SCÈNE III — ALBERTUS, MÉPHISTO
PHÉLÈS.
VÉPHISTOPHÉLÈS, saÎTaot Albertas, qui ne le Toit pas. OÙ
courez-vous si empressé et si agité, mon respectable maître? Vous n'avez pas un regard, pas un simple
signe de tète pour votre meilleur ami, ce matin. iLBERTus. Toujours cc juif! Il me suit comme
un remords... Laissez-moi, monsieur, de grâce! Je
n'ai pas l'honneur d*étre votre ami, et je n'ai pas de
temps à perdre.
MÉPHISTOPHÉLÂS, le saiTaot toojoars et se plaçaat près de loi.
Je conçois votre inquiétude; l'état d'Hélène vous afflige. Mais rassurez-vous^ elle ne s'est jamais mieux portée. ,41
ALBERTUS, haassaat les épaales. Qu'CU sai^CZ-VOUS?
MÉPHisTOPHÉLÈs. Vous ne pouvez pas douter que j'en sache plus long que vous sur bien des choses.
ALBERTUS. Gardez votre science maudite; elle ne m'a causé que trouble et désespoir.
MÉPHISTOPHÉLÈS. Je m'étonne qu'un aussi grand ptiilosophe se décourage pour un peu de souffrance. N'enseignez-vous pas tous les jours en chaire qu'il faut beaucoup souffrir pour arriver à la vérité? qu'on ne saurait payer trop cher la conquête delà vérité? quela vérité ne s'achète qu'au prix de nos sueurs, de nos larmes, de notre sang même?...
ALBERTUS. J'ai déjà beaucoup souffert depuis que je vous écoute, et, loin d*étre arrivé à la vérité, il me ' semble que j'en suis plus éloigné que jamais. Le délire d'Hélène augmente, et rien ne m'explique les
propriétés sympathiques de la lyre.
MÉPHisTOPHÉLÈs. Permettez. D'abord le délire d'Hélène n'augmente pas. Hier, toute la journée, après sa promenade au bord de Teau, elle a été pleine de raison.
ALBERTus. Il est vrai que son délire n'a commencé qu'au moment où je lui ai refusé la lyre. Alors, elle s'est enfuie de la maison, et je n'ai pu la rejoindre qu'au sommet de la grande tour.
MÉPHiSTOPHÉLÈs. Aussi pourquoi vouliez-vous Tempêcher de faire résonner la lyre?
ALBERTUS. Je craignais ce qui est arrivé. En la voyant si sensée et suivant avec tant de clarté une leçon assez abstraite que je venais de lui donner, je me flattais de la voir guérie, et j'aurais voulu que la lyre fût anéantie; car, n'en doutez pas, tout son délire vient de cet instrument.
MÉPHISTOPHÉLÈS. Saus aucun doute. Vous avez toujours pris pour un conte, pour une rêverie du vieux Meinbaker, un fait très-certain. Le premier accès de folie d'Hélèneetla longue maladiequien fut lasuiten'eurent pas d'autre cause qu'un attouchement à la lyre.
ALBERTUS. Le fait est bien constaté pour moi aujourd'hui. Mais qu'il reste à l'état de prodige! je ne m'en tourmenterai plus. Hélène pouvait périr victime (le ma curiosité. Dieu merci I elle a échappé aujourd'hui à son dernier danger : la lyre est anéantie. Elle l'a jetée du haut de la flèche sur le marbre du parvis.
MÉPHISTOPHÉLÈS. Ce qui n'empêche pas quelle ne soit intacte. Vous la retrouverez sur son socle dans votre cabinet. Il n'y manque d'autres cordes que celles, ôtées par vous-même, et la table n'est pas seulement fêlée. Ses figures n'ont perdu ni bras ni jambes dans
LES SEPT ÇOBDES DE LA LTBE i39
la bataille, et je suis sûr que Taccord n'est pas seulement dérangé.
ALBERTUS. Ce que vous dites est impossible. Vous me raillez, mais je vous avertis que je suis las de vos discours.
MÉPHiSTOPHÉLÈs. Ne m'adresscz jamais la parole si la lyre n*est pas telle que je vous dis et où je vous dis. Elle est tombée à mes pieds, comme j'écoutais Hélène au bas de la grande tour ; et, en ce moment, j'ai vu passer votre gouvernante Thérèse, à qui j'ai dit de la ramasser et de l'emporter.
ALBERTUS. Jc saurai bien tout à l'heure à quoi m'en tenir. Mais comment pouviez-vous entendre la lyre à une aussi grande distance?
MÉPHISTOPHÉLÈS. Le SOU de la lyre a cela de particulier, que, quelle qu'en soit la douceur, on en distingue les moindres notes d'un bout de la ville à l'autre. Tout lequartier l'a entendue aujourd'hui; et, quant à moi, dont l'ouïe est très-fine, je pourrais vous raconter mot à mot ce que la lyre et Hélène se sont dit l'une à l'autre au sommet de la grande aiguille du clocher.
ALBERTUS. Vous comprcucz donc parfaitement le sens de la musique?
MÉPHISTOPHÉLÈS. Très-bicn. N'a-t-elle pas chanté aujourd'hui les merveilles et les misères de la civilisation? Tandis que la lyre disait la grandeur et le génie de l'homme, Hélène ne disait-elle pas ses crimes et ses malheurs?
ALBERTUS. Oui, j'aicomprisccla aussi, — très-bien cette fois, — à ma grande surprise t Le manuscrit d'AdeIsfreit me l'avait prédit.
MÉPHISTOPHÉLÈS. Sur pTois cordes la mélodie B$ra
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forte et limpide. Tous la eomprendrmU, car Ut dna cordes d'acier traitent de thomme^ de ses inveniions^ de ses lois et de ses mœurs. —Vous voyez que je sais mon Âdelsfreit sur le bout du doigt. Quant à la corde d'airain, la dernière de toutes..., celui qui la fera vibrer connaîtra le mystère de la lyre.
ALBERTUS. Eh bien, je ne le connaîtrai pas. J'y renonce. Je briserai la lyre en rentrant à la maison.
MÉPH isTOPHÉ LÈS. Présomptucuxl Croyez-vous que cela soit en votre pouvoir? La lyre est tombée tout à l'heure du ciel en terre sans recevoir le plus léger dommage. Votre main se briserait en essayant de la détruire.
ALBERTUS. D'où vicut donc que je brise sans le vouloir, et par le plus léger attouchement, ses cordes délicates?
MEPHisTOPHÉLÈs. Tout ccla tient au mystère que vous ne voulez pas connaître. N*avez-vous jamais oui dire qu'une âme poétique et tendre résiste avec constance aux plus grands revers de la fortune, tandis qu'elle se contriste, se resserre et se brise au moindre échec dans ses affections? Vous-même, vous souriez quand l'autorité brutale ferme votre cours et arrête vos publications. Pourtant, si Hélène est malade, ou si un de vos disciples commet un acte d'ingratitude envers vous, votre force est vaincue, et vous versez des pleurs comme un enfant. Le mystère de la lyre n'est pas plus inexplicable que cela.
ALBERTUS. Vous VOUS tircz de tout par des comparaisons et des symboles.
MÉPHisTOPHÉLÈs. Tout cst symbolc daus Tordre intellectuel comme dans Tordre matériel; ces deux ordres obéissent à des lois analogues et accomplissent
des phénomènes analogues. En partant de ce raisonnement, et en brisant encore deux cordes de la lyre, vous vous emparerez du secret.
ALBERTus. Je uc le ferai pas. Dieu sait quelle crise Hélène aurait à subir cette fois-ci I
MÉPHisTOPHÉLÈs. C'cst uu uoblc sacrificc, et je vous approuve. Cependant, je suis fâché que tout ceci ait fait tant de bruit^ et que le pays tout entier soit bouleversé par les contes de socciers et de revenants auxquels la folie d'Hélène et le son étrange de la lyre ont donné lieu. Vous passez maintenant pour un magicien, et moi aussi par contre-coup. Vous savez que je ris volontiers de toutes les choses qui me concernent; mais, quant à vous, je suis vraiment affligé de vous voir perdre toute votre salutaire influence, et je prévois que vos excellentes doctrines, loin de porter leurs fruits, vont tomber dans un discrédit complet. ALBERTUS. N'cspércz pas me prendre parla vanité, je suis au-dessus de ce que les hommes diront de moi. MÉPHISTOPHÉLÈS. Il n*est pas question de cela. Vous aviez une mission à remplir auprès des hommes, et vous les abandonnez à Tignorance et à l'erreur...
ALBERTUS. Je u'aimc pas assez l'humanité pour lai sacrifier Hélène; Hélène est une âme pure, un être céleste. Les hommes sont tous des despotes, des traîtres ou des brutes.
MÉPHISTOPHÉLÈS. Je vois quc la musique a fait son effet : c'est le propre de la lyre d'imposer à ceux qui récoutent les émotions de celui qui la fait parler. Userait bien malheureux pour vous que vous restas- «fizsous cette impression fâcheuse; le monde y perdrait beaucoup, et vous en auriez un jour de grands wmords.
us LES SEPT COBDES DE LA LTBE
ALBERTUs. N'est-ce pas VOUS qui m'avez engagea détruire les cordes qui eussent pu, par leur mélodie, élever et embraser mon âme? Il vous sied bien de me reprocher l'effet de vos conseils 1
MEPHisTOPHÉLÈs. Yous me remercierez de mes conseils quand vous aurez accompli votre tâche, c'està-dire quand vous aurez fait de la lyre un instrument monocorde. Concevez encore ceci sous la forme symbolique. Pour élever votre âme vers l'idéal comme vous êtes parvenu à le faire, n'avez-vous pas, durant de longues années, travaillé à briser dans votre propre sein les fibres qui tressaillaient pour des joies terrestres? N'avez-vous pas détruit tout ce qui eût pu vous distraire de votre but, et n'avez-vous pas concentré toutes vos pensées, tous vos sentiments, tous vos instincts sur un seul objet ?
ALBERTus. C'cst Vrai, mais ici je travaille dans le sens inverse. J'ai commencé par détruire dans la lyre la poésie de l'infini, et je suis arrivé à la poésie des choses terrestres, tandis que, dans mon travail philosophique sur moi-même, j'ai procédé au rebours.
MÉPHiSTOPHELÈs. C'est un tort que vous avez eu. Ce qu'on étouffe avant qu'il soit né n'est jamais bien mort. Les besoins refoulés avant leur développement redemandent la vie impérieusement. C'est ce qui vous est arrivé. Votre vertu vous rendait l'homme le plus malheureux du monde, et, à l'heure qu'il est, en prêchant tous les jours la certitude, vous ne la possédez sur aucun point.
ALBERTUS, à part. Je suis épouvauté de voir cet homme lire en moi de la sorte 1
MÉPHISTOPHELÈS. Si VOUS cu rcstez là, vous êtes perdu, mon bon ami. Il faut que vous retourniez à
la foi par une torte réaction. Il faut que vous connaissiez les passions, leurs angoisses, leurs périls, leurs fureurs même. Il faut, en un mot, que vous passiez par l'épreuve du feu; ensuite, vous rendrez témoignage de votre foi, car vous aurez connu la vie, et vous ne vous tromperez plus.
ALBERTUS. Vous me donnez un odieux conseil.
Croyez-vous donc que l'âme humaine soit assez folle pour résister à une telle épreuve? C'est tenter Dieu que de s'abandonner au mal de gaieté de cœur. Quiconque essayera ses forces de la sorte le payera cher et perdra, dans l'exercice des mauvais instincts, le sentiment et le désir de l'idéal.
MÉPHisTOPHÉLÈs. Qui VOUS parle de faire le mal et de cultiver les instincts grossiers ? Vous oubliez que je suis philosophe aussi bien que vous, quoique je ne sois pas patenté. Je ne yous conseille pas de VOUS avilir, mais de vous retremper. Il est une seule passion, grande dans ses puérilités, généreuse dans ses emportements, sublime dans ses délires : c'est l'amour. Vous vous êtes trompé quand vous avez cru que votre idéal pouvait absorber toute la flamme déposée dans votre sein. Cette flamme est de deux natures : Tune est pour le ciel, l'autre pour la terre; et l'une ne peut pas plus dévorer l'autre, que la volonté humaine ne peut étouifer Tune des deux. (Posant sa main sur le bras d'Aiberios.) Qui le Sait mîcux que VOUS, mou cher philosophe? Cette flamme terrestre vous consume, et rien n'a pu encore l'éteindre en vous 1
ALBERTUS, tressaillant et se parlant à lai-même. ScS paroleS
embrasent mon sang, et pourtant sa main me glace comme si elle était de marbre I
MÉPHISTOPHÉLÈS, loi tenant tonjonrs la main. Donuez UU
aliment à cette flamme, et, quand elle aura brûlé le temps nécessaire, elle s'éteindra d'elle-même; car, étant de nature terrestre^ elle doit périr. L'autre, qui est céleste, lui survivra et vous possédera tout entier.
ALBERTUs. Mais, pour aimer, il faut pouvoir être aimé.
MÉPHTSTOPHÉLÈs. Vous Têtcs peut-être déjà sans vous en douter.
ALBERTUS. Moi I... Qui pourrait douc m'aimer?... (Brasqaemeat.) Maître Jouathas, ne la nommez pas!... je vous le défends.
MÉPHisTOPHÉLÈs. Yous peuscz quc son nom serait profané dans ma bouche ? Vous êtes déjà bien amoureux, maître Albertus?
ALBERTUS, tronbié. Mais elle UB m'aimo pas^ elle ne m'aimera jamais...
MÉPHISTOPHÉLÈS. Elle VOUS aimera quand vous voudrez, et cet amour lui rendra la raison, la santé et la vie !
ALBERTUS. Et quc faut-il donc faire pour qu'elle m'aime ?
MÉPHISTOPHÉLÈS. 11 faut briser encore deux cordes â la lyre ; et, quand vous serez las d'aimer, ou eifrayé de la force de votre amour, il ne tiendra qu'à vous d'en guérir sur-le-champ.
ALBERTUS. Comment ccla ?
MÉPHISTOPHÉLÈS. En épousant Hélène et en brisant la dernière corde de la lyre I (a part.) Jl est à
moi ! (il disparaît.)
ALBERTUS, dans une sorte d'égarement. Dicu ! qUC l'empreinte de sa main est froide I... Ma vue est troublée... J'ai peine à retrouver mon chemin... Serait^il possible que la lyre ne fût pas brisée ?...