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le traitait plus mal qu'aucun de 36^ domesii^ qùes.
Si quelque chose pouvait excuser ç^tte cruauté dQ la part d'un père, il serait vrai de dire que Tenfaol était très-peu propre aux devoirs de sa profession. Il est impossible d'être plus gaucbe, plus préoecupé, plus indolent que ne Tétait mon pauvre garde-mih lade. Le premier jour, son air distrait et presqua hébété, sa lenteur à exécuter mes moindre désira, m'avaient causé une telle impatience^ que je Taviia maudit, lui et toute sa race; mais bientôt le cont^tQ de sa bonne volonté et de son «intérêt avec la mil* veillance et l'inhumanité de sou père me touclM vivement ; je lui parlai avec doucQur, avec gratitudai et il parut s'attacher à moi.
Par une coïncidence singulière, il ^'appelait Cwh et le nom de mon pauvre ami, ce nom qui résonniit pour moi avec tant de force, d'activité, de génie mxh sical, de tendresse expansive, placé sur la figUTB malinjgre et insipide d'un garçon d'auberge, m'avait véritablement irrité dans les premiers jours de ma* ladie. Ce nom, retentissant à mon oreille, ou se perdant au fond des corridors, me causait des tressaille* ments involontaires. Au milieu des rêveries de la fièvre, le spectre de mon ami m'apparaissait sans cesse; je me croyais atteint de la même fièvre céié^ brale qui l'avait emporté : je le voyais près de mon lit, debout et me tendant la main pour m'emmenei avec lui dans une fosse entr'ouverte. Puis j'tsntendai: sa voix faible et mourante m'appeler, m'engager à l( suivre; et tout à coup^ des entrailles de la terre, uni autre voix rauque ^t infernale appels^itCarl à pIu^iewT reprises.
— Tu Tentenils. disait mon ami, la mort s'impatiente, elle réclame sa proie.
— Cari, au nom du diable, ne descendras-tu pas ? criait la voix sinistre.
— Me laisseras-tu partir seul pour réternité ? disait Cari. Crains-tu de me suivre dans la tombe ?
Alors, je faisais un violent effort pour m'élancer vers mon ami, et je m'éveillais enfin baigné d'une sueur froide, Toeil égaré, la tête en feu ; mais, au lieu du fantôme, je ne voyais au pied de mon lit que le pauvre garçon d'aubçrge, avec sa face pâle et son air consterné, tandis que la voix diabolique de son père l'appelait en jurant du fond de la cuisine, située précisément audessous de mon plancher vermoulu.
Quand je me sentis convalescent, je commençai à discourir avec le pauvre Cari. Tobtins facilement sa confiance. Il me dit qu'il était le plus malheureux des ëtfes, que $on père le haïssait, le rouait de coups à la plus frivole incartade, et que tout ce qu'il désirait au monde, c'était de quitter à jamais la maison paternelle.
— SI je ne Tai pas fait encore, ajouta-t-il, c'est que, étant d'une mauvaise santé et n'étant pas propre
. à grand' chose, je craindrais d'être réduit à demander Taumône ; ce qui serait peut-être moins malheureux que d'être traité comme je le suis, mais ce qui me cause une insurmontable répugnance.
Ces plaintes m'inspiraient une vive compassion, et en même temps le désir de soustraire mon jeune hôte à sa triste destinée. Mais j'hésitai beaucoup à m'en charger, car je n*étais pas assez riche pour l'emmener en qualité d*aiiil. Tout ce que je pouvais, c'était d'en faire mon domestique, et, malgré toute sa vertu, il
m*était facile de voir que personne ii clait moins propre à ce r^^le. Il était d'une constitution trèsfaible, comme je l'ai dit, et je le croyais atteint de quelque maladie chronique ; car l'état peu brillant de ses facultés intellectuelles, Tespèce d'assoupissement qui s'emparait de lui à chaque instaut, son défaut de mémoire et de prévoyance, tant de langueur et d'apathie dans un être si sincèrement dévoué, sa mélancolie que n'éclairait jamais un rayon de la gaieté de son âge, tout annonçait un désordre sérieux, incurable peut-être^ dans son organisation.
Quoi qu'il en soit, un jour que son père Tavait cruellement maltraité pour s'être oublié trop longtemps près de moi, je me décidai à le prendre sous ma protection. La vue de son sang, les traces d*un châtiment inique subi avec patience pour l'amour de moi, me saisirent d'une telle compassion, que je me serais méprisé si j'avais pu balancer davantage. Je lis monter maître Peters^ et je lui déclarai que j'allais le dénoncer à la justice du canton comme meu^ trier de son enfant, s'il n'accédait à la proposition que je voulais lui faire. Il prit un air fort insolent; mais, quand il eut jeté un regard de côté sur ma bourse qai était encore assez ronde, et que j'avais posée à dessein sur la table, il se calma et attendit l'explication. Aussitôt que j'eus fait la première ouverture :
^ Mille diables ! s'écria-t-il, vous voulez emmener ce paresseux^ cet inutile, ce dort debout? Si j'en avais dix comme lui, je vous les donnerais tous par-dessus le marché. Débarrassez-moi de ce fardeau, et que j'en entende parler le moins possible ; ce sera le mieux.
L'affaire fut conclue sur-le-champ. Je demandai à Cari ce qu'il voulait gagner.
— Rieo du tout, que ma nourriture, répondit-il. Vous me donnerez vos vieux habits pour me couvrir. Hélas 1 monsieur, je suis si faible et si borné, que toute prétention serait bien déplacée de ma part.
— Pauvre enfant I lui dis-je^ ton cœur est bon et noble ; si ton intelligence ne seconde pas tes intentions, et que je manque de patience avec toi, il faudra me le pardonner, et, pour m* apaiser, il sufSra de me rappeler les soins que tu viens de me prodiguer.
Quelques jours après, nous étions sur la route dlnspruck. Cari et moi. J'étais parti un peu plus tôt peut-être que mes forces ne me le permettaient; car, vers le milieu du jour, je me sentis accablé d'une telle fatigue , que je ne pus atteindre le village où je m*étais proposé de me rafraîchir. Je me jetai dans un pré à l'ombre d'une haie, et j'y goûtai quelques heures d'un sommeil délicieux.
Quand je m'éveillai , je vis Cari endormi près de moi, dans l'attitude d'un chien fidèle qui garde son maître; mais son sommeil était si profond, qu'on eût bien pu m'égorger mille fois avant qu'il s'en aperçût Je le secouai à plusieurs reprises. Je l'appelai de toutes mes forces : tout fut inutile; c'était une véritable léthargie. J'en pris un peu d'humeur. Il se pouvait que Cari fût en proie à de telles infirmités, qu'il me serait un véritable fléau, et j'eus un instant la pensée coupable de glisser dans son sac la moitié de ma bourse et de l'abandonner à la destinée. Mais j'eus bientôt horreur de ce dessein égoïste et lâche. Si le pauvre Cari était réellement atteint de maladie^ ne lui devais-je pas mes soins, à lui qui m'avait
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prodigué les siens au péril de sa vîeî Que serais-je devenu s'il m'eût abandonné quelques joui*s auparavant, lorsque j'étais comme lui plongé dans un sommeil qui ressemblait à la mort?
— Cari, ô toi qui n'es plus sur la lerre^ m'écriai- je, ô le plus inspiré des artistes, ô le meilleur des amis! cette criminelle pensée ne te fAt pas venue, et, si ton âme plane sur moi, sans cesse, commeje l'ai cru voir dans les révélations de la fièvre, elle s'indigne, à l'heure qu'il est, de découvrir ce mouvement d'ingratitude. Carll que ton ombre veille sur moi et sur mon triste compagnon I que ton souvenir protège cette chétive et infortunée créature, à qui Dieu réserva ton nom, sans douté pour qu'elle me fût à jamais sacrée!...
Je sentis une larme baigner ma paupière, et, cédant à un mouvement Instinctif, Je tirai ma flûtd de son étui et je la fis résonner pour la première foU depuis la mort de Cari. Jusque-là, il m'avait été impossible d'entendre un son musical sans être irrité dans tous mes nerfs. En cet instant, je me sentis, au contraire, inondé d'une volupté mélancolique, en faisant tedive à plusieurs reprises aux échos tyroliens cette phrase d'un chant religieux, dernière pensée musicale de mon ami, au milieu de laquelle il avait été* surpris par la mort*.
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le Gelto phrase musicale a êlc douuèe ii liour^rc Sund par Ilalcvy,
ToHt ^ poup, le jeune Garl s'éveilla : ses joue3 blêmes s'enflammèrent d'un éclat singulier, et les lignes pures mais inanimées de son visage reçurent un tel ébranlement, qu'un instant il me parut aussi beau que, jusqu'alors, je l'avais trouvé insignifiant. Frappé de cette métamorphose, je m'arrêtai brusquement pour lui demander s'il comprenait la musique, et s'il était un peu musicien^ comme le sont presque tous les villageois de cette contrée.
Mais Garl reprit en un clin d'œil sa pâleur et son insensibilité habituelle; il se frotta les yeux, bâilla, me demanda si je lui avais parlé, et j'eus la mortification de m'avouer qu'un instant d'exaltation musicale et sentimentale m'avait abusé sur Témotiou de Cari. Honteux de cette faiblesse d'esprit, je remis ma flûte dans l'étui, et j'engageai Garl à renouer son sac de voyage et à se remettre en route avec moi. .
J'avais un peu d'humeur, et je lui fis observer que le soleil baissait, qu'il avait dormi bien longtemps, qu'il avait le sommeil bien lourd, le tout d'un ton assez aigre. Mais le pauvre diable était accoutumé à tant de rigueur, qu'il ne s'aperçut pas de mon impatience. Il jne répondit avec une douceur angélique :
— Il y a longtejîips que je vis dans la misère et dans l'inquiétude, que je ne connaissais presque plus le sommeil ; depuis ce matin, je suis bien, je suis heureux, et je dors pour tout le temps que j'ai veillé. Et puis, ajouta-t-il d'un air simple, j^ai passé bien des puits (sans me coucher pendant que vous étiez malade.
Vivement attendri de celte réponse, je gardai un instant le silence.
— Garl, lui dis-je ensuite, rappelez-vous une
chose : je suis impatient et souvent brutal ; quand vous me verrez ainsi, souvenez-vous de certaines paroles qui auront le pouvoir de me calmer.
— Quelles sont-elles, monsieur?
— Les voici : Respectez le nom de Cari. Dites-moi cela quand je vous traiterai durement.
— Il suffit, monsieur, répoudit-il d'un air soumis. Et^sans éprouver ni curiosité ni surprise, il se mit
à marcher devant moi.
Cari prétendait connaître parfaitement le pays; mais, soit qu'il se flattât mal à propos, soit qu'il fût distrait plus encore qu'à Tordinaire, la nuit était close lorsqu'il s'aperçut que nous avions perdu la route, et il fallut marcher pendant trois heures avant de la retrouver. Ënfin^ à plus de minuit, nous arrivâmes à F... J*étais si las, que je laissai Cari s'enquérir d'un gîte, et je me jetai sur une borne. Pas un réverbère n'était allumé, pas un habitant n'était debout, pas un rayon de lampe de nuit n'illuminait les fenêtres. Cari revint au bout d'une demi-heure me dire qu'il lui était impossible de se faire ouvrir nulle part; que, même à l'auberge, on l'avait repoussé en le menaçant, du haut d'une lucarne, de lui dépêcher un coup de fusil s'il ne se retirait. Je pensai qu'il ne connaissait pas plus les rues de F... que les chemins de la montagne; et, convaincu que toute remontrance
serait inutile, je me mis à marcher devant moi, cher, chant le banc le mieux abrité pour y dormir à la clarté des étoiiesr
Le porche de Téglise s'offrit à nous; c'était du moins un ciel de lit. J*allais m'y installer lorsque Garl^ essayant de pousser la porte, vit qu'elle cédait et s'écria d'un ton biblique :
— La maison du Seigneur est ouverte aux pèlerins.
— En ce cas, Dieu est plus hospitalier que les hommes, lui répondis-je.
Nous entrâmes; la lampe brûlait au milieu du chœur et faisait vaciller sur les murs les ombres trapues des colonnes romanes. Je m'étendis au premier endroit venu, la tête sur mon sac. Cari alla se blottir dans un confessionnal. Le sommeil eut bientôt fermé mes paupières. Ce fut un sommeil pénible. La dalle était froide, la fièvre courait dans mes veines ; mais je n'avais pas la force de me lever pour chercher un endroit plus sain. Je fus en proie à des rêves lugubres^ il me sembla que j'assistais de nouveau aux derniers moments de mon pauvre ami. Cari le maestro. Je le voyais encore, les yeux éteints, les lèvres contractées, me tendant la main comme un dernier adieu. Puis tout à coup son œil s'entr'ouvrait et brillait d'un éclat céleste ; l'hymne de la grâce, l'élan de la foi, la prière de l'espérance, s'exhalaient en harmonie grave de sa poitrine moribonde. L'hymne s'acheva dans le ciel; j'essayai de soulever l'agonisant : il n'était plus!
Je m'éveillai, et ce rêve (reproduction fidèle des heures douloureuses écoulées naguère au chevet de mon ami) me laissa une telle impression de tristesse, que je me demandai si Cari n'avait pas survécu à sa
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propre mort, et &i je ne venais pas de Im fermer réellement les yeux une seconde fois. J'essayai de me rendormir; mais les mêmes images me poursuivirent. Plusieurs fois je m'éveillai, plusieurs fois je retombai dans une sorte de léthargie ; et la veille et le sommeil troublaient également ma raison : l'un et l'autre remplissaient de terreurs puériles ma tète affaiblie.!. Lorsque j'avais les yeux fermée, je croyais entendre la phrase musicale que Cari avait écrite le jour de sa mort et qu'il murmurait en expirant, la même que j'a\^ais jouée silr ma flûte dans la matinée. Quand j'avais les yeux ouverts, il nie semblait que Torgue venait de la jouer, et que la vibration remplissait encore les nefs sonores. Les voûtes, baignées d'une lueur incertaine, flottaient et oscillaient sur ma tête; chaque chapelle semblait me renvoyer un son. Demiévanoui sur les marbres , fatigué de ces hallucinations^ je me levai, je pris mon front dans mes mains, j'essayai de marcher. Mais quels termes pourraient rendre ce que j'éprouvai en entendant la nef se remplir en réalité des sons de l'orgue? Ce n'était plus une illusion, une main pressait les touches, les flancs du vaste instrument gémissaient en chantant l'introduction et les premières mesures de l'hymne fatal.
Je me cachai la figure dans mon manteau et je me prosternai sur le pavé de l'église. Convaincu que j'allais voir sortir de terre une ronde infernale, et que, pour me punir de ma vie peu chrétienne, des spectres allaient me tourmenter, je récitai plusieurs formules d'exorcisme et restai dans cette posture si longtemps, que l'aube blanchissait les vitraux lorsque je me hasardai à regarder autour de moi. Tout était calme ; le cri des njoineaux voltigeant et becquetant