‹ Les sept cordes de la lyreChapitre 36 sur 47 · LA FILLE D'ALBANO 2S · texte numérisé non relu

LA FILLE D'ALBANO 2S

— Ma sœur, mon enfant, disait Tétranger en caressant les cheveux noirs de la fiancée, je n*arrive donc pas trop tard?

— Non, non, tu assisteras à la noce, tu verras l'église et Tautel ; tu feras un beau tableau de la cérémonie, n'est-ce pas? Oh! que tu dois bien peindre, maintenant!

— Et toi, Laurence, et toi! as-tu donc abandonné ton art?...

— Ohl non... Il aime tant à me voir travailler!

— Le bourgeois? murmura l'étranger à voix basse* Sommes-nous seuls ici ?

Laurence pâlit, parcourut d'un œil inquiet les allées sinueuses du parc; puis, après un momentd'hésitation, conduisit son frère dans la chambre qu'elle habitait, et, après en avoir fermé la porte :

— Expliquez-vous, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise, avec une sorte de terreur.

— Mon enfant, dit l'artiste, car vingt ans de plus que toi m'ont donné le droit de te regarder comme ma fille ; as-tu bien réfléchi à ce que tu vas faire ?

— Réfléchi?... Oui, Carlos... Je l'aime!

— Ah! femme! ... s'écria-l-il en frappant du pied, aimer un bourgeois ! toi, ma sœur ! un ampliateur de la loi écrite, un homme à métier, un homme qui mesure la vie avec un compas, et qui envoie à l'échafaud celui dont la mesure est plus petite ou plus grande que la ûenne i... Écoute : tu es libre et je t'aime; tu peux te marier^ tu ne peux pas te brouiller avec moi. Ce que je t'ai écrit de Rome, je te le répète encore; fais ta volonté. Mais je suis venu un peu tard, je le vois; et ce n'est pas lorsque ton front est paré de la couronne du mariage que je dois espérer de te rendre à la li-

tSi LA FILLE D'ALBANO

berté; tu m'entendras pourtant, et^ après..., je souscrirai à ton mariage; j'en souffrirai, et ne t'en aimerai que mieu^, car tu en auras besoin, pauvre enfant 1

Laurence laissa tomber son front blanc et pur sur sa main veinée de bleu, et une larme, qu'elle s'efforça vainement de retenir, roula sur son bouquet de jasmin et d'orange.

Carlos, qui se promenait en silence dans la chambre, s'arrêta tout à coup pour la regarder.

— Belle comme la vierge du Corrége! disait-il; et, avec tant de poésie dans le regard, tant de feu dans rame, tant de génie entre les mains, végéter parmi des légistes et des calculateurs, amasser une fortune, faire des enfants, être la première servante d'une famille et d'un homme! ma sœuri ma pauvre sœur!... Et, sans doute, ils ont réussi à te prouver qu'une femme n'était pas née libre, que la gloire déshonorait ton âme; qu'il fallait jeter Teau et la cendre sur le feu sacré!... Ma sœur, ma fille^ mon élève, perdue, perdue !

— Non, Carlos; telle que le ciel m'a faite, ils m'ont prise^ ils m'ont aimée; loin de leur sacrifier mes goûts, mes idées indépendantes et ma passion des arts, c'est lui, c'est sa mère^ qui m'ont sacrifié leurs croyances pour m' attirer sur leur sein, pour me faire asseoir à leur bonheur^ sans vouloir m'exiler du mien.

— Ils ont donc daigné, les superbes, te pardonner ton génie ! Dis-moi, ton mari te pardonne-t-il aussi d'être belle comme l'entendait \an Dyck? Ne t'a-t-il point prescrit de lisser tes boucles rebelles à la main de la camériste, de serrer dans des lames d'acier ton corsage andalous, de baisser tes yeux de feu, et de faire

LA FILLE D'ALBAXO K5

usage de cosmétiques pour pâlir ton coloria ori^)ital?... Oh! calm^-toi. ton époux est charmant, ta bellemère parfaite... On se résigne à toi, on fadmet sans reproches. Sais -tu bien, maintenant, les devoirs que ta condition t'impose? Connaîs-turesclavage? Astu passé une heure entière dans une prison, et sais*tu que la vie est longue? Tiens, regarde ces fossés qui n'ont plus d'eau, œsbastionsécroulés, cette herse qu'on nebaisse plus; autrefois, c'est ainsi que Ton ganlait les femmes... Dans la cour, des hommes d*armes, d<vs préparatifs de combat ; de l'autre côté du mur, la guerre et les dangers, les meurtriers ou les ravisseurs, le trépas ou l'infamie. C'était peu de chose, apn'^s tout, tant qu'il y avait un beau page dans le cliAu^au et un mari en Palestine. Eh bien, aujourd'hui, il y a des entraves plus fortes pour la femme que le for don lances et la pierre des fortifications : le pn^juiitS l'usage I Voilà vos liens, et malheur à celle qui l«^.s Ariso! Il lui reste du mépris dans le cœur des femmes, et. dan^ celui des hommes, un amour qui outrage. XAmt donc la liberté! La récolte manquera, ou la faveur «lu ministre; puis ta belle-mère aura la goulle.il faudr^i soigner l'héritage d*un oncle riche et caoorhynio . . . Ml. lorsque tu seras sur le point de donner un HN à um heureux époux, dans la crainte de voir HVvancHiir un<^ espérance aussi chère (car une femme ronuno UW k\<^ pourra devenir mère à la manière du pfMi|)li>) « un«) prudence féroce t'imposera les ennuis roii^f*ijr« A\\\\\^ captivité de six mois, et sacrifiera i^uiih pHM^ l<^ b^ux jours de ta jeunesse à l'espoir inoorinln d un rejeton illustre, déjà vicomte dans Ion iu»iu, Mww l'avenir!... adieu le laurier du concoure). « Mdi«»u

ItT.

Page 1