‹ Les sept cordes de la lyreChapitre 27 sur 47 · CARI · texte numérisé non relu

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aux croisées interrompait seul le silence ; Cari dormait dans son confessionnal. J'eus beaucoup de peine à réveiller; il n'avait rien entendu, et je n'osai pas insister sur mes questions d^ns la crainte de lui sem-» bler fou. No^s gagnâmes une auberge; un peu de nourriture répara mes forces ; je me jetai sur up lit, où je dormis quelques heures assez tranquillement» Néanmoins^ cette nuit m'avait laissé une si fâcheuse impression, que je m'obstinai ^ quitter F?. .«bien que la journée fût avancée, et qu'il fallût faire qu^tr^ lieues pour coucher à T . . .

A peine étions-nous à la moitié du trajet, qu'un vent violent s'éleva ; l'horizon était chargé d'une zone violette qui envahit le ciel avec rapidjté; de larges gouttes de pluie commencèrent à trouer la neige dont le fragile rempart bordait notre chemin, car nous étions alors au passage le plus éleyé du mont Brenner ^ et i quoique nous fussions en plein été, un froid piquant se faisait sentir. Bientôt le tonnerre gronda et le vent devint si violent, que nous avions de la peine à marcher. Il fallait se hâter pourtant : nous traversions la région des glaces, et Cari disait que, si nous pouvions atteindre sans accident la région située au bas des rochers , les forêts de sapins nous préserveraient des avalanches; Nous eûmes le bonheur de sortir sans accident de ce défilé périlleux; l'orage se calmait, et nous nous croyions sauvés, lorsqu'une nuée rougeâtre creva au-dessus de nous et nous assaillit d'une grêle si forte, que nous eussions été meurtris et défigurés sans l'abri d'une grotte où nous nous réfugiâmes. Des torrents de pluie succédèrent à la grêle; et, quand il nous fut possible de quitter la grotte, le soleil était couché, Le ciel, couvert de nuées

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grisâtres éparses sur tous les points <» passa sans crépuscule du jour à la nuit. Le chemin était emporté en mille endroits ; les torrents grossis avaient donné naissance à mille ruisseaux fougueux qui grondaient autour de nous, sans que nous pussions éviter leur rencontre farouche ; nous tombâmes plusieurs fois et j'eus un poignet foulé sur les roches. Pour comble de malheur, au moment où nous descendions »ur des sables glissants labourés par les eaux, Garl, qui marchait devant moi et qui prétendait que le village où nous devions coucher était situé au bas de la côte, s'arrêta pensif et me dit :

— Je ne vois pas les lumières de T...; il faut que nous nous soyons trompés de chemin, car ce village devrait être ici, à main gauche, et...

Le vent nous apporta en ce moment un bruit semblable à celui d'une cataracte.

— C'est une avalanche morte^ dit Cari ; elle roule tout doucement de l'autre côté de 1» montagne.

Le bruit continua.

— Avançons, lui dis-je.

— Non pas, répondit-il ; ce n'est pas une avalanche qui descend; c'est la grande cascade de Saint-Guillaume, et nous tournons le dos au village.

C'était bien le cas d'envoyer Cari à tous les diables; mais j'étais accablé de fatigue, il ne me restait plus de force pour l'impatience. Je le priai de s'assurer de la vérité et de descendre encore un peu. Je m'appuyai, en l'attendant, contre un arbre et restai dans une sorte de stupeur. Les vives douleurs que je ressentais dans tous les membres m'annonçaient le retour de la fièvre; mes pieds étaient glacés, ma tète était brûlante. Si Cari fut long à explorer le pays, si

je passai une heure ou un instant dans cette situation^ c'est ce que j'ignore. Je fus éveillé en sursaut par un rêve étrange. Il me semblait voir le spectre de mon ami Cari sortir de 1-écume d'une cataracte furieuse et saisir mon jeune Cari pour l'entraîner avec lui dans le gouffre. L'enfant se débattait en poussant des cris lamentables et me tendait les bras en invoquant mon secours. Je fis un violent effort pour m'élancer vers lui; mais, au moment où je me courbais en avant, j'ouvris les yeux et je restai terrifié du spectacle qui s'offirit à mes regards. J'étais sur le revers d'un abîme incommensurable. De terrasses en terrasses, la montagne se brisait en gouttières à des milliers de pieds au-dessous de moi, et la cataracte, en s'y précipitant, promenait un gémissement sinistre sur les échos lointains. La lune, perçant des nuées bizarres, affreusement déchirées, éclairait d'une lueur blafarde cette scène effrayante et sublime. Je crus rêver encore ; j'appelai Garl à plusieurs reprises. Il ne me répondit pas. Le vent se taisait pourtant, et la seule voix de l'eau, renvoyée par les abîmes^ remplissait la nuit de monotones et lugubres harmonies. Je t'écoutais, plongé dans une morne détresse, incapable de me mouvoir et de me rendre compte de ma véritable situation. Un pas de plus, et je roulais sur les gigantesques degrés de la montagne; mais je n'avais déjà plus conscience du danger, bien que je fusse parfaitement éveillé. Je ne sais par quelle liaison d'idées la phrase musicale de Garl me revint à la mémoire. Mon rêve, un instant oublié, me revint aussi, et la fièvre qui venait de m'envahir embrouilla tellement mes idées, que je perdis de nouveau l'empirede ma volonté. Des fantômes dansèrent dans mon cerveau et devant

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mes paupières. Là scène de l'église se peignit à m^ mémoire sous des couleurs si vives et si réellesi, que, possédé par une sorte de frayeur insensée , je me rois à chanter la phrase fatale; d'abord à demi-voix, comme si j'eusse voulu conjurer et repousser l'approche des esprits des ténèbres; puis distinctement, comme si je me fusse accoutumé à leur apparition; et puis enQn d'une voix éclatante, comme si j'eusse voulu les m voquer et m'élancer avec eux dans la vapeur quj tremble sur les abîmes au rayon de la lune* Mais quelle fut ma stupeur lorsqu'au momaqt où je pro* nopçais les mots terribles ;

Oidtt 4UC ta puissance est gtan-del

une voi}^, qui semblait être la voix même du vent ^t des eaux^ me répondit à travers les sapins et la brume ;

BidU que U puissance est cran * dft«

Et aussitôt, comme si toutes les voix de la nuit et tous les esprits de l'air eussent été convoqués à chanter l'hymne funèbre de Cari, du haut de chaque cime et du fond de chaque ravin, un échoré pondit à la voix fantastique pour articuler, chacun à son tour, et avec une force décroissante:

eit glwiîi - - de, iest g^l - ée.

La dernière de ces voîk ee perdit dans les ftir^ avec tant de délicatesse et dé netteté, elle exhala an soupir * ai tendre et si harmonieux, que je crus entendre le dernier soupir de Garl, oe soupir musioat^ semblable au faible souffle qui se promène, dans les nuits d'été, sur tes cordes de la harpe. C'est en prononçant ees tnémes paroles, en chantant ces mêmes notes que l'âme du maestro s'était envolée au ciel sur les ailes virginales de sa muse chrétienne. Je fus si frappé de ce sou venir, et l'illusion fut telle^ que je tombai à genoux en fondant en larmes et que j'élevai les bras àU ciel, croyant voir passer sur ma tétë une forme angelique...

Tout rentra dans le silence... Je me calmai, moitié grâce au froid piquant de la nuit, moitié grâce aux efforts que je faisais pour revenir à la raison.

Je commençai bientôt à m'inquiéter de l'absence prolongée du jeune Garl;jeme demandai combien d'heures avaient pu s'écouler tandis que j'étais livré â un aorameil pénible et à de folles rêveries. Je secouai mon manteau trempé de pluie, je repris mon bâton ferré, et, après avoir appelé Cari, mais sens obtenir de

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réponse, je me mis à descendre avec précaution ce ' sentier effrayant et presque impraticable, dont nous avions parcouru la moitié sans crainte au milieu des ténèbres, et dont maintenant la clarté de la lune me révélait toute l'horreur.

A mesure que j'avançais, l'entreprise devenait si di^ ficiie, que je faillis y renoncer. Chaque fois que j'arrivais à une des terrasses naturelles de la montagne, je me reposais, j'avalais un peu de grog et je remplissais de nouveau le ravin de mes cris. Le bruit de la cataracte grossissait toujours davantage, et ma vaine recherche me remplissait d'épouvante; je me reprochais amèrement d'avoir exposé mon pauvre serviteur à parcourir seul cette route affreuse, et je commençais à me persuader qu'il avait dû nécessairement rouler dans les abîmes. Je n'espérais plus le retrouver vivant. Je n'avais plus la force de l'appeler; je marchais courbé vers la terre, m'attendant sans cesse à heurter son cadavre. Toutes mes émotions puériles, toutes mes terreurs supertitieuses avaient fait place à une douleur réelle, à une angoisse profonde. Quelle fut donc ma surprise et ma frayeur lorsque, au moment où je jouissais de toute ma raison, j'entendis distinctement dans la région que je venais de parcx)u rir, à environ cent toises au-dessus de moi, une voix pure chanter plus distinctement encore que la première fois :

^^fe^

=Ç \ t yi' f=f=^

Dieu que ta puissance est gran-de.

— mon Dieu! mVcriai-je^si tu permets que râmc

des morts me visile, mnrv mon entiNNliHnMiiu 9iKti que je puisse avoir eommene sTec k$ hahilaiiili^ 4u monde invisible, sans perdre la rai$on^ ou $an:i^ l<M«i» ber fondrojFé!

. Cette prière, exhalée du fond du cœur^ uv^ r^MhUl le courage. Je levai la tète et vis courir swir la ram|M^ supérieure une forme l<^re. Je rappelai du u<^m fie Cari à plusieurs reprises ; niais elle nVul<MH(il ni ne répondit, et continua à descendre ou plu« tôt à glisser vers moi avec une rapidité 9urn<l« turelle.

Un instant^ je me sentis si troublé^ que j'tu^Ailt^i jk prendre la fuite, et à descendre le plus vile poiinibln le sentier de la cascade. Mais je fis un signe tl» crtUx^ et, surmontant ma faiblesse, je me plnvni AU Uit* lieu du chemin, les bras étendus, et je cunjurtit {^ fantôme.

. Hais il venait toujours, et, quand il fut & qui^ilqui^ pas de moi, je reconnus distinctement Cari, mon Jnuiit^ serviteur. Délivré d'une grande anxiétc^, je) mariilmi h sa rencontre et lui adressai la parolis malM il m \m vit pas^ ne m'entendit pas, et, avant que J'mumhm riiitntlu les bras de nouveau pour l'arrêter, il psMa prANtN iDui, si adroitement, qu'il ne m'ettleura mAtm |mM| quiiique le sentier fût à peine assez large pourum \mmmw^ et que le moindre choc eût dû uoan Mm riml«i(* loii4 deux dans les précipices; puis il mmiUiUti 4» 4^4cendre avec la rapiditéà'utmûiidmf^^i^^miit\m$ JM fusso revenu de ma surprisi^^ jn^ Vi^m^ ^ml^^i^ A» vue.

Un affreux jurement ni'écbapfMi; mi^h HUt^iUH ^Ut^ craintes dUperstitieu^te» ii>\mi0s^rtr*^M tU wm^ftf^u tUi mon imagination. Je pttu^i *iim i'/4r\ H-4i- hhhU-

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dans la cascade depuis plusieurs heures, et que sott spectre^ errant sur le sentier, m'apparaissait pour réclamer mes prières* Je me mia à prier avic une dévotion puérile; mais je fus interrompu ptf la voix fantastique qui m'avait tant poursuivi^ et j*entendia encore au-dessoua de moi la phraM fatale.

*^ C'en est trop I m'écriai-je, ma raison s*)r brlaen« et nulle autre raison humaine n'y résisterait! Pir quelle magique combinaison vois^Je le spectre dit nouveau Carl^ en même temps que j'entends la voix dé Garl^ Tami qui n'est plus? Quel est ce rêve qui m'a réveillé en sursaut, comme si Une invisible main nu poussait à secourir un ami en détresse? Quel est d chœur mystérieux qui m'a révélé l'existence des puis* sances invisibles dans un moment solennel et décisif peut-être de ma vie?...

J'étais plongé dans mes réflexions, j'étais arrivé à admettre tellement mes visions, que je ne m'étonnais plus de rien. Je me mis à descendre la demito rampe, toujours persistant à chercher le corps de Cari, bien que sa figure me fût apparue. Mais à peine euâ-je atteint l'esplanade où j'avais encore aperçu le spectre, que j'entendis la voix de l'autre oôté de Tabime. Elle était alors très-peu distincte^ et je ne pouvais saisir que des sons épars au milieu de la basM continue de la cataracte.

Que vous dirai-je ? J'errai toute la nuit autour de ce gouffre, attiré par les pièges dé la sirène invisible» De temps en temps, j'apercevais le fantôme démon jeune compagnon ; puis aussitôt je le voyais sur un autre point, et ma cervelle était tellement troublédt que je m'imaginais souvent le voir en deux endroits

à la ft>is« Je ne sais oomment ma raison pal $anix i« à une telle crise; je ne ressentais plus aucune fiili^jcue : la chalmir de la fiëne me donnait une force toi mx'O adresse surhumaines.

Les pronières lueurs de Taube blanchissaieiU Tho^ l1zon> et la lune, lourde et terne, s abaissait derrière les sapins, lorsque je me trouvai, au détour d'un ^buisson, face k ùnœ avec le fantôme, A demi irrité par la poursuite, à dmni calmé par le soiitiuioiit de la réalité, je me jetai sur lui à Timprovisto, Dt| to aaisistënt dani mes bras, j'étreignis, non tm« 4ise ombre ^ mais Je véritable Garli mou oouw pagnon de voyage* Je le saisis au momoiit o(i 11 disait :

Ta fais ma for - es il mon êS*polr,

Cûs ma f or ' «s o( mof i

. La note espira sur ses lè% res, il ftifumu mt n^iui^m > ment plaintif, un frisson le saïAH, ^ U Unhim tUiin mes bras comme si la mort Teât ffai|/p^.

Je l'assis sur un rocfaer, et jfti^^yifi ^U tn t^f^t^l^tf à Jui-méme. Tool fui iootile : f:*!ptft*^Uf$êi^ %êrtt pé^U était à peu pria calme et m f*Apir;tùém fi^H\iùft^\ \\ paraissait dormir* A f^M tu^ êM$*4 ht^t rMfh^^ que je me scalia wutn ^ h fMt^.-^éç, if^^rffttlflM 4^ trouver la iobik«p "j^ ^c^XMrA^ ^U /a>/a utot

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étrange, je tombai eiidornii à côté de Garl. Le temps était superbe, et, quand nous nous éveillânies, le soleil était brillant et généreux. J'accablai mon jeune ami de questions, mais il me fut impossible d'en tirer aucun éclaircissement : il ne se souvenait de rien, et n'était pas moins surpris que moi de tout ce que je lui racontais. Enfin, lorsque je lui parlai à plusieurs reprises de la phrase que j'avais entendue, il sourit d'un air étrange et me pria de la lui chanter. Son œil s'anima en l'écoutant ; puis il rougit, baissa les yeux et me montra une sorte de confusion deminiaise et demi-rusée. Je crus alors qu'il se moquait de moi et que j'étais le jouet de je ne sais quelle inexplicable comédie; je le réprimandai fort rudement et le menaçai, s'il ne me révélait toute la vérité, de le renvoyer à son père. Alors, il se prit a pleurer, et, se jetant à genoux, il jura de se confiesser si je voulais lui tout pardonner d'avance. Je le jurai, et il m'apprit qu'il était passionné pour la musique; que cette passion, comprimée par son père, avait fait le malheur de sa vie; que ses véritables besoins d'artiste, refoulés par les horribles traitements et les grossières occupations dont j'avais été témoin, avaient miné lentement sa santé et peut-être altéré sa raison. Il avait fait tous ses efforts pour arracher de son esprit la pensée de cultiver ses dispositions naturelles, lorsqu'un événement de peu d'importance était venu les réveiller. Un jeune homme brun et d'une belle figure, avait couché, cinq ans auparavant, à l'hôtel de r Aigle blanche; il avait fumé, écrit et fait de la musique, seul, dans sa chambre jusqu'à cinq heures du matin ; une phrase entre autres revenait, errait sans cesse sur ses lèvres; il la répétait aussi sur sa

flûte, et même il Tavait laissée écrite au charbon sur les murs de sa chambre.

— Et quelle était cette phrase? m*écriai-je.

Cari chanta d'un trait :

Dieo que ta puissance est gran -de.

Dieu que ta puis-sance est grau • de.

— Et le nom de ce jeune homme, le savez-vous ?

— Je ne le sais pas; mais, quant à son nom de baptême, je le connais et ne l'ai pas oublié; car, en entendant le mien, il me frappa sur Tépaule en me disant qu'il servait le même patron que moi.

— C'est lui ! m'écriai-je, c'est mon meilleur ami I Je sais en effet qu'il y a cinq ans, il traversa le Tyrol, et, lorsque, à l'heure de sa mort, il me chantait sa phrase religieuse, il me dit en souriant : « Ne m'en fais pas compliment, je baisse : c'est une réminiscence de ma jeunesse, et rien de plus. » Mais, dis-moi^ Garl, comment il se fait que tu aies retenu cette phrase?

— Tout ce que j'entends en musique se grave dans ma mémoire pour n'en plus sortir, et pour se retrouver dans l'occasion. Je répétai mille fois cette phrase qui me plaisait tant, et je la chantai même au voya* geur en lui tenant Tétrier à son départ. Il fut content de ma voix, m'engagea à la cultiver, et me donna un

gros pourboire. Quelque temps après, je fus tellement maltraité pour avoir laissé voir le retour de ma pas^ sion, que je fis une maladie grave, et la phrase sacrée s'endormit dans ma mémoire. Je ne la retrouvai plus qu'avant-hier. lorsque vous la jouâtes sur la flûte; mon cœur bondit de joie en la reconnaissant, et, de*pais ce moment, j'ai fait des efforts incroyables pour Tempècher de sortir de mes lëvrea<

— Et comment né m'avez-vous pas dit alors que vous la connaissiez?

— D'abord, j'ai cru qu^elle n'avait rien de partica-. lier, et que c'était une composition connue; c'est pourquoi je n'ai pas été surpris de vous l^entendre jouer. Ensuite, pour rien au monde je n'aurais osé vous confesser mon goût pour la musique. On m'a habitué à regarder ce goût comme une folie dont je devais rougir, ou comme une désobéissance que je de^ vais expier sous le bâton* Je savais bien que vous ne me frapperiez pas ; mais je craignais de vous déplaire, vous si bon pour moi, et j'étais résolu à chasser cette funeste passion de mon cerveau, afin de me consacrer à votre service et de me corriger de ces négligences et de ces distractions auxquelles ma mélancolie me rend trop sujett Je crains que cela ne soit au-dessus de mes forces, car, depuis que je suis avec vous, je liie sens plus malade, plus tourmenté de rêves étranges; il me semble que je marche, que je cours, que je chante en dormant, Mais tout cela, c'est de la folie !... Je n'y veux plus penser; ayez compassion de moi t

Ces dernières paroles me furerit un trait de lumière; je résolus d'éclaircir mes soupçons, et, laissant croire à Cari que je désapprouvais sa vocation musicale, je repris avec lui le chemin de T... A la clarté du jour,

nous le retrouvâmes sans peine, et, après avoir fait bien dtner Garl^ après avoir pris moi-même quelques heures de repos, je me levai à l'entrée de la nuit, et je m'approchai de son Ht. Je le vis d'abord dormir paisiblement; mais bientôt il se leva, s'habilla, se mit à errer autour de la chambre, et tâcha de sortir. Je Tavais enfermé, et la clef était dans ma poche. 11 s'approcha alors de la fenêtre. Je me mis au*devant pour l'empêcher de se risquer sur les toits. En éprouvant de la résistance, il frissonna légèrement, et^ comme s'il m'eût vu à demi, il me dit quelques paroles inintelligibles, et retourna s'asseoir sur son lit. Puis, après avoir réfléchi, il alla se placer devant une table, et commença à remuer les àoigcs dessus comme s'il eût joué du piano. Au bout de quelques instants, il se mit à chanter sur cet accompagnement imaginaire.

Je le pris doucement dans mes bras et je le conduisis à sen lit, où il se laissa étendre, et bientôt il dormit profondément.

Les nuits suivantes, je continuai mes observations, et j'eus le loisir de me convaincre que Garl était somnambule.

Je le conduisis avec soin jusqu'à Inspruck, où j'appelai un bon médecin. Il me déclara que la guérison de Garl dépendait de la satisfaction de sa passion dominante. Je l'emmenai donc à Vienne, où je le mis entre les mains d'un excellent professeur. 11 avait étudié déjà un peu de piano en cachette chez l'orga^ niste de son village, et montrait une grande prédilection pour cet instrument. Il y fit des progrès rapides, et, à l'heure où j'écris, il promet de devenir un compositeur distingué. A mesure que son génie

a reçu le développement tant contrarié, sa sant(! s'est raffermie, son intelligence s'est réveillée, son caractère a pris de la gaieté, son sommeil est paisible; et, quant à son cœur, il est toujours lé plus pur, le plus généreux et le plus fidèle que j'aie connu depuis la mort de Cari le maestro.

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