.)
CHOEUR DES ESPRITS. espTÎt enchainé f tu dois passer par plusieurs épreuves ; lié par la conjuration des sept cordes, tu ne ne peux être délié que par la souffrance. Tel est le destin de tout ce qui réside dans rhumanité. Cette terre est une terre de douleurs. On n'y descend que pour l'expiation, on n'en sort
que par Texpiation. (la lyre résonne.)
l'esprit de laltre. purgatoire! ô attente!
ô effroi! Perdrai-je donc le sentiment de l'infini? Faudra-t-il que je nage dans le doute et dans Fignorance comme les >liommes mortels? Faudra-t-il que j'erre dans les ténèbres, privé de la lumière divine?... Fille des hommes, faudra-t-il que j'habite ton âme, prison plus sombre et plus froide que la lyre?...
(Hélène porte ses mains snr lei cordes de la lyre, et les fait vibrer forte* ment.)
A LE ER TU S. Qu'cntcnds-jc ! Quelle harmonie nouvelle ! Quels sons puissants et doux à la fois t Ceci est une musique moins savante et plus suave... Il me
semble que je vais la comprendre... Mais que voisje?... Hélène touche les cordes, c'est son âme qui parle...
l'esprit d'hÉLÈNE, tandis qn'Hélène jone de la lyre. Les paroles d'Hélène ne sont entendues qne par les esprits. Le son de la lyre en est l'expression mystérieuse pour les oreilles humaines. Que
crains- tu de moi^ esprit ingrat et rebelle? Tu n'es point Dieu, comme lu t'en vantes ; tu es fils des hommes^ toi aussi, fils de la science et de l'orgueil! Regarde-moi, et vois si je ne suis point aussi pur que le plus pur cristal. Vois si je ne suis pas inondé du rayon de l'infini, embrasé par le regard de Dieu ! Ne me dédaigne point, parce que j'habite le sein d'une vierge mortelle; cette vierge est une hostie sans tache ;
un amour céleste peut lui inspirer de s'offrir pour toi en holocauste, et d'assumer sur elle Texpiation à laquelle tu es condamné. (Hélène cesse de joaer. La lyre ré* soone d'elle-même.)
l'esprit de LA. LYRE. Je t'ai entendue, je t'ai vue, ô vierge immaculée I Tu me comprends, tu me parles, ton être s'est révélé à moi ! Dieu l'a permis. Tu m'aimes ! et moi aussi, je t'aime; car je te vois, et tu me semblés la plus belle des étoiles. Oh! qu'un hymen céleste nous rassemble! Unies pour jamais, fondues l'une dans l'autre, nos âmes iront habiter l'infini des mondes.
HÉLÈNE, laissant tomber la lyre snr les conssins. AsSCZ i laisse-
moi. Ton embrassement me consume, je succombe.,.
(Elle tombe évanouie. )
ALBERTUS. Voici la crise cataleptique où elle tombe tous les jours, à la même heure, après avoir fait résonner la lyre... Ce sommeil qui ressemble à la mort, cet accablement qui m'effrayait tant les premières fois, ne me cause plus de trouble. Il répare ses forces et semble une fonction naturelle de cette organisation particulière. Je vais appeler sa gouvernante et me livrer en secret à l'examen de la lyre.
SCENE II. — Dans le cabinet de maître Albertus. ALBER- TUS, HANZ. Albertos est assis devant sa table; la lyre est potée devant loi, parmi des livres et des papiers épars.
ALBERTUS. La musiquc est une combinaison algébrique des divers tons de la gamme, propre à égayer l'esprit d'une manière indirecte, en chatouillant agréablement les muscles auditifs ; chatouillement qui réagit sur le système nerveux tout entier.
D'où il résulte que le cerveau peut entrer dans une sorte d'exaltation fébrile, ainsi qu'on l'observe chez les dilettantî.
HANZ. maitre t la musique est tout autre chose, croyez-moi.
ALBERTUS. La musiquc pcut exprimer des sentiments... mais rendre des idées... mais seulement peindre des objets... c'est impossible I A moins qu'elle ne soit une magie, comme plusieurs le prétendent. Cependant, voici des notes, des clefs, des portées, des signes pour marquer la mesure, d'autres signes pour hausser ou baisser l'intonation. . . Ce ne sont point là des signes cabalistiques. Ils tombent sous le sens le plus vulgaire et sont soumis à une logique invariable.
HANZ. Ce sont les éléments simples et connus dont la combinaison devient un mystère, une magie si vous voulez, sous rinspiration du génie : la langue de l'infini.
ALBERTUS. Mais le langage de cette lyre est, ditesvous, un fait exceptionnel, unique, complètement en dehors de la science des musiciens : je n'en sais rien, je n'y crois pas; n'importe! j'accepte l'hypothèse, et je dis que la musique n'est qu'une création, ce qu'on appelle avec raison un art d'agrément.
HANZ. Le prétendu magicien qui a créé ce talisman se serait donc servi des sons, comme d'autres magiciens se sont servis de mots arabes ou de signes astronomiques? tout cela dans le même but, qui est de marquer, par des formules quelconques, les mystérieuses évolutions de la science des nombres, science qui, selon eux, présiderait aux lois de l'univers sans l'action providentielle d'une force intelligente? Mai-
tre, VOUS croiriez à la magie plutôt qu'à la musique?
ALBERTUS. Hélasf j*ai creusé laborieusement cette mine obscure et profonde qu'on appelle la cabale, espérant y trouver quelques vérités cachées sous un fatras de mensonges et d'aberrations... Je n'ai rien trouvé que l'imposture et Tignorance des temps grossiers, éléments fatals de l'humanité, qui, à chaque instant, posent des bornes au progrès de l'esprit... Aujourd'hui même, n'essaye-t-on pas de faire revivre la sorcellerie, la puissance des charmes et l'empire des charlatans, sous le nom de magnétisme? C'est la magie des temps modernes.
Et pourtant l'esprit du sage s'arrête devant les faits d'un ordre nouveau et qui détruisent tout l'ordre des lois connues. Que doit-il conclure en présence de prodiges auxquels ses sens ne peuvent refuser de se soumettre? En théorie, il doit à la postérité de ne rien rejeter comme impossible. En fait, il se doit à luimême de se méfier du témoignage de ses sens jusqu'à ce que sa raison se soit mise d'accord avec l'expé-^ rience.
HANZ. Mon Dieu, mon Dieut serait-il possible que l'homme eût végété jusqu'ici sur cette terre infortunée sans oser lever le voile épais qui le tient abruti, tandis qu'il ne faudrait à tous que ce qui a été départi à quelques esprits supérieurs, la force et la confiance d'arracher ce bandeau et de percer ces ténèbres ! Eh quoi ! au sein des générations aveugles qui se sont traînées sur la face du globe, sans autre espoir que les promesses fallacieuses des prêtres, sans autre consolation que le rêve vague et flottant d'une autre vie, sans auire morale qu'une jouissance brutale ou un renoncement absurde... des saints, des astrologues,
des magiciens, des sibylles, enfin, de. quelque nom qu'on les appelle, des hommes illuminés^ auraient, dans tous les temps, vécu en commerce avec les purs esprits du monde invisible , sans pouvoir associer leurs semblables à la connaissance de vérités consolantes et sublimes! Quoi! ils auraient vu face à face Dieu, ou ses an^es, ou les esprits ses ministres, sans réussir à promulguer une foi basée sur la certitude,sur le témoignage des sens joint à celui de Tespritt Clouée sur le seuil d'une vie amère et désolée, Thumanité aurait vu quelques élus franchir ces portiques du monde idéal, et, pour se venger de leur bonheur, elle les aurait condamnés au gibet, au bûcher, à Tinfàmie, au ridicule, au martyre sous toutes les formes !
ALBERTus. Oh! s'il cu était ainsi, que notre philo-^ Sophie serait ridicule et méprisable ! C'est nous autres qu'il faudrait fouetter sur les places publiques, et mettre au pilori, comme faussaires et blasphémateurs I
HANz. Maître, est-ce vers les sorciers, est-ce vers les philosophes que vous penchez en cet instant?
ALBERTUS. Que t'en semble à toi-même, apprenti philosophe ? Attends-tu de ma réponse la solution du grand problème de ta croyance? Si tu doutes de ma conviction en cet instant, c'est que tu n'es pas bien sûr de la tienne propre, et, s'il faut tout te dire, mon cher Hanz, je te soupçonne fort depuis quelque temps de te perdre un peu dans les nuages de l'illuminisme. Ne serais-tu point affilié à quelque société secrète?
HANZ. Depuis quelque temps, vous me raillez, mon bon mai ire, pour détourner mes questions. Je me réjouirais de vous voir en si joyeuse humeur si je ne savais que, chez les esprits sérieux, l'ironie n'est pas l'indice du calme et du contentement intérieur.
LES SEPT CORDES DE LA LYRE Si
Vous professez toujours avec un talent admirable; mais, s'il faut tout vous dire, vos leçons ne me semblent plus aussi claires, ni vos conclusions aussi victorieuses. Il semble qu'une nouvelle série d'idées, encore confuses et impossibles à formuler, soit venue interrompre Tunité de votre doctrine, Vous paraissez gêné avec vous-même, et je suis certain d'une chose : c'est qu'avant peu vous fermerez votre cours sans Tachever, parce que le doute s'empare de vous relativement à votre passé, et peut-être qu'une grande lumière se lève sur vous pour vous révéler votre avenir.
ALBERTUs. J'entcuds ! Mes élèves doutent de ma loyauté; ils se demandent si j'ai transigé avec quelque puissance, et ils attendent dans un silence railleur que je leur révèle peu à peu mon apostasie...
HANZ. mon maître) pour parler ainsi, il faut que vous ayez perdu la noble sérénité de votre âme. Nous vous aimons, nous vous respectons, et nul d'entre nous ne vous accuse. Seulement, nous voyons qu'une secrète inquiétude vous ronge, et nous en souffrons, parce que nous étions habitués à trouver dans vos enseignements des espérances et des consolations que nous n'y trouvons plus ; que deviennent les passagers quand le pilote a perdu sa route parmi les écueils?
ALBERTUS. Mou ami, nous reprendrons cet entretien ; maintenant, laisse-moi seul. Je suis agité en effet, et je ferais peut-être bien de suspendre mon cours. Un monde nouveau s'est ouvert devant moi ; je n'ose encore y pénétrer qu'en tremblant; c'est que je ne peux point y entrer tout seul. Je sais que j'entraînerai à ma suite les esprits qui ont mis leur confiance en moi, et je ne veux point disposer à la légère du dépôt sacré des consciences.
iiANZ. C'est un scrupule digne de vous. Je vous laisse, maître; puissiez-vous retrouver la paix de râmef