LE DIEU INCONNU
SOUS les sombres voûtes des* catacombes. Il fut saisi, ce soir-là, plus que de coutume, d'un sentiment d'inexprimable doiileur, oar une tendresse infinie naissait vite et se cimentait fortement entre ces hommes voués au sacrifice, et leur âme était souvent partagée entre Tamertume des regrets humains et la joie d'un divin enthousiasme.
Le prêtre chrétien restait debout devant l'autel et ne songeait plus à prier. La fatigue de son corps maigri par le jeûne, le froid du caveau, la solennité des adieux quotidiens, Taspect de ce cercueil où, chaque jour, depuis plus d'un mois, un cadavre mutilé venait recevoir la couronne humide encore du sang d'un autre martyr, tout le ramenait à un sentiment de personnalité auguste et terrible. Il s'agenouilla enfin devant le Christ, en s'écriant :
— Omon maître! si je dois boire ce calice, épargnem'en la lie; si je dois remplir ce cercueil, fais que ce soit demain, afin que je n'y voie plus descendre aucun de mes frères, et que les larmes de mon cœur soient tariees.
En ce moment, il entendit frapper doucement à une porte que les fidèles avaient dressée et fermée au dedans, afin que ce souterrain n eût qu'une issue (celle par laquelle Pamphile les avait vus s'éloigner), et que les moyens de surprise fussent plus rares. Celui qui s'y présentait alors ne pouvait donc être qu'un espion, ou un frère récemment arrivé du dehors et forcé par les poursuites de se réfugier précipitamment dans les caves. Pamphile se leva sans hésiter et alla tirer les verrous d'une main ferme. Peut-être avait-il cru reconnaître les pas d'Eusèbe, son ami, qu'il avait laissé à Césarée, avide devenir
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affronter la persécution; peut-être, poussé par un élan surnaturel, crut-il que Dieu exauçait tout à coup sa prière et lui envoyait le bourreau qu'il avait demandé. Pamphile était seul; à chaque instant de sa vie, il était préparé à paraître devant Dieu; Il demanda d'une voix calme :
— Que voulez-vous?
' Et il ouvrit la porte en même temps.
Alors^ il vit une femme voilée, qui s'avança d'un pas timide, en disant :
— Ne me faites pas souffrir de supplice, ne me faites pas mourir; je suis païenne et ne viens point ici pour vous trahir, mais pour invoquer votre Dieu.
— Notre Dieu a dit : « Rendez le bien pour le mal, » répondit Pamphile ; nous ne tuons pas, nous ne faisons pas souffrir de supplices^ même à ceux qui voudraient nous trahir. Entrez, ma fille, et priez le vrai Dieu.
— Referme donc cette porte, répondit la femme païenne, car, si Ton me surprenait ici, je serais accu-^ sée de christianisme, et Ton me mettrait à la torture pour me faire avouer vos mystères.
Le prêtre referma la porte, et, lorsqu'il se retourna vers la femme, elle avait ôté son voile, et il vit qu*elle était jeune encore, richement vêtue, et d'une mer- Veilleuse beauté^ quoique son visage portât l'empreinte de la fatigue et de la tristesse.
— Qui es-tu? lui dit le prêtre, et que demandes-tu? Voici Tautel de notre Dieu : si tu veux le prier, Je m'agenouillerai avec toi et je le prierai de t'exaucôr.
Mais la femme, au lieu de répondre, regardait autour d'elle avec un mélange d'effroi et de curiosité, et, lorsqu'à la lueur de la lampe qui brûlait devant
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Tautel, elle distingua le cénotaphe, couvert d'un linceul aux taches livides, elle recula épouvantée, en disant :
— Tu prétends que vous ne tuez pas, que vous ne tourmentez pas, et pourtant voici du sang et un cercueil?
— Ma âlle, répondit le prêtre, c'est le sang de nos frères que vos frères ont tué.
La femme païenne sembla se tranquilliser, puis aussitôt elle fut saisie de tristesse.
— Nos dieux ne sont pas aussi cruels que nous, dit-elle; ils ne sont pas comme les 4ieux de la Gaule et de la Germanie, qui demandent des sacrifices humains; ils se contentent d'hécatombes de troupeaux, et le premier-né d'une génisse est plus agréable au dieu Mai*s lui-même que le sang versé dans les combats. Crois-moi, pontife du Dieu Christ, nos dieux sont doux et indulgents; ils nous portent plutôt au plaisir qu'à la fureur, et même il faut qu'ils soient bien endormis, et que la blonde Hébé leur ait vecsé de Teau du fleuve Léthé au lieu d'ambroisie, car ils nous abandonnent et ne semblent plus présider à nos destins en aucune manière. Quand les hommes sont quittés par les dieux, ils deviennent semblables aux barbares du Nord. Pour moi, je n'ai pas cessé de les servir comme je le devais. J'ai surtout invoqué les déesses, et j'ai cherché à me les rendre propices par des offrandes dignes de mon rang et de ma fortune, car je suis riche et patricienne^ et l'on me nomme Léa.
— Vous êtes cette femme célèbre par son luxe et sa beauté, et vous venez ici braver la persécution et la mort! Il faut que vous ayez senti le vide et la souffrance des joies humaines.